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CHAPITRE PREMIER

La loi générale de production des phénomènes affectifs.

L ARRKT DES TENDANXES

Chaque émotion, chaque sentiment, chaque plaisir ou chaque peine a ses conditions d'existence particulières qui la produisent toujours et ne produisent qu'elle; mais si nous considérons ces phénomènes comme formant une seule et même classe de faits, nous reconnaîtrons qu'une même loi générale se manifeste dans chaque cas particulier où se produit l'un d'entre eux; ils sont tous soumis à des conditions communes qui correspondent à ce qu'ils ont eux-mêmes de commun malgré leurs différences, à ce quelque chose qui les différencie par exemple d'un phénomène purement intellectuel ou d'un phénomène physique quelconque. Rechercher les conditions particulières qui donnent naissance à telle ou telle émotion, à tel ou tel sentiment, c'est l'affaire de la psychologie particulière ; rechercher les conditions générales qui donnent toujours lieu à un phénomène quelconque de l'ordre affectif et ne peuvent donner lieu qu'à un phénomène de cet ordre, c'est ce que nous avons à faire pour le moment.

1(S LKS PHKNOMICNKS AFI-ECTII-S

Nous pouvons nous servir, pour déterminer ces conditions et pour dégager la loi qui les exprime, de la double métliodo de l'analyse et de la synthèse. Nous prendrons d'abord, par exemple, un fait évidemment affectif, et, en analysant les dinérentes conditions de sa production, nous verrons, au moyen de l'oxpériencc, quelles sont parmi ces conditions celles qui sont essentielles et qui correspondent à la qualité propre d'ail'octivité du phénomène. Leur caractère se manifestera évidemment en ceci : que leur disparition, les autres conditions restant les mêmes, produit la disparition corrélative du caractère affectif du pliéiiômènc produit, les autres caractères du phénomène ne subissant aucun changement. Inversement, l'expérience nous montrera par suite de quel changement dans les antécédents un phénomène affectif peut prendre la place d'un phénomène intellectuel ou autre qui lui ressemblerait à peu près en tout, sauf en ce qui fait la qualité propre du phénomène alTectif.

L'observation simple des faits de conscience et de leur développement suffit déjà à nous donner de bonnes indications et nous fournit un grand nombre de phénomènes, d'où nous pouvons extraire la loi que nous cherchons; nous verrons tout à l'heure que les recherches de la physiologie et les rlocuments patiiologiques viennent confirmer les résultats que l'on peut tirer de l'observation directe des autres ou de soi-même. L'iialiitude qui transforme si bien les phénomènes psychiques, et qui a pour effet général de diminuer le cùté émotif de ces phénomènes, nous permet facilement de voir comment cette transformation s'opère. Je prends un exemple vulgaire que chacun a pu observer plus ou moins : les effets do la timidité — je suppose un homme timide à l'excès, faisant une première visite à des gens qu'il connaît peu ou no connaît pas. Los phénomènes alfoctifs abondent en ce cas; ce sont des émotions do regret, de gène, d'ennui, dos sentiments de crainte, do cuiiosilé

parfois, etc. Supposons que le fait se renouvelle souvent, il arrive en général, sauf en des circonstances particulières que nous écarterons pour ne pas compliquer cet exposé, il arrive que tous ces phénomènes affectifs disparaissent et, s'il n'y a aucune raison pour que de nouveaux sentiments, des sentiments différents, se produisent, ils font place à une indifférence maciiinale.

Nous avons ici, par conséquent, deux groupes de phénomènes à peu près identiques, se ressemblant au moins extérieui'ement, et nous pouvons supposer cette ressemblance aussi complète que possible; seulement, dans le premier groupe, figure un ensemble de phénomènes affectifs qui ne figure pas dans le second. Toute la question est de savoir quels sont les changements dans les causes qui ont amené ce changement dans les effets, et quelles sont les conditions qui ont disparu dans le second cas. Il ne s'agit ici, bien entendu, que de conditions psycho-physiologiques; nous n'avons pas à tenir compte des circonstances extérieures qui, d'ailleurs, n'agissent sur les phénomènes affectifs que par l'intermédiaire des phénomènes physio-psychiques. Les conditions psycho-physiologiques, si nous les examinons, se ramènent à plusieurs faits essentiels, l'un relativement primitif, l'arrêt de quelques tendances, les autres qui peuvent être dans quelques cas des phénomènes concomitants, et dans d'autres cas des phénomènes dérivés du premier.

Nous examinerons plus tard ces derniers caractères, occupons-nous pour le moment du premier, l'arrêt des tendances.

Prenons toujours le même exemple, en suppo.sant naturellement que le cas est très marqué. Les impulsions arrêtées sont très nombreuses. En eifet, l'acte, dans les conditions que nous lui avons supposées, s'accompagne généralement d'une certaine hésitation ; le timide réfléchit tout le long du chemin, et se demande

s'il ira jusqu'au bout. L'iic.sitation est parfois si forte, qu'il se retourne du milieu de la route ou au moment do mettre la main sur le timbre de la porte. En ce cas, tous les arrêts de tendance cessent et les phénomènes affectifs aussi, à moins qu'il n'en naisse d'autres qui proviennent de l'arrêt des tendances, qui avaient pour effet de faire accomplir l'acte (regret de manquer aux bienséances, curiosité déoue, etc.). — De plus, si l'habitude du monde manque au timide, il ne saura trop comment se présenter, et s'il ne connaît pas les gens à qui il rend visite, s'il ignore quels sont leur caractère, leurs manières, leurs habitudes, il ignore aussi quelle est l'attitude qu'il convient de prendre. De là vient que plusieurs impulsions à divers actes, à diverses paroles qui naissent dans l'esprit, sont non pas complètement ropoussées, mais enrayées et empêchées de se traduire par des mouvements. Ajoutons aussi, comme enrayées dans leur développement, les tendances à la manifestation libre du caractère habituel, ainsi que les impulsions à la parole enrayées , souvent au point que le timide ne sait que dire, bien que des idées, c'est-à-d'ire des tendances à la parole, puissent lui venir à l'esprit avec quelque al)ondance ; ajoutons encore la répression volontaire des mouvements instinctifs qui tendraient à déceler la timidité ou l'embarras.

