‹ Les phenomenes affectifs et les lois de leur apparitionChapitre 8 sur 13 · LES FORMES NON UNIFIEES DE PHENOMENES AFFECTIFS COMPLEXES · texte numérisé non relu

LES FORMES NON UNIFIEES DE PHENOMENES AFFECTIFS COMPLEXES

C'est un fait bien connu qu'un individu renferme en lui un certain nombre de tendances , d'associations

102 I.KS l'HKNOMtNES AFFFXTIl S

systématisées, qui, quoique en opposition formelle les unes avec les autres, peuvent coexister et se manifester soit successivement, soit simultanément. L'homme ne possède ni l'unité métaphysique, dont le sens d'ailleurs est très vague, ni même l'unité fonctionnelle physiologique (1). Un phénomène des plus curieux qui montre bien cette diversité de l'homme, c'est le fait, réalisé par l'expérimentation psychologique, qui montre le fonctionnement entièrement distinct de plusieurs systèmes de tendances motrices. M. Richer rapporte à propos d'un sujet mis en état de somnambulisme que : « la malade peut être partagée entre deux expérimentateurs dont le contact n'est supporté que par la moitié du corps avec laquelle chacun est mis en communication. La zone d'action des deux expérimentateurs est parfaitement limitée par un plan vertical antéro-postérieur passant par le milieu du corps du sujet: chacun d'eux peut promener les doigts sur une moitié du corps du sujet : face, dos, poitrine, au travers des habits même, sans provoquer aucun geste ou mouvement de défense ; mais aussitôt que son doigt dépasse la ligne médiane B... gémit et fait un mouvement de recul.pour éviter l'attouchement du doigt qui a dépassé les limites du territoire qui lui a été dévolu.

« Chacun des doux expérimentateurs peut produire à volonté des contractures par le souffle, par les passes, mais exclusivement sur la moitié du corps qui lui appartient. De même, une contracture produite par un expérimentateur ne peut être détruite par l'autre; par exemple, l'expérimentateur de gauche ne peut rien contre une contracture produite à droite par l'expérimentateur de droite.

M La pression sur le vcrtex exercée par un nouvel expérimentateur change immédiatement l'état des choses

(1) Voir mon .irticle sur les variations de la personnalité à l'état normal, Revue philosophique, mai 1882.

et laisse tout pouvoir pour la production des plionomènes variés du somnaml)ulismo au nouvel arrivant (1). »

M. Taine a rapporté un fait très curieux aussi et bien connu, dans lequel nous trouvons encore un dédoublement marqué de la personnalité. Le sujet écrit sans s'en rendre compte.

« J'ai vu une personne qui, en causant, en chantant, éci'it, sans regarder son papier, des phrases suivies et même des pages entières saa? avoir conscience de ce qu'elle écrit. A mes yeux, sa sincérité est parfaite : et elle déclare qu'au bout de sa page elle n'a aucune idée de ce qu'elle a tracé sur le papier ; quand elle le lit, elle en est étonnée, parfois alarmée. L'écriture est autre que son écriture ordinaire. Le mouvement des doigts et du crayon semble automatique. L'écrit fiait toujours par une signature, celle d'une personne morte, et porte l'empreinte de pensées intimes, d'un arrière-fonds mental que l'auteur ne voudrait pas divulguer. Certainement? on constate ici un dédoublement du moi, la présence simultanée de deux séries d'idées parallèles et indépendantes, de deux centres d'action, ou, si l'on veut, de deux personnes morales juxtaposées dans le même cerveau, chacune à son œuvre et chacune à une œuvre difïerente, l'une sur la scène et l'autre dans la coulisse, la seconde aussi complète que la première, puisque, seule et hors des regai^ds de l'autre, elle construit des idées suivies et aligne des phrases liées auxquelles l'autre n'a point de part (2). »

Il est permis de se demander, à propos de cette der-

(1) Richer, Études cliniques sur l'hystcro-épilepsie.

(2) De ilntcUigence, 4° édit. Préface p. 16. Voir aussi de curieuses expériences de M. Dumontpallier, dans la notice intitulée : Indépendance fonctionnelle do chaque hémisphère cérébral. Illusions, Hallucinations unilatérales provoquées chez les hystoriqiios. Comptes rendus des séances etm.émoires de la Société de biologie, 188-, p. 786. Pour l'exposé complet delà question, voir Ribot, les Maladies de la personnalité.

