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CHAPITRE II

Les conditions de production des différentes classes de phénomènes affectifs.

PREMIERE CLASSE. — PASSIONS, SENTIMENTS, IMPULSIONS AFEECTIVES ET SIGNES AFFECTIFS

Si nous examinons au moyen du sens intime les données do l'expérience, nous trouvons avec un pou d'iiabitude bien des éléments dans notre vie mentale. Les uns se laissent percevoir facilement, ils sont nets, forts, précis ; telles sont, par exemple, nos perceptions dans la classe des faits intellectuels, nos passions, dans la classe des faits affectifs. D'autres sont plus ternes, plus difficilement observables pour des esprits qui ne sont point exercés, on les a appelés des états faibles de la conscience; telles sont, par exemple, les images que nous nous faisons des objets qui ne sont pas sous nos yeux, et les émotions faibles que nous faisons renaître en nous par le souvenir.

Enfin, nous trouvons d'autres états plus vagues encore, sur lesquels la réflexion s'arrête d'ordinaire très peu, excepté chez les personnes que leur nature propre et le genre de leurs occupations portent tout pariiculicrement vers l'observation intérieure. Il est difficile même de leur donner un nom précis, car ils sont peu

connus et ne sont point classes ; mais nous pouvons citer comme exemple cette impression particulière que nous ressentons alors que, vivement préoccupés d'un sujet, nous nous livions pourtant à une occupation qui n'a aucun rapport avec lui, et qui absorbe presque complètement notre attention. Nous ne pensons plus précisément à l'objet de nos préoccupations; nous ne nous les représentons pas d'une manière nette, et cependant nous ne sommes pas dans l'état d'esprit où nous nous trouverions si cette préoccupation n'existait pas. L'objet de cette préoccupation, absent de la conscience, y est représenté par une impression particulière sur laquelle nous ne nous méprenons pas, et qui persiste souvent très longtemps et d'une manière très appréciable quoique peu nette pour l'intelligence. Nous pouvons aussi ranger dans cette classe de phénomènes quelques-uns de ceux que M. Spencer a appelés des rapports entre les états de conscience (1). Nous devons examiner ici quelles sont les conditions particulières qui donnent naissance aux diflerents groupes principaux de phénomènes affectifs, mais il convient sans doute de commencer parla partie descriptive du sujet et de passer eu revue ces dilTérents groupes de phénomènes dont nous recherchons les conditions, en insistant principalement sur les moins coimus. Je ne veux d'ailleurs ici, ni faire surtout une étude descriptive, ni faire uneclassilication systématique des sentiments et des passions.

11 semble peut-être au premier abord que nous pourrions obtenir cette distribution en groupes des phénomènes affectifs en la rattachant à une classilicatiou analogue des phénomènes intellectuels, et séparer les phénomènes alVectifs en plusieui's classes qui seraient chacune associée à une classe correspondante des faits de l'intelligence. Mais on n'obtiendrait ainsi qu'un rô-

(I) Voir IInrl)ort SpencLT, Principes de psychologie, I, p. Hm, trad. Ribot et Esjjiiia», t8i.'>, F. Alcaii.

sultat partiellement juste et très incomplet. Il est vrai que les émotions qui accompagnent, par exemple, ces représentations faibles qui constituent le souvenir d'une personne dont l'imagG peut nous faire éprouver de l'émotion, sont en général moins vives que les émotions qui accompagnent les repi^ésentations fortes qui constituent la perception de cette même personne. Cependant cela n'est pas toujours exact; il est des cas où le souvenir, comme l'imagination, grâce à des circonstances particulières dont nous avons déjà vu un exemple, à la disposition d'esprit dans laquelle nous nous trouvons, et qui ne laisse apparaître que certains côtés de la réalité, produit une impression affective plus forte que la présence réelle. D'un autre côté, dans bien des cas, nous pouvons remarquer que si des pliénomônes affectifs forts accompagnent souvent des phénomènes intellectuels faibles, des émotions faibles ou nulles accompagnent aussi fréquemment des phénomènes intellectuels très vifs. Peut-être même, dans quelques cas, l'émotion se produit-elle sans un accompagnement quelconque de phénomènes intellectuels. Nous sommes donc réduits à opérer une classification générale des phénomènes affectifs, par la seule considération de la nature de ces phénomènes, et des conditions qui déterminent leur apparition. On pourrait sans doute faire une classification analogue des phénomènes intellectuels, mais les deux séries n'en resteraient pas moins distinctes et séparées.

Les différentes classes générales des phénomènes affectifs que je propose de reconnaître sont: 1° les passions, les sentiments, les inipnlslons affectives et les sif/nes ajfectifs ; 2° les sensations ajfectioes ; 3» les émotions.

Le premier groupe a pour caractères principaux d'être produit par des tendances qui se distinguent à quelque degré au moins par leur persistance et leur organisation.. Je n'ai pas besoin sans doute de décrire longucaicnt les

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sentiments et les passions, tout le monde comprendra suffisamment quels sont les pliénomcnes que je désigne par ces mots auxquels je donne, à très peu de chose près du moins, leur sens ordinaire. Restent donc les tendances affectives et les signes afTectif^, à propos desquels il me parait nécessaire d'entrer dans quelques développements. Nous expliquerons peut-être plus clairement la nature de ces classes de faits en nous reportant aux opérations de l'intelligence. Nous savons que les phénomènes intellectuels sont souvent substituts les uns des autres. Ainsi l'image remplace la sensation, l'idée ou le mot peuvent remplacer l'image, l'idée du mot peut remplacer le mot, etc. ; la substitution va bien plus loin qu'on n'est généralement porté à le reconnaître, et les derniers substituts, les plus abstraits, les plus affaiblis, n'ont été encore étudiés que rarement par les psychologues. J'ai essayé ailleurs d'indiquer le rûle des images abstraites, sans couleur, sans timbre, sans sonorité, sans qualité motrice, dans le phénomène du langage, et de préciser jusqu'à un certain point la nature de ces images (1). Ces représentations sont de purs abstraits produits peut-être par l'excitation partielle très faible et systématisée d'un grand nombre de tendances. Nous trouvons dans le domaine de l'affectivité des faits de substitution analogues à ceux que l'on a reconnus dans le fonctionnement de l'intelligence. La passion, le sentiment sont remplacés souvent par d'autres états de conscience de nature affective qui se substituent à eux et remplissent leur rûle. De même que, quand une image a été employée souvent et rapprochée d'images analogues, elle disparait do la conscience pour être remi>lacée par le mot, ce qui téuioigjic eu général d'un accroissement de

(I) Voir mon îuiIcIc : Lu Lninjniit' intùritiur cl lu iioisùc, III, dans la Revue l'hiloeopliitiuc tle janvier 188fi.