Supposons au contraire l'habitude prise, supposons que les tendances ne subissent plus d'arrêt, le visiteur se dirige vers une maison déterminée, se présente sans peine, prononce les paioles obligées et prévues, le tout se fait sans arrêt do tendance et aussi sans qu'aucun phénomène affectif se produise (au moins à l'occasion de ces actes), tout se fait facilement et même machinalement parfois.

Quel que soit le phênomème affectif <|ue nous prenions, nous pouvons y remarquer le même phénomène : l'arrêt d'une tendance. Depuis nos émotions les plus

vulgaires jusqu'à nos sentiments les plus élevés et les plus complexes, toutes nous offrent la vérification de la loi. Peut-être convient-il, pour éviter le vague, de bien déterminer ce qu'il faut entendre par une tendance et par son arrêt.

Nous avons vu tout à l'heure que l'homme peut être considéré comme un complexus de phénomènes qui tend, dans une certaine mesure, à se systématiser et à systématiser le monde, mais ce n'est pas seulement dans son ensemble qu'il tend à la systématisation. Chaque partie de l'homme physique ou moral tend à s'organiser pour son propre compte, et souvent cette organisation d'une partie se fait aux dépens de l'organisation d'une autre partie. Nous avons ainsi chez l'homme une systématisation ou une juxtaposition de petits systèmes différents plus ou moins liés entre eux. Nous appelons tendance la première partie des éléments d'un de ces systèmes considérés au point de vue du temps, ceux qui se produisent avant les derniers et qui consistent en général dans une certaine activité des éléments nerveux. Si, par exemple, une mie de pain ou tout autre corps que j'avale manque sa route, et au lieu d'entrer dans l'œsophage pénètre dans le larynx, nous voyons que les impressions tactiles du corps étranger, les impressions centripètes, l'action centrale et les impulsions motrices qui déterminent par la contraction des muscles l'expulsion du corps, forment un système organisé, convergent vers un même but ; nous dirons donc que les impressions centripètes et les phénomènes centraux constituent une tendance à la contraction musculaire appropriée. C'est de l'arrêt de tendances analogues que nait le phénomène affectif. En d'autres termes, par une tendance arrêtée, j'entends une action réflexe plus ou moins compliquée qui ne peut aboutir au terme vers lequel elle aboutirait si l'organisation des phénomènes était complète, s'il y avait harmonie complète entre l'organisme

22 LKS PHÉNOMÈNES AFFECTIFS

OU SCS parties et leurs conditions d'existence, si le système formé par l'homme d'abord, par i'iiomme et le monde extérieur ensuite, était parfait. Dans la faim dans la soif, dans tous les besoins organiques qui se manifestent à la conscience par des phénomènes affectifs, nous trouvons des tendances arrêtées. La faim est un malaise général qui est dû à l'appauvrissement du sang. On comprend que cela seul constitue ou amène un important arrêt de tendances. Et si l'inanition se prolonge trop, l'arrêt est d'autant plus marqué et l'émotion aussi ; il y a aussi dans ce cas arrêt de la tendance habituelle à satisfaire l'appétit quand il se manifeste. Dans tous les autres besoins organiques, comme le besoin de la miction, de la défécation, de l'émission du sperme, etc., nous trouvons aussi que la production du phénomène affectif est amenée par l'arrêt d'une tendance, par une entrave mise à la systématisation de quelques éléments psychiques ou physiques. Parfois , cet arrêt est dû précisément à une systématisation plus grande qui s'accomplit dans l'organisme, comme lorsque nous négligeons, pour accomplir un devoir, de satisfaire notre faim ou notre soif ; mais cette circonstance qui rend légitime l'arrêt de la tendance inférieure n'empêche pas toujours de la sentir.

Si nous passons aux émotions causées pai" l'exercice de nos sens, nous voyotis qu'elles s'accompagnent toutes d'un arrêt de certaines tendances ; une preuve importante en est donnée par l'influence de l'habitude, qui, en rendant plus faciles les perceptions, diminue les phénomènes allée tifs. On pourrait peut-être ramener h cette cause tous les effets produits. Air.si ((uand une lumière trop vive nous ollusque les yeux et nous cause une impression désagréable, c'est (|U0 les habitudes de l'œil sont contrariées, et que les tendances établies subissent un arrêt ; de môme un son strident qui noUs

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODUCTION Zi

décllire l'oreille, un corps tranchant qui nous décliire la peau, suppriment toute une série de manières d'être organiques.

Il semble peut-être au premier abord que les émotions agréables, et en général que toutes les manifestations affectives marquées d'un caractère de plaisir, ne se ramènent pas à la même loi ; si l'on y réHécliit bien cependant, on trouve, à mon avis, que là encore, quand l'émotion se produit, elle est due à ce qu'une tendance rencontre certains obstacles. II nous est agréable, par exemple, de marcher quand nous sommes restés longtemps sans bouger ; mais il est à remarquer que le mouvement, même dans le cas où il s'accomplit facilement, ne s'accomplit pas sans un certain effort qui est précisément la cause de notre plaisir, car une fois que cet effort a complètement disparu, une fois que nous avons marché pendant un bon moment, si nous continuons à marcher d'un pas plus régulier, plus assuré, plus automatique, sans le moindre effort, le mouvement est certainement facilité, mais le plaisir disparait et est remplacé par l'automatisme. On peut admettre que dans les premiers moments de satisfaction, quand une tendance au mouvement peut être satisfaite, la force psychique accumulée est trop considérable pour que la dépense soit égale à l'impulsion, de sorte que l'impulsion reste encore partiellement entravée. Les faits viennent à l'appui de cette supposition, car, pour conserver le même exemple, dans le premier moment de marche après un long repos, la force accumulée tend à se dépenser, non seulement par les mouvements qui constituent la marche, mais aussi par des mouvements différents et variés, des sauts, des gestes, des cris, etc. Et c'est tant que dure ce superHu d'excitation, c'est-àdire cette tendance arrêtée, que dui-e le phénomène affectif. Ainsi donc le plaisir et la douleur supposent une condition générale commune aux deux en tant qu'ils

