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LES AMORAÏTES ET LE TALMUD DE JÉRUSALEK

Au commeucement du troisième siècle, après la rédaction de la Mischnah, toute la vie de la sorâété juive se concentra dans les écoles. Les pouvoirs pu> blics avaient bien conservé leurs anciens noms, mais ce n'était plus qu'une vaine étiquette. Le Synhédrin avait disparu. Le Patriarcat, qui subsista cependant jusqu'au cinquième siècle \ ne constituait plus qu'une sorte de dignité honorifique dépourvue d'attributions efficaces autant que d'autorité morale. Le patriarche n'était guère que le chef supérieur des écoles palestiniennes, et même, dans ce cercle restreint, sa puissance était plutôt nominale que réelle. Parmi ceux qui succédèrent à R. Yéhoudah le

1. Le dernier Nassi de la race d'Hillel fut Gamaliel Yl qa*oii nomme « Gamaliel le dernier » Il occupa ce poste de 400 à 428. Le patriarcat fut alon» supprimé par un décret de Théodose qui abolissait, en même temps, Timpôt du demi*sicle perçu par les patriarches. (Code TbAodosiiii, S 29.)

Saint, on n'en cite pas un qui ait exercé une influence sérieuse sur son époque, ni marqué son administration par des mesures utiles, ni joué un rôle important parmi les docteurs contemporains. Les vrais chefs du Judaïsme cessèrent alors d'être dans la descendance d'Hillel, de même qu'avant la destruction du temple, ils avaient cessé d'être dans la descendance d'Aaron. La direction des intérêts moraux et religieux resta comme autrefois, sans partage, entre les mains des maîtres pharisiens, maintenant désignés sous le nom caractéristique d'ÀMORAïTES *. de sont eux qui ont gardé et développé la tradition pharisienne avec une invariable constance. Seulement, désormais, la discussion doctrinale trouva dans la Mischnah une règle et comme une boussole qui l'empêchait de s'égarer. On n'aperçoit plus, en effet, dans la polémique des écoles, ces grandes divergences systématiques qui divisèrent les Sadducéens et les Pharisiens, puis les disciples de Schammaî et d'Hillel. Les principes fondamentaux étaient posés et acceptés généralement ; il ne s'agissait plus que de les appliquer avec intelligence.

Les docteurs Amoraïtes prirent donc la Mischnah comme le code définitif de la nouvelle loi et comme la base de l'enseignement public. Elle devint pour eux ce que la Mikrah (la Bible) avait été pour les

1. Le mot chaldéen Amora, K11DK & le même sens que le mo^ hèbrea M^ourguéman\ il signifie inlerprèUt commentateur.

Tanaïtes,avec cette difTérence avantageuse néanmoins qu'ils n'étaient pas gênés comme ceux-ci par le respect d'un texte révélé et qu'ils n'avaient plus besoin de recourir à des expédients sophistiques pour mettre la seconde loi toujours au niveau du progrès des idées et du besoin des temps.

L'École amoraîtique, qui comprend plusieurs générations de maîtres illustres en Palestine et en Babylonie, s'est en effet distinguée par une grande liberté d'appréciation et de critique dans l'examen, l'interprétation et l'application de la loi orale. Les auteurs de la Mischnab, ainsi qu'on l'a vu, avaient pris à tâche de donner à chacune de ces dispositions la précision et la forme sévère d'un article de loi : exposé sommaire de la question et des opinions contraires, solution brièvement formulée. Ce fut leur règle invariable. Ce laconisme systénjatique, nécessaire pour des législateurs, ne pouvait suffire à des commentateurs. Ceux-ci exigeaient davantage. Ils voulaient savoir sur quels arguments chaque opinion s'était appuyée et par quelle série de raisonnements on était arrivé à la décision finale. Ils allaient plus loin encore. Ils se reconnaissaient parfaitement le droit de contester la solution adoptée et de se ranger à l'un des avis contraires qui avaient été écartés. Ils recherchaient également, avec beaucoup de soin, la filiation historique des principes et des traditions admis par les Tanaïtes. Dans les controverses

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amoraïtiques on voit se poser à tout moment cette question : « D'où vient cette Mischnab? » Matnidin ma-hihl

Du reste, les auteurs de I^ Mischnab avaient libéralement livré leur œuvre à Texamen et à la critique de leurs successeurs. Les Amoraïtes usèrent largement de ce privilège . .

