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LA MULTIPLICITE DES PHÉNOMÈNES

Que la multiplicité des phénomènes nerveux et conscients doive être un des caractères principaux de la production d'une émotion, cela pourrait se déduire a priori jusqu'à un certain point du premier caractère que nous avons reconnu à la cause des phénomènes affectifs. En

(1) Ch. Richet. L'Homme et l'intelligence, i)p. 188-189, 1884, F. Alcau.

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cfïot, si la production d'une émotion s'accoinpa.ii^no toujours de l'arrêt d'une tendance, si cette tendance surtout possède un degré d'énergie assez élevé, ce qui est, relativement au moins, une des conditions voulues, la force nerveuse absorbée par cette tendance doit se dépenser en produisant d'autres phénomènes purtMuent nerveux, ou norvoso-psycliiques, et ce sera là évidemment un caractère constant do l'émotion. Cependant, cette explication ne peut être absoluraeat généralisée; il se produit, par exemple, des phénomènes d'inhibition qui ne rentrent qu'indirectement dans la formule précédente, et les diilerents modes d'action nerveuse ne sont pas assez connus encore pour que la psychologie puisse tirer tout le profit possible des connaissances physiologiques. Quelle que soit d'ailleurs la cause directe et la nature physiologique du trouble nerveux, l'observation directe et l'observation indirecte, tous les procédés de connaissance que nous pouvons avoir pour reconnaître l'existence des phénomènes nerveux et psychiques nous montrent une multiplicité remarquable de phénomènes accompagnant l'apparition d'un phénomène de l'ordre afl'ectif. Ces phénomènes concomitants peuvent être de plusieurs espèces, ils peuvent être physiques ou psychiques, et ces derniers peuvent être soit des phénomènes de l'ordre intellectuel, soit des phénomènes de l'ordre all'ectif.

1*^ Les phénomènes physiques qui accompagnent les émotions sont généralement connus et ont été étudiés .sous le nom d'expression dos émotions. Je n'ai qu'à rappeler les ouvrages de Darwin, de Spencer, de Dumont, de Mantegazza, pour montrer qu'il y a là un fait des plus importants. Il ne saurait entrer dans le plan de cette étude de faire une étude particulière do l'expression des émotions. Rappelons seulement que les mouvements f|ui constituent cette expression \)avdli>iiCut,loiitcs choses éijales d'ailleurs^ augmenter à mesure que l'émotion

augmente elle-même, c'est-à-diro que l'irapulsion est plus forte et que l'arrêt est plus marqué. Remarquons encore que l'expression des émotions implique en général l'arrêt de la tendance qui leur donne naissance Certains mouvements, en effet, sont simplement l'ébauche de gestes que commanderait la systématisation générale de l'organisme. Le mouvement de recul, par exemple, que détermine une impression d'horreur, est l'ébauche, ou le commencement d'un système d'actes tendant à soustraire l'organisme à des causes qui tendent à le détruire. Ce qui est menacé en ce cas idéalement, c'est-à-dire faiblement arrêté, ce sont nos habitudes générales d'esprit, d'imagination, l'ensemble des tendances qui constituent notre personnalité ; cet arrêt et la multiplicité de phénomènes qui en dérivent et parmi lesquels se trouvent en général un mouvement de recul plus ou moins prononcé, et l'envoi des mains en avant comme pour écarter une cause de danger, donnent naissance à un phénomène affectif. D'autres fois, les mouvements ne paraissent avoir aucun rapport logique avec la cause de l'émotion, c'est-à-dire qu'ils ne font pas partie d'un système, qu'ils résultent d'une diffusion non systématisée de l'excitation nerveuse. C'est dans cette classe de phénomènes qu'il faut ranger les mouvements convulsifs qui accompagnent la douleur ou la joie, en particulier les phénomènes du rire. Léon Dumont et M. H. Spencer ont établi tous les deux ce fait général que les mouvements du rire sont produits par une excitation nerveuse qui ne trouve pas à se dépenser en ces phénomènes nerveux qui s'accompagnent d'idées ou de sentiments. Leurs théories, qui diffèrent dans le détail, s'accordent sur ce fait général, le seul qui nous importe pour le moment ; c'est aussi dans cette classe, sans doute, qu'il convient de ranger les faits où nous voyons une excitation nerveuse donner naissance à un sentiment, et ensuite à une convulsion, à

une attaque d'épilcpsic. L'habitude joue un rôle dans la production du pliénomène et il parait, en certains cas et pour certaines personnes, que l'excitation nerveuse arrêtée et engendrant une émotion d'espèce particulière se transforme en accès épileptique, comme chez d'autres personnes, et en d'autres circonstances, elle se manifeste par tel ou tel geste particulier à telle ou telle personne, ou commun à un grand nombre de gens. « De cette facilité qu'ont les accès (d'épilepsie) à se reproduire, dit Esquirol, il semble démontré qu'il reste après le premier accès dans l'organisme, dans le système nerveux, une disposition spéciale qui, à la moindre cause, est mise en

action et détermine de nouveaux accès Une femme a

un violent chagrin, elle devient épileptique, le plus léger chagrin provoque les accès. — Un enfant est effrayé par un chien et devient épileptique, il a un accès chaque fois qu'il entend aboyer un chien.... Un autre devient épileptique après un accès de colère ; la plus légère contrariété provoque les accès (1). »

2° A côté de ces phénomènes de mouvement, nous avons d'autres phénomènes qui accompagnent également la production dos phénomènes affectifs ; ce sont les phénomènes fonctionnels présentés par les organes de la vie végétative. Bain, Maudsley, Claude Bernard ont étudié ces phénomènes. Je n'en dirai que peu de chose ici, et simplement pour montrer de quelle quantité do phénomènes variés se composent les conditions de l'émotion. « Une émotion, dit M. Maudsley, augmente ou diminue les sécrétions ou cnmoditiela nature; elle fait couler les larmes, elle altère la bile et fait que la langue se colle au palais; l'on peut dire qu'il n'y a pas un acte nutritif que l'émotion ne puisse alTectcr, et, selon sa nature agréable ou désagréable, qu'elle ne puisse fortifier ou aflaiblir (2). »

(1) Maudsley. Pliijsioloijie de iICsprU,\y 3G0. (2) Esijuirol. Oiiv. cité, tome I, iip. 'J%-2'J7.