PRODUCTION DES DIFFERENTES CLASSES iô

systématisation et d'une facilité plus grande dans le fonctionnement intellectuel et moteur ;do même la passion et le sentiment peuvent être remplacés, quand ils disparaissent momentanément, pour une cause ou pour une autre, par un substitut particulier qui est une impulsion affective, quand ce substitut a pour effet de déterminer directement un acte s'il ne rencontre pas d'obstacles suffisants pour l'en empêcher, et un signe affectif s'il n'aboutit que très indirectement à un acte, et s'il doit entrer seulement comme élément dans la formation d'autres états de conscience plus complexes. Par exemple, il est naturel, dans l'état de santé, d'avoir faim aux heures habituelles du repas, quand on se dispose à manger ; mais si l'on est vivement préoccupé, la faim disparait, elle n'est pas reconnue comme faim par la conscience, en tant que faim proprement dite, et si l'on désigne par ce mot le phénomène comme il se présente quand les conditions de son apparition sont les plus favorables, la faim n'existe plus ; on mange cependant, et autant que l'on aurait fait dans d'autres conditions (en admettant que la préoccupation ne soit pas trop vive) et la faim est remplacée en ce cas par un état de conscience, plus ou moins vague, moins défini, moins perceptible, moins fort, qui remplit le même rôle qu'elle. C'est une impulsion affective. Il en est de même pour bien des actes qui ont été accomplis d'abord ou qui peuvent l'être quelquefois encore sous l'influence d'une impulsion qui s'accompagne de sentiments assez vifs. Par l'effet de l'habitude ou de circonstances particulières, ils sont accomplis sans être précédés ou accompagnés de ce sentiment, et ce dernier phénomène est remplacé alors soit par une tendance inconsciente, soit par ce phénomène affectif assez vague que j'appelle une impulsion affective. Quand nous demandons à une personne des nouvelles de sa santé, cette demande peut être accompagnée de phénomènes affectifs très variés. Si

Palliian. 5

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c'est d'un ami qu'il s'agit, et si nous avons des raisons d'être inquiets sur son compte, la demande s'accompagnera d'un phénomène affectif assez vif. S'il s'agit d'un indifférent dans dos circonstances ordinaires, l'acte sera presque automatique. Enfin s'il s'agit d'un ami qui nous pai'aisse bien portant et robuste, nous ne serons pas très affectés, et nous ne serons pas non plus complètement indifférents. Il se produit un phénomène qui n'est pas un sentiment bien défini, — ce n'est ni de l'inquiétude, ni de la compassion, ni à proprement parler un sentiment tendre, — mais qui cependant peut remplacer l'un de ces sentiments et déterminer les mêmes paroles et les mêmes actes. C'est encore une impulsion alfective.

Le signe affectif est de nature analogue, j'ai déjà indiqué un des cas où il se produit. Si nous avons Ressenti une impression très forte et qui persiste, nous pouvons nous distraire partiellement, mais nous sentons toujours en nous, non pas l'impression première, mais un élément (jui le remplace momentanément et qui donne à l'état de conscience un ton particulier ; on se sent tout autre qu'on ne l'est en général sans qu'on ait bien présente à l'esprit la cause de ce changement et sa)is qu'on éprouve un sentiment déterminé, sans que le phénomène affectif ait une force même moyenne. Cependant ce serait une erreur de croire que les phénomènes de la classe des substituts doivent toujours être très faibles; de même que certaines idées sont plus fortes au point de vue do l;i consçion<'e et sont plus foi'tos aussi, par rapport à la détermination des actes, (jue certaines images, de même aussi certains signes alïectifs sont plus forts que certains sentiments.

Nous trouvons encore de bons exemples de m^ucs alTectifs dans les phénomènes vagues (|ui s'éveillent parfois à l'occasion d'images abstraites ou très faillies. Enlin un signe nienlal (|u'il faut aussi ranger dans cette classe, c'est la mauvaise disposition (jue nous laisse

PRODUCTION DES DIFFÉRENTES CLASSES lO

envers un individu une impression pénible cprouvco autrefois et peut-être oubliée depuis, et le malaise vague que nous éprouvons en sa présence. Dans ce dernier cas, le signe subsiste, mais il n'est plus compris, sa signification est perdue pour nous.

Nous avons déjà vu que la condition générale des phénomènes du groupe que nous étudions en ce moment était qu'ils sont dus à l'arrêt de tendances relativement persistantes ; ajoutons que ces tendances intéressent à un degré assez considérable la vie psychique, la vie intérieure de l'individu, et ses relations avec le monde extérieur, et qu'elles intéressent directement ces dernières. Il est facile de s'en rendre compte. La constatation des circonstances particulières qui accompagnent la production de chaque classe des phénomènes du premier groupe nous permettra, tout en rattachant ces phénomènes à la loi générale de production des phénomènes affectifs, de mieux comprendre leurs relations mutuelles; sur lesquelles nous aurons ensuite à revenir.

Les passions sont la plus haute manifestation de l'affectivité; j'entends par là, pour éviter que mes métaphores ne soient prises au pied de la lettre, que ce sont les phénomènes affectifs dans lesquels on remarque que ce qui fait le propre du phénomène affectif en général a plus de force que dans les autres phénomènes de la même classe. Ce sont, en d'autres termes, ceux qui diffèrent le plus des phénomènes qui ne sont pas des phénomènes affectifs. Nous devons donc retrouver à un liant degré dans les passions violentes tous les caractères que nous avons passés successivement en revue dans les parties précédentes de ce travail. En effet, les passions sont le signe d'un désordre extrême dans les rapports mutuels des différents systèmes qui composent l'organisme, et de l'organisme lui-même avec le milieu. Nous voyons qu'elles s'accompagnent à un très haut degré de tous les phénomènes que nous avons vus déterminer la pro-

