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CHAPITRE SIXIÈME

LES DERNIERS HASMONÉENS

Il y avait alors à la cour de Judée un Iduméen, riche, influent, habile, chef d'une des principales familles de son pays. Il se nommait Antipater. Ce fut le mauvais génie des derniers ïïasmonéens en attendant qu'il les renversât au profit de sa propre race. Depuis que ridumée avait été annexée à la Judée et avait embrassé le Judaïsme, il s'y était formé bien des ambitions secrètes dont le trône était le but final. Antipater aspirait, à son tour, à la couronne. Pour y atteindre^ il jugea, comme tous les grands intrigants politiques, que le meilleur moyen était de semer la division autour de lui : divide et impera. Il fit,* en effet, tout ce qu'il put pour désunir Aristobule et Hyrcan, persuadant à ce dernier que son frère, après lui avoir pris injustement un sceptre qui lui appartenait, en voulait aussi à sa vie. Hyrcan, peu ambitieux et fort apathique de sa nature, hésita longtemps ; mais Antipater finit par

le convaincre. Il s'enfuit de Jérusalem et se réfugia auprès d'Areth, roi des Arabes, qui, séduit par de riches cadeaux et par la promesse qu'on lui restituerait les douze villes que lui avait prises Alexandre Yanaï', consentit à prendre le parti du prince juif et à le rétablir sur le trône.

Ayant levé une armée de 50,000 hommes, il envahit la Judée, défit Aristobule qu'il contraignit à se renfermer dans Jérusalem, et fit le siège de cette ville. La majorité du peuple se déclara pour Hyrcan et vint grossir les forces de l'armée assiégeante; mais le parti sacerdotal et sadducéen resta attaché à Aristobule ^.

Dans ces graves conjonctures, ou apprit, tout d'un coup, que Scaurus, un des lieutenants de Pompée, qui soutenait alors en Arménie la guerre des Romains contre Tygrane, était entré en^ Syrie et avait l'intention de pénétrer en Judée.

Les Romains commençaient à tourner leur ambition vers l'Orient. Tandis que César soumettait l'occident de l'Europe, Pompée marchait en Asie, et tous

1. Ces villes étaient Medaba, Naballo, Livias, Tarabasa, Agalla, Athon, Zoara, Oroné,Marissa^ Ridda, Lussa et Oryba. (Josèphe, Anliq., liv. Xiy, ch. II.)

2. JosÈPHE, iUd. ch. III. — Ce fait est caractéristique. Hyrcan, par ses sentiments pharisiens, avait les sympathies populaires, mais sa qualité de grand prêtre ne lui avait pas concilié celles du clergé juif. Les membres de la prêtrise restaient toujours, de cœur et d'action, avec le parti sadducéen groupé autour d' Aristobule.

deux préparaient rasservissement universel du monde ancien sous l'autorité de la ville reine. Que venait faire, cependant, Scaurus en Judée? On Tignore ; mais le bruit des agitations du peuple juif était, depuis longtemps déjà, arrivé jusqu'à Rome. On connaissait les discordes intestines qui divisaient les derniers princes hasmonéens.Les Romains avaient d'ailleurs des traités d'alliance avec les Juifs depuis Juda Macchabée. Ils se dirent, sans doute, qu'étant si proches, ils feraient bien d'aller rendre visite à leurs bons ,amis de Palestine, avec le vague espoir qu'il y aurait peut-être moyen de pêcher quelque chose en eau trouble.

Et puis l'œuvre providentielle, qu'on ne sait voir jamais qu'après coup dans les grands événements de l'histoire^ agissait dans l'ombre poussant Rome vers Jérusalem et préparant entre elles une lutte sinistre et colossale dont les convulsions terribles devaient être l'enfantement d'une société nouvelle.

Les Romains n^ayant aucun motif d'arriver en ennemis, Aristobule et Hyrcan eurent, chacun de son côté, la fatale pensée de s'en faire des auxiliaires. Tous deux leur envoyèrent des délégués avec mission d'invoquer leur alliance et de réclamer leur concours. Scaurus reçut les émissaires des deux frères; il pesa leurs raisons au poids de l'or et se décida pour Aristobule, qui, à ce qu'il paraît, lui donna plus qu'Hyrcaii'. D'ailleurs, Aristobule, riche, généreux et

1. Quatre cents talents, d'après Josèphe, {Antiq,, liv. XIV, ch. iv.)

ayant le pouvoir de fait, lui sembla une mine beaucoup plus féconde à exploiter que le graud prêtre pharisien, son frère, simple prétendant, pauvre et n'ayant encore qu'une espérance de royauté. Il suffit d'une injonction menaçante du général romain pour obliger Areth à lever le siège de Jérusalem^ Aristobule put, dès lors, reprendre l'offensive. Il poursuivit Areth et Hyrcan, leur livra bataille et les défit près de Papiron.