D'après Bain, les effets organiques de l'émotion se font sentir principalement sur la glande lacrymale, les organes sexuels, les organes digestifs, la peau, le cœur, les poumons, les glandes mammaires. Tout le monde sait que certaines émotions vives, la joie, l'enthousiasme, la tendresse, la souffrance surtout peuvent augmenter la sécrétion des larmes au point d'amener des pleurs; les passions déprimantes enlèvent l'appétit, elles dérangent le fonctionnement de l'estomac, du foie, des intestins. La peur, en amenant une paralysie nerveuse des nerfs de l'intestin, et particulièrement des vaso-moteurs, produit une aftiuence de produits liquides dans le tube intestinal. Signalons encore, d'après divers auteurs, la sensation d'étouffement qui se produit dans le pharynx pendant le paroxysme d'une vive douleur, les modifications de la sueur; la sécrétion de la sueur s'effectue par l'influence du système nerveux ; la peur, une émotion déprimante amènent des sueurs froides. Les mouvements du cœur sont, comme on sait, fortement influencés par les sentiments et les émotions par le moyen du nerf pneumo-gastrique. Les modifications de la respiration, l'oppression, les sanglots, la rougeur de la honte et de la colère sont encore des phénomènes sur lesquels je n'ai nul besoin d'insister. Les phénomènes physiologiques nombreux et mal coordonnés qui accompagnent le phénomène affectif nous donnent l'un des caractères les plus tranchés de ce phénomène. Dans l'activité purement intellectuelle, on no remarque pas ce cortège important de faits physiologiques ; ce n'est .pas que ces faits disparaissent entièrement, mais ils sont beaucoup moins nombreux et surtout beaucoup moins sensibles. 3° Enfin les phénomènes psychiques ne sont pas moins abondants que les autres. Toujours dans l'émotion nous voyons une longue suite d'idées et de sentiments quelquefois logiques, quelquefois incohérents, s'éveiller et assaillir l'esprit. Quand une de nos tendances asse:5

forte est contrariée ou au moins enrayée d'une manière suftîsante, ce cortège de ])l)cnomcnes pyscliiques ne manque guère. Prenons, je suppose, uneattente trompée. Une personne attend une autre personne et l'heure du rendez-vous passe sans qu'elle la voie arriver. Il y a là évidemraentun arrêt de tendances; les tendances varient naturellement selon l'objet du rendez-vous. Mais si nous supposons qu'il s'agisse d'une chose importante, qu'il s'agisse d'un rendez-vous d'affaires ou d'un rendez-vous d'amour, les tendances arrêtées donneront naissance à une loule de phénomènes, qui, selon les cas, varieront plus ou nooins. L'imagination se met en branle, des sentiments accessoires s'éveillent; les suppositions les plus vraisemblables d'abord, les plus invraisemblables ensuite, si la personne est de celles chez qui les associations s'effectuent avec facilité, ne tarderont pas à se produire. Une femme nerveuse, dont le mari ou l'enfant ne rentre pas juste à l'heure du diner, s'imagine volontiers qu'il a été volé, assassiné, écrasé, et les idées, en amenant l'arrêt de nouvelles tendances ou en accentuant cet arrêt, produisent de nouvelles émotions et do nouvelles séries d'idées. Je puis citer le fait suivant: Un enfant de quatre ou cinq ans avait l'habitude de voir tous les matins sa mère s'approcher de son lit et rester avec lui. Un matin, on le laissa seul plus longtemps que d'habitude. L'ennui, d'abord, l'impatience, puis la crainte ne tardèrent j)as ù se manifester à la suite de cet arrêt de tendances. L'émotion se manifeste physiquement par des cris, il appelle sa mère, puis sa bonne, puis une voisine, personne ne l'entend ; elle se manifeste encore par des mouvements, des larmes, etc. Psychiquoment, les phénomènes no sont pas moins nombreux ; il réfléchit sur les causes qui peuvent motiver ce retard, il passe de l'une à l'autre et en vient ù imaginer que ses parents se sont peut-être absentés, ou mémo ont changé de domicile et l'ont momentanément négligé. « Un en-

fant, pense-t-il, cela peut s'oublier. » Notez que son expérience personnelle ne lui donnait aucunement le droit d'avoir de pareilles idées, et que lui-même ne les prenait pas fort au sérieux, mais forcément son imagination travaillait, et les phénomènes intellectuels et affectifs se multipliaient en lui.

Lorsque les tendances dont le fonctionnement régulier no donne lieu à aucun phénomène affectif ou mémo conscient sont entravées, nous avons vu que cet arrêt s'accompagne d'émotions ou de sentiments; il est facile de remarquer encore en ce cas que la production du sentiment s'accompagne toujours de la mise en activité d'un nombre relativement plus considérable d'éléments psychiques. Ainsi, la respiration qui à l'état normal est un phénomène relativement simple se complique beaucoup au point de vue psychologique quand elle est entravée et qu'elle donne lieu à des émotions particulières. La naissance même de ces émotions est une complication ; de plus, apparaissent plusieurs idées et plusieurs images ; idées suscitées pour se débarrasser de l'oppression, images engendrées par elles. Le même fait arrive, quelle que soit la tendance arrêtée et l'émotion produite; la soif, la faim, l'amour, la haine, quand le sentiment est assez fort, s'accompagnent d'un grand nombre d'idées et d'images, soit cohérentes et systématisées, comme cela se produit quand la passion et le désir inspirent à l'homme les moyens de les satisfaire et que ces moyens sont bien appropriés, soit moins cohérentes, et même tout à fait incohérentes quand il s'agit d'idées et d'images éveillées, soit simplement par ressemblance et contiguïté, soit par une association dont on ne peut guère déterminer le mode.