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duction d'un phénomène affectif. L'arrêt des tendances est complet dans la passion exaltée ; en même temps, leur persistance et leur intensité sont remarquables. Je ne crois pas avoir besoin d'insister sur ronscmble des phénomènes qui se manifestent dans l'apparition d'une passion ; ils sont très faciles à analyser et à ramener aux lois générales que nous avons indiquées plus haut. La passion n'est d'ailleurs en général que le dernier terme de l'évolution d'un sentiment, et elle remplace le sentiment quand, pour une raison ou pour une autre, la force psychique mise en activité et non employée d'une manière systématique vient à augmenter. Cela se produit, par exemple, quand l'arrêt des tendances devient plus complet, par exemple quand l'amour s'exaspère par i'éloigncment. D'autres fois, quand, l'arrêt restant le môme, de nouvelles tendances viennent s'ajouter aux premières tendances éveillées et agissent dans le même sens, le retentissement du trouble psychique sur les organes et sur les autres phénomènes de l'esprit augmente et devient quelquefois permanent ; un des caractères les plus marqués est l'envahissement de la conscience entière parle phénomène allectif, et l'emploi de presque toutes les forces psychiques disponibles au service de la passion. Les terminaisons extrêmes de la passion, la folie et la mort, montrent bien la violence particulière du phénomène affectif dans ses manifestations les plus marquées (1). Voici un exemple que j'emprunte au volume de M. Lctourneau sur la Plitjsioloyie des passions et qui montre bien quelques-unes des conditions de cet état mental, entre autres la tendance à envahir la conscience entière, la force et la persistance de l'impression, le désordre et l'incoordination des phénomènes; il s'agit d'Altieri et c'est lui-même qui parle : « Je défendis toute espèce de message cl jo

(1) Voir Lelouineau, Physiologie lU'S passions, livn- IV.

passai les quinze premiers jours en poussant des cris et des rugissements affreux. Quelques amis venaient me visiter ; il me semblait qu'ils me plaignaient ; c'était peut-être parce que je ne me plaignais pas moi-même, mais ma figure et mon maintien parlaient à ma place. Je voulus essayer de lire quelque chose, et je ne comprenais pas même les gazettes. Quelquefois il m'arrivait de parcourir des pages entières, d'en prononcer toutes les paroles sans en retenir une seule (1). »

De même, quand l'un des phénomènes qui sont les conditions de la passion vient à disparaître ou à diminuer d'intensité, nous voyons la passion disparaître et être remplacée, selon le cas, par un sentiment, par l'indifférence, par une passion différente ou opposée. La satisfaction de la passion, c'est-à-dire la diminution de l'arrêt, la transforme généralement en sentiment. La diminution ou la disparition de la tendance amène la diminution ou la disparition de la passion et quelquefois son remplacement par une passion opposée. C'est le cas du remords violent.

Le sentiment ne diffère guère de la passion que par la moindre intensité des phénomènes, l'esprit est un peu plus libre, les forces psychiques sont moins absorbées, la conscience est moins envahie, les phénomènes physiques s'atténuent et sont en général peu marqués. Il faut ici bien distinguer le sentiment des autres phénomènes affectifs. C'est, en somme, une question de classification et d'appellations. Le langage est très peu précis sur tous ces points, cela tient sans doute en grande partie à la facilité avec laquelle les phénomènes affectifs augmentent ou diminuent d'intensité, ainsi qu'à leur complication fréquente; ainsi la passion et le sentiment s'accompagnent, dans certains cas, d'émotions. J'ai moimême plusieurs fois, dans le cours de cette étude,

(1) Alfieri. Cité par Letourneau. Ouvr. cit. p. 207.

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employé les termes émotions ou sentiments afin d'éviter les répétitions de termes pour désigner l'ensemble des phénomènes afTectifs. Mais ici, il faut préciser soigneusement le sens de chaque terme si nous voulons établir une classification qui ait quelque signification. J'entends donc par sentiments, ces phénomi-ncs affectifs assez i1in\ables, comme l'ambition, l'amour, la crainte, la haine, etc., qui sont moins violents que la passion, et s'accompagnent généralement, mais pas toujours, d'une conscience plus ou moins claire de leur objet. Nous n'avons rien de iparticulier à dire sur cette classe du premier groupe des phénomènes affectifs, sinon qu'on y retrouve, à un moindre degré, tous les caractères de la passion, mais ces caractères se présentent d'une manière moins continue et avec moins d'ensemble. Ainsi, éprouver un sentiment n'empêche nullement de se livrer à une occupation médiocrement absorbante et d'y apporter assez d'attention pour le faire avec profit.

Avec l'impulsion affective, les phénomènes ont encore diminué d'intensité. Mais ce n'est pas seulement un changement général d'intensité qui produit ici la diff'érence des phénomènes. Quand il se produit une impulsion affective, la tendance arrêtée est faible, le surplus de force psychique peu considéraI>le, les phénomènes concomitants très peu nombreux, mais l'arrêt est à peu près complet et la tendance est persistante. La persis.tance de la tendance et la force de l'arrêt sont les seuls principaux caractères de la production d'une tendance affective. Tous les autres sont très peu prononces, un d'entre eux mancjue même généralement, je veux parler de la tendance du phénomène affectif à envahir la conscience entière. Ici, au contraire, le champ do la conscience est génorahîmont occupé par d'autres phénomènes, comme nous l'avons vu tout à riieure. La tendance affective se produit en elfot généralement lorsque, une grande partie des forces psychiques étant déjà en jeu.

une nouvelle tendance s'éveille sous l'influence d'une excitation quelconque intérieure ou organique, se trouve arrêtée sans pouvoir aboutir à l'acte et qu'elle persiste. C'est ce qui arrive quand nous sommes occupés à lire ou à travailler par exemple et que les besoins de la marche, de l'exercice, de la nourriture, etc., commencent à se faire sentir sans avoir encore assez de force pour détourner sur eux l'attention de notre esprit. De même que tous les phénomènes que nous venons d'examiner, l'impulsion affective est tantôt le produit d'une tendance arrêtée, qui donne naissance à un phénomène affectif d'intensité croissante, tantôt, au contraire, le résultat de la diminution d'intensité des causes qui produisaient un phénomène de môme ordre, mais plus caractérisé. Tantôt, enfin, il n'est ni précédé, ni suivi d'un autre phénomène du même ordre. Ainsi la passion peut provenir de l'évolution d'un sentiment, ou bien, au contraire, donner naissance elle-même à un sentiment par la diminution de l'intensité des causes qui la produisent. De môme, l'impulsion afï'ective peut être le premier degré d'un processus psychique qui va de l'indifférence à la passion, ou bien, au contraire, être le résultat de l'affaiblissement d'une passion ou d'un sentiment. Nous aurons l'occasion de revenir ailleurs plus longuement sur ces phénomènes à propos de l'évolution des phénomènes affectifs.