sont tous deux des états aiTectifs, de même qu'on leur trouverait d'autres conditions communes plus générales encore, si on les envisageait, par exemple, par rapport à une qualité plus générale, celle d'être tous deux des états de conscience. Comme nous ne nous occupons pas ici de la psychologie particulière des piiénomènes affectifs, nous n'avons pas à rechercher pour le moment quelles conditions particulières rendent agréable ou désagréable l'un de ces phénomènes.

Si nous nous élevons dans la hiérarchie des besoins de l'homme, et si nous nous occupons des besoins plus élevés, nous voyons toujours qu'ils ne donnent lieu à des phénomènes affectifs que lorsque la tendance qui s'éveille subit un arrêt. C'est là, à mon avis, ce qui explique ce sentiment, qu'on a nommé l'attrait du fruit défendu. Une défense imposée est xin arrêt plus ou moins fort, mais réel, qui empêche la tendance qui se manifeste d'arriver à sa fin aussi facilement qu'elle l'eût fait. Alors même que la tendance arrive à se satisfaire, elle subit un arrêt qui, selon qu'il est plus ou moins fort, et qu'il s'accomplit dans telles ou telles conditions, s'accompagne d'émotions agréables ou désagréables, comme la crainte, le plaisir particulier du « fruit défendu », la joie de la difficulté vaincue, le remords, etc., etc., mais qui s'accompagne toujours de •juchiucs émotions. On connaît le mot de cette dame espagnole, qui, après je ne sais plus quel plaisir insignifiant, regrettait qu'il n'y eût pas péché mortel à le goûter. C'est qu'un peu d'arrêt aurait augmenté l'émotion. Tout le monde sait (lu'une défense augmente souvent la tendance ({u'ellc a pour but de réprimer, alors même qu'elle est observée, et, si elle a quelquefois aussi l'effet contraire, c'est qu'alors, pour une raison ou pour une autre, la tendance s'affaiblit ou disparait. La cessation des phénomènes afTectifs, en ce cas, n'est pas due à l'arrêt de la tendance, mais bien à sa disparition ou ù

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son affaiblissement, comme nous aurons occasion do le voir plus clairement tout à l'heure.

Je crois n'avoir pas besoin d'insister à propos d'un grand nombre de tendances intellectuelles ou morales. On a remarqué depuis bien longtemps que les émotions de la satisfaction morale ou du remords s'émoussaient avec l'habitude , c'est-à-dire quand les actes commis n'étaient plus enrayés dans leur accomplissement par l'influence et le fonctionnement de phénomènes physio-psychologiques en antagonisme avec les tendances qui amènent ces actes. L'analyse du remords, en particulier, a montré que ce phénomène mental était produit par l'éveil de certaines tendances survenant après leur affaiblissement momentané. Il est facile de remarquer ici un arrêt dans le réveil des tendances supérieures. En effet, lorsque l'esprit, revenant à des habitudes prises depuis longtemps et fortement enracinées, retrouve la trace des actes commis sous l'influence momentanée de tendances entièrement opposées, il se produit un désaccord entre les tendances supérieures et les traces laissées par les tendances inférieui^es, sous forme de souvenirs ou d'habitudes commençantes. Les tendances supérieures tendent à systématiser dans un certain sens l'esprit, l'imagination, la conduite, et elles sont arrêtées dans cette œuvre par ce qui reste de l'action passagère de tendances opposées ; c'est cet arrêt qui, dans les cii^constances particulières où il se produit, donne lieu aux phénomènes affectifs du remords.

En un autre domaine on a pu dire qu'il y a plus de plaisir à chercher la vérité qu'à la trouver, et que, si l'on savait tout, il ne resterait plus qu'à en finir avec la vie pour éviter un ennui sans fin. Sans examiner pour le moment ce qu'il y a de discutable dans cette proposition, je me borne à faire remarquer que ce qu'elle contient de vrai est une reconnaissance implicite du rôle de l'ain^èt dans la genèse des émotions.

26 » LES l'HÉNOMKNES AFFECTIFS

Je ne puis examiner en détail toutes les émoUons et tous les sentiments, tels que l'amour, l'ambition, la crainte, pour y rechercher l'arrêt d'une tendance et la mettre en lumière; je crois que la tâche serait plus longue qu'utile, mais je veux examiner certains points particuliers qui peuvent prêter à la discussion.

Admettre que le sentiment, l'émotion, est dû à l'arrêt d'une tendance, c'est admettre que tout sentiment, toute émotion, tout phénomène affectif, en un mot, s'accompagne d'une tendance, qu'il n'existe pas absolument, et pour lui-même, mais qu'il fait partie d'un système, qu'il appartient à un processus dont la terminaison parfaite serait généralement un mouvement. Ceci n'est peut-être pas évident à première vue : à quelle tendance de ce genre correspondent des sentiments comme l'admiration, l'émotion estiiêtifjue pure, etc., voilà ce qui n'apparaît peut-être pas clairement tout d'abord. Que certains sentiments aient un côté actif, c'est ce qu'il est impossible de nier ; que tous les sentiments aient un côté actif, il parait ditlicile de l'affirmer, et cependant il y a, à mon avis, de fortes raisons d'admettre cette proposition comme vraie.