Le premier caractère est peut-être celui qu'on remarque le plus, bien qu'il ne soit pas le plus fréquent, mémo dans la vie normale. Mais on a l'habitude de croire que les associations à peu près complètement systématisées,

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c'est-à-diro, on un mot, la raison, tiennent dans la vie de l'homme une place beaucoup plus importante que celle qu'elles ont en réalité. De plus, on croit souvent qu'il s'agit là d'un phénomène plus naturel en quelque sorte et tout à fait différent. D'un autre coté j'insisterais, si c'en était ici le lieu, sur le fait que l'association systématisée a été trop négligée par la plupart des psychologues de l'école empirique, car ce serait une question importante de savoir si l'association systématisée se ramène à l'association par contiguïté et par ressemblance ou bien si, au contraire, les associations par contiguïté et par ressemblance ne se laisseraient pas ramener à l'association systématisée et expliquer par elle. J'examinerai ailleurs cette question, mais il suffit ici de nous occuper du rôle dos différents modes d'association dans la production du sentiment.

Si donc, en nous plaçant à ce point de vue, nous examinons les phénomènes nombreux qui se produisent alors que nait une émotion, nous trouverons que le caractère de ces phénomènes est d'être relativement assez mal systématisés soit entre eux, soit avec l'ensemble de l'organisme. Un grand nombre des mouvements ou des phénomènes de la vie organique déterminés par une forte émotion paraissent n'avoir aucune utilité. Et, d'une manière générale, plus le caractère affectif du phénomène est marqué, et plus aussi les manifestations de l'émotion seront dépourvues d'harmonie. Ainsi un homme qui est dans une colère modérée trouve encore de bonnes raisons à opposer à son adversaire et des l'eproches sensés à lui faire. Mais si la colère arriveàson paroxysme, il y a beaucou]) plus de chances pour qu'il ne laisse échapper que des paroles absurdes ou des invectives ou des jurons sans signification, ou des interjections à peine articulées. Je n'insiste pas liV-dessus, il est de connaissance vulgaire que dans les émotions et les pas- Bions extrêmes on « perd la tète •■. Ce qui signifie, à

notre point de vue que l'arrêt d'une impulsion extrêmement forte s'accompagne de la production d'un ensemble de phénomènes psychiques très peu systématisés. Rappelons, à ce point de vue, l'influence des phénomènes affectifs sur la production de la folie, qui n'est autre chose qu'une perte de l'harmonie des phénomènes psycho-organiques, entre eux, ou avec le reste de l'organisme et le milieu. « Parmi les causes morales (de la folie), dit Griesinger (1), il faut avant tout comprendre les passions et les émotions, car c'est un fait certain que la simple contention exagérée de l'esprit sans émotion concomitante, sans autre cause importante (excès quelconques, insomnie provoquée par les excitants) ne détermine que très rarement la folie. Il en est tout autrement des émotions fortes ou persistantes, et, en particulier des sentiments pénibles, pertes de fortune etc., des émotions déprimantes, tandis qu'au contraire, il est extrêmement rare qu'une joie immodérée détermine à elle seule la folie, si tant est que cela arrive même jamais. » On ne peut guère par conséquent être « fou de joie » qu'au figuré. Néanmoins l'expression marque bien le trouble des phénomènes qui constituent une des conditions de l'émotion, et si le trouble apporté par la joie est moins profond que le trouble qui cause la douleur, c'est là un phénomène qui n'est nullement inexplicable, les émotions douloureuses ayant ceci de particulier qu'elles tendent à introduire dans l'organisme des idées, des sensations, des habitudes entièrement en désaccord avec l'organisation déjà existante. « Nul doute, dit également M. Maudsley, que si l'homme pouvait atteindre ainsi à la liberté en modérant ou surveillant l'élément affectif ou émotionnel de sa nature, il ne diminuât considérablement la somme de folie existant en ce monde; il serait en effet débarrassé du coup de ce qu'on

(1) Griesjnger. Ouvr, cité, p, 107,

appelle les causes morales de cette maladie. 11 est bien rare, si même cela arrive jamais, qu'un homme devienne fou par excès d'activité intellectuelle, si celle-ci n'est accompagnée du trouble des émotions; c'est quand les sentiments sont profondément engagés que la stabilité de l'esprit est le plus en danger (1). »

Les expériences des physiologistes ont permis de trouver la loi des phénomènes riîflexes de la moelle; une excitation faite par exemple sur la patte d'une grenouille amène comme réaction un mouvement de la patte qui a senti l'excitation ; si l'excitation devient plus forte, la réaction se manifeste par le mouvement des deux pattes ; si on l'augmente encore, les quatre membres entrent en activité. L'excitation en augmentant de force se diffuse ainsi peu à peu dans le système nerveux. Nous trouvons en psychologie des faits de même nature, et plusieurs psychologues en ont étudié quelques-uns. Ici nous voyons bien se vérifier une loi analogue. Si une impulsion est arrêtée ou enrayée, et que l'excitation, qu'elle vienne directement ou indirectement du dehors, soit très forte, nous voyons que la force nerveuse se dépense d'abord en impressions systématisées que l'association rend plus facilement accessibles ; mais si la force de l'impulsion augmente, des associations plus éloignées se présentent, l'excitation devient plus générale, elle éveille ainsi des systèmes de pensées et d'impressions qui se rattachent moins directement à la cause de l'impression, de même les mouvements associés deviennent de moins en moins systématisés et ressemblent à des convulsions.

Nous pouvons ici comme tout à l'heure faire une sorte de contre-épreuve et montrer comment, lorsque les phénomènes dont nous venons de parler viennent à disparaître, le i)hénomèiic affectif disparait aussi, et

(1) Maudsiey. Le Crime et la Folie. Tracl. franc, p. Î84, 188.'., F. Alcan.

réciproquement. La méthode de différence, comme la méthode de concordance, nous conduit à ce résultat que dans la production d'un phénomène affectif un grand nombre d'éléments psychiques sont éveillés. Nous pouvons trouver une vérification de la loi, comme nous l'avons déjà fait, dans les effets de l'habitude. Par exemple, lorsqu'un fait qui nous a profondément émus une fois vient à se reproduire, si l'émotion diminue, nous voyons aussi diminuer le nombre des phénomènes éveillés par une sorte de réflexe psychique. Une plaisanterie qui nous a fait rire aux éclats, une fois, si elle est répétée après un certain intervalle, n'éveillera plus qu'une joie modérée et un sourire; si nous l'entendons encore, elle nous laissera indifférents, nos muscles ne remueront pas, et elle n'éveillera en nous, ni émotion, ni idée. J'ai pris tout à l'heure comme exemple, pour montrer le fait de l'arrêt, la première visite d'un timide à des gens qu'il ne connait pas. J'aurais pu le prendre aussi pour montrer la multitude des images, des idées et des réflexions, des sentiments même qui s'éveillent dans l'esprit lorsque se produit un phénomène affectif. Supposons que l'habitude vienne et que le phénomène alfectif disparaisse, tout le cortège qui l'accompagnait disparait avec lui. Plus de préoccupations, plus de réflexions, de commentaires, conversations mentales préparatoires et ébauches subjectives de gestes et de saluts. Inversement, quand les phénomènes se multiplient, nous pouvons observer la naissance d'une émotion. C'est ce qui se produit, par exemple, quand nous réfléchissons à une chose, et que nous découvrons des rapports encore inaperçus entre cette chose et d'autres faits dont l'image ou l'idée apparaît tout à coup dans la conscience. Le processus qui avait débuté par être purement intellectuel donne naissance tout à coup à des pliénomènes affectifs, et comme nous avions vu tout à l'heure le phénomène affectif faire

