II
Les attributions du Gaon restèrent toutefois à pea près semblables à celles de l'ancien Resch-Métibta ; mais il eut en outre, éventuellement, un rôle politique. En cas de vacance de TËcmalotarchat, c'est lui qui en
exerçait provisoirement les fonctions. Son pouvoir, dans l'ordre spirituel, était aussi étendu que celui de TEcmalotarche dans l'ordre temporel. Il lui était néanmoins inférieur en hiérarchie, car c'est de TEcmalotarche qu'il recevait son investiture ; mais il lui était à son tour supérieur en ce que le Resch-Galouta ne pouvait édicter aucune mesure touchant plus ou moins aux intérêts religieux, sans le contre-seing du Gaon.
S'il était possible de comparer des situations d'une importance si diverse, on pourrait dire que le Gaon était une sorte de Pape et le Resch-Galouta une sorte d'Empereur juif, formant un duumvirat politique et religieux qui se partageait, avec une égale puissance, le gouvernement de l'État et de l'Église dans le Judaïsme oriental. Mais la différence radicale qui empêche une telle comparaison d'être juste, est moins encore dans la grandeur des pouvoirs que dans la nature des principes.
En Babylonie, comme en Judée, l'organisation sociale et religieuse de la société juive, telle que l'avait faite la réforme pharisienne, gardait toujours son caractère essentiellement démocratique. La souveraineté n^y appartenait qu'au peuple et les plus hauts fonc-
LES PHARISIENS. 'Hl
tionnaires n'y étaient que des mandataires délégués, sortis de l'élection, toujours responsables devant ceux qui les avaient élus.
Le Resch-Galouta, bien qu'il dût être invariablement choisi dans la descendance royale de David, était cependant élu par les suffrages des représentants des communautés Juives. Sa nomination était soumise à la sanction du chef de l'État. Le Gaon était élu par les membres des Académies talmudiques. Son élection devait être ratifiée par l'Ecmalotarche. Le directeur de l'Académie de Pambédita remplissait, à ses cdtés, le rôle de coadjuteur, avec une situation analogue à celle que VAb-beth-din avait autrefois en Judée, à côté du Nassi, président du Synhédrin.
Ces pouvoirs supérieurs étaient pondérés, comme jadis, par une espèce de représentation nationale. La Babylonie se considérant comme Théritière légitime de la Terre Sainte, on avait établi à Sura une haute assemblée, composée de soixante- dix membres, à l'exemple de l'ancien Synhédrin. Elle délibérait, sous la présidence du Gaon, sur toutes les questions de législation et de doctrine qui lui étaient soumises. Les membres en étaient choisis parmi ceux qui portaient le titre de Rab (Rabbin) et à qui une ordination spé-
ciale, dont l'origine remontait, parait-il, à l'Académie 4e Yabné, avait conféré un brevet de science et de moralité ^ On les désignait sous le nom d'Aiouphim
1 . L*ordiDation, appelée Sémichây était, en quelque sorte, an cerU-
(maîtres, chefs). Ily avait, en outre, un petit Synhédrin, composé de trente membres, simples auditeurs stagiaires, formant une pépinière de candidats au Synhédrin supérieur {Béné-Kiotmté). Comme aux temps du Resch Métibta, l'assemblée tenait deux sessions régulières par an, l'une au printemps, dans le mois d'Adar, l'autre en automne, dans le mois d'Éloul.
C'était, comme à cette époque, un véritable synode permanent, souverain en matière dogmatique et doctrinale. Non-seulement les communautés babyloniennes, mais celles du monde entier s'adressaient à ce corps de docteurs pour éclairer leurs doutes et résoudre leurs difficultés pratiques. Les solutions que recevaient les questions posées par les KéhUoth les plus lointaines, ont été conservées en très-grande partie sous le nom de « Demandes et réponses » {Schééhth ou'teschouboth). Elles étaient transmises aux pétition- * naires sous une forme solennelle, par des messagers spéciaux, dans des dépêches signées du Président de l'assemblée et portant un sceau officiel. Ces consultations juridiques ont éclairci beaucoup de points obscurs et fixé des principes importants ; mais, œuvres de Jurisconsultes et non de législateurs, simples do-
ficat d*aptitude sans lequel il était interdit de se livrer à renseignement ni d'occuper des fonctions synhédriales. Chaque matlre ent d*abord le droit d'ordonner ses disciples ; {SyntUdrin 19, a) puis ce droit fut conféré wiSffMdrin lui-même; (iMd.) enfin, sous le pouToir dictatorial de R. Yehoudah le Saint, il appartint au Nassi. (Miscbnah* Yébamolh XII, § 7.) .