Il résulte des caractères propres de l'impulsion affective que c'est, parmi les phénomènes affectifs, un de ceux qui se rapprochent le plus des phénomènes intellectuels faibles ou des phénomènes automatiques. En effet, les états de l'intelligence et les états de la sensibilité qui ne peuvent guère se confondre alors qu'il s'agit de phénomènes très caractérisés, comme par exemple une passion et un raisonnement, se rapprochent singulièrement quand il s'agit des phénomènes les moins différenciés de chaque classe, de môme que le règne animal et le règne végétal

sont difficiles sinon impossibles à reconnaître dans les moins élevés des individus qui les représentent. Le phénomène intellectuel et le phénomène affectif ont, en effet, comme nous avons eu l'occasion de le remarquer déjà, certains caractères communs, et ils sont soumis à certaines conditions communes. Or dans les cas où les différences qui séparent un phénomène affectif d'un phénomène intellectuel sont très faibles et tendent à disparaître, comme cela se produit quand se manifeste une impulsion affective, et dans le cas aussi où les phénomènes sont peu observables et assez indifférenciés, comme cela arrive quand il s'agit des derniers substituts intellectuels et des derniers substituts affectifs, on comprend que les phénomènes affectifs et intellectuels tendent à se confondre, et en effet peut-être se confondent-ils réellement. Entre l'idée abstraite de la faim et l'impulsion affective, il y a peu de différence ; cependant on peut en trouver une encore quand le caractère affectif de la tendance est assez marqué, et cotte différence est due probablement à ce que l'impulsion est encore un peu plus forte dans le cas où le phénomène produit est à quelque degré un phénomène affectif, et surtout à ce q.u'elle est plus persistante. La multiplicité des phénomènes est peu évidente dans la tendance affective, elle se manifeste cependant souvent par quelques phénomènes physiques, des mouvements sans but, de ces mouvements qui constituent l'expression d'une impatience commençante. L'incoordination des phénomènes est naturellement très peu marquée, de mémo le caractère brusque de leur apparition manque complètement. Par tous ces points le phénomène affectif cesse de différer du phénomène intellectuel.

Pourtant la différence, quoique perceptible à peine dans certaines circonstances, existe encore à mon avis. Je puis penser à la faim, à ce qu'il me semble sans éprouver d'impulsion affective, 1)ien que, si les circon-

stances sont favorables, l'impulsion affective s'éveille facilement.

Avec le signe affectif, la différence des phénomènes devient moins grande encore, au point de vue de sa fin; le signe affectif diffère de l'impulsion affective, comme nous l'avons vu, en ce qu'il n'est pas accompagné d'une impulsion vers un système particulier de mouvements, il ne tend pas directement à produire un mouvement. Au point de vue de son origine, le signe affectif qui ressemble par tous les autres points à l'impulsion affective s'en distingue en ce que même le caractère général du groupe dont il fait partie, je veux parler de la persistance de la tendance, s'affaiblit et devient moins constante. Le signe affectif, en effet, est produit quelquefois par une tendance qui persiste assez longtemps, et quelquefois par une tendance qui persiste relativement très peu. Aussi la distinction entre le signe affectif et le signe intellectuel devient-elle très difficile à faire. Pour s'en rendre bien compte, on peut essayer d'observer par le souvenir, — car l'observation directe d'un signe afl'ectif risquerait fort de faire disparaître le phénomène et de lui en substituer un autre, un signe affectif, — et de le comparer avec l'idée, la représentation intellectuelle abstraite du môme sentiment; enverra, autant que j'en puis juger, car l'observation et la comparaison ne sont pas très faciles, que les deux ordres de phénomènes tendent à se confondre, et que si le caractère affectif, ce caractère qui ne peut guère se définir ni s'analyser, est encore marqué chez l'un d'entre eux seulement, ce que l'on doit admettre, à mon avis, la différence est bien peu sensible. Nous touchons ici à ces phénomènes limites dont la classification rigoureuse est impossible. Ai-je besoin d'ajouter que d'ailleurs ni les différentes classes de phénomènes affectifs, ni même les différentes classes de phénomènes psychiques ne sont séparées par des lignes bien nettes, et qu'il est fort difficile de distinguer un phéno-

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môiie intellectuel d'un phénomène f[ui présente, à un très fail)!e <le,iîié, le caractère rlo raffoctivité, de même qu'il est tort diflicile de distinguer un sentiment très fort d'une passion ordinaire ? On admet bien généralement que toute classification rigoureuse présente quelque chose d'artificiel. Nous ne retrouvons plus guère dans le signe atTectif que la persistance quelquefois bien courte d'une tendance très faible. Ces phénomènes secondaires sont très alTaiblis, celui qui persiste le plus est peut-être la multiplicité et l'incoordination des phénomènes, manifesté à peine par quelques phénomènes physiques. Tous les autres caractères qui accompagnent la production d'un phénomène de l'ordre affectif ont disparu ou peu s'en faut, car, dans les cas les plus marqués, on peut retrouver encore à quelque degré l'apparition brusque des phénomènes ; mais dans les cas les moins marqués, nous nous rapprochons beaucoup des signes intellectuels faibles et des tendances instinctives.

DEUXIKMK ET TROISIIiME CLASSES. — LES SENSATIONS AFFEC- TIVES ET LES ÉMOTIONS. RAPPORTS GÉNÉRAUX DES DIFFÉ- RENTES CLASSES DES PHÉNOMÈNES AFFECTIFS.