101 LES PHÉNOMKN'FS AFFECTIFS

niére observation, si l'on doit dire f|ue le sujet n'a pas conscience de cet arrière-fonds mental, ou s'il ne s'agit pas plutôt, comme l'admet M. Taine, d'une dissociation complète de systèmes psychiques. En ce cas, chaque système formerait une sorte de moi, et tout en étant conscient pour lui-même n'apparaîtrait pas à la conscience de l'autre. Un de ces systèmes serait pour un moment directement en rapport dynamique avec les organes qui permettent de tracer des caractères, l'autre serait en rapport avec les organes qui nous servent à parler. Il est certainement difficile de prouver directement la réalité de phénomènes psychiques accompagnant le processus nerveux qui aboutit à l'acte d'écrire, mais on peut bien considérer le fait lui-même de l'écriture comme donnant au moins une forte présomption en faveur de la théorie qui admettrait au sens littéral un dédoublement de la conscience. Qu'on se rappelle que la preuve de l'existence d'un fait de conscience n'est jamais une preuve directe, et que chacun de nous n'est assuré que par une induction de l'existence de la conscience chez d'autres que lui, et l'on trouvera, je crois, que, quelle que soit la différence entre les raisons qui font induire que les faits de conscience accompagnent dans le cas précédent le processus physiologique qui aboutit à la parole, et celles qui nous feraient admettre que les faits de conscience accompagnent également le processus physiologique qui aboutit à l'écriture, cette difTcrence n'est cependant pas assez considérable pour nous autoriser à repousser complètement cette dernière hypothèse. D'ailleurs, la solution de la question ne nous importe pas absolument.

Dans la vie normale, il se produit souvent des faits analogues, quoique beaucoup moins nets; les systèmes d'associations dynamiques qui entrent simultanément en jeu sont bien moins séparés, mais nous trouvons en certains cas comme un rellet du phénomène pathologi-

que ; c'est ce qui se produit, par exemple, quand nous écrivons en pensant à autre chose qu'au sujet qui nous fait écrire, ou en causant à haute voix avec un ami; il se produit une sorte de dédoublement du moi qui peut être assez marqué. Un phénomène analogue se produit chez le joueur de piano qui doit avec ses deux mains faire des mouvements différents en rapport avec les signes des notes qui ont une signification différente, selon qu'ils figurent sur la portée de la clef de sol ou sur celle de la clef de fa. Il est évident qu'ici l'attention peut se partager jusqu'à un certain point, mais il n'est pas douteux qu'en se partageant elle s'amoindrit. Pour jouer un morceau compliqué sur le piano à première vue, il faut une habitude très longue, et quand l'on parle en écrivant, on risque de se tromper soit dans ce qu'on dit, soit dans ce qu'on écrit, sinon dans les deux à la fois. Il n'en reste pas moins que la conscience peut très bien persister quoique un peu obscurcie, et s'appliquer à la fois aux deux actes.

Pour les phénomènes affectifs, le problème se pose ainsi : l'esprit peut-il éprouver à la fois deux sentiments différents, et l'esprit peut-il les synthétiser dans un même état de conscience ?

La première question est celle qui nous importe le moins. En effet, si deux sentiments se produisaient en nous isolément, sans rapport de l'un à l'autre, nous n'aurions aucune raison de les considérer comme un sentiment composé, et l'étude de tels phénomènes, si curieux qu'ils puissent être en eux-mêmes, ne rentre pas dans le cadre de notre étude actuelle. Mais il serait intéressant, pour embrasser dans sa totalité la série des phénomènes dont l'extrémité ne nous intéresse pas directement, de montrer d'abord les phénomènes affectifs complètement séparés dans l'esprit, puis des phénomènes qui s'associent et s'adaptent facilement l'un à l'autre, d'abord mal, puis mieux, puis bien, pour aboutir