La couronne, par suite de ce succès, parut affermie sur sa tète ; mais, s'il avait séduit Scaurus, il s'attira bientôt l'inimitié personnelle de Pompée.

Le chef supérieur de l'armée romaine s'était rendu à Damas pour visiter la^Basse-Syrie. Les imperatores àe Rome étaient accueillis partout avec une magnificence royale. Les peuples voyaient bien que c'étaient désormais les maîtres du monde. Par crainte ou par politique, de toutes parts on recherchait leur faveur et l'on captait leur amitié au moyen de riches présents. Ces généraux de la République avaient autour d'eux une cour de princes qu'ils courbaient insolemment sous le droit de la force triomphante, droit absolu, sans réplique et sans règle, triste legs de la barbarie ancienne que la civilisation moderne n'a pas encore eu la sagesse de répudier.

La Syrie, l'Egypte et la Judée firent assaut d'émulation auprès de Pompée vainqueur. L'Egypte lui envoya une couronne du poids de 4000 pièces d'or. La Judée, une vigne, ou une sorte de jar-

din d*or que Strabon dit avoir vu et jadmiré à Rome, dans le temple de Jupiter où ce magnifique objet d*aft? fut consacré au roi des Dieux K

Antipater vint trouver Pompée au nom d'Hyrcan, tandis qu'Aristobule lui envoyait Nicodème. Mais rtiabileté de l'astucieux Iduméen l'emporta sur soii adversaire. Pompée ordonna que les deux frères vinsse A s'expliquer devant lui. %

Ce débat personnel où la dynastie hàsmonéenne abaissait ce qui lui restait encore de dignité et de grandeur dans un procès mesquin/?/'© cot'onâ, éuiliGU à Damas. Les deu;x frères ennemis ne comparurent pas seuls devant le nouveau maître dé la Syrie. Un nouvel acteur du drame juif, qui, jusqu'à la destruction de la ville sainte, devait y jouer le principal foie, s'y présenta également. Cet acteur était le parti républicain; ayant grandi peu à peu et nourri des principes duPharisaïsme plus encore que ne le supposaient les docteurs, il venait, pour là première fois, faire entendre ses revendications. ;

Yoyant qu'Aristobule et Hyrcan allaient plaider leur

1. Strabon cité par Josèphe, Antiq., liv. XIV, ch. iv. — Mischînah, Midothy III, 8. ;

cause devant Pomi^ée, le peuple juif avait jugé le mpment opportun pour plaider aussi la sienne. En conséquence, il avait nommé des délégués avec mission d'éclairer le général romain sur les vraies dispositions du sentiment public. La conclusion des représentants du parti démocratique fut que la population ne voulait ni d'Aristobule ni d'Hyrcan. Elle consentait bien à rester, comme autrefois, sous une république pontificale ; mais elle repoussait la royauté comme une usurpation et demandait instamment à yivre libre sous l'égide de ses lois.

Cette première manifestation du parti républicain est significative. Dès ce moment on voit qu'il existe, qu'il s'organise, qu'il a son mot d'ordre et ses chefs, en attendant de prendre la tête du mouvement.

Pompée, ne le considérant pas encore comme étant en mesure de faire prévaloir ses idées, ne s'occupa guère de ses réclamations . Il écouta plus attentivement les deux prétendants au trône, et inclina visiblement en faveur d'Hyrcan, dont le caractère doux et timide lui parut sans doute plus facile à plier aux intérêts de la politique romaine. Ajournant néanmoins une solution définitive, il donna ordre aux deux frères de se tenir en paix jusqu'à ce qu'il eut prononcé.