Les sensations ajfccitvcs, auxquelles je donne ce nom pour distinguer dans les sensations l'élément sensitif do l'élément intoUectucI, coi-respondent à peu près aux sentiments prcsentati/'s do M. Spencer, (|ui sont, d'après cet auteur, « ces états mentaux dans losijuels, au lieu de regarder une impression corporelle comme une

impression de cette nature, ou comme localisée ici ou là, nous la considérons comme un plaisir ou une peine : comme par exemple quand nous respirons un parfum (1). » On peut citer encore comme rentrant dans cette catégorie de phénomènes affectifs, tous les plaisirs des sens, considérés dans leur partie purement sensuelle. Les sensations affectives se distinguent des sentiments en ce qu'elles ne se rapportent pas comme les sentiments à des groupes de tendances très complexes, et ayant pour fin la systématisation générale de l'homme ou de ses rapports avec le milieu. Ainsi un sentiment comme l'amour, l'ambition, la sympathie, ou une passion quelconque, ont en général pour effet ou pour cause la mise en jeu de systèmes très complexes de tendances et d'impulsions. Il n'en est jamais de même pour les sensations affectives; les tendances qui les éveillent sont peu nombreuses, et se rapportent moins à la vie intérieure et profonde de l'individu, bien qu'elles ne soient pas sans rapport avec elle, et qu'elles puissent éveiller les tendances qui la constituent. Mais alors des phénomènes affectifs d'un caractère différent se produisent par l'éveil et l'arrêt de ces nouvelles tendances. Une odeur peut nous paraître agréable à respirer pour elle-même, et sans qu'aucun autre fait psychique vienne s'y joindre par association, elle nous donne une sensation agréable. Mais si le parfum rappelle, par exemple, une personne aimée, et s'il fait revivre dans la mémoire des souvenirs doux ou tristes, nous sommes bien loin de l'émotion purement sensuelle et de la sensation affective. Le cercle de l'émotion s'élargit singulièrement, ce sont des sentiments qui se produisent. On peut trouver que la pervenche est une jolie fleur, et avoir un certain plaisir — pas très vif — à la regarder, mais le cri de Rousseau en retrouvant la

(1) Herbert Spencer, Principes de psychologie. I, 534.

pervenche, et les émotions qu'éveille la vue de cette fleur dénotent des phénonacnes afTectifs bien différents de la simple sensation affective.

A ce point de vue, la tendance affective elle-même, qui est un des phénomènes les moins complexes de la classe que nous avons étudiée la première, est encore bien supérieure ("omme complexité à la sensation affective. L'impulsion affective, en effet, est en général la manifestation d'un besoin général de l'organisme, c'est-à-dire d'une tendance assez complexe dans ses causes sinon dans ses effets. Il n'en est pas de même pour la sensation affective, rien ne le prouve mieux que les cas où les sensations affectives ou plutôt les tendances qui les provoquent éveillent des phénomènes d'ordre supérieur. J'en emprunte un exemple frappant à M. Guyau : « Un jour d'été, après une course dans les Pyrénées poussée jusqu'au maximum de la fatigue, je rencontrai un berger et lui demandai du lait ; il alla chercher dans sa cabane, sous laquelle passait un ruisseau, un vase de lait plongé dans l'eau et maintenu à une température presque glacée : en buvant ce lait frais où toute la montagne avait mis son parfum et dont chaque gorgée savoureuse me ranimait, j'éprouvai certainement une série de sensations que le mot afirôahlc est insuffisant à désigner. C'était comme une symphonie pastorale saisie par le goût au lieu de l'être par l'oreille (1). »

On voit combien ici les phénomènes se compliquent; ce sont de véritables sentiments fiui apparaissent, des sentiments de l'ordre contemplatif, de ceux où les tendances sont le plus vite enrayées, de l'ordre le moins actif, ce qui les rapproche des sensat!<)ns alTectives. Remarquons aussi, si cela est nécessaire, combien les limites entre les classes de phénomènes sont difficiles à déterminer avec exactitude et combien la sensation

(1) Guyaii, les Problèmes de l'csthéliquc conlemponiinr, p 03. F. Alcun, 188i.

affective pure diffère i^eu de la sensation affective accompagnée de sentiment.

Quand un sentiment, une passion, une impulsion affective, ou une émotion s'éveillent sous l'influence d'une excitation venue du dehors, cotte excitation n'a pourtant qu'un rôle relativement secondaire dans le phénomène. C'est, selon la . comparaison ordinaire, l'étincelle qui met le feu à la poudre ; la plus grande partie du phénomène est due à l'organisation préétablie des tendances. Et dans la plupart des cas, le phénomène peut être déterminé à peu près avec les mêmes caractères par une excitation différente de celle qui l'a éveillé. I n'en est pas de même pour la sensation affective; ici l'excitation venue du dehors a relativement la plus grande importance ; elle ne ferait rien évidemment sans l'organisation préalable de l'organe qu'elle frappe, — il est bien sûr qu'une violette placée devant un caillou ne déterminera dans le caillou aucune sensation affective, — mais les phénomènes qu'elle détermine dans l'organisme ne peuvent être produits avec toute leur intensité, et les particularités de leur caractères, que par une excitation appropriée.

Les phénomènes qui accompagnent la production des phénomènes affectifs se présentent quand il s'agit d'une sensation affective avec certaines particularités. L'arrêt des tendances est manifeste par le fait que l'habitude, en facilitant les rapports de l'excitation et de l'organisme, diminue la sensation affective. Une odeur agréable cesse d'être sentie au bout de quelques instants, le plaisir que nous fait éprouver la vue d'un assemblage de couleurs vives et bien assorties s'émousse assez facilement. Il en est de même pour le plaisir que nous cause une combinaison de sons qui reste la même. L'accord parfait est généralement agréable par lui-même, mais, si nous l'écoutions seulement cinq minutes, le plaisir aurait disparu. Souvent alors, c'est une sensation afïective

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pénible qui se montre au lieu de la sensation agréable. Dans cocas, le phénomène est dû d'abord sans doute à la fatigue locale produite par l'excitation, et, si l'on se rappelle la définition que j'ai donnée do la tendance, on recoimaitra qu'il y a là encore une tendance entravée. L'arrêt de la tendance est encore rendu visible psychologiquement par ce fait particulier qui consiste dans l'acte de savourer une sensation agréable et de s'y complaire. Le caractère de l'arrêt des tendances, dans le cas de production d'une sensation affective, est que cet arrêt se produit sur des tendances naissantes — un peu comme cela a lieu pour les sentiments esthétiques — aussi l'on ne peut nier, à mon avis, le caractère esthétique des sensations affectives agréables.

La multiplicité des phénomènes dans la production de la sensation affective est assez peu marquée, cela s'explique par le fait que le phénomène affectif change de caractère et devient un sentiment quand une trop grande quantité do tendances et de phénomènes sont éveillés. Cependant la sensation affective s'accompagne d'une certaine excitation générale diffuse et mal définie. Cette excitation rentre dans la classe des phénomènes signalés par M. Féré dans une étude des plus intéressantes, publiée par la Reouc philosophique (1). Il se produit aussi certains phénomènes particuliers déterminés par les causes que nous avons déjà reconnues. Ces phénomènes sont surtout d'ordre physique, l'imagination se met peu en branle à propos d'une sensation affective, cela n'arrive guère que quand la sensation affective se complique d'un sentiment. Si le phénomène affectif est très marqué, comme c'est le cas pour un goiu-maiid qui mange un mets artistemont préparé, la multiplicité des phénomènes s'accentue, ainsi que leur incoordination.

