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CHAPITRE QUATRIÈME

FINIS JUDjE^ !

Le 9. juin 68, Néron était mort, renversé par une émeute de prétoriens qui n'était elle-même que lo contre-coup de deux grands soulèvements. La Gaule, en effet, s'était insurgée à la voix de Yindex et les légions d'Espagne s'étaient révoltées sous les ordres de Galba. Le tyran se montra, en expirant, tel qu'il avait vécu, comédien du trépas comme il l'avait été de la vie, mêlant de plaisanteries triviales et de citations grotesques les terreurs de ses derniers moments. La conscience universelle sembla soulagée en apprenant la fin tragique de ce César monstrueux que la nature avait créé dans un moment de débauche et, d'aberration. Mais le prétorianisme surgissait, omnipotent, sur le césarisme en décadence. Galba, nommé empereur, ne fit que passer sur le trône impérial. Le 15 janvier, une conspiration militaire l'en précipita en l'assassinant, et les prétoriens proclamèrent, à sa place, Othon, tandis que l'armée de Germanie se prononçait pour Vitellius. La guerre civile éclata entre les deux

Césars. La victoire de Bédriac fit de Yitellius le maître de Rome.

Yespasien, sous les inspirations ambitieuses de son fils Titus, sous l'influence d'Agrippa et de Bérénice, et même de Josèphe, qui prétend lui avoir prédit la couronne \ observait de loin les événements. Ses secrètes espérances l'absorbaient trop pour qu'il pressât la guerre juive. Il n'attendit pas longtemps. Le l""" juillet 69, Tibère Alexandre le proclama empereur à Alexandrie. Deux jours après, ses troupes, à coup sur les plus aguerries de l'Empire, se prononcèrent en sa faveur. En quelques semaines^ tout l'Orient fut pour lui. Cette révolution de camp fut le signal d'une effroyable guerre intestine. Elle dura plus de six mois et ne se termina que dans Rome, prise d'assaut, au milieu d'un horrible carnage, par les soldats de Yespasien sous les ordres d'Antonius Primus, gouverneur de Mœsie. (20 décembre 69.)

Le nouveau César attendait à Alexandrie l'issue de la guerre, après avoir laissé à son fils Titus le commandement de l'armée de Judée. Mais Titus lui-même regardait bien plus attentivement du côté de Rome que du côté de Jérusalem. 11 se borna à tenir les Juifs enfermés dans un cercle infranchissable.

\. Guerre des Juifs, liv. III, ch. vni.

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Ce qui se passait dans la ville sainte dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir. L'anarchie était arrivée à son comble. C'était comme une maison de fous furieux ou comme une cage de bêtes féroces se déchirant et se dévorant entre elles. Les chefs de la populace, ambitieux de bas étage voulant se débarrasser de leurs rivaux et rester seuls maîtres de la dictature, en étaient venus à une lutte ouverte. Jean de Gischala et Simon fils de Gioras, l'un avec les Zélateurs, l'autre avec les Idiiméens et les Sicaires, formaient deux partis qui se battaient et s'assassinaient l'un l'autre. Une troisième faction, dirigée par Éléazar, fils de Simon, surgit alors, cherchant, s'il était possible, à surpasser les deux autres en violence.

Comme dans toutes les révolutions démagogiques, la populace, après avoir massacré les classes supérieures, enivrée en quelque sorte par le sang versé, massacrait au hasard dans les bas-fonds. Fanatisée par Simon ben Gioras, elle se souleva contre Jean de Gischala et le contraignit à se réfugier avec les Zélateurs dans le temple, tandis que Ben Gioras occupait le reste de la ville. Les rues étaient inondées de sang. Les vivres et les provisions étaient mis au pillage. Plus de loi! plus d'autorité! plus de frein! Le peuple res

lii LES PHxVHïSilùNS.

semblait à une troupe d'enragés menés par des chefs impitoyables qui, peut-être, aveuglés par ces mirages étranges qu'un faux patriotisme fait apparaître dans l'atmosphère troublée des insurrections, croyaient eux-mêmes au succès et à la justice de leur dictature de sang. Ces maladies de l'esprit humain, ces phénomènes mystérieux de l'exaltation populaire, ces épidémies de massacres sont, hélas ! de toutes les époques, et qui peut dire si ce ne sont pas des manifestations providentielles où Dieu envoie par le monde les bouchers révolutionnaires pour donner le coup suprême aux choses qui doivent périr?

Enfin, la dynastie des Flavius étant reconnue, Titus reprit les. opérations stratégiques, voulant inaugurer le nouveau règne par une victoire éclatante. Il réunit des forces considérables et, dès le mois d'avril 70, il campa à Gabbaath Saûl, à une lieue et demie de Jérusalem.

Chose inouïe î^ni les dangers de la guerre, ni les horreurs de l'anarchie n'avaient pu diminuer l'amour et le respect des Juifs pour la cité sainte. C'était l'époque de la fête de Pâques. Comme d'habitude, les pèlerins étaient accourus de toute part pour cette solennité. Jamais l'affluence n'avait été plus grande. Plusieurs centainesde mille Juifs étaient venus du dehors pour s'approcher du sanctuaire. Était-ce un pressentiment qu'ils le verraient pour la dernière fois ?

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Quelque attraction irrésistible les poussait-elle vers le lieu où la nationalité d'Israël allait disparaître dans une immense exlermination ? Qui peut dire à quel but inconnu concourent, sans le savoir, les hommes et les choses ?

