Oliivier, Voy. dans l'Empire Othoman, VI, p
partie la plus étroite. Le mouillage habituel est dans le fond de la baie, par des fonds de 3 à 7 mètres. Le village renferme une église et une trentaine de maisons habitées entièrement par des marins, auxquels appartiennent les parcelles cultivées environnantes. Par les coups de vents d'Ouest et de N.-O., les navires trouveront un abri par 26 mètres d'eau, en relevant le phare au N.-1/2-E. En 1872, le lieutenant Lobb, du navire de guerre anglais Rapid, écrivait : « Phiscardo est un petit port complètement abrité de tous les vents, avec bon mouillage sur fond vaseux [XifjLcveç vauXo/oi]. Une pointe, qui se projette sur le côté Ouest, divise le port en deux parties [à|xçpiBujjLoi], une partie extérieure et une partie intérieure. Le Rapid a mouillé dans le port intérieur par des fonds de 16 à 15 mètres, mais n'avait pas trop d'espace à ménager. Il y a place dans le port extérieur pour un grand navire qui affourcherait. Le village est sur la côte Ouest. Quelques navires viennent charger ici des raisins de Corinthe, dont l'exportation annuelle se monte à environ 1 million 1/2 de livres ^ »
Voilà, je crois, les « Ports Jumeaux» du poète homérique. At[jL6v£s*A|jL(ft5u(jioi : ce nom pluriel, appliqué à une seule baie, est tout semblable à celui de « Bons Ports », KaXol Aijxivs;, que nous pourrions trouver ailleurs. A nous en tenir à la lettre de VOdysséCy ces Ports Jumeaux devraient être dans l'ile d'Astéris, Mfxivî; 5' evi vauXo-^oi aù-ç. Depuis Tantiquité, tous les géographes ont signalé rinexactitude de ce détail. Le seul argument solide, à première lecture et en dernière analyse, que l'on puisse invoquer à Tappui des théories de M. Doerpfeld, est précisément ce détail inexact. Dans le détroit entre Ithaque et Samè,
nous allons côtoyer un îlot que les marins actuels nomment Daskalio. Cet îlot seul peut et doit être TAstéris homérique. Ilot rocheux, au milieu du chenal, il correspond à certaines expressions du poète :
Mais sans abri, sans la moindre crique, ce n'est qu'une langue de roches calcaires, aux bords aigus, au profil effilé. Toutes les descriptions des voyageurs concordent. II est impossible de trouver les Ports Jumeaux dans cette île. Le texte du poète est indiscutablement inexact. Est-ce à dire que Daskalio ne soit pas Astéris et qu'il faille, à l'exemple de M. Doerpfeld, bouleverser toute la géographie antique et moderne de ces parages, à seule fin de mettre en accord la parole homérique et la réalité?
Mais cette parole homérique, sommes-nous bien sûrs de la posséder exacte et de la traduire fidèlement? Au lieu de X'-[jLéve<; e[v]i, si nous lisions Xtjjiéve; e[7t]t, une seule lettre changée rétablirait déjà l'accord. Car em avec le datif s'emploie couramment dans V Odyssée pour signifier auprès. Donc, près de l'ile Astéris et non plus dans l'île Astéris, nous aurions les Ports Jumeaux, ce qui correspondrait exactement à la réalité. Les marins, en effet, qui, venant du Sud, reraon-
L imtruct. naut., n» 691, p. 50.
48i LES PHÉNICIENS ET L'ODYSSÉE.
lent le canal (cVHail le cas des premiers thalassocrates), trouvent les Porls Jnmeaux à la mite, nuprèSy au-dessus, etti, de Tilot Asléris. Nos marins, aujourd'hui, descendent le canal : ils établissent pourtant le même lien étroit entre le port Viscardo et Tilot rocheux. Il suffit d'ouvrir les vieux portulans italiens, tel C. Constantini, Guida Pralica délia Navig. del mare Adrialico (p. 141^ :
Circa un miglio o o/i in Ostro del porto Viscardo e un miglio da Cefalonia, è la piccola isola Discaglio, sulla quale vi è un' antica torre. Fuori dell' eslremità seUenlrionale di questa isola vi c una piccola roccia solto aqua, ma vi sono da venli a 25 passi vicino ad cssa, e 36 passi fra essa è il porto Viscardo.
