Josèphe, Guerre des Juifs, liv. I, cb. xvi
, Hérode appartenait à cette classe de souverains absolus qui croient qu'on peut compenser pour les peuples la perte de leur liberté en les fascinant par les plaisirs extérieurs, en les corrompant par tous les raffinements d'un matérialisme excessif, en amusant la multitude, et en enrichissant la bourgeoisie. Gela pouvait être vrai à Rome où le peuple était aussi matérialiste et aussi dépravé que ses maîtres ; ce ne pouvait l'être à Jérusalem où la foule, fortement imbue des croyances spiritualistes les plus élevées, vivait bien plus du culte des grandes idées que des jouissances matérielles. Cette forte race résistait énergiquement à Tattrait des splendeurs païennes. Elle se raidissait, s'indignait et se révoltait contre l'impulsion. La force pouvait l'abattre, mais non changer ses sentiments.
L'appui qu'Héro de trouva parmi les Sadducéens aussi faciles à favoriser l'invasion des mœurs romaines qu'ils l'avaient été autrefois à l'égard des coutumes grecques, n'était pas de nature à apaiser les passions populaires. — La querelle recommença entre le Sadducéisme et le Pharisaïsme.
L'avènement de Simon au pontificat, ainsi qu'on l'a
dit plus haut, donnait une importance particulière aux disciples de Boëthos, de la famille duquel descendait le nouveau grand prêtre. Les Boëthusiens avaient, sur les anciens patriciens du Sadducéisme, l'avantage d'être des docteurs très-versés dans la casuistique légale et beaucoup plus capables de tenir tête, dans une discussion, à leurs savants adversaires du Pha^ risaïsme. Ils avaient, eux aussi, une tradition d'enseignement qu'ils faisaient remonter à un maître illustre de l'école pharisienne, à cet Antigone de Soccho, dont on se souvient que Boëthos était, avec Tsadok, un des principaux disciples.
Aussi les controverses de cette époque, tout en mêlant, comme auparavant, la politique à la religion, ont-elles un caractère plus scientifique, si Ton peut parler ainsi des subtilités de textes qui servaient aux argumentations des deux partis, lorsqu'il s'agissait d'appuyer sur un passage biblique leurs prétentions respectives.
Les discussions doctrinales que nous retrouvons dans les écrits traditionnels, comme ayant divisé alors les Pharisiens et les Sadducéens, sont analogues à celles que nous avons appréciées au temps des Macchabées. Elles ne semblent ni moins bizarres ni moins puériles quand on les examine en elles-mêmes ; mais elles ont une grande importance si on lef rattache aux événements qui les ont fait naître et qui les expliquent.
C'est ainsi qu'un vif débat se produisit pour savoir si la petite-fille qui vient à la succession de Taïeul, en représentation d'une fille de ce dernier, n'est pas exclue par les héritiers d'unfils prédécédé, même quand ces derniers sont également du sexe féminin \ Les Sadducéens et les Boëthusiens reconnaissent le droit héréditaire de la petite-fille ; les Pharisiens le contestent ^. Or, lorsqu'on voit le prix que ces derniers attachèrent à la victoire qu'ils remportèrent sur leurs adversaires, en consacrant par un jour de solennité religieuse la date où ils firent adopter leur sentiment, on comprend qu'il s'agissait d'autre chose que d'une simple question théorique. C'était en effet la légitimité même de la dynastie d'Hérode qui était enjeu.
Mettons à la place de là petite-fille dont il est question dans l'hypothèse indiquée, le nom de Marianne, fille d'Alexandra et petite-fille d'Hyrcan, et tout devient clair. Marianne, en épousant Hérode, lui a-t-elle apporté, après l'extinction de la postérité mâle, un titre héréditaire de nature à transmettre à son époux les droits souverains de la race hasmonéenne? Les Sadducéens et les Boëthusiens se prononçaient à l'envi
1. Pour comprendre cela il faut se rappeler que, dans ,1e droit juif, les filles n'arrivaient à la succession paternelle qu'à défaut de descendance mâle. (Nombres, ch. xxvii, 8.) La question posée étend le principe au cas de représentation.
2. Talmdd, Baba Baihra, 115. — Méguillath Taanith, v. 2. — La Tosifta Yûdaim, in fine, cite les Boëthusiens comme contradicteurs particuliers des Pharisiens en cette occasion .
pour raffirmative, désireux de légitimer la royauté nouvelle, en la solidarisant, par droit de succession, avec Tantique famille de s Macchabées;maisles Pharisiens firent consacrer la négative et, dès lors, Hérode resta, à leurs yeux et aux yeux du peuple, l'usurpateur étranger, ou, selon le dicton populaire, « l'esclave » iduméen » que le droit condamnait autant que son despotisme.
Cette prétention même de considérer Hérode comme ayant été originairement en servitude fit également le sujet d'un débat qui ne se comprendrait guère si on ne l'examinait qu'en lui-même comme le rapportent les livres traditionnels. La question à résoudre est celle-ci : Le maître est-il responsable, sans exception, des délits commis par son esclave et, en ce cas, dans quelles limites ? — Oui, répondentles Sadduçéens, et cette responsabilité est illimitée. L'esclave n'est rien par lui-même ; c'est une chose plutôt qu'une personne. Quand il commet un délit, le maître seul en doit la réparation. — Non, répliquent les Pharisiens ; l'esclave, bien que dépendant, est un être humain doué d'intelligence et de volonté. S'il n'a pas sa liberté matérielle, lia toute sa liberté morale, et dès lors il doit répondre de ses actes^ au point de vue pénal, tandis que la responsabilité du maître n'est engagée qu'au point de vue civil ^