Nous trouvons d'abord des raisons a priori^ dans les principes de psychologie générale que nous avons exposés au début de ce volume. En elVet, si l'homme est un ensemble de systèmes, l'ecevant les impressions extérieures, les systématisant, et réagissant do manière à introduire en lui-même et dans le monde une harmonie plus grande sur tel ou tel point ou dans l'ensemble, tous les phénomènes qui se passent dans l'appareil qui, chez l'homme, est destiné à clTectuer cette adaptation dans le système nerveux, ont pour effet direct ou indirect d'exercer une iiilluence plus ou moins grande sur lo mode de réaction de l'homme; c'est-à-dire qu'il est une cause, ou au moins une condition, en d'autres termes une condition plus ou moins essentielle des mouve-

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ments qui composeront les réactions variées de l'organisme humain. Mais nous pouvons examiner la question d'une manière plus précise et plus concluante peut-être par l'observation directe.

Prenons le sentiment qui semble le plus contemplatif et le moins actif: l'admiration. Il est facile devoir qu'elle ne va pas sans une tendance à agir dans un certain sens, de manière, par exemple, à ressembler à l'objet de notre admiration. Cela est évident dans quelques cas. Admirer un héros, réel ou non, c'est être disposé à quelque degré à agir comme lui dans des circonstances analogues. Si en effet, pondant que le phénomène de l'admiration se produit, nous changeons par la pensée nos conditions d'existence (en supposant qu'elles diffèrent en réalité de celles qui seraient favorables à l'imitation du personnage admiré), nous mettons immédiatement en relief la tendance à l'acte, tendance qui se trahit quelquefois par des ébauches de gestes et qui devient au moins consciente. Quand les circonstances le permettent, quand la tendance, tout en étant suffisamment entravée pour donner naissance à un phénomène de l'ordre affectif, ne l'est pas sufiîsamment pour ne pas aboutir à l'acte, elle se manifeste encore mieux et l'acte se produit. On dit que Soulouque, après avoir entendu raconter et beaucoup admiré la clémence d'Auguste à l'égard de Cinna, fit grâce à un de ses adversaires qui avait été condamné à mort. La tendance à l'acte dans le cas d'admiration pour une personne, quoique n'étant pas toujours saisissable au premier abord par la conscience, peut ainsi être mise en lumière par des réactifs appropriés.

Dans d'autres cas ce n'est pas aussi facile. C'est que parfois la tendance à l'acte est moins marquée, parce qu'elle est arrêtée plus tôt dans son processus. Que se produit-il en nous, par exemple, quand nous admirons un beau paysage ? Examinons ce cas. Il est bien évident

28 LES PHKNOMKNES AFFECTIKS

qu'il y a dans le plaisir causé par la vue du paysage autre chose que le plaisir del'crîil, plaisir qui, d'ailleurs, notons-le en passant, ne va pas non plus sans quelques tendances à des mouvements particuliers — il y a un plaisir intellectuel amené par un commencement de reproduction des impressions agréables éprouvées autrefois ou qu'on pourrait éprouver en le parcourant : fraîcheur de l'air, impressions de température, de saison, impressions visuelles, impressions auditives, etc. Réveil confus et à peine perceptible, il est vrai, mais réveil réel; sans l'imagination concrète ou abstraite le paysage ne causerait pas une autre émotion qu'un assemblage quelconque de taches de, couleurs plus ou moins harmonieusement groupées. Mais ces souvenirs, ces images à l'état naissant s'accompagnent d'un ensemble de tendances, qui se trouvent elles aussi à l'état naissant, et sont par suite à pou près imperceptibles, à faire les mouvemenis qui tendent à nous faire jouir encore de ces sensations ou qui sont associes avec elles. Nous pouvons encore ici, par une expérience décisive, mettre en évidence les tendances cachées. Supposons que la contrée admirée soit à notre portée, que nous puissions y aller facilement, que nous ne soyons pas fatigués, etc., en un mot que tous les faits qui pourraient empociier les tendances au mouvement de se manifester complètement si elles existent, soient écartés, et nous verrons ces tendances aboutir à des mouvements, l'admiration fera place au désir, le désir à l'acte. C'est donc que l'admiration est une tendance vers le désir et par suite vers l'acte môme dans le cas où l'émotion parait surtout contemplative.

L'émotion esthétique pure, elle aussi, peut être rame. née à la loi indiquée. Klle diffère un peu de l'émotion que nous venons d'analyser en ce que les tendances y sont encore moins nettes et ne peuvo'it guère être montrées que par des procédés indirects. L'émotion es-

tliétique, qui appartient à la même classe d'émotions que l'émotion morale — si même l'émotion morale n'est pas un cas particulier de l'émotion esthétique — consiste dans l'impression particulière que nous éprouvons alors que s'établissent dans notre esprit la représentation et la compréhension d'une œuvre ou d'un ensemble de phénomènes objectifs quelconques remarquablement systématisés, ou encore lorsque, à propos d'un phénomène extérieur qui ne présente pas ce caractère de complexité et de synthèse, s'éveille dans l'esprit un ensemble de phénomènes systématisés (1). Le caractère particulier de l'émotion esthétique, c'est que l'objet de l'admiration est considéré en lui-même et pour lui-même ; l'émotion est produite par le rapport des différentes parties de l'objet qui la cause ou do l'impression entre elles, non par le rapport de l'objet considéré comme un tout à d'autres objets. L'émotion esthétique ainsi comprise peut être considérée comme due à l'excitation faible d'un grand nombre de tendances. L'excitation est en ce cas trop faible pour aboutir jamais à l'acte, elle est même trop faible pour être reconnue par le sens intime comme tendance à l'acte, mais elle implique cependant, comme on peut le remarquer facilement, un réveil de sensations et d'idées qui, dans d'autres circonstances, tendent visiblement à faire commettre des actes ; et c'est justement le fait que la tendance ne peut en ce cas arriver à sa fin ordinaire, parce qu'elle est absolument enrayée dès qu'elle se produit, qui fait que les phénomènes suscités sont considérés en eux-mêmes et non comme des moyens produits en vue d'une fin quelconque, et c'est là, comme nous l'avons vu, une caractéristique de l'émotion esthétique.