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place au pliénomt-ne purement intolleotuol et presque automatique à mesure que le nombre dos éléments psychiques devenait moindre, nous voyons ici un phénomène purement intellectuel être remplacé par une émotion, alors que le nombre des éléments psychiques du phénomène devient plus considérable.

J'ai fait remarquer plus haut que le fait de l'arrêt n'était pas particulier aux phénomènes de l'ordre affectif. En effet, une idée, une représentation, un phénomène simplement intellectuel est aussi le résultat de l'arrêt d'une tendance; de même la multiplicité des phénomènes n'est pas absolument propre à la production des phénomènes affectifs. Il est facile de remarquer qu'un phénomène intellectuel, une idée s'accompagne aussi de la production d'un certain nombre de faits associés; l'attention même, quand elle se porte sur une idée, s'accompagne d'une certaine excitation des centres moteurs; de plus, un fait intellectuel en suggère généralement plusieurs autres qui se rattachent à lui. Toutefois cet éveil d'une certaine quantité de phénomènes ne se produit pas d'une manière identique dans l'émotion et dans l'idêation. Elle est plus systématisée dans celle-là, plus vive et plus confuse dans celle-ci. Quand nous pensons, les idées s'éveillent plus généralement en vue d'une fin, si nous suivons un raisonnement, ou si nous recherchons une cause, ou si, au contraire, nous déduisons d'un événement toutes ses conséquences ; et d'une manière générale, lorsque nous faisons fonctionner notre intelligence, notre raison, les phénomènes sont, d'une manière évidente et que tout le monde a remarquée, bien mieux enchaînés, bien mieux coordonnés que lorsqu'ils sont suscités par cet arrêt de tendances qui produit une émotion. L'émotion, les sentiments, sont une sorte de trouble de l'organisme, et si l'on admet avec M. Maudsley qu'il en est de môme en somme de tous les phénomènes de conscience, ce qui me parait au moins

très vraisemblable, il faut convenir que, pour les phénomènes de l'ordre intellectuel, le trouble est bien moins prononcé que pour les phénomènes de l'ordre affectif.

Si nous nous plaçons au point de vue de la psychologie générale, et si l'on accepte la définition de la tendance que j'ai donnée au cornme^icement de la première partie de ce travail, tout fait psychique nous apparaît comme une tendance, et tout fait conscient comme un résultat de l'arrêt d'une tendance. En effet, nous voyons que la conscience diminue alors que la tendance rencontre de moins en moins d'obstacles ; les actes purement réflexes — les seuls à qui on donne généralement ce nom — sont ceux qui s'accomplissent à la fois le plus facilement, le plus vite, et avec le moins de conscience, puisqu'ils paraissent bien être totalement inconscients. Comme, d'un autre côté, le système nerveux de l'homme peut être considéré comme un appareil destiné à recevoir des impressions diverses et à mettre par des réactions appropriées les diverses parties de l'organisme et le milieu lui-même dans un état de systématisation plus ou moins avancé, soit par la modification de l'organisme , soit par la modification du milieu , toute impression, toute excitation nerveuse, tout processus psychique peut et doit être considéré comme une tendance à faire exécuter ou à préparer et à permettre des mouvements de nature diverse. Ce que l'on sait sur les conditions physiologiques de la conscience : l'afflux du sang, l'élévation de la température, la durée du processus, l'usure de la substance nerveuse, autorise à croire que le fait psychique se produit alors que, soit que ces tendances n'aient pas été suffisamment satisfaites pour que la voie que doit parcouinr l'excitation soit suffisamment perméable, soit que d'autres con'ditions quelconques, la complexité et le nombre des systèmes d'éléments pyschiques mis enjeu, l'intervention d'autres tendances, et le conflit qui en résulte viennent lui faire

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oitstar-lo ; la tcndaiipeà l'acte ne peut facilement et immédiatement se traduire et se manifester par un phénomène réel. Des faits fréquents permettent de nous rendre facilement compte du phénomène dont il s'agit ici. Alors que nous accomplissons machinalement une action quelconque, si quelque chose interrompt ce mouvement presque automatique, nous prenons soudain conscience de l'acte que nous exécutions sans nous en apercevoir. Le fait pourtant ne se produit pas toujours, mais, en examinant «quelques cas, nous pourrons voir les causes qui tantôt laissent subsister l'inconscience, tantôt produisent un fait intellectuel, tantôt enfin déterminent l'apparition d'un phénomène de l'ordre affectif. Nous aurons donc ainsi achevé la spécification de la cause générale des phénomènes affectifs.

LA FORCE F,T LA PERSISTANCE DE L IMPULSION, L APPARITION BRUSQUE ET l'iNCOORDINATION RELATIVE DES PHÉNOMÈNES. LA TENDANCE A ENVAHIR LA CONSCIENCE ENTIÈRE.