cumenis de jurisprudence, elles s'en sont tenues scrupuleusement au texte de la Mischnah et de la Guémarahy sans rien ajouter ni rien modifier au mo* nument élevé par les Tanaltes et les Amoraltes.
Cette organisation, qui a subsisté jusqu'au dixième siècle, se complétait par un système judiciaire fondé également sur l'élection. Dans chaque circonscription il y avait un tribunal de district dont les juges^ nommés par les communautés, étaient investis par l'autorité supérieure du titre de Dayan (juge) et recevaient un diplôme spécial appelé Pikta di dayanoutha ^ .
Le Christianisme eut, dans ces contrées, pendant la même période, une organisation analogue à celle du Judaïsme. Le KatholikoSy chef supérieur du patriarcat chrétien, auquel les évéques étaient subordonnés, a plus d*un trait de ressemblance avec la situation du Gaon combinée avec celle de TEcmalotarche.
Les deux filles de la Bible, la Synagogue et l'Église, se trouvaient alors, en Orient, en présence d'un troisième c héritier de la promesse » qui, s'appropriant. tous les grands principes du Pentateuque et de l'Ëvan-
1. Voir sur cette intéressante période, que nous ne pouTons ici qu*eflleurer, les savantes recherches de GrjETz, Gtichiehte der JwUn, t. V, passim.
gile, formulait une nouvelle croyance et prétendait dominer le monde. Le Mahométisme était né. Le Chamelier de la Mecque, poursuivant la grande mission du Berger de l'Horeb, transfuge de l'Egypte, et du Fils du Charpentier de Galilée, mort sur la croix, avait prêché, à son tour, l'unité de Dieu aux Arabes, descendants d'Ismaêl, et aux vieux Chaldéens des bords del'Euphrate. Le prosélytisme musulman^ aidé du sabre, avait pris, en peu de temps, un développement extraordinaire. Les Khalifes, commandeurs des Croyants, avaient succédé aux Mages de Perse, tandis que le fougueux Omar allait conquérbr et dévaster l'Afrique septentrionale, ouvrant la voie par où passa bientôt l'Islamisme pour envahir l'Espagne et menacer l'Europe entière.
Ainsi, un nouvel ouvrier, suscité par cette force mystérieuse qui semble invinciblement pousser, peu à peu, le monde vers un but dont elle a, seule, le secret, venait de son côté préparer le sol universel à recevoir la semence monothéiste. Les Musulmans se rapprochaient, à cet égard, beaucoup plus des Juifs que des Chrétiens. Leur grande formule : « Il n'y a pas d'autre » Dieu que Dieu » est l'essence même de la révélation du Sina!. Comment le second fils du Judaïsme n'a-t-il pas montré pour son père plus de piété et plus de to* lérance que le Christianisme vainqueur ? Les ïuifs, en eBet, sous l'influence du fanatisme qui passionne toujours les sectateurs des religions nouvelles, ne
tardèrent pa» à subir, dans les pays convertis au Coran, des persécutions où devaient périr les derniers éléments de l'organisation qui s'était maintenue en Babylonie.
Chaque fois que l'oppression étrangère pesait sur les enfants d'Israël, les indestructibles espérances qu'ils portaient avec eux dans l'exil, éveillaient partout la conviction que l'heure de la délivrance messianique allait sonner. Naturellement aussi, il se trouvait toujours alors quelque ambitieux ou quelque enthousiaste, habile à exploiter la disposition des esprits et à se présenter audacieusement comme le Messie.