Nous ne suivrons pas, jour par jour, les incidents du drame sanglant qui se déroula alors sous les murs et dans les murs de Jérusalem. L'attaque était dirigée avec cette habileté inimitable et ces puissants moyens d'action que la tactique romaine employait pour réduire les villes assiégées. Les travaux de balistique atteignirent surtout une précision scientifique et une puissance qu'on ne connaissait pas auparavant. La défense, de son côté, fut héroïque. Si l'histoire proteste contre les actes de la démagogie effrénée qui dominait dans la capitale de la Judée, on ne peut contestera ceux qui en furent les chefs et les soldats un courage surhumain. Rien ne put les abattre, rien ne put les dompter. Ils combattirent jusque sur les derniers débris de la ville et du temple. Ils résistèrent en héros ; ils succombèrent en martyrs, et la gloire de leur mort, efface, peut-être, les atrocités de leur vie.

D'ailleurs que sait-on? Ces fureurs révolutionnaires qui exaltent les peuples jusqu'aux plus abominables excès, sont, peut-être, les crises nerveuses et les affections mentales des nations. Il n'est pas sûr que ceux qui sont mêlés à ces mouvements désordonnés, possèdent toute leur raison et gardent intacte la con- II. 10

science dubienet du mal. Le moraliste, le philosophe, l'homme politique s'arrêtent avec effroi, mais aussi avec une curiosité émue, devant ces saturnales de la liberté où tant de dévouements sublimes éclatent au milieu des plus monstrueuses passions. Ils se disent tristement que les grandes phases du genre humain ne s'accomphssent qu'à travers le sang et la tempêta, La guerre et la révolution semblent deux semeurs terribles qui ne fécondent le champ de l'avenir qu'à la condition de le bouleverser !

Le 10 avril 70,1e blocus de Jérusalem fut complet. Titus posa son camp à l'angle de la tour Pséphina. Les travaux d'approche furent conduits rapidement. A la fin du mois la première enceinte du nord était franchie. Les légions occupèrent toute la partie septentrionale de la ville. Il ne fallut que cinq jours pour forcer la citadelle de l'Akra et s'établir dans la cité de David. La tour Antonia fut alors attaquée. Mais les Juifs qui accompagnaient Titus, Bérénice surtout que le jeune général aimait tendrement, supplièrent le chef de l'armée romaine de faire un dernier essai de conciliation. Josèphe fut chargé d'adresser aux assiégés des paroles de paix et d'amnistie. Il leur parla chaleureusement du haut d'un monticule d'ofi il pou-

vait être entendu du peuple réuni sur les remparts. Us ne répondirent que par des railleries et, des injures. Du reste, ils faisaient des sorties furieuses. Plus d'une fois, ils parvinrent à détruire les ouvrages des Romains et même à mettre en péril l'armée assiégeante. Les légions, tout en admirant l'héroïsme de ceux qu'elles combattaient, étaient exaspérées de cette résistance et leur impatience donna alors à la guerre un caractère de barbarie sans exemple. Tous les jours, pour terrifier les assiégés, Titus faisait crucifier cinq cents prisonniers sous les murs de la ville. Ces horreurs n'eurent d'autre effet que de surexciter les passions populaires. Il n'était plus permis, dans Jérusalem, de dire un mot à tendance pacifique. Quiconque parlait de capituler était mis à mort.

Pour comble de maux, la famine et la peste vinrent ajouter deux fléaux sinistres à cette terrible situation. On n'avait plus rien à manger. Dans l'anarchie de la guerre civile, les factions ennemies avaient pillé et brûlé des approvisionnements de blé qui eussent pu servir longtemps aux besoins du siège. On voyait errer par les rues des cadavres vivants, cherchant dans les égouts quelques débris pour apaiser ou plutôt pour tromper leur faim. Des mères, folles de douleur, dévorèrent leurs propres enfants. Mais tous étaient résolus à la mort et nul ne voulait se rendre. Le siège continua implacable.

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On était alors au mois de Tamouz, (juin). Le 17 de ce mois néfaste, le sacrifice perpétuel, qui jusqu'alors n'avait pas été interrompu, cessa faute de victimes ^ La tour Antonia, sapée jusque dans ses fondements, nepouvait plus abriter ses défenseurs. Jean et Simon se retranchèrent dans le temple dont il fallut encore faire le siège pas à pas. Les assiégés faisaient des prodiges de valeur. Ils tentèrent encore plusieurs sorties, cette fois sans succès. Le cercle de fer se resserrait de plus en plus autour d'eux. Dès les premiers jours du mois d'Ab, (août), les fortes machines romaines battirent les miirs du temple et y firent brèche. Le 7, le feu fut mis aux portiques. Les défenseurs de Jérusalem luttaient, en quelque sorte^ de rage avec les assaillants. Chaque fois qu'ils se retiraient, ils incendiaient les édifices et les maisons abandonnées, ne laissant presque rien à faire aux vainqueurs en fait de dévastation. Le 9 ouïe 10 du mois d'Ab '",les Zélateurs firent une dernière sortie, désespérée mais impuissante. Un combat titanique s'engagea aux abords du temple. Refoulés et massacrés, les Juifs, en fuyant, furent poursuivis par les Romains jusque dans l'enceinte du monument sacré. Un légionnaire lança sur la toiture un tison enflammé qui y mit le feu.

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