Nous avons reconnu à la production des émotions deux caractères principaux : l'arrêt des tendances et la multiplicité des phénomènes, mais nous avons vu en môme temps que ces deux caractères ne sufhsaiont pas pour expliquer complètement la naissance des phénomènes affectifs ; il s'agit donc do spécifier complètement les conditions que doivent présenter ces phénomènes. Los caractères particuliers que nous n'avons pas mis sul'lisamment en lumière et sur lesquels il convient d'insister ici, mais que nous avons déjà pour le moins

entrevus, nous les trouverons dans la force et la persistance de l'impulsion arrêtée, l'apparition relativement brusque, et l'incoordination relative des phénomènes, la tendance à envahir la conscience entière. Ces caractères sont secondaires, en ce sens qu'ils ne seront pas toujours présents à la fois dans la production des émotions ; ils sont essentiels, en ce que, si tous viennent à manquer à la fois, il n'y a pas de phénomène affectif, et il ne reste qu'un phénomène intellectuel. Au contraire, les deux premiers caractères que nous avons étudiés sont nécessaires et ne manquent jamais, mais ils ne peuvent suffire.

1" La force et la persistance de Vlinpulsion arrêtée. Quand une tendance arrêtée a peu de force, il est rare que son arrêt donne lieu à des phénomènes affectifs. II est facile en général de renoncer à une habitude prise de la veille, parce que, en n'exécutant pas l'acte que cette habitude tend à suggéi^er, non seulement on arrête l'impulsion, mais encore on la fait disparaître. C'est ainsi que les moyens indirects sont utiles parfois pour empêcher un enfant ou une grande personne de faire ce qui ne doit pas être fait. On réussit mieux bien souvent en appelant l'attention du sujet sur un autre point, en écartant sa pensée de l'acte qu'on ne veut pas qu'il commette, qu'en heurtant de front sa fantaisie et son désir ; et dans le premier cas, l'arrêt de la tendance ne donne pas lieu comme dans le second à des phénomènes de l'ordre affectif, pai^ce que la tendance n'est pas arrêtée, elle est supprimée ; aussi ne voit-on pas apparaître, comme dans le cas de l'arrêt brusque d'une impulsion persistante, toute la série des phénomènes secondaires et des réflexes psychiques. Si l'on construit un mur dans le lit d'une rivière et si l'eau continue à arriver en abondance, elle se répandra dans les champs qui sont sur ses rives ; si l'on dérive les eaux par un canal, il n'y aura ni arrêt brusque, ni

inondation: le phénomène psychique est à peu près analogue à ce qui se passerait dans ce cas.

Cependant, la persistance d'une impulsion arrêtée ne suffit pas à elle seule pour produire une émotion, il faut encore que cette impulsion ait une certaine force. Nous voyons en ce cas le phénomène affectif naître et se marquer de plus en plus à mesure que l'impulsion persistante et arrêtée devient plus forte. Nous pouvons très bien, par exemple, ne pas céder, sans qu'aucune émotion se produise, à l'idée faible d'un acte qui se présente à nous et qui persiste quelque temps; mais si l'idée devient de plus en plus vive, ce qui arrive par exemple quand c'est l'idée d'un acte répondant à un besoin de l'organisme, il viendra un moment où l'arrêt et la persistance de l'impression détermineront une émotion ou un sentiment. La faim à peine sensible d'abord, et qui parait être d'abord une tendance très peu consciente, et ensuite une simple idée, devient peu à peu un phénomène affectif très violent. Voici un fait emprunté à Maudsley, qui montre bien comment la persistance de la tendance et son arrêt ne suffisent pas toujours, mais comment l'accroissement de la force de l'impulsion amène facilement le phénomène affectif, et aussi comment un phénomène aifectif, avec les phénomènes physiques et psychiques qui ne s'en séparent pas, peut, dans les conditions que j'indique, prendre la place d'un phénomène à peu près purement intellectuel :

« Il n'y a pas bien longtemps, je fus consulté par un homme de cinquante ans, aux muscles énormes, et d'une grande vigueur physique, ayant mené une vie énergique, visité dans le cours de sa carrière presque toutes les parties du monde, mais éloigné depuis plusieurs années de toute occupation active. Il était possédé d'une impulsion au meurtre, et vivait dans une angoisse de tous les instants. L'obsession était continuelle, et parfois si forte qu'il s'était vu obligé de se

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODUCTION -J i

séparer des siens de peur d'en devenir le meurtrier ; il errait d'hôtel en hôtel. Cette impulsion variait considérablement d'intensité, mais elle ne disparaissait jamais entièrement. Quand elle était la moins forte, ce n'était qu'une idàc occupant constamment sa pensée, mais sans inclination positive à la mettre en exécution, une idée homicide plutôt qu'une impulsion homicide. De temps en temps elle acquérait une énergie plus grande et atteignait un paroxysme. Cela durait peu, mais alors le sang lui montait à la tête, et il éprouvait une sensation de plénitude et de trouble dans cette partie, ainsi qu'un alfreux sentiment de désespoir, et un tremblement violent de tout le corps, qui se couvrait d'une abondante sueur. La crise se terminait par un déluge de larmes suivi d'un épuisement profond. Ces accès survenaient souvent durant la nuit, et alors cet homme sautait hors de son lit, dans un état de frayeur mortelle, frissonnant avec tant de violence que la chambre en tremblait ; en même temps la sueur ruisselait sur son corps. »

2® U apparition brusque et l'incoordination rclatiue des phénomènes. Nous avons des raisons générales de croire que le phénomène affectif est dû à un fonctionnement imparfait de l'esprit. L'arrêt des tendances et la multiplicité des phénomènes sont des signes d'un manque de coordination et de systématisation des phénomènes. L'expérience nous a également montré le caractère particulier d'incoordination relative des phénomènes secondaires, produits au moyen d'une sorte de mécanisme réflexe par l'arrêt d'une tendance. Cependant ce phénomène d'incoordination n'est pas toujours très marqué, et il se produit souvent une émotion alors (qu'une coordination s'établit dans l'esprit entre différents phénomènes. C'est le cas, par exemple, des émotions intellectuelles. Le défaut de systématisation ne se manifeste en ce cas que par la difficulté légère avec laquelle s'imposent les nouvelles idées, et par la résis-

Ô8 I.KS PHliXOMKNES AFFKCTH S

tance souvent presque imperceptible des am^iennes lialMtudes de l'esprit. Mais alors, il se produit souvent un autre fait qui compense le premier et rend possible l'apparition du phénomène affectif, c'est la brusque apparition des phénomènes. Si nos idées cliangent peu à peu, nous n'en sommes guère affectés. Si, au contraire, nous passons brusquement d'une croyance à une autre, le moment du changement est marqué par la production bien nette de sentiments et démotions. La faiblesse de la résistance opposée par les anciennes habitudes de l'esprit est compensée par la rapidité avec laquelle elles doivent disparaître, et le phénomène de l'arrêt peut se marquer suffisamment avec toutes ses conséquences pour qu'une émotion se fasse sentir.