(1) cil. Féré, Scnsalion cl mouvement. Revue philosophique, actahre 188.^.

Il se produit alors par exemple des soupirs de satisfaction, des interjections, des mouvements de tète, etc. La plus vive des sensations affectives, le plaisir sexuel, s'accompagne parfois de phénomènes qui l'ont fait comparera une attaque épileptique. Les phénomènes physiques produits ont en général pour fin la continuation ou le renouvellement de la sensation affective ; tels sont les mouvements de l'œil oa des narines, la sécrétion de la salive, etc., et tous les phénomènes du même ordre. On voit que l'incoordination des phénomènes est très peu marquée. Le caractère brusque de leur apparition est plus fréquent. Ainsi une couleur, ou un assemblage de couleurs produira une sensation affective d'autant plus forte, agréable on non, que la sensation aura été moins préparée. Une lumière, même modérée, fait éprouver une impression désagréable, si elle nous surprend brusquement au sortir d'un lieu obscur; une couleur verte paraîtra plus belle, si nous avons regardé longtemps une couleur rouge. Enfin la tendance du phénomène affectif à envahir la conscience entière est très marquée dans les sensations affectives les plus vives. Toute l'attention peut très bien se concentrer sur la saveur d'un mets, sur le bouquet d'un vin, sur le charme d'une combinaison de couleurs ou de sons. (Je ne parle ici à propos de couleurs et de sons que des plaisirs des sens — il y a- bien entendu autre chose comme nous animons l'occasion de le voir, dans la musique et la peinture.)

Aux sensations affectives, on peut rattacher les images affectives qui leur ressemblent à peu près complètement, sauf par la vivacité et sauf qu'elles ne sont pas produites par une excitation venue du dehors. Elles sont, par rapport aux sensations affectives, ce que sont les images intellectuelles par rapport aux sensations. Elles constituent le réveil faible par imagination ou par souvenir d'une sensation affective. Peut-être faudrait-il ranger

dans cette classe ce que nous pourrions appeler des hallucinations ou dos illusions affectives. Lorsque, par exemple, on fait boire de l'eau à une somnambule en lui persuadant qu'elle boit du rhum ou qu'on lui fait respirer un flacon sans odeur on lui persuadant que c'est de l'ammoniaque, les phénomènes produits peuvent bien passer pour des hallucinations ou des illusions. Ce mot semblera peut-être bizarre en parlant d'un phénomène affectif. En effet, il ne peut guère v avoir une hallucination que si le phénomène qui porte ce nom est un phénomène intellectuel : l'erreur, dont l'hallucination est un cas, étant le nom que l'on donne au manque do systématisation dans les phénomènes intellectuels. C'est une question de mots en somme, mais il faut autant que possible, pour éviter les confusions, conserver aux termes leur sens précis, et expliquer pourquoi on. les détourne un peu de leur acception ordinaire. Or, dans le fait de la sensation affective et de l'image affective, les faits intellectuels et les faits affectifs, quoique logiquement distincts, sont en réalité si profondément unis que l'on ne risque guère en désignant le phénomène affectif par le môme nom que le phénomène intellectuel, pourvu que l'on s'entende à l'avance.

Les images affectives et les hallucinations affectives comprennent une série de phénomènes dont l'intensité va en augmentant à mesure qu'ils ressemblent plus ù la sensation affective. Je n'ai pas besoin sans doute de distinguer les images affectives des images qui s'accompagnent de sentiments, la distinction serait semblable à celle que j'ai établie entre le sentiment et la sensation affective. L'image affective, comme la sensation affective, n'intéresse que les données directes des sens ; elle s'ac~ compagne, avec moins de force, des mômes phénomènes que la sensation affective. Ainsi, la multiplicité des phénomènes se montre par des ébauches de phénomènes physiques ou môme par des phénomènes achevés. L'imago

du goût du citron par exemple, en même temps qu'elle produit un phénomène affectif, active la sécrétion de la salive. Je ne dis rien de plus sur les caractères particuliers de l'image affective, vu leur ressemblance avec ceux que nous venons d'étudier.

Enfin, au-dessous de l'image affective se placeraient encore des substituts affaiblis de la sensation affective, comme nous avons vu tout àriioure des substituts affaiblis de la passion et du sentiment. Je n'insiste pas sur cette classe de phénomènes, très difficiles à observer, et qui ne parait d'ailleurs présenter d'ici aucun caractère particulièrement intéressant.

Nous arrivons enfin à la troisième grande classe des phénomènes affectifs, aux émotions : nous trouvons encore ici des caractères assez particuliers, qui se remarquent dans la manifestation des causes générales des phénomènes affectifs. Ces caractères particuliers, comme il fallait s'y attendre, sont d'autant plus évidents que le phénomène affectif est lui-même plus marqué et différencié. Si nous prenons une émotion forte et très nette, nous verrons ces caractères se montrer avec beaucoup de netteté.

L'un des principaux caractères que nous trouvons dans l'émotion, c'est la force et la soudaineté de l'arrêt des tendances. Nous éprouvons surtout une émotion quand quelque chose vient à l'improviste mettre un obstacle à la continuation de nos habitudes d'esprit, et désorganiser les tendances les plus profondément ancrées dans notre cerveau. Ainsi si l'on nous apprend à l'improviste la mort d'une personne aimée, ou toute autre nouvelle qui tend à dissoudre des associations existant déjà dans notre esprit, nous éprouvons une émotion d'autant plus forte que l'arrêt est plus brusque, plus fort et que les tendances arrêtées sont plus fortes et plus systématisées. Aimer une personne, cela signifie que l'image de