Pour reprendre l'exemple employé ci-dessus, si l'on pense, en voyant un paysage peint, qu'on aurait plaisir

(1) On peut voira ce sujet mon article sur l'Emotion esthétique dans la Revue philosophique de juin 1885.

à se promenerdans le lieu qu'il représente, on n'éprouve pas l'émotion esthétique pure. Dans celle-ci la tendance ne se réveille pas consciemment, les faits qui la produisent sont bien suscités dans l'esprit, mais ils ne peuvent arriver à se combiner selon le mode qui produit la tendance consciente à l'acte ; les tendances actives inhérentes à chaque phénomène pyschique sont arrêtées ici dès que le phénomène apparaît; on voit que ce fait ne diffère de l'admiration que nous avons précédemment analysée que parce que la tendance active est enrayée ici plus vite et plus complètement. L'émotion esthétique a donc ceci de particulier qu'elle est due à une excitation complexe, très systématisée, arrêtée au point où la tendance créée par l'excitation donne naissance à des phénomènes de sensation et d'intelligence. Je trouve une confirmation de cette théorie dans les remarques faites par M. Spencer sur l'Utile et le Beau dans ses Essais de morale, de science et d'esthétique. D'après M. Spencer l'émotion esthétique est souvent excitée parles oljjets qui jadis ont. été utiles à nos ancêtres. On voit combien ce fait s'explique facilement par la théorie que j'ai exposée. En effet, la vue, et en général la connaissance parles sens de ces objets s'associaient autrefois à un certain nombre d'actes très fréquents ; elle était par conséquent une tendance naissante vers de certains systèmes de mouvements, et des actes étaient souvent à cette époque déterminés par les sensations visuelles, tactiles, auditives données par les objets en question. Maintenant, au contraire, si grâce à l'hérédité et ;Y la structure acquise ou à la connaissance que nous avons des anciennes coutumes, la tendance vient à se produire, elle est immédiatement enrayée par les habitudes différentes do toute nature que nous ont données les conditionss d'existence actuelle et elle ne se fait même pas en général reconnaître par la conscience comme ayant pour lin tel ou tel système d'actes déter-

minés. Ce sont là, comme nous l'avons vu, les conditions de l'émotion esthétique (1).

Pour en finir avec l'analyse directe des conditions générales de l'émotion, nous pouvons remarquer que, quand les impulsions d'une certaine force manquent, les sentiments font également défaut. Chacun do nous a pu remarquer probablement que les périodes où l'on est le moins poussé à agir sont celles où l'on est le plus indifférent. On explique en général ce fait par la supposition que le sentiment est la cause de l'action. J'aurai l'occasion de revenir sur ce point, je me borne pour le moment à signaler ce fait que les facultés sensitives et actives sont généralement atteintes en même temps.

J'ai parlé d'impulsions fortes. En effet, nous verrons qu'il faut, pour que le phénomène affectif se produise, que la tendance à l'activité ait une certaine force ; cela se rapporte plus directement au second des caractères de la cause du phénomène affectif, je veux parler de la multiplicité des phénomènes psychiques qui l'accompagnent. Ce n'est pas seulement à l'état normal d'ailleurs que l'on peut remarquer le phénomène que je viens de signaler, nous trouvons aussi dans l'état moi^bide de l'esprit la coïncidence de l'absence d'impulsion avec la diminution des phénomènes affectifs. Voici ce que dit, par exemple, un des malades atteints de cette affection nerveuse que le docteur Krishaber appelait la névropathie cérébro-cardiaque.

« Mes facultés affectives furent aussitôt atteintes que les autres ; mes amis, ma famille me devinrent indifférents ; à peine pouvais-je et après un effort m'occuper de mes enfants lorsqu'ils étaient malades

(1) Il se produit ici un phénomène analogue à ceux qu'a examinés M. Setchénolï, dans ses Eludes psychologiques. Je dois signaler ici le rôle important que jouent les actions d'arrêt dans la psychologie de M. Setchénotï. L'idée de l'arrêt comme cause du désir est indiquée par Bain; voir les Emotions et la Volonté, p. 410, trad. Le Monnier, 1884, F. Alcan.

« Lorsque je n'étais pas excité, j'étais taciturne, abattu, complètement indifférent à tout

« En dehors des mouvements d'exaltation, j'étais sans volonté, sans énergie, tout esprit d'initiative était brisé en moi (1). »

Enfin, par des procédés indirects, on peut mettre en lumière aussi le rûle de l'arrêt des tendances dans la production des phénomènes affectifs. C'est ce que semblent établir, par exemple, les recherches des physiologistes sur réchauffement des centres nerveux en activité, et sur l'afflux du sang au cerveau.

Je transcris ici une expérience de Schiff, citée par M. Herzen (2). On y remarquera facilement comment la modification de l'expérience faite de manière à causer une tendance plus active et une émotion correspondante se traduit par une augmentation de la température du cerveau, c'est-à-dire par une activité cérébrale plus considérable et moins automatique, plus complexe et plus arrêtée.