D'autres fois, l'émotion est produite par ce fait que, si de nouvelles combinaisons s'établissent dans l'esprit, d'anciennes combinaisons encore fortement associées avec un grand nombre de tendances et d'habitudes sont obligées de leur céder la place, il en résulte que la désorganisation de l'esprit est assez forte. Cet état de dissolution relative, quand elle n'est pas extrêmement lente, s'accompagne toujours d'émotions plus ou moins vives. Nous avons un exemple célèbre de cet état particulier dans la narration que fît Jouffroy de la nuit où il avait décidément rompu avec le catholicisme : « En vain je m'attachais à ces croyances dernières comme un iiaufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais ])our la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m'était cher et sacré : rintlcxible courant de ma pensée était plus fort ; parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait !\ tout laisser; l'examen se pouisuivait, plus obstiné et plus sévère à mesure qu'il a]iprocliait du terme, et il ne s'arrêta que (juand il l'eut atteint. Je sus alors (|u'au fond de moinioine il n'y avait plus rien qui fiit debout.

« Ce moment fut affreux ; et quand ver.s le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie (1). »

Ainsi^ nous voyoas encore ces deux caractères, l'incoordination relative et l'apparition brusque des phénomènes, se suppléer jusqu'à un certain point, l'un l'autre, comme faisaient tout à l'heure la persistance et la vivacité de la tendance. Et d'ailleurs, ces différents caractères ne sont pas toujours séparés, ils peuvent se combiner entre eux, et l'on voit, par exemple, des tendances très fortes persister pendant très longtemps et apparaître parfois d'une manière brusque. De même, l'incoordination des phénomènes peut se prolonger longtemps. Les caractères que nous étudions en ce moment peuvent se suppléer et se remplacer, mais ils peuvent aussi se présenter ensemble et concourir au même effet.

3* La tendance à encahir tout le champ de la conscience. Voici encore un cai-actère qui n'est pas absolument propre aux phénomènes affectifs, cependant il me parait être souvent et intimement lié à eux. Remai'quons qu'il n'est pas une condition nécessaire d'une émotion ou d'un sentiment. En effet, on peut très bien être sous l'impression d'une émotion ou d'un sentiment quelconque, et cependant s'occuper d'autre chose que de l'objet de ce sentiment ou de cette émotion. Réciproquement, une idée, un phénomène purement intellectuel peut absorber entièrement l'attention. Cependant ce cas peut être considéré comme douteux ; en elfet,

(l) Jouffroy. Nouveaux mélanges pliilonophiqucs, p. 81.

G!.) Li:S rHÊNOMÈNES AFFECTIFS

l'attention extrême s'accompagne généralement, autant que j'en puis juger, d'une sorte d'émotion, elle peut être considérée comme un phénomène de l'ordre aiïectif. Lorsque nous sommes absorbés par une recherche quelconque, par un travail de l'ordre intellectuel, il est bien rare, à mon avis, si môme le cas se présente, que nous n'éprouvions pas quelque sentiment de plaisir, un peu plus tard, de fatigue, d'impatience ou de contentement. Quoi qu'il en soit, d'une manière générale, une émotion un peu vive tend d'ordinaire à nous absorber tout entiers et à occuper tout notre esprit. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce phénomène très fréquent, qui s'explique sans doute par les lois de l'association et de la sélection.

Les divers caractères que nous venons de voir isolément, nous pouvons les retrouver et les voir agir ensemble et produire, selon qu'ils viennent ou non se joindre à l'arrêt des tendances et à la multiplicité des phénomènes, des processus inconscients, ou bien des phénomènes d'ordre intellectuel, ou enfin des émotions ou dos sentiments.

Il arrive par exemple que si l'on cause en marchant, et si la conversation devient plus intéressante ou plus animée, on s'arrête, la marche s'interrompt. Nous avons ici un arrêt de tendance au mouvement qui ne s'accompagne ni de sentiment, ni même de conscience nette. Comment les faits se sont-ils passés ? La marche est un acte réflexe dont le point de départ se trouve principalement dans l'impression que produit le sol sur la plante des pieds, ainsi que l'a prouve l'observation de certaines maladies. Or, tant qu'on marche, cette excitation persiste, et, avec elle, la tendance au mouvement ; il y a donc bien, quand la marche s'interrompt, un arrêt de tendance. Les conditions dans lesquelles se produit cet arrêt sont les suivantes : 1" l'impulsion i\ la marche est très faible, et n'aljoutit quelque temps que parce

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODUCTION Gl

qu'elle ne rencontre aucun obstacle ; 2° elle n'est pas arrêtée par un oljstacle direct, mais un autre processus psycho-physiologique qui est resté indépendant d'elle pendant quelque temps absorbe à son profit toutes les forces psychiques, et en particulier celles qui étaient nécessaires pour que la tendance à la marche pût s'achever par un acte ; 3° la tendance à la marche n'est pas seulement entravée, elle est momentanément à peu près anéantie pendant l'arrêt ; tout au moins il ne se produit aucun t'ait de conscience qui ait rapport à elle.

