POSITION DE LA QUESTION
Nous avons parlé jusqu'ici des circonstances qui déterminent la production des phénomènes affectifs en général ou d'un groupe particulier de phénomènes affectifs, sans nous préoccuper de la simplicité ou de la complexité du phénomène produit. Nous avons remarqué simplement que la multiplicité des phénomènes et l'éveil de nombreuses tendances étaient un des caractères permanents de l'apparition d'un phénomène affectif, mais sans insister sur ce fait que l'éveil de nouvelles tendances produisait de nouveaux phénomènes affectifs quand ces tendances, ce qui arrive fréquemment, sontà quelque degré enrayées dans leur développement. Nous avons négligé de même ce fait que souvent, parfois sous l'influence de deux causes distinctes, deux impulsions opposées ou tout au moin's différentes se manifestent, et que les phénomènes affectifs différents qui en résultent concourent pour donner un caractère spécial à. l'état de conscience synthétique qui se produit en ce moment. Tels sont les phénomènes affectifs composés
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qui résultent, par exemple, de la représentation d'un opéra, ou plus simplement du fait d'entendre un air avec un accompagnement dont le caractère dilTcre de celui du chant ; comme par exemple la sérénade de don Juan. C'est un effet de ce genre que produit un procédé employé souvent dans la musique dramatique et qui consiste à ramener à l'orchestre un motif entendu auparavant dans une situation différente, ce qui l'associe avec des impressions qui ne sont pas celles que nous serions tentés d'éprouver en l'entendant. Enfin le phénomène affectif est produit par une tendance arrêtée, mais cette tendance est arrêtée généralement par le fait d'autres tendances qui, elles aussi, suivissent un arrêt et, si cet arrêt est suffisamment fort, on comprend facilement que des sentiments opposés s'éveillent simultanément dans l'esprit. Si par exemple l'idée du vol se présente à l'esprit d'un homme honnête et sans ressources, cette tendance naissante est arrêtée par les habitudes acquises de l'esprit ; mais les habitudes sont plus ou moins fortement entamées par l'idée naissante, et, si l'on se rappelle la définition de la tendance que j'ai proposée au commencement du premier livre, on reconnaîtra qu'il se produit ici aussi un arrêt de tendance. De là naît un état de conscience complexe, un résultat de la honte, de l'envie, de la dignité, de la crainte, de la faim peut-être, de la misère, etc. Tout cela s'amalgamera plus ou moins en un état de conscience unique, et les divers sentiments qui résultent des diverses tendances peuvent alternativement occuper le « point visuel » de la conscience ; mais en ce cas même, les états qui sont momentanément effacés ne disparaissent pas complètement, l'état de conscience total en reçoit un ton particulier, et, à d'autres moments, il semble bien que les doux sentiments s'unissent sans se confondre et que, comme dans la « volupté de la pitié » et la « volupté de la douleur « que nous aurons occasion
d'examiner de plus près, le sentiment est double en quelque sorte.
Le phénomène aflfectit complexe peut donc se présenter à nous sous différentes formes et avec plus ou moins d'unité. Il est des cas où les diverses tendances s'harmonisent au point que la conscience parait occupée par un seul sentiment et qu'il faut l'observer attentivement et le décomposer par l'analyse ou le recomposer et le faire varier par la synthèse, pour en apercevoir la complexité ; dans d'autres cas, au contraire, il parait que l'esprit éprouve deux sentiments à la fois. L'opposition des phénomènes est juste assez nette pour que leur différence soit perçue avec évidence par la conscience. D'autres fois la conscience est dans un état de trouble profond, résultant de la lutte de deux tendances de force presque égale et qui ne peuvent coexister, pour attirer à elles les forces psychiques ; enfin, il existe, au moins chez certaines personnes, des tendances assez fortes , assez organisées , assez liées avec tous ou presque tous les systèmes de tendances qui constituent l'organisme pour qu'aucune tendance opposée ne puisse engager contre elles une lutte sérieuse et attirer à elle assez de forces psychiques pour se manifester à la conscience. Nous avons à étudier successivement ces diverses formes générales complexes des phénomènes affectifs, et à tâcher d'en déterminer les lois.