Ils ne se bornèrent même pas à discuter le texte mischnaîque, ils y ajoutèrent beaucoup de traditions, de décisions et de faits anciens, que les compilateurs mêmes des Boraïtas n'avaient pas connus ou n'avaient pas recueillis ; ils y rattachèrent tous les souvenirs historiques de nature à en éclaircir le sens et les conséquences; ils précisèrent tous les débats antérieurs auxquels il avait pu donner lieu; enfin ils formulèrent sur toutes les questions leurs opinions personnelles qu'ils jugèrent à propos de conserver également et de transmettre à la postérité, bien convaincus qu'elles valaient autant sans doute que celles de leurs prédécesseurs.

1. Ce principe de libre critique, do ut nous avons déjà parlé, est très- nettement formulé dans le Talmud de Jérusalem. Il y est dit formellement que ce n'est ni dans la Mischnab ni dans TAgadab qull faut chercher la vraie règle légale, mais bien dans le Talmud, c'est-à-dire renseignement. [Péah* cb. ii, § 4.) et Les sages, est-il dit » aussi, ne sont nullement obligés de suivre sans examen les opi- 9 nions antérieures. » — « Si je m'éloigne des anciennes traditions, di- » sait fièrement un docteur talmudiste, j'en trouve de nouvelles. » (Talmud, Hullim 6. b. et 7. a.)

:m LKS PHARISIENS

Entrons dans l'une de ces grandes écoles doctrinales.

Il ne faut pas se les figurer pareilles à nos Facultés modernes, avec un professeur assis dans une chaire, séparé du public et débitant, en termes plus ou moins éloquents, d'avance étudiés et arrangés en belles périodes cicéroniennes, une savante leçon devant des élèves silencieux, puis levant gravement la séance quand il a terminé, et congédiant son auditoire. Les choses se passaient moins solennellen^ent en Palestine et en Babylonie. Maîtres et élèves étaient mêlés ensemble et le public pénétrait lui-même sans obstacle dans la salle des conférences, tandis que les docteurs éminents, habitant le pays ou de passage dans la ville, assistaient souvent aux leçons de leur collègue et prenaient part aux discussions.

Le débat était général. C'était,d'habitude,un passage de la xMiscbnah qui en fournissait le thème. Le maître posait la question et provoquait les disciples à l'examiner. La discussion ouverte, le pour et le contre se produisaient et se discutaient sans réserve. Un mot, un incident quelconque suffisaient pour faire dévier l'argumentation et y introduire les digressions les plus curieuses, tantôt un souvenir historique, tantôt une échappée dans les séduisants domaines de Tima-

gination ou dans les régions graves de la philosophie. Des choses sacrées on glissait aisément sur le terrain des choses profanes. La controverse descendait souvent des hauteurs de la dialectique pour devenir une causerie familière. Alors le hasard et la fantaisie amenaient en foule la fable, la légende, la parabole, les énigmes et les jeux de mots^ où pétillait Tesprit vif et alerte de tous ces (Ils de l'Orient. Le public, à son tour, intervenait fréquemment dans cette gymnastique de l'intelligence et y apportait son contingent d'anecdotes, do faits et d'idées. Puis, quand l'heure de se séparer était venue, on résumait tout ce qui s'était dit ; on analysait, sur la question posée, les avis contradictoires, et on en fixait la solution. Enfin, les maîtres et les disAples consignaient, dans des notes rapides, tout ce qui pouvait

être retenu, les petites choses comme les grandes, les opinions sérieuses, les observations curieuses et les récits piquants.