Examinons maintenant un cas où l'arrêt de la tendance donne naissance à des faits de conscience :

Il arrive que lorsqu'on est fortement absorbé par une occupation quelconque, on finit par perdre complètement la conscience nette de ce que l'on fait; dans ce cas, une interruption, en vous arrachant à la distraction, vous donne ou vous rend la conscience de ce que vous faisiez. Ainsi, si j'écris étant absorbé par mon travail, je prendrai de temps en temps de l'enci^e dans mon encrier, en n'ayant de cet acte qu'une conscience très vague, si même j'en ai conscience ; mais si, par exemple, mon encre est épuisée, ou si un incident de ce genre arrête l'impulsion presque inconsciente à envoyer ma main dans la direction de l'encrier quand ma plume commence à mal tracer les lettres, je reprends une conscience nette de cette impulsion, du besoin que j'ai, et des circonstances parmi lesquelles l'impulsion et le besoin se manifestent. Il se produit alors des représentations et des idées, des phénomènes intellectuels. Si nous analysons les ciixonstances de l'arrêt en ce cas, nous trouvons qu'elles sont les suivantes : 1° l'impulsion à écrire et à faire tous les mouvements qui se rapportent à cet acte rencontre un obstacle direct, elle ne s'arrête pas parce que la force psychique est appelée ailleurs, comme cela arriverait, comme cela arrive quand une méditation plus active sur le sujet de mes réflexions

02 LES PHl':NOMi;NES AITECTIFS

arrt'lo ma plume; ici , l'impulsion persiste, et n'attend I)our se traduire de nouveau par des actes que la disparition des obstacles qui l'ont arrêtée ; 2° les nouveaux phénomènes psychiques qui se produisent à la suite de l'impulsion se rapportent à cette môme impulsion. Ce sont, dans l'espèce, des images d'encre, de plume, de papier, etc., des idées sur les rapports de ces difTérents objets entre eux, des représentations des gestes nécessaires pour me procurer de l'encre, et des tendances vers les mouvements appropriés. Ces faits ne sont ni très nombreux, ni très complexes, ils sont assez bien systématisés ; 3° les états psychiques concomitants , rétlexions sur le sujet qui me fait écrire, recherches d'idées, etc., ne sont pas tout à fait interrompus et ne sortent pas complètement du champ de la conscience.

Voyons enfin le cas où, au Hou d'un processus inconscient, ou d'un phénomène intellectuel, c'est un jihéni)mène aiïcctif qui se produit, et notons les particularités qui se produisent en même temps. Si, par exemple, croyant aborder un ami intime qu'il n'a pas vu depuis longtemps, un homme expansif se précipite les bras ouverts sur un inconnu, l'arrêt des tendances diverses qui naissent en ce moment (gestes, paroles, etc.) se traduit dans ce cas par un sentiment de confusion et de regret; en même temps, l'imagination se met en branle et se représente vivement, soit le ridicule de l'événement, soit le plaisir, et pour peu que la personne à qui la mésaventure arrive soit impressionnal)le, c'est-à-dire si elle est apte à è|)rouvcr facilement des phénomènes alTectifs d'une grande intensité, pendant un moment, elle oubliera à peu près tout ce qui ne se rapporte pas plus ou moins directement à ce qui lui arrive, la conscience ne sera plus occupée que par les jicnsées, les images, les états alTectifs qui résulteront de l'arrêt des tendances. Nous remarquons alors les circonstances suivantes : l" les tendances sont directement arrêtées,

LOI GÉNÉRALE DE LEUR PRODL'CXION 03

la force psychique n'est pas appelée indirectement par un autre système d'idées ou de représentations ; 2" il se produit un assez grand nombre ou un très grand nombre, selon les cas, de phénomènes accessoires physiques ou psychiques, ayant tous un rapport étroit avec l'arrêt des tendances, mais assez mal coordonnés entre eux, et quelquefois incohérents; 3° les forces psychiques de l'homme sont entièrement absorbées par les nouveaux états de conscience, et ceci apparaîtrait plus clairement encore si nous examinions des émotions plus fortes que celles que j'ai prises pour exemple.

Enfin, on pourrait citer un quatrième cas, celui où l'émotion produite serait extrêmement forte. Si, par exemple, nous perdons subitement une personne ' qui nous est chère, ou si nous recevons une blessure très douloureuse, une foule de tendances, d'habitudes, de systèmes psychiques sont subitement et fortement arrêtés en nous. Le nouveau phénomène qui nait dans ces condititiors extrêmes présente de nouveaux caractères : 1° il absorbe toutes les forces psychiques ; 2° il finit lui-môme par aboutir à une sorte d'inconscience. Il est probable que le premier de ces caractères est la condition déterminante de l'autre, car la conscience ne peut guère se produire quand les forces psychiques ne sont pas partagées à quelque degré.

Ainsi, nous retrouvons l'inconscience aux deux bouts de la série, quand le phénomène que nous étudions offre des caractères al)Solument opposés. En restant dans les limites entre lesquelles la conscience et l'activité psychique sont possibles, nous voyons que nous retrouvons toujours les mêmes caractères que nous avons étudiés un à un, et dont les uns ne manquent jamais, tandis que les autres peuvent être, chacun séparément, absents des conditions d'un phénomène de l'ordre affectif : ces caractères sont l'arrêt des tendances, la multiplicité des phénomènes, la force et la persistance

64 LES PHKNOMKNES AFFECTIFS

de la tendance, l'incoordination relative et l'apparition brusque dos phénomènes, enfin la tendance à envahir le champ presque entier de la conscience.

Nous pourrions maintenant, autant pour vérifier cette loi que pour expliquer certains phénomènes, tâcher de l'appliquer à certains groupes de faits bien connus, et montrer comment elle peut en rendre compte. Je serai bref là-dessus, ayant déjà donné un nombre d'exemples assez considérable. La diminution et la cessation du sentiment, par exemple , à mesure que l'impulsion diminue ou cesse, ou bien à mesure que les obstacles disparaissent, s'expliquent facilement. Un passage du roman du comte Tolstoï, la Guerre et la Paix, montre très Ijicn le résultat de cette dernière évolution, qui n'est peut-être pas toujours bien nettement perçue : « Il me semble que tu ne peux m'aimer, dit Marie à Nicolas Rostow, son mai'i, tant je suis laide en ce moment. » « Tais-toi, tu ne sais ce que tu dis : il n'y a point de laides amours : c'est Malvina et compagnie qu'on peut

aimer parce qu'elles sont jolies Est-ce qu'on aime sa

femme? Je ne t'aime pas Et cependant comment te

dire? Qu'un chat noir passe entre nous ou que je me trouve seul sans toi ; je me sens perdu, je ne suis

plus bon à rien Est-ce que j'aime mon doigt?....