•' Lorsque, après avoir tout disposé pour l'expérience, on présentait à l'animal, à plusieurs reprises, un petit morceau de papier cide^ on obtenait au commencement une légère déviation du miroir, déviation qui allait en diminuant, et qui devenait presque nulle après que l'expérience avait été répétée plusieurs fois de suite. On mettait ensuite dans le papier un morceau do lard rôti, et on l'approchait de nouveau du museau de l'animal toujours iramol)ile : les narines du chien se dilataient visiblement, il flairait le papier, et en même temps on observait une déviation brusque de cinq à huit degrés au galvanomètre. Le miroir ne revenait pas immédiatement jusiju'au zéro, mais ne reculait (jue d'un ou do deux degrés pour dévier une seconde fois do deux, do

(1^ Krisliaber, De In ncvropalhie cérébro-cardinque. Obs. H. (2) Ilerzen, EchaulJemcnl des reidres nerveux par le fait de leur activité. Revue philosophique, 1877, I, 4G.

trois, ou même de quatre degrés ; ce retour suivi d'une nouvelle déviation se répétait souvent une troisième fois. L'animal, pendant ces oscillations, avait toujours le morceau de lard sous le nez. Quelquefois, dans ces expériences, il survenait des mouvements de la tète qui, s'ils n'étaient pas excessifs, ne faisaient dévier le miroir ni plus fortement, ni plus rapidement. Mais, chez les animaux plus apathiques, que je choisissais de préférence pour ce genre d'observations, chez les animaux qui avaient envie de manger, tous les mouvements se bornaient à ceux du flair, et néanmoins la déviation était si prononcée qu'on ne pouvait pas la confondre avec les oscillations produites par la seule présentation du papier vide. Lorsque, au lieu de lard, on mettait dans le papier une petite éponge imbibée de créosote, la déviation se présentait davantage, mais jamais autant que si l'on présentait du lard, du fromage ou des os rôtis, même chez les animaux trop malades encore pour prendre de la nourriture solide et qui, après les expériences, refusaient de manger les mêmes substances qui, pendant les expériences, avaient excité leur odorat (1). »

Pour l'afflux considérable du sang au cerveau, nous en trouvons des preuves dans les belles expériences de M. Mosso ou dans ses observations : -< Nous regardions, dans un silence religieux, la courbe que traçait le pouls cérébi^al sur l'appareil enregistreur, le sujet était une femme, chez qui une plaie du crâne avait mis par endroits le cerveau à découvert, lorsque tout à coup, et sans cause apparente, les pulsations devinrent plus amples et le cerveau se gonfla... Elle me dit alors que pendant que, distraite, elle avait jeté les yeux sur l'armoire placée en face, elle avait vu un crâne à travers les

(1) Voir aussi sur les rapports de l'émotion et de la température du cerveau : Ilack Tuke, le Corps et l'Esprit, p. 215.

livres, ce qui, eu la faisant songer à sa maladie, lui avait causé une émotion terrible (1). Nous trouvons un fait semblable, manifesté par un ami de M. Mosso, qui se prêtait à ses expériences. Le principe do ces e>vpériences, comme on le sait, est la diminution du sang dans le corps, dans le bras en particulier, pendant que le sang se porte avec force au cerveau : « Pendant qu'il se trouvait devant l'appareil enregistreur, avec les bras dans deux cylindres de verre pleins d'eau, le professeur Ludwig entra. Immédiatement les deux pointes qui indiquaient le volume du bras descendirent, laissant sur le papier une raie noire verticale d'une longueur d'environ dix centimètres. C'était la première fois que je voyais se produire, par l'eiïet d'une émotion en apparence légère, une diminution aussi considérable du volume de la main et de l'avant-bras (2). »

C'est à l'aide de l'analyse que nous avons pu jusqu'ici retrouver dans tout phénomène affectif le fait de l'arrêt de tendances ; nous pouvons faire la contre-épreuve, et voir à l'aide de la syntiièse comment, lorsqu'une tendance se développe et subit un arrêt, elle donne naissance à des émotions et à des sentiments.

Nous trouvons un précieux exemple de naissance d'une émotion par le fait de l'arrêt d'une tendance, dans le fonctionnement anormal de certaines fonctions organiques. Nous respirons, par exemple, sans ressentir aucune émotion, tant que l'action réflexe, qui met enjeu les poumons, les côtes, le diaphragme, etc., ne rencontre aucun obstacle; aucun phénomène affectif ne se produit. Si, au contraire, nous essayons de retenir notre respiration ou si un oljstaclo quclconijue vient à gêner nos mouvements, la tendance rétlexe arrêtée donne

;i) Mosso, la Pcitr, p. 40. irad. F. llcnient, 1380, l'". Akan. (2) Mùme ouviaye, p. 08.

naissance à des impressions de suffocation et d'angoisse. Les fonctions purement organiques donnent lieu de cette manière à des phénomènes émotifs quand elles sont entravées. <' L'estomac qui, en général, ne nous donne que très peu de sensations, peut, dans l'état pathologique, devenir très sensible pour notre conscience à la présence des aliments ou des corps étrangers (1). » Le phénomène, ici, est aussi net que possible ; aussi longtemps que la fonction s'opère librement, nous n'en avons pas conscience ; quand elle est entravée, nous éprouvons une émotion. Le phénomène de l'arrêt est surtout mis en lumière par les émotions douloureuses ; cependant nous avons des raisons de croire que l'impression agréable est produite, elle aussi, par un arrêt d'une tendance active.

L'excitation qui provient des organes génitaux, alors qu'ils ont acquis tout leur développement et la multitude d'émotions et de sentiments qui en dérivent, donne un bon exemple de cette synthèse psychologique qui nous montre la formation d'une tendance et son arrêt, donnant naissance à des phénomènes affectifs. Nous prenons ici le phénomène normal du désir, survenant alors que les conditions physiologiques de sa satisfaction ont fait leur apparition. Je sais bien qu'il n'en est pas toujours ainsi, mais les exceptions n'infirment en rien la loi d'arrêt dans la production de l'émotion. Il se peut, en eiîet, que de certains cerveaux soient organisés de façon à ressentir le désir sexuel, non pas à propos de l'excitation qui leur vient des organes de la génération, mais à propos d'une autre excitation quelconque ; l'imagination, l'exemple, l'hérédité doivent jouer un rôle dans ce phénomène, où nous retrouverions encore l'émotion causée par un arrêt; mais nous pouvons négliger ces cas sans aucun inconvénient, pour le sujet

(1) Kuss et Duval, Cours de physiologie.