Vers Tannée 718, un bruit se répandit tout à coup parmi les communautés de Syrie, et delà se propagea, franchissant rapidement les mers, jusque dans TËspagne et dans la Gaule. « Le Messie est arrivé ! On » l'a vu I Onle nomme ! Il vient briser le joug d'Israël ! »
En effet, un aventurier que plusieurs écrivains de ce temps appellent Sérène, d'autres, Séréja, et la plupart des chroniques, simplement « le Syrien » * avait paru et afûrmé son prétendu messianisme d(v
1 . Saint Isidore, continuateur de la Chronique espagnole d'Idaciu^*. e nomme Sérèae, ainsi que le Gaon R. Nitronal, qui fut élevé au Gaonat en Tan 719 et qui répondit alors à une question qui lui fut posée au scgetdes adeptes du prétendu Messie, (/siclori^/'acensû iïpiscopj, ChrofUcan. § 53) — Saint Athanase, (Histoi. Bcclbs. p. 617) le nQmme Quidam S^rius. Peut-être Sérène, Séréja et Syrius sont, au fond, le même mot désignant plutôt la nationalité que le nom propre du Pseudo-Messie.
37« . LKS PHAHISIENS.
vant des populations fanatisées par sa parole et toutes disposées àTécouter, à le croire et à le suivre.
Le moment était bien choisi pour cette audacieuse tentative. De même que les Zélateurs^ lors du grand soulèvement de Tan 66, et Bar-Kochebah, lors de l'insurrection de Tan 133, avaient cru à la dislocation de TRmpire romain et cherché à profiter de ses embarras intérieurs, de même Sérène put croire que les États oppresseurs des Juifs subissaient une crise suprême, favorable au rétablissement de la nationalité d'Israël on Judée.
L'Orient et l'Occident étaient en guerre. Les Sarrazius, marchant de l'Espagne àla conquête deTEuropc, s'avançaient en vainqueurs dans les Gaules.. Le sort du monde allait bientôt se décider dans les plaines de Poitiers où le courage de Charles Martel arrêta l'invasion musulmane ; mais la Chrétienté tout entière tremblait en voyant triompher partout les successeurs de Mahomet.
A ce moment le trône pontifical était occupé par Léon l'Isaurien, un pape réformateur, qui^ après avoir eu à lutter lui-même contre les Musulmans, dont les armées l'avaient assiégé dans Constantinople, soutenait une querelle ardente contre Germain, patriarche deByzance, au sujet du culte des images. Il semblait donc que les grands conflits de peuples et les grands déchirements, prédits comme le signe des temps messianiques, fussent arrivés, tandis que l'Église
LES PUAHISIEQIS. 377
chrétienne elle-même subissait une crise sérieuse/ D'autre part, la situation des Juifs en Orient était devenue insupportable. Omar II avait résolu de contraindre par la violence ceux que la prédication et la persuasion ne convertiraient pas à la loi du prophète. Les Juifs, inébranlables dans leur foi religieuse, avaient été victimes, sous ce khalife, de la plus effroyable persécution. A leurs yeux, Omar personnifiait le monstre terrible que les livres prophétiques avaient annoncé sous le nom de Gog et de Magog et dont le règne devait précéder la venue du Messie.
Tout se réunissait donc pour inspirer à ces opprimés le désir de la délivrance. Aussi saluèrent-ils avec enthousiasme celui qui vint alors à eux comme un libérateur providentiel.
On vit de tous les points du monde, de la Ga^ule, de l'Espagne, de l'Italie, ainsi que de tout l'Orient, accourir vers la Syrie une foule de croyants fanatiques, convaincus que Sérène était le véritable messie. Tous . abandonnaient leurs familles et leurs biens, animés d'une ardeur religieuse aussi grande que celle qui bientôt poussa les Chrétiens eux-mêmes aux Croisades.