Allons donc, je ne l'aixne pas, mais qu'on essaye de me le couper, >' En général on ne dirait pas que l'on n'aime plus alors qu'on est arrivé à ce point. Cependant, il est sûr que l'amour, s'il existe encore, est bien différent do ce qu'il était à son origine, et que l'organisation plus grande des tendances, et la diminution des arrêts se manifeste par son affaiblissement et une diminuti(M» des phénomènes affectifs. De môme, nous voyons que (|uand la cause extérieure, organique ou cérêbralo, d'une impulsion manque, le sentiment no se produit pas. Les eunuques n'ont pas les mêmes passions que les hommes — un homme qui reste enferma, no bouge

pas, et no fait aucun travail ressentira moins l'impression de la faim et de la soif, toutes choses égales d'ailleurs, que celui qui lit, travaille ou se livre à un exercice physique ne la ressentira au moment où la cessation des autres préoccupations lui permettra de se produire. Nous nous expliquerons de même facilement que les projets que l'on forme s'accompagnent généralement d'émotions très perceptibles, et quelquefois d'émotions plus vives que celles que cause leur réalisacion. C'est que, dans le projet, l'impulsion est tout à fait arrêtée sans être anéantie, et que nous retrouvons de plus toutes les circonstances de la production de l'émotion. Remarquons encore que le moment où l'émotion est la plus forte est généralement celui où le projet va être réalisé, parce qu'alors l'impulsion acquiert un maximum de force, tandis que les obstacles ont encore pour un certain temps la même efficacité.

Nous comprenons aussi facilement le fait de la production d'un sentiment par le fait de faire un mouvement associé à ce sentiment. On raconte que Campanella pouvait connaître ce qui se passait dans l'esprit d'une personne en imitant son attitude et sa physionomie. Dans l'hypnotisme, dans le sommeil artificiel, on observe des faits de ce genre, mais plus accusés. « Une personne à laquelle on avait élevé les bras, en lui disant qu'on lui faisait supporter un fai'deau, se persuada qu'elle avait les bras réellement chargés d'un poids fort lourd, et éprouva de la fatigue. » « M. Burke assure avoir souvent éprouvé que la passion de la colère s'allumait en lui à mesure qu'il contrefaisait les signes extérieurs de cette passion, et je ne doute pas que, chez la plupart des individus, la même expérience ne donne le même résultat (1). » Le plissement de la peau à la région

(1) Maury. Le Sommeil et les Rêves, p. 265. Le premier exemple a été emprunté à Azam çt Çarpenter, le second à Dugald-Stewart.

moyenne du front, dit Bi-aid, évoque des images tristes quelle que soit limpression maîtresse du mouvement,

quel que soit l'organe en jeu la position du corps

inilue notablement sur les émotions et les sensations pendant la période voulue de Thypnotisrae; aussi quelle que soit la passion que l'on veut exprimer par l'attitude du patient, quand les muscles nécessaires à. cette passion sont mis en jeu, la passion elle-même éclate tout d'un coup, et l'organisation tout entière y répond (1). » Il l'aut voir dans ce fait, en même temps qu'un bon argument pour la priorité de la tendance au moment par rapport à la production du phénomène alTectif, un exemple irrécusable du fait, un résultat de l'association des mouvements : une position expressive suggère une tendance à un système particulier de mouvements, le système de mouvements produit le sentiment éveillé par association par un autre mouvement, de la même manière et pour les mômes raisons qu'il le produit quand il est mis en activité par une autre cause quelconque.

REDUCTION DES DIVERSES CAUSES A UNE CAUSE GENERALE. — FORMULE DE LA LOI GÉNÉRALE DE PRODUCTION DES PHÉNOMÈNES AFFECTIFS.

En comparant et en examinant tous les caractères que nous avons reconnus à la condition constante des

(I) Rraid. Ncurypnoloçiic, Irad. de M. G. Simon. Consulter aussi les Ëtuiies cliniques sur la yrande Ilijstvnc de M. V. Uiclier.

phénomènes affectifs, nous pouvons, il me semble, ramènera un fait unique, dont les conséquences sont nombreuses, la cause des phénomènes affectifs. L'arrêt des tendances, la multiplicité des phénomènes, la persistance et la force des tendances, l'incoordination relative et l'apparition brusque des phénomènes, la tendance à envahir tout le champ de la conscience ne sont que des effets d'un fait unique ou que ce fait lui-même; le dégagement d'une quantité considérable de force psychique qui ne peut se dépenser d'une manière systématique. La force psychique est dégagée dans les centres nerveux le plus souvent sous l'influence d'une excitation venue du dehors, l'arrêt de la tendance est un signe que cette force ne peut se dépenser d'une manière harmonique ; il y a un manque de systématisation entre l'excitation, la naissance de la tendance et l'état actuel des centres nerveux et de l'esprit, puisque la tendance est plus ou moins enrayée et empêchée d'aboutir à sa fin; la multiplicité des phénomènes, leur incoordination et tous les autres caractères se laissent évidemment dériver de cette cause première, et les phénomènes affectifs en général, émotions, passions, sentiments, etc., nous apparaissent par conséquent comme l'effet d'un trouble de l'organisme, d'un état d'incoordination des phénomènes et des tendances physico-psychiques, et si nous comparons le phénomène affectif au phénomène intellectuel au point de vue des conditions particulières qui donnent naissance à l'un et à l'autre, nous voyons que la différence entre l'un et l'autre tient à ce que la. quantité de force psychique mise en activité est moindre dans le cas de la production d'un phénomène intellectuel et que la systématisation est plus grande. En somme, l'automatisme complet paraissant l'état parfait, idéal, de l'organisme, le phénomène intellectuel est l'indice d'un trouble léger et d'un défaut de systématisation relativement peu considérable, tandis que le phénomène affectif

G8 LES PHKXOMKNES AFIECTIFS

est l'oxprossion d'un trouhle plus profond et d'un défaut plus considérable de systématisation et d'iiarraonie.

Je formulerai ainsi la loi de production des phénomènes affectifs:

Le phénomène affectif est l'expression cVan trouble plus ou moins profond de l'orfjanisme, dû à ce qu'une quantité relativement considérable de force ncrceuse est mise en actioité sans pouooir être employée d'une manière systématique . Il se produit alors un arrêt des tendances mises en Jeu, et une quantité plus ou moins considérable de phénomènes physiques ou psychiques variés; en môme temps se présentent toujours, soit les phénomènes suivants, soit simplement un ou plusieurs d'entre eux : persistance des tendances, incoordination relative et apparition brusque des phénomènes suscités, tendance de l'impulsion éveillée à enrahir presque entièrement le champ de la conscience.

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