Aristobule, très-froissé de l'attitude du général romain , retourna en Judée sans même avertir Pompée de son départ. Celui-ci, probablement excité par Antipater, vit dans ce fait une insulte sinon quel-

que chose de plus grave, et manda, sans façon, le roi juif qui s'était enfermé dans la forteresse d'Alexandrion. Aristobule hésita, considérant 'une telle injonction comme une offense à la majesté royale. La crainte des Romains le décida pourtant, et Pompée, abusant de sa puissance, le fit venir ainsi deux ou trois fois pour réclamer de lui diverses explications. Aristobule cédait, mais il avait peine à dissimuler sa colère. Enfin, ayant été forcé de remettre entre les mains de Pompée les principales forteresses, il se retira à Jérusalem et se prépara à résister par la force à toute nouvelle demande.

Cette résolution lui fut fatale et amena un désastre en Judée. Pompée, irrité, marcha vers Jérusaiem?| Aristobule, comprenant, trop tard, la faute qu'il venait de commettre, fit une démarche personnelle auprès du 4 général romain et lui offrit une forte somme d'argent s'il renonçait à ses projets belliqueux. Pomgée accepta. Son lieutenant, Gabinius, fut envoyé avec un corps de troupes à Jérusalem, pour y recevoir l'argent promis, tandis qu' Aristobule était retenu en otage par les Romains ; mais l'armée juive refusa d'exécuter la convention et Pompée reprit sa marche contre la ville sainte.

Les esprits y étaient très-divisés. Les partisans d' Aristobule, c'est-à-dire la majeure partie des Stidducéens, voulaient qu'on se défendit énergiquement. Les amis d'Hyrcan, c'est-à-dire le peuple et les Pha-

ri siens, disaient qu'il fallait éviter la guerre et ouvrir les portes à l'armée romaine. Du reste, désormais, à de rares exceptions près, la paix devait être le mot d'ordre constant du parti des docteurs. Ils voyaient clairement que l'indépendance nationale n'était qu'une illusion et déploraient les sacrifices humains qu'exigeait la poursuite de cette chimère. Pour eux, comme on l'a vu, la force et l'avenir du Judaïsme ne dépendaient plus de l'autonomie politique mais de l'autonomie religieuse. Peu leur importait qui serait le maître de ce lambeau de territoire, pourvu que le monothéisme survécût et pût se répandre sur le monde. Aussi les verrons-nous, en toute circonstance^ coïiseiller la soumission aux chefs de l'État aussi bien qu'aux partis extrêmes et abandonner même, sans hésitation, la ville sainte, aussitôt qu'ils comprendront que leurs efforts pacifiques sont impuissants pour conjurer une catastrophe suprême.

A rapproche de Pompée, le parti de la paix ne put convaincre celui de la guerre ; mais, devant les sentiments de la majorité, les partisans de la résistance durent se réfugier dans l'enceinte du temple, qui était une citadelle formidable. Rompant le pont qui rattachait l'édifice sacré au reste de la ville, ils s'y fortifièrent puissamment. La cité propremeiit dite et le palais* royal restèrent au pouvoir des modérés qui s'empressèrent d'en ouvrir les portes à l'armée romaine. Il fallut faire alors le siège du temple. Hyrcan

et ses adhérents fournirent à Pompée tout ce qui était nécessaire dans ce but, de sorte que, par une, fatalité trop fréquente en temps de révolution, la guerre civile se fit la complice et l'auxiliaire de la guerre étrangere. " - .^

La résistance fut acharnée. Le siège dura trois mois..

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Enfin la brèche fut pratiquée; les soldats de Pompée

se précipitèrent dans le temple et firent un affreux carnage de ses défenseurs. Plus de douze mille Juifs, dit Josèphe, furent massacrés les arnaes à la main, (juin an 63 av. J.-G.) Le général romain pénétra avec sa suite dans le Saint des saints, interdit aux profanes. Comme l'observe judicieusement Grœtz % il put se convaincre que les Juifs n'y gardaient nullement la fameuse tête d'âne que lés historiens de Ronîe accusaient les austères sectateurs du monothéisme d'adorer en secret '^.

Le résultat de cette lutte insensée fut lamentable. La Judée y perdit pour toujours son indépendance qui ne se rétablit que nominalement sous lei règne d'Hérode. Chose inattendue ! le vainqueur y donna raison, en définitive, au parti républicain. La royauté fut abolie. .Hyrcan fut simplement nommé grand prêtre et tout indique que le pouvoir civil fut confié à Antipater ^' L'État juif devint une ethnarchie tribu-

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