‹ Les Phéniciens et l'OdysséeChapitre 130 sur 343 · V. BKRARD. — II · texte numérisé non relu

V. BKRARD. — II

réussi: car. depuis, ils sont vonus rêg^ulièremenl tous les matins à notre bjrd, ont ^)porlé du lait et des fromajçes, et nous ont même vendu quelques agneaux.

On a peine à se persuader qu'il existe si près du mcmde civilisé des êtres aussi sauvages el aussi ignorants. Kn sont-ils moins heureux? La garde de leurs troupeaux, la fabrication de leurs nattes et de leurs paniers, la préparation des peaux pour leur habillement, la récolle des fruits sauvages (car ils ne cultivent rien) forment leurs occupations et leurs plaisirs'.

Le périple priuiilifcoutcnail, saiisduule, quelques renseignements tout pareils. Mais, de ces renseignements épars, le poète, à sa mode ordinaire, fil un tableau qu'il arrangea, ordonna, composa avec habileté, el qu'il anima, loujoui-s à sa mode ordinaire, en prêtant aux choses la personnalité, la voix el le geste de Thomme. Comme il avait fait de la Cachette, Spania, une nymphe amoureuse cl jalouse, Kalypso, il fil de TŒil Rond un Kxjklopc terrible : le volcan devint un lanceur de pierres et un broyeur d'hommes, à qui le poète prêta hîs mœurs el la férocité des bergers opiques. El comme autour de Kalypso, personnage principal de son premier tableau, il avait su grouper en menus im^denls ou en personnages secondaires toutes les données de son périple, seinblabicment, autour du Kyklope, il groupa les renseignements sur les aspects du terrain el sur la vie des indigènes; mais ces renseignements devinrent en ses vers des personnages ou des épisodes merveilleux.

El peut-être, en cette histoire du Kyklope, mieux qu'en l'histoire de Kalypso, pourrions-nous saisir sur le vif, en plein travail, son ordinaire procédé. Car il semble que nous puissions ici voir les étapes successives que parcouraient ses figures entre la vérité géographique du périple el Tanthropomorphisme de ses vers. L'Œil Rond, dans le périple, n'était que « le sommet d'un pic isolé, qui se dresse à l'écai'l des autres » : le Kyklope du poète, tout en prenant la forme humaine et en se dégageant de la montagne, est encore « moins semblable à un homme mangeur de blé qu'à un sommet chevelu des monts élevés j). Polyphème reste ainsi engagé à demi dans la vérité prosaïque el réelle, comme ces statues demi-prisonnières que nos sculpteurs nous montrent engagées encore dans le bloc de marbre d'où leur fantaisie les tira. Sans le bloc de marbre, toute la fantaisie du sculpteur eût été impuissante à réaliser devant nos yeux ces statues et leurs gestes humains. Sans le bloc du périple, qui lui fournissait la matière, je crois que Tanthropomorphisme du poète n'eût pas réussi davantage à dresser les inoubliables figures de Polyphème et de Kalypso.

Ulysse, entré dans la caverne, s'est vu prisonnier du Kyklope. Polyphème a dévoré six braves compagnons. Mais la ruse achéenne vient à bout de cette brute

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