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qui nous occupe ici. Il est hors de doute que le désir sexuel est excité normalement par un état particulier de l'organisme, dctcrrainant une tendance vers certains actes. Les phénomènes aiTectifs qui dérivent de l'arrêt de cette tendance et de l'impuissance où l'individu se trouve, soit de la satisfaire à quelque degré, soit de la satisfaire complètement, ont été souvent signalés. « L'ennui à l'époque de la puberté, dit Esquirol, résulte d'un Ijosoin vague dont l'objet est inconnu à celui qui l'éprouve; ce besoin fait naître une inquiétude qui jette dans la tristesse, laquelle porte à l'ennui (1). » Griesinger signale les conséquences pathologiques d'un arrêt excessif de la tendance au rapprochement sexuel. « Il n'est pas rare, surtout chez les femmes, que cette circonstance (la non-satisfaction des fonctions génitales) ait une part d'influence sur la production de l'aliénation, et généralement, alors, elle donne un certain cachet à la folie qui éclate sous l'influence d'une autre cause quelconque ; le penchant longtemps réprimé se manil'csto alors ordinairement sous la forme de délire amoureux et sexuel, tantôt simplement idéal, tantôt ouvertement sensuel (2). »

Nous aurons occasion de voir ailleurs, à propos de la formation et de l'organisation du caractère, comment certaines tendances se forment par la combinaison et la systématisation de tendances différentes. Pour le moment, je me contenterai de signaler le fait, pour faire remarquer combien se vérifie encore par cette syntiiôse la loi de l'arrêt. Ainsi, le besoin de fumer peut devenir très impérieux une fois que l'acte auquel il tend est devenu une habitude, il peut faire éprouver de cruelles souiïraiiccs si l'impulsion qu'il amène est absolument contrariée, et de vifs plaisirs si elle est satisfaite non

(1) Esnuirol, Mnladicn inenlalcs, I, TmII. . (2) Griesinger, Traité des maladies mentales, 236.

pas complètement, mais à un degré suffisant. Cependant le goût du tabac n'est pas inné, et en général, la première fois que l'on fume, l'acte n'est pas à proprement parler amené par le désir de la sensation particulière que donne cet acte, représentée comme telle, puisqu'on ne la connaît pas encore. De plus, l'opération n'est pas toujours agréable au premier essai ; il est donc manifeste que l'acte et l'impulsion, selon un mode que je décrirai plus loin, tendent à devenir une habitude, donnent lieu à une tendance persistante et que les débuts de la tendance sont la cause et non pas l'effet des phénomènes affectifs qui se produisent. Nous voyons, par conséquent, que le plaisir ou la douleur, que le phénomène affectif en général ne doit pas être considéré comme une cause de l'acte, mais bien que la tendance à l'acte précède et cause les phénomènes émotifs. C'est la reconnaissance d'une loi de cette nature qui a pu conduire Pascal à conseiller les pratiques pour faire venir la foi. C'est un fait que l'on peut se donner, sans y être poussé par des phénomènes affectifs, certaines habitudes dont le développement et l'arrêt plus ou moins considérables produisent ensuite les phénomènes afl'ectifs qui paraissent être la cause de la tendance. C'est ainsi qu'on a quelquefois de la peine à rompre des habitudes insignifiantes, qu'on a prises indifféremment, qui étant satisfaites n'ont jamais produit de phénomènes émotionnels bien marqués , mais qui, étant menacées ou rompues, font éprouver une gène, un ennui suffisant quelquefois pour empêcher qu'on ne les abandonne. En effet, un acte devient en général, et toutes choses égales d'ailleurs, d'autant plus facile à accomplir qu'il a été accompli plus souvent, et la tendance à accomplir cet acte devient plus forte, plus facilement et plus fréquemment éveillée. Plusieurs cas peuvent se présenter : ou bien la tendance est parfaitement satisfaite; dans ce cas, l'habitude devient machinale, presque inconsciente, et tourne à l'instinct ; ou Paulhax. 3

38 LES PHÉNOMÈNF.S AFFI-XTIFS

bien elle est suffisamment satisfaite, et l'arrêt est suffisant pour faire éprouver des besoins plus ou moins vifs et un plaisir plus ou moins .i^rand quand ils sont satisfaits, ou bien enfin la tendance devient trop forte, les moyens de la satisfaire font relativement défaut, l'arrêt est plus marqué , et alors des pliénoraènes affectifs d'un autre genre, de la douleur, du rei^ret, etc., se produisent jusqu'à ce que la tendance soit satisfaite ou disparaisse, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'arrêt ou jusqu'à ce (ju'il n'y ait plus de tendance. C'est peut-être au dernier de ces cas, celui où la tendance s'accroit plus rapidement que les moyens de la satisfaire, qu'il faut rapporter le fait suivant cité par M. Legrand du Saulle d'après Trélat : « M""' de X... appartient à une famille très considérable par sa fortune, par son rang et par les dignités dont elle est revêtue. Sa mère, malgré son opulence, s'est appliquée à lui donner des principes sévères et des habitudes modestes. L'une et l'autre passaient une grande partie do l'année à la campagne où cette jeune personne montra le caractère le plus facile et les goàts les plus paisiljles. Elle aimait à élever des oiseaux dans une volière et à soigner sa collection de papillons. On ne lui connut pas d'autre plaisir jusqu'à vingt-deux ans, époque de son mariage. Mais alors, aussitôt qu'elle eut des rapports sexuels, il se développa en elle des appétits liljidineux insatiables qui ne trouvèrent que trop d'occasions do se produire (l). » M. Griesinger indique toute une série de faits qui montrent également la priorité de la tendance et de l'excitation par rapport aux sentiments. « Dans le sexe masculin, tous les troubles de fonctions génitales (jue l'on comprend sous le nom de portes séminales involontaires, de pollutions diurnes, etc., ont une iiiiimilaïK'e coiisidêralilo. Les anomalies