à l'harmonie complète, qui, comme l'autre bout de la série, sortirait aussi du plan de notre étude. 11 serait toutefois inutile de s'arrêter longtemps sur l'existence des plicnomènes affectifs séparés existant dans le même organisme pour deux consciences distinctes. On ne peut rien dire là-dessus ni de certain, ni même de probable. Nous avons déjà vu plus haut que plusieurs circonstances pouvaient amener la production simultanée de phénomènes afîectifs différents. Reprenons une par une toutes ces circonstances et voyons ce qui arrive quand elles viennent à se produire. Il y a dans tout fait de conscience une certaine unité. Cette unité dont nous n'avons pas à rechorchor la cause (association dynamique des éléments nerveux) est très visible, et masque facilement la diversité des phénomènes qui composent l'état de conscience. En y regardant bien, cependant, on finit par apercevoir, même avec la seule aide du sens intime, les éléments qui sont réunis en un tout plus ou moins bien coordonné. Ainsi certaines personnes nous font éprouver une impression très complexe, nous éprouvons pour elles quelque sympathie, et même une certaine estime que nous inspirent certains traits de leur caractère, en même temps que nous éprouvons de la répulsion pour certains autres cùtés de leur individualité. Selon que la Ijalance penche du coté de la sympathie, ou du côté de l'antipathie, ou encore qu'elle ne paraît pencher sensiblement d'aucun côté, nous disons que la personne nous plaît, ou qu'elle nous déplaît, ou qu'elle nous est indilTérente. Mais ce sont là des formules grossières et trop approximatives. En réalité, presque toujours, sinon toujours, dans une personne, certaines qualités nous plaisent, d'autres nous déplaisent, et d'autres peut-être nous plaisent et nous déplaisent à la fois, d'autres enfin nous laissent sensil)lcment indifTérents. Or nous sommes bien obligés de considérer comme un tout unique la réunion de ces qualités qui ne

sont jamais, au moins en puissance, séparées les unes (les autres. II en résulte que l'impression que nous éprouvons quand nous pensons à la personne est complexe et quelquefois peu nette. Il arrive en général que selon tel ou tel état d'esprit du moment, c'est telle ou telle disposition à la sympathie ou à l'antipathie qui l'emporte, mais jamais les sentiments écartés ne sont absents tout à fait de la conscience, ou du moins cela est bien rare, et, dans certains cas, ils coexistent visiblement. Nous nous sentons alors à la fois attirés et repoussés. L'état de conscience total est une synthèse imparfaite d'éléments contraires ; la sympathie et l'antipathie coexistent à quelque degré. L'impression générale perd de sa netteté, elle est moins nette que quand les éléments de l'état de conscience s'accordent parfaitement, et à ce qu'il me semble, on éprouve toujours une certaine gêne mentale ; c'est là encore un nouvel élément affectif qui vient s'ajouter aux autres.

On peut citer encore le cas où un événement douloureux cause quelque joie, ou bien un événement heureux quelque chagrin. Le cas n'est pas rare, et c'est un fait reconnu qu'il n'y a pas de joie sans mélange. Ce serait encore une erreur ici que de croire qu'il s'établit une résultante entre la joie et la douleur, et que, par exemple, quand un événement douloureux s'accompagne de quelques circonstances qui produisent sur nous une impression agréable, le plaisir produit se retranche de la douleur primitive et que notre souffrance est diminuée de la quantité de plaisir causée par les nouvelles circonstances. Je ne dis pas qu'il ne se produise jamais d'effet de ce genre, mais il ne s'en produit pas toujours, et jamais, d'ailleurs, les choses ne se passent avec cette rigueur mathématique. Le « sourire qui brille à travers les larmes » répond à un état complexe de la sensibilité, il signifie clairement que l'esprit éprouve à ce moment une émotion complexe composée d'éléments tristes et

d'éléments agréables, et certes on ne peut soutenir que, au moment précis où une personne alfligée sourit à un petit enfant, le sentiment de tristesse disparait entièrement de la conscience pour laisser toute la place libre à une émotion gaie qui à son tour disparaîtra brusquement pour laisser de nouveau paraître l'aflliction.

Enfin certains états complexes de cette nature sont si fréquents que leurs éléments ont fini par s'adapter l'un à l'autre et par coexister sans trouble dans la conscience. Telle est la mélancolie que l'on a défini « le bonheur d'être triste » , tels sont encore les sentiments dont Spencer a parlé en les désignant sous les noms de volupté de la pitié et de volupté de la douleur.