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cette personne ou de ses actes, etc., on un mot tout ce qui émane d'elle et se rapporte à elle a été souvent et fortement lié à notre vie mentale. L'amour qu'on éprouve pour une personne peut se mesurer à la place qu'elle occupe dans notre vie et au rôle que les actes, les paroles ou l'idée des sentiments oudes opinions de cette personne jouent dans l'organisation do nos habitudes d'esprit, que cette inHuencc se manifeste ou non d'une manière appréciable à la conscience. Il se forme ainsi des systèmes d'idées, de tendances, d'impulsions qui s'organisent de plus en plus. La mort delà personne aimée, dans ces conditions-là, est une véritable désorganisation de la personne aimante, un déchirement du moi, un arrêt d'un grand nombre de systèmes d'idées et de tendances avec tous les phénomènes qui en dérivent. De là provient la force de l'émotion que cause cotte mort. Nous pouvons observer facilement que l'émotion décroit à mesure que l'arrêt devient moins brusque et nous remarquerons en môme temps la différence qui sépare l'émotion du sentiment. Si, par exemple, la mort survient après une longue maladie, l'émotion sera moins vive, bien que la doule'ir puisse être aussi forte et persister aussi longtemps. C'est que la connaissance de la maladie a déjà préparé la désorganisation des tendances et que de nouvelles tendances différentes ont commencé à se former et ont rendu moins brusque l'arrêt définitif.

Tout ce qui vient ainsi augmenter une impulsion ou déterminer un arrêt à l'improviste, ces brusques décharges nerveuses qui dégagent subitement une force incapable de se dépenser d'une manière systématique, est susceptible de nous faire éprouver une émotion. Un amour qui dure longtemps est accompagné d'un nombre d'émotions considérable. Cliaque fois que quelque chose vient le menacer ou le favoi'iser jusqu'à un certain point, c'est-à-dire arrêter les tendances naissantes, ou

PRODUCTION DES DIFFÉRENTES CLASSES 'Jl

les augmenter par un oommennement de satisfaction, une émotion se produit. La vue de la personne aimée, une lettre, n'importe quoi amène un dégagement brusque de force nerveuse qui se traduit par un phénomène affectif de l'ordre des émotions.

Un des caractères de l'émotion, qui dérive du premier, c'est son peu de durée. Une émotion est généralement courte, et cela est assez naturel, puisque nous voyons que son caractère le plus net est la brusque apparition des phénomènes et que l'émotion n'est que le côté psychique de cette apparition. Mais, si l'émotion est généralement de peu de durée, elle est susceptible de se renouveler, et il semble, en effet, que l'observation directe montre bien une oscillation d'émotion et de nonémotion, dans le cas où l'émotion première a été très vive. Sur un fond à peu près uniforme de douleur ou de joie, qui indique la persistance de la tendance ou de l'arrêt, se détachent de temps en temps et brusquement, tantôt sous l'influence d'une idée accessoire qui vient s'éveiller, tantôt sans cause appréciable, des phénomènes émotifs. La douleur ou la joie s'exaltent de temps en temps brusquement, et pour un temps assez court, et s'apaisent de nouveau. Il va sans dire d'ailleurs que le fait de la brusque apparition de l'arrêt, et le fait de la brièveté de l'émotion peuvent être plus ou moins marqués.

L'émotion est souvent produite sous l'influence d'une excitation venue du dehors : une lettre qu'on lit, une rencontre que l'on fait, un heurt que l'on reçoit, une impression soudaine, visuelle ou auditive, etc.. Mais nous avons déjà vu que, sur ce point, l'émotion se distingue de la sensation affective en ce qu'elle est bien moins directement liée à la cause qui la fait naitre, et que les conditions organico-psychiques du développement de l'émotion sont beaucoup plus complexes et profondes que celles de la sensation affective. De plus, une idée

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peut aussi bien qu'une sensation faire naitre une émotion très vive. Il suffit que l'idée se présente sans être attendue, sans être préparée, et qu'elle s'accompagne de l'éveil d'une tendance qui soit fortement arrêtée ou qui tende avec force à en arrêter d'autres.

La multiplicité des phénomènes est très marquée dans les émotions, et l'émotion se manifeste surtout par des phénomènes physiques très nombreux ; telles sont, comme nous l'avons vu, l'augmentation ou la diminution des sécrétions, ou les modifications de leur nature ; il n'y a pas, d'après Mandsley, un seul acte nutritif que l'émotion ne puisse affecter. Les effets physiques de la peur, de la surprise, de la honte subite, etc., sont très nets et bien connus. L'action exercée sur le cœur est très importante, elle peut aller jusqu'à déterminer la mort ; enfin on voit se produire dans l'émotion vive, avec une intensité remarquable, tous les caractères que nous avons énumérés plus haut en traitant des causes générales des phénomènes affectifs.

La muitiplicité s'observe bien moins en ce qui concerne les phénomènes psychiques. Tant que l'émotion dure, il se produit au contraire une sorte d'inhibition psychique, l'esprit est comme paralysé et devient incapable d'imagination, de raisonnement et môme de sensibilité pour ce qui ne se rapporte pas strictement à l'émotion elle-même.

Nous trouvons par conséquent ici à un haut degré la tendance à envahir la conscience entière que nous avons signalée dans un grand nombre de phénomènes affectifs. Elle a dans ce cas ceci de particulier, que la conscience n'est pas envaliie par un système de faits psychiques, mais bien par une seule impression.

La multiplicité des phénomènes et la tendance à envahir la conscience entière ne sont pas contradictoires, comme on pourrait le supposer au premier abord. En effet, d'al)ord la tendance à occuper la conscience peut se manifester sans (juc tous les autres phénomènes

conscients disparaissent, et surtout elle s'accorde assez bien avec l'apparition d'un grand nombre dé phénomènes physiques. Enfin, comme nous avons pu le voir, si la tendance à absorber toutes les forces pyschiquos arrive à son plus haut degré, si tout le champ de la conscience est envahi par une seule impression, la conscience cesse, et l'émotion, en tant qu'elle est un état de conscience, disparaît avec elle. C'est dire que généralement la tendance à envahir le champ de la conscience, tout en se faisant plus ou moins sentir, n'arrive pas complètement à sa fin.

Pendant l'émotion qui est une sorte de choc moral, même lorsqu'elle est relativement faible, la conscience esta peu près entièrement absorbée; elle est absorbée parfois au point de devenir moins nette, l'esprit éprouve une sorte d'obnubilation passagère. « Un voile passa devant mes yeux » est une formule employée fréquemment pour dépeindre cet état de l'âme; je pourrais citer plusieurs passages de divers romans où le même phénomène est décrit. « Etre frappé de stupeur, perdre la notion des choses, être ébloui » sont des expressions qui s'emploient très bien dans la notation d'une émotion un peu vive.

