V. BÉRARD. — II
IJie grolle existe, en eiïet, dans les collines qui bordent à droite Port Vathy, et cette grotte — nous le verrons — présente toutes les particulaiités signalées par le poète, qui nous en donne une très minutieuse description.
Dans le fond et sur le pourtour de Port Vathy, s'est bâtie la capitale actuelle de Tile. Elle occupe, au pied des collines, la plage basse qui limite vers rinlérieur une petite vallée : a I.a ville, disent les Instrîictions. borde toute la partie Sud et S.-E. du port de Vathy : sa partie principale ne se trouve que peu audessus du niveau de la mer: mais, dans sa partie Ouest, de nonibreuses maisons sont bâties sur le penchant de la colline. Derrière la ville, il y a de grands jardins et des plantations de raisin de Corinthe. » Aux temps odysséens, la capitale n'était pas ici. Nous savons déjà les causes de cette didérence. Les sujets d'Ulysse, vivant surtout de la mer, avaient construit leur ville sur le grand passage des navires, sur le canal de Samè, à la porte du Nord-Ouest, pour le service des marins et la surveillance des détroits. Aujourd'hui, les insulaires naviguent aussi : « La population de Port Vathy peut s'élever à 5500 habitants; la plupart sont marins. » Mais, toutes leurs relations d'affaires étant avec Fatras et le royaume grec, c'est en face de Patras et de la terre hellénique qu'ils ont installé leurs quais et leurs entrepots, au fond de ce port bien tranquille, au bout de cette petite vallée intérieure qui, pourvue de terres alluviales et de ruisseaux intermittents, s'est couverte « de grands jardins et de vignes ».
Dans rithaqueodysséenne, ceci était la a campagne, le dèine », ev o/aco 'ISàxy.;. par opposition à < la ville » : le poète nous parle toujours d'Ithaque ville et d'Ithaque dème, comme nous disons Bàle-ville et Bàle-campagne. Le port de Phorkys est dans le dème, loin de la ville, au pied du Nériton tout vêtu de forêts :
TO'JTO 0£ iV/jfiTOv S3TÎ.V, opo^ XaTaeijJLSVOV UATi.
Au-dessus de Port Vathy, en effet, surgit Tune des deux montagnes insulaires que nos marins connaissent encore. C'est le Mont qu'ils appellent Stefano et auquel ils atlribuent 050 mètres d'altitude; Partsch lui donne 071 mètres et l'appelle Merovigli : les Achéens le nommaient Nériton.
Cette montagne Merovigli-Nériton est complètement chauve aujourd'hui. Les Insh^Hctioiis nous disent au sujet de Képhalonie : « L'ile est montagneuse. Elle atteint sa plus grande élévation à la Montagne Noire ou Mont Néro (ancien mont Aenos), haute de 1590 mètres et située dans la partie Sud-Est. Le sommet de cette montagne était autrefois couvert d'une belle forêt de pins, dont quelciues portions existent encore, mais dont la plus grande partie fut incendiée jadis par les habitants. » Zante, la forestière Zakynthos du poète, 'jXr^ETo-a ZàxjvSo;, a subi le même sort : «L'ile de Zante, aujourd'hui dépouillée de forêts, ne produit point de bois à brûler. On tire de la Morée et de l'Albanie celui dont on se sert pour le chauffage, pour bâtir et fabriquer les ustensiles de ménages; les gens pauvres emploient au chauffage le bois d'olivier. Je n'ai trouvé dans mes excursions que fort peu de myrtes et de lauriers, mais parfois des grenadiers qui, en
Moréc, sont encore plus communs*. » Au sommet de notre Nériton, Partsch signale les restes de Tancienne forêt*.
Du fond de Port Vathy, une route, se dirigeant vers le [S.-E., traverse les jardins et les vignes de la vallée, monte lentement au flanc des pentes méridionales, puis, dominant les collines côtières, gagne le plateau de Marathia, d'où elle redescend vers Port St André. Ce plateau de Marathia tombe brusquement dans la mer orientale par « une colline à falaises », au flanc de laquelle nos Instructions connaissent la fontaine Aréthuse. En cet endroit, en effet, sous une roche taillée à pic, dans un couloir de pierre qui dévale à la petite anse Ligia ou Lia, en face du rocher insulaire que nos marins appellent Ile Parapigadi (son nom véritable est Ligia), sourd une fontaine nommée Parapigadi. On s'accorde généralement à reconnaître dans cette roche la Pierre du Corbeau et dans cette fontaine TAréthuse homérique*.
11 est certain que le gîte (nous explorerons plus tard le site en ses moindres détails) est conforme aux données de VOdyssée. Débarqué à Port St André, Télémaque monte ici : il y parvient en quelques minutes. 11 y rencontre son père venu de Port Vathy. Les Phéaciens avaient déposé le héros, encore tout endormi, sur la grève de Phorkys, où l'élan des rameurs avait fait entrer leur navire jusqu'à mi-cale; familiers de ce mouillage, les Phéaciens en connaissaient les rives de sable ou de vase :
Au fond du port de Phorkys, les Phéaciens avaient donc déposé le héros dans le sable :
xàô 3' àp' ÊTwl d»a[jLàO(|> eôecav SeSjjiTifASVov UTryo).
Mais ils avaient porté ses richesses, trépieds et manufactures, un peu à l'intérieur, au pied de l'Olivier, loin de la route, pour les soustraire aux regards des passants cupides ;
xal Ta |ji£v ouv Ttapà ttjOjxsv' 'EXa»//); àOpoa OfiXav èxTo; oSo'j.
Après leur départ, Ulysse réveillé avait suivi les conseils dWthèna et transporté ses richesses dans la Grotte des Nymphes. Puis il était monté du port, à travers les collines et la forêt, par un sentier rocheux, jusqu'à la Pierre du Corbeau.