‹ Les Pharisiens [microform]Chapitre 310 sur 500 · MisciixAH, TaanUh iv · texte numérisé non relu

MisciixAH, TaanUh iv

2. La date précise est douteuse. Les Juifs célèbrent l'anniversaire de la destruction du second temple le 9 du mois d'Ab. Josèphe en fixe positivement la date au 10 de ce moU. [Guerre des Juifs, livre XXVI, chap. I.)

Josèphe et les historiens de Rome assurent que Titus voulait sauver la maison de Dieu et que l'incendie ne fut qu'un malheureux accident. Hasard bu calcul, la prophétie de Yochanan ben Zakkaï s'accomplit. En un instant le temple fut la proie des flammes. On fit de vains efforts pour les éteindre. D'ailleurs, on avait autre chose à faire. La lutte était toujours acharnée. On combattait dans le sang, dans le feu, dans les décombres. Des milliers de Juifs furent égorgés. La plupart s'entretuèrent. Pendant ce carnage, l'œuvre destructive des éléments se joignait à l'œuvre sanguinaire des hommes. Quand le glaive s'arrêta faute de victimes à frapper, le sanctuaire de Jehovah n'était plus qu'un monceau de ruines fumantes où se dressait, à peine, ce pan de murailles solitaire que, depuis dix-huit siècles, les pèlerins juifs de toutes les parties du monde viennent encore arroser de leurs larmes.

Rome était victorieuse. Il fallut cependant livrer un dernier combat pour s'emparer de la ville haute où les restes .des troupes de Jean de Gischala et de Simon ben Gioras s'étaient réfugiés. Le 6 septembre, tout fut fini. Les Romains, ivres de sang et de fureur,' firent un horrible carnage. Jérusalem tout entière fut incendiée.

Par une coïncidence inouïe, le second temple fut détruit le même jour que le premier ', et les Juifs qui

l. Il y a la même incertitude d'un jour sur la date de la destruction

ont fait de cet événement un anniversaire de deuil perpétuel, purent ainsi réunir, dans un même sentiment de regret et de douleur, ces deux dates funèbres. Il y avait six cent trente-neuf ans et quarante-cinq jours que l'édifice sacré avait été rebâti par Zorobabel et par Ezra ' .

La Judée vaincue, Judsea vicia, fut le don de joyeux avènement que la dynastie des Flaviens apporta à la cité reine en prenant possession de l'empire. Titus fut proclamé imperator par l'armée sur le lieu même de sa victoire, tandis que son père Yespasien partait d'Alexandrie pour aller occuper le trône impérial. Le triomphe de Titus à Rome fut splendide. Toutes les dépouilles du temple y défilèrent devant la foule enthousiaste, dans un cortège où figuraient comme captifs les représentants des plus grandes familles juives. Après eux venait Simon ben Gioras, qui fat ensuite battu de verges et crucifié dans le grand marché, aux applaudissements du peuple.

Jérusalem n'était plus qu'une ruine. Tous ceux que l'on prit, à l'exception de sept cents jeunes gens réservés au triomphe, furent envoyés en Egypte, les fers aux pieds et destinés aux jeux du cirque. Pendant longtemps, en effet, on amusa la populace de leurs tortures, en les livrant aux bêtes ou en les accouplant

du premier temple. R. Yochanari (Talmud, Taanith^ 29, a,) affirme que « c'est le 10 du mois d'Ab que fut consommé le malheur. » l. JosÈPHE, Guerre des Juifs, liv. VI, ch. xxvn.

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pour des combats de gladiateurs \ Ceux de moins de dix-sept ans furent vendus comme esclaves. Le nombre de ceux qui périrent pendant le siège est évalué à onze cent mile par Josèphe et à six cent mille par Tacite. Rome éleva un arc-de-triomphe qui subsiste encore et frappa des médailles pour consacrer la défaite du peuple juif.

C'était bien, en effet, la fin de cette formidable insurrection dont les chefs, en s'appuyant sur l'Orient, avaient un moment conçu l'espoir de renverser l'empire romain, projet colossal qui se serait peut-être accompli en partie, si la dynastie des Flaviens n'avait rallié, pour un temps, tous les citoyens dévoués et mis un terme à l'anarchie des prétoriens. Rome, débarrassée de ce souci, délivrée de ses embarras intérieurs, put se reposer dons son triomphe, convaincue qu'elle avait, pour jamais, scellé la pierre du tombeau sur le cadavre de la Judée! FINIS JUDJi^ !

Était-ce pourtant la fin? Non, ce n'était que la mort apparente et la résurrection était proche.