Chose remarquable ! comme au temps des Zélateurs et de Bar-Kochebah, les docteurs juifs, héritiers des sages» principes du Pharisalsme, se tinrent à l'écart de ce mouvement insensé qui ne pouvait aboutir qu'à
des désastres et à un redoublement de rigueurs. Il est vrai qu'ils eurent cette fois un autre motif plus personnel.
Le nouveau Messie se présenta, en effet, non-seulement connue le libérateur, mais aussi comme le réformateur du Judaïsme. Il avait la prétention de rétablir dans toute son intégrité la loi écrite et de mettre de cdté la loi orale, du moins d'en abolir les institutions et les traditions les plus respectées. — Il est difficile, dans l'obscurité des documents historiques, de bien définir sa doctrine ; mais ce que l'on en connaît ne permet aucun doute sur sa tendance à contester l'autorité de la tradition ^ C'était un héritier des Sadducéens et un précurseur des Karaltes. Il est donc naturel que les docteurs talmudistes aient vu en lui un adversaire et se soient déclarés contre loi autant par un juste sentiment de la situation que par esprit de parti.
Sérène, en se voyant entouré de partisans plus exaltés peut-être que lui-même, arbora hardiment le drapeau de l'insurrection et marcha à la conquête de la Palestine. Mais, ceux qui le suivirent
1. Le GaonR. Nitronal fut ensuite, après T insurrection, sur le point de saToir si on pouvait admettre de nouTean les partisans de Sérène dans la Synagogue, sans leur imposer le baptême comme aux prosélytes étrangers. C'est dans la réponse du Gaon qu'on peut se faire une idée de la doctrine du pseudo-messie. [Sehaaré TtédA p. 24, et Teschùubath Mabith de Moïse de Trani, 1. 1, 19.)
étaient plutôt des croyants que des soldats., Sa troupe, mal armée, plus mal disciplinée et nullement aguerrie, fut dispersée au premier choc. Lui-même fut fait prisonnier et paya de sa vie sa folle entreprise * .
Cette téméraire aventure eutpour résultat une aggravation des mesures rigoureuses dont les Juifs étaient l'objet* L'organisation de la Babylonie n'eut plus qu'une existence précaire. Elle subsista, tant bien que mal, prèsile deux cents ans encore, au milieu de périls sans cesse renaissants. Puis, vers la fin du dixième siècle, TEcmalotarcbat fut violemment supprimé et le Gaonat s'éteignit lui-même avec les Académies de Sura et de Pumbédita.
Le Judaïsme s'éparpilla alors définitivement dans le monde, sans puissance collective, sans force de cohésion, sans aucun centre d'où il pût recevoir, désormais, l'impulsion générale, réduit aux communautés isolées que le Pharisalsme, on prévision de cette dispersion universelle, avait organisées avec tant de prévoyance.
f . Voir sur Tenireprise de Sérène, une intéressante notice de M. Ab Caban, grand rabbin de ConstanUne, sous ce titre : Un Metfie au VIII* siècle. {Vérité i$raéiiie, année 1861, t V,p. 302.)
Cependant le Gaonat ne tomba point sans laisser aux siècles futurs un legs précieux de Théritage que lui avaient transmis à lui-même les grands docteurs pharisiens. •
Les hommes du grand Synode avaient inauguré la réforme religieuse ; les Tana'ites en avaient promulgué la législation ; les Amoraltes en avaient détermior l'interprétation; les Gaons ouvrirent Tère philosophique du Judaïsme. Un des derniers d'entre eux, mais, en même temps, le plus illustre, Rabbi Saadya £1 Fayoumi^ a laissé, au milieu d'une foule d'écrits remarquables, un livre* qui fut le point de départ de tout un mouvement d'idées et de doctrines par lesquelles se couronne dignement le vieux monument de la réforme pharisienne.