Dans presque tous les faits que nous venons de citer, et sur lesquels nous aurons à revenir pour les expliquer et les analyser, nous trouvons ce caractère commun que le sentiment, le phénomène nous apparaît toujours avec un caractère d'unité bien marqué ; je veux dire par là que les phénomènes affectifs, si variés qu'ils soient, se rapportent au même sujet, c'est-à-dire à un même groupe fortement organisé de perceptions, d'images et de signes intellectuels. Il peut en être autrement, et nous avons vu un cas où le phénomène se produit dans des conditions un peu dilTcriintes, en parlant des impulsions alTcctives. En elTet, dans ce cas, la conscience est partiellement occupée par un phénomène ail'ectif qui ne se rapporte nullement à l'objet qui occupe surtout à ce moment la conscience. Cet état se produit par exemple lorsque nous sommes un peu distraits d'une préoccupation par le besoin de manger, ou bien lorsqu'il nous vient à Tesprit, sans cause appréciable, un souvenir gai dans un moment de chagrin, ou une idée triste dans un moment de joie, sans (juc la cause de réniotiitn agréable et celle de l'éniulioM pénibli- aient d'autres ra|q)oi'ts apparents entre elles (jue celui de la simnllanciié. Il se produit ici encore en quelques <ms iiih' fomliiii.iisnii de

sentiments, mais cela n'arrive pas toujours. La preuve que la combinaison en est possible, c'est qu'on a pu éprouver la vérité des vers de Dante : Nessiin marjfjior dolore... il n'y a pas de douleur plus grande que de se rappeler dans l'adversité le temps du bonheur. Si Musset l'a contredit avec des considérations parfois bizarres, et sans paraître toujours l'avoir bien compris, c'est que le phénomène ne se produisait pas chez lui au moment où il écrivait son Souvenir, et, en effet, il ne se produit pas toujours, mais il n'en est pas moins réel chez ceux qui l'éprouvent, et en réalité plusieurs l'ont éprouvé.

D'autres fois, au contraire, les deux phénomènes restent séparés. Ainsi la tendance affective de la faim, qui peut coexister dans l'esprit avec une douleur assez vive, avec un sentiment d'amour, d'ambition, etc., ne se confond pas du tout avec ce sentiment. Les deux phénomènes sont très bien reconnus par la conscience pour être différents et simultanés, et la preuve en est qu'il s'établit parfois dans l'esprit une lutte entre eux, lutte dont on a pleinement conscience. Souvent même, la lutte entre les deux sentiments produit l'éveil d'un troisième phénomène affectif, le regret, la honte, etc.

Les phénomènes qui se produisent dans les cas de partage plus ou moins complet et plus ou moins net de la conscience et de l'attention entre plusieurs faits affectifs sont donc nombreux et variés, une analyse des causes doit nous permettre de les expliquer et de les ramener à leurs lois.

Nous examinerons successivement les trois cas principaux que nous avons énumérés déjà.

D'abord deux excitations diverses venant par exemple du dehors, des organes de la vie végétative, ou s'éveillant dans le cerveau sans cause apparente, peuvent mettre en jeu des tendances appartenant à des systèmes d'associations psychiques différentes et sans presque aucun lien entre elles ; pour reprendre un exemple déjà cité, Pallhan. 7

110 LES PHÉNOMÈNES AFFEfTIIS

si nous éprouvons les premières atteintes de la faim ou de la soif en lisant ou en travaillant, les différentes impulsions que ces tendances éveillent ne peuvent guère se combiner à aucun dej^ré. Chacune cherche à attirer à soi les forces psychiques, suivant une loi que nous avons reconnue, mais, avant que l'une des deux ren)j)ortc, elles sont présentes réellement toutes les deux à la conscience pendant un laps de temps plus ou moins long. Il se produit alors un état assez complexe comprenant les deux tendances, plus un sentiment de rapport entre les deux, cequi lui donne souvent une teinte affective, regret, ennui, trouble, etc. En ce cas, les deux tendances ne paraissent pas se fondre en un seul phénomène distinct; la conscience, à moins d'être très peu exercée, perçoit très bien à la fois les deux phénomènes affectifs comme distim^ts l'un de l'autre, et l'impossibilité de synthétiser les deux dans un système harmonique cause l'impression généralement désagréable à quelque degré qui résulte de la lutte des deux systèmes, ce qui complique encore l'état primitif. Remarquons en passant, dans la production de cette troisième émotion, l'arrêt des tendances et le manque de systématisation qui accompagnent toujours la production des phénomènes affectifs quel que soit le degré. de complexité des facteurs. Ici, encore, l'émotion est due comme toujours à une systématisation qui no peut s'effectuer.