On trouve ces caractères parfaitement indiqués dans la description de l'émotion donnée par M. Letourneau. Bien que M. Letourneau paraisse prendre le mot émotion dans un sens moins précis que je ne le fais moi-même, les caractères qu'il énumère et qu'il rassemble dans le tableau que je vais citer ne me paraissent guère pouvoir se rapporter qu'à l'émotion, telle que je la comprends.

« Le cerveau ébranlé par une vive secousse morale ne vit plus que pour elle. Il y a concentration de l'activité nerveuse sur un point, d'où interruption plus ou moins complète des relations entre les centres nerveux et les autres organes. Les muscles volontaires oubliés par l'axe céphalo-rachidien sont débilités, quelquefois frappés

d'impuissance. Les jambes fléchissent, un athlète est alors plus faible qu'un enfant. Les organes des sens spéciaux deviennent à peu prés inutiles. L'oreille n'entend plus, les veux ne voient plus, etc. On peut alors subir une blessure grave, une mutilation sans presque rien sentir.

M Les fonctions organiques n'échappent point au trouble général. Le cœur dont l'appareil nerveux est mixte, mipartie volontaire et organique, dont les fibres musculaires sont striées, est troublé le premier. Parfois, ses battements se précipitent un instant, mais bientôt ils se ralentissent, et souvent se suspendent, d'où la pâleur de la face et parfois la syncope. La respiration partage naturellement le sort de la circulation. Les sécrétions sont troublées, le travail de la digestion s'arrête. Comme les autres muscles, les sphincters paralysés se relâchent, ils perdent même leur tonicité.

« Naturellement, les fonctions intellectuelles proprement dites sont à peu près suspendues, qu'il y ait ou non syncope. Impossible de s'occuper de ce qui est étranger à l'impression morale actuelle. Mais cette période de dépression est de courte durée. Le flot de la vie, momentanément suspendu ou ralenti, se précipite avec violence ; une énergique réaction se produit.

« A la concentration de l'activité nerveuse succède une large expansion. Le système musculaire redevient actif, et quelquefois même acquiert une étonnante puissance. Les sens se réveillent, mais l'attention, toujours captivée par une idée unique, no permet pas à l'être ému de percevoir ce qui n'a point trait à l'émotion ; aussi les facultés intellectuelles ne peuvent fonctionner énergiquement que dans le sens de l'impression morale. Pour la même raison, on est encore peu ou point sensible à la douleur sensitice .

« De faibles qu'ils étaient, les battements du cœur deviennent violents, rapides, tumultueux. Le cerveau se congestionne, la face est vuliueusc, la respiration rapide,

haletante. Les sécrétions se font avec une activité anormale. Souvent, les larmes coulent abondamment ; souvent un flot biliaire s'épanche dans l'intestin. Tout l'appareil glandulaire gastro-intestinal est probablement affecté; car il y a souvent des vomissements, etc. Chez la nourrice, la sécrétion lactée, que l'émotion commence généralement par suspendre, ne se rétablit pas toujours.

« Parfois les reins sécrètent une énorme quantité d'urine aqueuse, incolore. Si la bile est sécrétée en trop grande abondance pour être rapidement expulsée, elle est résorbée, et il y a ictère. En général sueur abondante. »

« ... Au bout d'un temps ordinairement assez court, l'excitation organique désordonnée, produite par l'émotion, tombe, laissant après elle la fatigue, l'affaissement qui succèdent toujours à une dépense exagérée. »

Les émotions forment une classe de phénomènes affectifs dont un des caractères remarquables est d'accompagner d'autres phénomènes affectifs. Elles correspondent à un changement brusque dans le mode d'action, dans la force des tendances dont l'arrêt produit un sentiment ou une passion. L'amour, la haine, l'ambition, etc., s'accompagnent d'émotions, comme nous l'avons vu, quand quelque incident les favorise ou les entrave. Les émotions ont ainsi un caractère rationnel plus marqué que celui des autres phénomènes de même genre. Dans la classe des émotions nous devons ranger le plaisir et la douleur qui cependant doivent y être mis à part; comme les émotions, en effet, le plaisir et la douleur sont à un degré plus haut que les autres phénomènes affectifs des faits de relation, et ils n'existent guère indépendamment des autres états de la sensiljilité ou de l'intelligence qui les accompagnent. Ce sont des tons différents que presque tous les sentiments, presque toutes les passions et les émotions sont susceptibles de prendre, selon le degré de systématisa-

Uf> LES PHÉNOMÈNES AFFECTIFS

tion des tendances qui les produisent. Le plaisir est le résultat d'une systématisation croissante, la douleur est le résultat d'une systématisation décroissante; tous les deux impliquent, bien entendu, comme tous les phénomènes affectifs et même comme tous les faits de conscience, que la systématisation n'est pas parfaite. Aussi voit-on tel sentiment, comme l'amour ou la haine, s'accompagner, selon les moments de plaisir ou de douleur, selon la nature et la force de l'arrêt que subissent les tendances qui le produisent et selon que ces tendances s'adaptent plus ou moins avec les habitudes antérieures du cerveau et de l'esprit.

Cependant le plaisir et la douleur diffèrent remarquablement par un côté des autres émotions, ils sont susceptibles d'avoir une durée beaucoup plus longue et la brusque apparition des phénomènes n'y est pas plus marquée que dans la plupart des phénomènes affectifs; comme ils peuvent accompagner à peu près tous les autres phénomènes affectifs, il en résulte qu'ils n'ont guère de caractère propre sauf celui-là.

Enfin, pour terminer ce chapitre, remarquons sans nous arrêter que l'émotion, comme les autres phénomènes affectifs, peut être plus ou moins vive, et que les formes les plus faibles et les moins dilTérenciées de ce phénomène pourraient aisément être confondues avec les formes faibles des phénomènes que nous avons précédemment étudiés. Toujours, par la dégradation insensible des caractères qui donnent à un phénomène affectif sa nature propre, nous arrivons à une sorte de résidu psychologique qui n'est pas une simple abstraction, puisque la conscience peut l'observer, mais qu'il n'y a pas lieu, semblc-t-il, d'étudier plus longuement, puisc|u'il ne parait guère offrir rien de particulier, si ce n'est raffaii)lissenu'nt (les causes qui pioduisent le phénonu'ne et l'affaiblissement corrélatif du phénomcno produit.

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