Le nom d'El Fayoumi,. que lui ont donné ses biographes, vient de sa ville natale, Fayoum, située dans l'Egypte moyenne, où il naquit en l'année 892 ^ Il s'é* tait fait par son enseignement une grande réputation
1. Fayoum a été confondue avec l'ancienne Pithôm dont il est question dans TExode ; mais ceUe-ci se trouvait dans la basse Egypte. La date de la naissance de Saadya est controversée. (Voir sur ce docteur célèbre les beaux travaux de Mnnk, ^oiic€ tur IS. Saadya Gom et Additions. — Voir aussi RAproposT, Biographie de Saadffa, ISÏ*. Dtkoftré-ha'IUm.)
sur les bords du Nil, lorsque le Resch-Galouta de Babylonie l'appela pour prendre la haute dignité de (vaon.
Les écoles babyloniennes, depuis rachèvement du Talmud, étaient tombées en décadence, comme celles de la Palestine, après la création de la Mischnah. On trouvait peu de docteurs assez éminents pour occuper ce poste hnportant. Le ReschrGalouta d'alors, DaVid ben Zakkaî, esprit étroit et autoritaire, s'était aliéné à la fois l'opinion publique et les sympathies de l'assemblée de Sura, en faisant élire au Gaonat et en imposant violemment des individus peu dignes de cette grande fonction. En 928, la voix unanime du peuple et des docteurs le contraignit à investir Saadya du titre de Gaon. Saadya n'avait pas plus de trente-six ans. Sa science, son caractère et, aussi le retentissement de la polémique qu'il soutenait depuis quelque temps contre la nouvelle secte des Karaltes ^ , lui avaient acquis une popularité universelle. Il ne put demeurer longtemps d'accord avec le despotique Ben ZakkaL Deux ans s'étaient àpeine écoulés quand ce dernier refusa brutalement sa sanction à une décision légale du Gaon en matière d'hérédité. La querelle s'envenima. Le Resch-Galouta destitua R. Saadya, sans autre forme
1. Les principaux écrits de Saadya contre les Karaltes, sont : le idvre de déteememeni^ la Relation d'Anam^ (fondateur de la secte) la néfutaUon de Ben Zouia; la Réfutation de Ben Zakouyeh. Il eiiste encore des Karaltes, mais en très-petit nombre, dans le sud de la Russie, particulièrement en Grimée.
de procès, le frappa d'excommunication et nomma à sa place un Anti-Gaon. Saadya excommunia, à son tour, l'Ecmalotarche et intrigua auprès du Khalife dans le but de le faire remplacer ; mais, vaincu dans cette lutte, il dut s'enfuir pour échapper à des dangers personnels et resta sept ans en exil. — C'est dans sa retraite qu'il composa les beaux traités qui ont immortalisé son nom. Au bout de ce temps, un ami commun, Baschar ben Aharon, Je réconcilia avec Ben Zakkal, mais il ne rentra plus dans la vie publique et moumt peu de temps après.
Saadya est le véritable chef de l'école rationaliste et c'est ce qui en fait une personnalité éclatante. Écoutous-le parler dans la préface de son remarquable traité Des croyances et des opinions : {Ba-Emour noth vé-ha-Déoth.)