Mais ce serait une erreur de croire que des phénomènes concomitants et des tendances oi)posées ne puissent se manifester à la fois sans entrer en lutte et sans donner lieu à ces émotions surajoutées. En effet, si nous constatons dans tout organisme une tendance à la systématisation riue nous sommes bien obliges d'accepter comme fait d'expérience, cette tendance ne se manifeste pas toujours avec la même intensité et de la même manière. Je veux dire que les phénomènes ne sont pas toujours et l'on peut même dire qu'ils ne sont jamais

complètement coordonnés et unifiés, quanta la fin. Ainsi nous voyons les caractères les plus opposés persister chez le même individu. Je sais bien que parfois c'est là une forme supérieure de l'organisation qui permet, selon es circonstances, à telle ou telle tendance de se produire, pour le bien de l'individu, mais aussi c'est bien souvent une forme d'un défaut de l'organisation, car il n'est pas toujours juste de dire que cette inliarmonie de l'être corresponde à une inliarmonie des conditions d'existence. Elle a peut-être été engendrée par elle, mais elle est bien souvent pour l'organisme une cause non d'adaptation plus complète et plus variée, mais de désordre et de décadence.

Pour en revenir à notre cas, il y a certainement un manque d'harmonie quand nous sommes placés entre le désir de continuer un travail et le besoin de réparer nos forces ; mais ce manque d'harmonie peut s'atténuer pour la conscience, on peut s'habituer à travailler avec plaisir en percevant dans la partie obscure de la conscience des tendances affectives ou des signes affectifs qui tendi^aient à nous détourner de notre occupation. Cela peut tenir à deux causes différentes : ou bien l'occupation principale est assez fone et occupe assez de forces psychiques pour que le phénomène affectif dérivé d'une tendance opposée reste faible et trop faible pour entrer en conflit avec le premier, ou bien l'habitude a imposé à l'esprit la présence simultanée de deux phénomènes qui diffèrent par l'intensité, et aucune des tendances n'a visiblement pour effet d'absorber la force de l'autre; les deux systèmes restent presque absolument séparés, et n'ont entre eux que des rapports qui leur permettent de se manifester à la fois à la conscience. Ainsi la séparation des tendances et l'absence de conflit entre elles, voilà la condition pour que doux phànonirnes affectifs soient présents à la conscience sans qu'un troisième phénomène affectif se produise. — Au contraire, des tendances

112 LES PHÉNOMÈNES AFFFXTIKS

appartenant à des si/strmcs sépares, mais qui entrent en conflit produisent un nouveau phénomène a ff'ectif conformément aux lois générales que nous avons énoncées, et cenouceau phénomène tient se surajouter aux premiers et augmenter encore la complexité de l'état de conscience.

On peut reconnaître dans les faits que nous avons déjà cités la manifestation de la loi que nous venons de poser. Nous donnerons brièvement un exemple qui rappellera les différentes formes du phénomène produit successivement par un même processus.

Un homme est occupé dans une chambre incendiée à sauver du feu des objets auxquels il tient beaucoup; tant qu'il peut respirer librement, la tendance organique qui se manifeste par la respiration, et la tendance psychoorganique qui se manifeste par des sentiments d'angoisse, de crainte, de hâte, etc., se manifestent en môme temps, et l'une d'elles seulement est représentée par des phénomènes de l'ordre conscient et de l'ordre affectif. A mesure que la difficulté de la respiration commence et s'accroit, elle commence à être penjue par la conscience ; néanmoins les deux tendances persistent sans entrer encore en conflit, les systèmes des phénomènes, qui étaient auparavant sans association dynamique perceptible, commencent, grâce à l'irradiation des effets nerveux (inhibition, dynamogénie, réflexes divers), à entrer en rapport suffisamment pour faire partie à la fois d'un même état de conscience ; enfln, quand la gène se prononce de plus en plus, l'irradiation, la diflusion des eflets nerveux se prononçant toujours davantage, et chaque système appelant à lui une partie trop considérable des forces psychiques, la lutte entre les tendances s'engage avec les sentiments qui l'accompagnent et l'état de conscience se complique de plus en plus jusqu'au moment où l'une des tendances, des associations dynamiques, la moins organisée, est vaincue et ne se manifeste

plus, au moins momentanéraent, avec assez d'intensité pour donner naissance à des phénomènes affectifs.