Tels étaient les cours publics dans toutes les écoles juives. Dans les grandes académies doctrinales, telles que Tibériade en Palestine, ou Pumbédila en Babylonie, il n'en était pas autrement, si ce n'est que, dans ces réunions de savants, les maîtres les plus renommés échangeaient, sur toutes les questions, leurs vastes connaissances, tandis que les disciples et le public, naturellement dominés par l'autorité des chefs religieux, se mêlaient sans doute beaucoup moins au

débat. Les discussions, portant alors plus haut et plus approfondies, prenaient plutôt Talluré grave que les controversesphilosopbiquesprésentaientà Athènes, dans le Lycée et au Portique, quand les sages de la Grèce y creusaient ensemble les étemels problèmes de la nature des dieux et des hommes. Toutefois, pour être plus importantes, les questions n'y étaient pas traitées différemment. Chacun exposait sa manière de voir ; chacun déroulait ses sdlLvenirs personnels, et, là aussi, rétude des sujets les plus considérables était parsemée d'excursions intéressantes dans les sphères des autres sciences, dans les champs pittoresques de cette Agadah tradHionnelle qui partageait avec la Balachah les méditations des docteurs juifs.

Quant aux disciples, ils recueillaient les paroles des maîtres autorisés et se seraient fait scrupule de ne pas mettre en note jusqu'à leurs moindres traits d'esprit *.

La dépense d'idées, de science et aussi d'erreurs et de sophismes qui se faisait dans ces luttes académiques, est incroyable. Chacun étalait les trésors d'érudition qu'il avait amassés pendant de longues années de travaux austères. Les écoles étaient devenues des encyclopédies vivantes où l'histoire politique, sociale, religieuse, littéraire, philosophique et humoristique

1. « Les moindres paroles des maîtres étaient pom* les disciples on » sujet de méditation et un objet d'étude. » (Talmdd, Abotla Zarai^), ~ Kleix, La vérité sur le Talmud, p. 25.)

du Judaïsme universel entassait tous ses documents, toutes ses chroniques et même tous ses caprices.

C'est cet immense travail d'esprit qui se nommait le Talmud, l'enseignement; mais il n'en restait, en général, que des notes confuses rédigées par les disciples, et de vagues souvenirs, transmis d'une génération à une autre, sur les doctrines des maîtres les plus estimés.

Un homme qui fut une des dernières illustrations des écoles palestiniennes, R. Yochanan entreprit de faire pour le Talmtid, c'est-à-dire pour le vaste ensemble de l'enseignement doctrinal, ce que R. Yéhoudah avait fait pour la Mischnah, c'est-à-dire pour la législation traditionnelle. De même que ce dernier avait recueilli toutes les coutumes et toutes les décisions qui constituaient la loi orale, de même R. Yochanan voulut recueillir tout ce qui avait caractérisé le mouvement des écoles juives depuis les Scribes jusqu'à son siècle. Ce devait être comme l'histoire en action, le tableau animé et pris en quelque sorte sur nature de la vie intellectuelle d'Israël pendant cette longue période de luttes et de controverses.

Pour caractériser d'un mot l'œuvre et ceux qui en furent les auteurs, on peut dire que ces derniers représentants des Pharisiens furent les Encyclopédistes

du Judaïsme. Ce qu'ils voulaient faire, c'était bien, en effet, une colossale encyclopédie de tout ce qni avait été dit, enseigné, pensé et accompli en Judée depuis plus de cinq siècles.

R. Yocbanan, dans sa jeunesse, avait pu voir encore H. Yéhoudah le Saint '. On dit même qu'il reçut de lai SCS premières leçons * ; mais ses principales études se firent sous la direction des disciples du grand Nassi. Il s'inspira, auprès d'eux, de l'esprit dont était animé leur maître.

Dès sa tendre enfance il était resté orphelin. Par une singulière logique, il trouvait à rendre grâce à Dieu de ce malheur en disant : « que^ peut-être, il n'aurait )) pu accomplir, comme ils doivent l'être^ tous les » sévères devoirs de la piété filiale. Dès lors Dieu lai » avait fait une faveur en lui évitant cette occasion de » pécher ^ » On raconte qu'il était d'une grande beauté. Le lyrisme de ses contemporains en parle en ces termes métaphoriques : « Si l'on veut se faire une » idée de l'éclatante beauté de R. Yocbanan, il faut » s'imaginer un bocal d'argent, plein de grenades » rouges, entouré de guirlandes de roses, où s'har- » monisent l'ombre et la lumière de la façon la plus

1. U était né en 199 et mourut en 279. R. Yébondali était mort en 210. Yochanan avait alors onze ane.

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