(( Si l'on nous fait l'objection suivante : Comment » osez-vous passer les choses de la foi au crible du » raisonnement et soumettre les croyances aux pro- » cédés de la raison humaine, lorsque le commun » des hommes prétend que l'emploi de ces moyens » d'investigation aboutit à l'apostasie et à l'athéisme? » — nous répondrons que cette opinion n'a cours que » chez des ignorants qui n'admettent que des absnr-
» dites et s'attachent à des superstitions stupides
» Pour nous, la méditation et la réflexion en » matière religieuse ont un double but : d'abord, pos- » séder la révélation au moyen de la certitude ration-
» nelle ; ensuite, avoir toi^ours une réponse logique
» aux attaques de nos adversaires
o Hais, s'il est vrai que la vérité religieuse puisse » s'acquérir par la démonstration logique, à quoi bon » Dieu a-t-il établi la révélation par des signes et des r> prodiges visibles au lieu de la faire reposer sur des » preuves métaphysiques ? C'est que la Sagesse infln nie n'ignore pas que le but auquel doit arriver ce » travail de la pensée, ne saurait être atteint qu'après » un temps plus ou moins long. Ne poser la religion n que sur des bases rationnelles, c'eût été forcéi> ment nous laisser sans religion tout le temps que » prendrait, pour chacun de nous, la mise en ceun vre des opérations plus ou moins lentes de la » raison individuelle. Et puis, ce qui est bien plus » grave, c'eût été livrer en proie à l'irréligion tous n ceux qui n'arriveront jamais au terme de cette » tâche laborieuse, soit par impuissance spéculative, » soit par défaut de persévérance, soit enfin par suite » des doutes qui viennent assaillir et troubler leur » esprit. C'est pourquoi la bonté divine, afin d'obvier n à ces dangers, a révélé sa volonté en y ajoutant la
» sanction visible et palpable des miracles mais
» V obligation de nous livrer ^ avec toutes les forces de » noire intelligence et de notre raison^ à la recherche » de la vérité^ n*en subsiste pas moins. En attendant » que cette étude rationnelle soit menée à bonne fin, » nous avons une loi, une religion qui nous oblige
» tous, hommes et femmes, esprits vulgaires et es- » prits d'élite. »
Ces remarquables paroles résument la doctrine de Saadya et montrent que la dernière école pharisienne était aussi énergique que la première i\ proclamer et à défendre les droits de la raison et la liberté d'examen.
L'école philosophique que Saadya fondait sur ses larges bases, ne dévia plus de la voie rationaliste qu'il lui avait tracée.
Lisez Ba'hya, son disciple, dans son ouvrage « Dei devoirs du cœur » ÇHobboih ha-lébaboth). Yoyez ce qu'il dit du plus grand dogme, on peut même dire du seul dogme juif, le monothéisme : « Il importe de sa- » voir, s'il faut l'étudier avec notre raison ou s'il suffit » de l'admettre sur la foi traditionnelle, en répétant, » sans examen, avec les ignorants : « Notre Dieu est » un I .... » — Or, il n'y a point de doute que cette étude » ne soit obligatoire, aussi bien que celle des autres » devoirs du cœur, pour lesquels la foi doit se com-
» pléter par l'étude et par Taction » Et plus loin
il dit avec plus de netteté encore : a Un jour, j'înter- » rogeais un do ces prétendus théologiens sur les
*> questions qae soulève la science des devoirs du for
» intérieur. Il me dit qu'en cette matière, il fallait se
i> contenter de la foi traditionnelle. — C'est bon, lui
» répliquai-je, pour les femmes, les enfants, les es-
» prits obtus dont la faible raison n'est pas capable
0 de méditations profondes. Mais l'homme qui pos-
n sède une intelligence propre à contrôler la foi, et
» que la paresse ou l'indiflerence détourne de ces >i recherches, est responsable de son inaction et con-
» damnable pour son ignorance. »
11 suffit de prononcer le nom de Maymonides ^ , pour dire à quelle hauteur s'est élevé, dans l'école philosophique du Judaïsme^ le culte de la raison individuelle. Il faudrait citer toutes ses œuvres, surtout ce Guide des Egarés qui est la synthèse de sa vie et de sa doctrine. Contentons-nous d'extraire de ces pages savantes qui sont une revendication perpétuelle des droits imprescriptibles du libre examen, ces maximes où se résume
1. Moïse oa Mouça ben Malmoun, né à Gordoue ea 1135 et mort en 1204, est considéré par les Chrétiens comme par les Juifs nonsealement comme TAigle de la Synagogue, mais encore comme uu des penseurs les plus remarquables du moyen Age. M. Franck, dans le Dietkmnaire des sciences philosophiques^ lui a consacré une notice qu'il faut lire. Ses écrits sont nombreux. Le plus important est le Guide des Sgaris qui fut écrit en arabe, Daldlat el Chayrin, et dont le savant M. Munk a entrepris la traduction française malheureusement inachevée. — L'admiration de ses contemporains, rapprochant son nom de celui du législateur du Sinai, Ta dépeint par ce jeu de mots caractéristique : « Depuis Moïse jusqu'au Molpe actuel, il I* ne s*est pa» levé un homme plus grand en Israël. »