1. Notamment à Bérite et à Césarée où Titus donna des fêtes eu l'honneur du jour de naissance de son père et de son frère Domitieu. Plusieurs milliers de Juifs y périrent, les uns brûlés vifs, les autres dans les combats du cirque (Josèphe, Guerre des Juifs, liv. VIT, ch. viu). .

Néron a cru exterminer les Chrétiens dans les massacres de l'an 64. Titus a cru exterminer, les Juifs dans la victoire de l'an 70. Ces abus de la force ne sont, au contraire, que les derniers efforts d'une civilisation aux abois. Rome n'a conquis qu'un lambeau de terre et n'a égorgé que quelques martyrs ; mais le principe juif et chrétien échappe à ces violences matérielles. La Bible .et l'Évangile, portés par des croyants inflexibles et d'intrépides apôtres, vont poursuivre, dans l'ombre, une œuvre souterraine et profonde qui minera peu à peu le sol païen. Dans l'abîme creusé en silence, le vieux monde tout entier ne tardera pas à s'engloutir.

Pour cette divine entreprise, ce qui s'est accompli était nécessaire. Les passions effroyables qui se sont alors déchaînées ne se doutaient certainement pas qu'elles étaient les agents des desseins providentiels. Mais, que le Christianisme ne déplore pas plus que la pitié ne le commande, les persécutions qu'il souffrit sous Néron. Que le Judaïsme ne se lamente pas plus qu'un juste sentiment de patriotisme ne l'exige, sur la victoire sanglante de Titus. Pour le premier, c'est le prélude de son triomphe ; pour le second, c'est le début de sa véritable mission. Tous deux y ont puisé la force qui renverse les obstacles et la foi qui transporte les montagnes.

Oui ! la raison ne permet pas de ne voir que le côté lugubre de cette terrible tragédie. La destruction de

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Jérusalem fut un désastre national sans cloute, mais ce fut une victoire religieuse. Si la cité sainte avait vécu^ ni le Christianisme n'aurait pu se développer, ni le Judaïsme n'aurait pu se transformer, et l'idée messianique, dont l'un et l'autre sont les missionnaires et les gardiens, aurait été, peut-être, étouffée en son germe .^

La communauté ébionite de Jérusalem n'avait rien compris aux larges conceptions de l'Apôtre des Gentils. Tandis que Paul, pour attirer les païens, brisait hardiment avec l'ancienne loi, les Judaeo -chrétiens, disciples plus fidèles du maître, ne voulaient pas^ suivant sa parole, « qu'un seul iota fut enlevé des com- » mandements divins. » On sait à quel point fut ardente la lutte entre les deux apostolats. L'x\pocalypse, le manifeste religieux de l'an 69, écrit, après lamqrt de Paul, par Jean le disciple bien-aimé de Jésus, prodigue les plus violentes injures à l'œuvre révolutionnaire de l'ancien disciple de Gamaliel *. Or, Paul n'était plus là, pour soutenir de son esprit et de ses conseilsles Églises judaBo-païennes. Le système étroit desChrétiens de Jérusalemauraitinfailliblement prévalu Les païens, obligés de se soumettre aux pratiques restrictives du Judaïsme, se seraient découragés ; le mouvement eut été arrêté dès son origine et le prosé-

1. Ai'OCALYPSK, cil. Il et m, passini. — Voir Renan, Antéchrist et Samf Pflîi/, passim.

\U LES PHARISIEiNS.

lytisme n'eût jamais pris les vastes proportions que l'impulsion de Paul lui avait si rapidement données. Quant à l'Ébionisme, confiné dans sa petite synagogue de Jérusalem, contemplatif plutôt qu'actif, attendant patiemment et passivement le second avènement de Jésus, concentrant toutes ses espérances vers l'apparition miraculeuse du Messie mis en croix,, il eût végété dans ce petit coin de la Judée, impuissant, ignoré, observateur zélé de la foi antique, assidu aux cérémonies du temple, absorbé dans un mysticisme rêveur. Puis, lassé d'une longue et vaine attente, désespérant de voir éclater les signes promis par le Christj il se serait éteint silencieusement, sans laisser plus de traces que TEssénisme, avec lequel il avait tant d'analogie.