(l; Le^'raiid du Saulle. Appendice sur les Nymidiouianos duns le voluiuu inlitulo : lc6 llyulcruiucs, [>. 5'J'J-GOO.

dans lesquelles évidemment la perte de liqueur séminale n'est que rarement le l'ait capital, dépendent souvent, ainsi que l'a montré Lallcmand, de maladies locales de la muqueuse uréthrale, des vésicules séminales, etc.; dans d'autres cas, elles proviennent surtout du système nerveux; ordinairement, elles sont précédées, pendant un temps assez long, d'une grande surexcitation sexuelle (pollutions exagérées), qui est moins la cause de ces anomalies qu'elle n'est un symptôme de l'existence d'une irritation considérable de ces parties ; une fois qu'elles sont établies, ces anomalies se manifestent par une suppression plus ou moins complète des désirs sexuels, par une grande diminution de l'érection, par l'impuissance, liées à tous les dérangem.ents possibles du côté de la sensibilité et du moral, qui tantôt constituent la véritable hystérie de l'homme, et tantôt représentent un état d'hypocondrie profonde (1). »

Il importe peu d'ailleurs que les impulsions au mouvement appai^aissent comme la conséquence d'une excitation extérieure ou provenant de l'intérieur du corps ; elles peuvent être, au moins en ajqiarence, de nature purement cérébrale. Telles sont, par exemple, les impulsions de certains névropathes ou de certains fous. Ici encore les phénomènes affectifs nous apparaissent comme précédés par l'impulsion qui leur donne naissance, et nous voyons le phénomène affectif devenir plus net et plus fort à mesure que l'impulsion s'accroît. « Ces déplorables impulsions, dit Esquirol en parlant de certaines tendances au meurtre, ne sont provoquées ni par la haine, ni par la colère, comme chez les maniaques furieux ; elles sont spontanées, fugaces, étrangères, même au délire habituel (2) »... « Quelquefois, les ni()n(-imaniaqucs homicides sont agités par une hitle inlê-

(I) Gricsiii,Li;or, Mal. )nent., p. '^37.

(,2) Esi[uh-u\. Des maladies inciUalcti, U, Wi.

rieure entre l'impulsion au meurtre et les sentiments et les motifs qui les en éloignent; la violence de cette lutte est composée en raison de la force de l'impulsion et du degré d'intelligence et de sensibilité conservées. Cela est si vrai que souvent les aliénés, quel que soit le caractère du délire, ont des velléités pour le meurtre; ces velléités sont sans enti^aînements; chez d'autres, le désir de tuer est grand, se renouvelle souvent et est combattu par le malade; chez quelques-uns, l'impulsion est plus énergique, il s'établit une lutte extérieure qui trouble, agite le malade et le jette dans des angoisses afTreuses ; enfin, chez un petit nombre, l'impulsion est si violente et si instantanée qu'il n'y a point de lutte et que l'action suit immédiatement. »

Enfin, l'expérimentation psychologique a montré que l'on peut faire commettre tel ou tel acte déterminé à une personne mise en état de somnambulisme, même assez longtemps après son réveil. Ici on crée une tendance directeiucnt, non par l'intermédiaire d'un sentiment quelconque, et les faits prouvent que cette tendance, lorsqu'elle est entravée, s'accompagne de phénomènes affectifs. J'emprunte quelques faits aux études de M. Richet: « Je dis àV... : « Caresse ce chien, i Aussitôt elle va le caresser. Si le chien cherche à se dérober à cette étreinte. V... court après lui, le suit dans tous ses détours, et s'il sort de la pièce essaye de le rejoindre. Si l'on met un fauteuil ou un banc pour l'empôcher do passer, elle renverse cet obstacle, ou, si elle n'y réussit

pas, s'en irrite et I3 repousse avec colère Si je dis ù

A... de s'habiller et de sortir, elle va aussitôt prendre les objets nécessaires à sa toilette ; clic rollèchit d'abord, puis, après avoir bien rèllèchi, va les yeux, formés chercher l'objet à la place (ju'il doit occuper. La njéditation de l'acte est lente, mais l'acte est accompli avec une vivacité extraordinaire. Si une serrure, un cordon ou tout autre obstacle ollVenl quelque résistance, A... s'irapa-

tiente, s'irrite et bouleverse avec colère tout ce qui s'oppose à son intention (1). »

Je crois inutile de continuer plus longtemps cette démonstration de l'existence du phénomène de l'arrêt comme condition nécessaire de la production des phénomènes affectifs. Toutefois, si tout phénomène affectif est produit par un arrêt de tendances, la réciproque n'est pas vraie, et tout arrêt de tendances ne produit pas un phénolïiène affectif. Nous verrons dans les chapitres suivants, en étudiant les autres conditions de production des phénomènes affectifs, que l'arrêt d'une tendance peut ne s'accompagner d'aucun phénomène de conscience, ou s'accompagner simplement d'un phénomène intellectuel. La recherche des autres conditions de l'apparition des émotions et des sentiments nous permettra de préciser davantage la loi de l'arrêt et de marquer le caractère que présente ce pliénomène d'arrêt dans tous les cas, et seulement dans- le cas où il s'accompagne de la production d'un phénomène affectif.

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