De portulans en voyageurs, le renseignement se transmet à travers les âges. Dans tous les périples et Instructions, le lien entre Daskalio et Viscardo est non seulement maintenu, mais déplus en plus resserré. Grasset Saint-Sauveur, dans son Voyage dans les Isles Vénitiennes, résume les miroirs et guides de la mer, en nous disant (III, p. 15) :
Après le mouillage nommé Sanios..., en continuant de ranger la côte orientale de Céphalonie et allant au N., on trouve un autre mouillage nommé Fiscardo. C^est une petite anse qui ne peut recevoir que des bAtinienls marchands de peu de portée, des galères et des galiotes. A un tiers de lieue, il y a un petit écueil nommé Dascalio. On mouille très près de la côte, portant même des amarres à terre pour empêcher les ancres de chasser. L'inclinaison du fond rend ce mouillage peu sûr, et Ton risque en dérapant d'être jeté à la côte de Thiaqui. On voit sur le sommet et à la pente de la montagne de l'Ile un village assez considérable.
Cette description, fort exacte dans la langue et avec les habitudes des marins, deviendrait, je crois, une source de faciles erreurs pour les terriens et géographes de cabinet. Car il est impossible, sans la carte marine ou la réalité devant les yeux, de mettre bien en place chacun des éléments du site fidèlement décrit par notre auteur. A lire ce texte, en effet, Daskalio semble faire partie du mouillage lui-même : c'est à Daskalio, pourrait-on croire, que Ton doit porter les amarres; la carte seule nous peut montrer que « le village assez considérable » n'est pas « sur le sommet et la pente » de Daskalio. Entre leur ile Astéris et leurs Ports Jumeaux, les premiers thalassocrales établissaient déjà le même lien : pour eux, les Ports Jumeaux étaient auprès, au-dessus d'Astéris, puisqu'ils étaient au delà, du côté de la haute mer, O'|o'j, in altum. Si l'on veut une autre explication de ce mot irl, les Ports Jumeaux étaient auprès, sur le chenal d'Asléris, exactement comme les villes sont sur les fleuves,
OU, comme Eumée et ses porcs sont auprès de la Roche du Corbeau, sur la source Aréthuse :
Cet emploi de epi, stti, se rencontre à chaque page des poèmes homériques.... Et pourtant je préférerais à cette correction de mot une tout autre explication. Car nous voyons par Strabon que, dès l'antiquité classique, on discutait déjà sur ce texte : les Anciens lisaient comme nous evt et non êtul, dans et non sin^; ils s'étonnaient que le poète eût ainsi parlé d'une ile « qui n'a même pas un ancrage naturel », vuvl oà oOo' àyxupoêoXtov eOçuéç*. Conservons donc le texte des Anciens; admettons que le poète dit bien ce que nous lui faisons dire, et concluons qu'il s'est trompé en mettant les Ports Jumeaux dans l'île Astéris. Mais ce n'est point de sa paît erreur volontaire, ni môme invention ou déformation fantaisistes. C'est Tune de ces inexactitudes habituelles que nous avons rencontrées au long de ce voyage. Nous en savons, par d'autres exemples, la provenance et la raison. Ces inexactitudes ne sont pas imputables à l'imagination ou à la volonté du poète : elles sont inhérentes, presque essentielles à Tœuvre qu'il entreprenait. Quand il donne à Kalypso les attributs de la côte voisine, les sources du rivage et les vignes du cap; quand il fait de l'Ile de Kirkè une « île océanienne », et de Nisida une « île aux chèvres », en leur attribuant comme épithètes les noms des îles voisines, Capri et Ponza; quand, au détroit de Messine, il fait du Port Creux et de l'anse du Soleil deux mouillages à peine distincts : nous savons que ces défaillances apparentes ne proviennent encore que d'une exacte fidélité au texte même du périple. Car il en faut toujours revenir à cette conception fondamentale et juger la vérité de ces descriptions odysséennes, non pas d'après la seule réalité, mais en interposant toujours le langage d'un périple entre la description et le site décrit : le poète n'a pas vu; il a /m*. Lisons quelques périples grecs.
Voici un passage de Skylax' qui serait en faveur de la correction proposée plus haut: « Puis deux îles sont au-dessus, ettêio-i, nommées Gadeira », xal vtjO-oi èvraGôa sTueto-t ôiio tXç ovofxa Tàôstpa*. Voici un second passage du même Skylax qui nous donnerait l'exact équivalent de notre texte odysséen : « Puis la ville de Phara, puis, en face, est l'île d'Ithaque et [sa] ville et [son] port, [nz-zk oï TaÙTa vTÎo-oç ETTiv 'iQàxr, xal izolt,^ xal XijjltjV ». Cette traduction est indiscutablement la bonne : la ville et le port en question sont dans l'île d'Ithaque; nous le comprenons h première lecture, bien que le périple ne nous le dise pas explicitement. Mais si je dois ou puis traduire ainsi celte première phrase, comment traduirai-je la suivante? « Après cela, est la ville Alyzia et, en face, l'îje Karnos et la ville Astakos et le port..., etc. » Pourrait-on me reprocher un contre-sens