il eu eût été peut-être de même du Judaïsme. Tant que le temple subsistait, la grande réforme pharisienne trouvait devant elle une barrière, insurmontable', c'était le culte officiel. Le Pharisaïsme, par l'établissement de la synagogue, sanctuaire de la prière, à côté du temple, sanctuaire des sacrifices sanglants, avait fait tout ce qui était possible pour modifier l'ancienne organisation religieuse. A moins de provoquer un schisme riidical en Israël, il ne pouvait' aller plus loin sans abolir ouvertement la loi du vSinaï. Au fond, comme Paul, un de ses disciples, il annulait cette loi par l'interprétation fallacieuse

qu'il y donnait et par les innovations qu'il y introduisait sournoisement. La fameuse « haie » qu'il avait établie autour du code révélé, sous prétexte de le protéger, était devenue si touffue et si épaisse que la règle légale ne se laissait plus apercevoir, ensevelie en quelque sorte sous les coutumes traditionnelles, dont on en avait hérissé la pratique ; mais cette méthode avait été poussée jusqu'à l'extrême; on était arrivé à une limite infranchissable. Ainsi, malgré l'incontestable triomphe de ses idées dans la société juive, le Pharisaïsme était invinciblement arrêté. Il avait amoindri, discrédité, ruiné en détail l'institution sacerdotale ; il n'avait pu parvenir à la supprimer. Le sanctuaire, aussi longtemps qu'il fût resté debout, aurait conservé son autorité légale. La piété et la superstition y eussent toujours amené des victimes. Jamais le Judaïsme n'aurait pu s'élever à ce spiritualisme épuré^ à ce culte d'amour , à cette grandeur morale qui étaient le but essentiel de l'école pharisienne. Et probablement aussi, menacé, attaqué, persécuté par tous ses ennemis, affaibli par les défaillances, la corruption et la défection de ses propres sectateurs, il aurait péri étouffé par le paganisme triomphant

Jérusalem détruite, la question fut également tranchée pour le Christianisme et pour le Pharisaïsme.

Le premier fut éclairé par ce désastre sur la voie qu'il devait suivre. Il comprit qu'il n'y avait plus de

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place pour lui en Judée et que Paul avait eu raison contre tous les apôtres. Aussi, adoptant les idées du convertisseur des Gentils, il se lança dans le monde pour le conquérir à la foi de Jésus-Christ, déclaré désormais fils de Dieu, Dieu lui-même. Il faut, en effet, que ce changement de vues ait été bien subit, sous la pression des événements, car oh voit l'auteur luimême de l'Apocalypse, le sévère censeur de Paul, se ranger à l'opinion de ce dernier et écrire, au bout de dix ans à peine ', le quatrième Évangile où le système définitif de Paul est accepté sans réserve, complété par les doctrines mystiques de Philon et des Alexandrins.

Le Pharisaïsme, à son tour, s'il répandit des larmes sur les ruines de la cité sainte , ne fut du moins plus gêné dans ses plans de réforme par le respect dû à l'autel et à ses ministres. Il eut d'ailleurs l'intuition fort claire de l'importance que la chute même de Jérusalem avait pour les destinées du Judaïsme, et ce n'est pas la chose la moins curieuse de son histoire que lé calme philosophique avec lequel il se résigna à cette catastrophe nationale. « Si Israël, dit le livre de la doctrine ', eût été con- » centré sur un seul point et sous un seul gouverne- » ment, il y a longtemps qu'il aurait été anéanti.

1. [lestJùen déiuoiitré aiijourd'liui que, de même que l'Apocalypse date de l'au 69, l'Évangile de Jean a été écrit vers l'an 80.

2, T.M.Mvm, /'fisrtcftîwi, 87-

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» C'est sa dispersion qui a été son saint, car il est » impossible de déU^nire ce qui est disséminé aux » quatre coins du monde. »

On dit que, plusieurs années après la destruction de la ville sainte, Akiba, l'un des plus illustres docteurs de son siècle, visitait avec quatre de ses collègues, en pieux pèlerinage, les ruines du temple. Ils aperçurent des chacals dans les décombres du sanctuaire. Les compagnons .d' Akiba pleuraient à cette vue ; lui, au contraire, se mit à rire, et quand les premiers, surpris de cette attitude, lui en demandèrent la raison : «Je ris, dit-il, parce que, si la première par- » tie de la prophétie annonçant que le temple serait » détruit et que des animaux immondes en souille - » ralentie sanctuaire, s'est accomplie, je dois espérer » que la seconde, qui prédit le triomphe futur d'Israël, » s'accomplira également. »

Ces paroles sont la pensée même du Pharisaïsme. La ruine de Jérusalem donna à sa mission religieuse tout son élan et toute sa liberté, en lui permettant d'organiser le Judaïsme de la dispersion dans le sens des idées libérales pour lesquelles il luttait depuis quatre siècles.

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