Le second mode d'apparition des phénomènes affectifs composés produit moins fréquemment des phénomènes mal systématisés et presque sans rapport entre eux .11 engendre cependant assez facilement les phénomènes affectifs de caractères absolument opposés, le plaisir et la douleur, par exemple, et même des sentiments qui semblent contradictoires, l'estime et le mécontentement. Les phénomènes de cet ordre sont, parmi les phénomènes affectifs composés, ceux où l'on remai*que le plus d'harmonie entre les éléments opposés et le moins de lutte ; quelquefois même, comme nous aurons occasion de le voir, la lutte devient un élément de l'harmonie.

Un môme événement, une même personne peuvent éveiller dans l'esprit des tendances opposées qui sont généralement en rapport l'une avec l'autre puisqu'elles font partie du même système pyschique, et les tendances opposées peuvent s'accompagner de phénomènes affectifs qui naturellement présenteront des caractères contraires. Dans d'autres cas, une tendance arrêtée peut éveiller par association d'autres tendances variées dont la mise en jeu suscitera encore deux groupes variés de phénomènes. Nous avons donc ici deux groupes de circonstances dans lesquels nous voyons une même circonstance, une même excitation éveiller deux tendances différentes, et susciter indirectement deux phénomènes affectifs opposés qui se fondent plus ou moins.

Nous trouvons cependant ici encore des cas où les sentiments différents sont plus ou moins amalgamés ensemble. Tantôt l'état de conscience composé atteint une cohésion et une unité très grandes bien qu'il ait des éléments opposés. Bien plus, quelquefois c'est un de ces éléments opposés qui engendre l'autre, un plaisir engendre une douleur, et une douleur un plaisir, et le

114 LES PHÉNOMÈNES AFl-ECTIFS

plaisir et la douleur s'unifient dans notre conscience en un état presque indécomposable. D'autres fois, c'est une contrariété qui engendre l'estime, etc. Dans les cas où le pliénoméne composé n'admet pas d'éléments aussi intimement unis, les deux plicnoraéncs afïectifs ne sont pas engendrés l'un par l'autre, mais ils se produisent séparément dans la conscience, et sont réunis par une synthèse moins parfaite. Nous commençons, comme tout à l'heure, par le cas où l'accord et la synthèse des phénomènes alTectifs de caractères contraires est le plus proche de la perfection.

C'est dans cette classe de phénomènes que rentrent la volupté de la pitié, et la volupté de la douleur, citées plus haut et que nous allons examiner en détail.

« Il va, dit Spencer, un sentiment agréablement douloureux, dont il est diflicile de déterminer la nature, et plus difficile encore de retracer la genèse : je veux parler de ce qu'on appelle quelquefois « la volupté de la douleur ».

« L'interprétation de ce sentiment qui pousse l'homme en proie à la douleur à souhaiter d'être seul avec son chagrin, et fait qu'il résiste à toute distraction, résulte de ce que cet homme ii\e son attention sur le contraste qu'il y a entre ce qu'il croit mériter et le traitement qu'il a reçu, soit de ses semblables, soit d'un pouvoir qu'il est enclin à se représenter d'une manière anthropomorphique. S'il croit qu'il mérite beaucoup, tandis qu'il a reçu peu, et surtout si, au lieu d'un bien, c'est un mal qui est survenu, la conscience de ce mal est adoucie par la conscience du bien qu'il croit mériter rendue agréablement dominante par le contraste. Un homme qui regarde, son affliction comme imméritée regarde nécessairement son propre mérite, soit comme restant sans récompense, soit comme lui valant un châtiment au lieu d'une récompense : il y a en lui l'idée d'un grand déni, et le sentiment de la supériorité vis-à-vis do ceux qui en sont les auteurs.

PRODUCTION DES PHÉNOMÈNES COMPOSÉS llô

« S'il 011 est ainsi, lo sentiment ne devrait pas exister là où le mal souiïert est reconnu par celui qui souffre comme étant mérité. Peu d'hommes, sans doute, reconnaissent cela, si même il en est qui le reconnaissent, et, parmi ceux-ci, il en est peu de qui nous pourrions obtenir le renseignement désiré. Si cette explication est la vraie, je sens que ce n'est pas évident le moins du monde. Je la propose simplement à titre d'essai et j'avoue que cette émotion particulière est telle que ni l'analyse, ni la synthèse ne me mettent en état de la comprendre clairement (1). »

L'explication proposée par M. Spencer me paraît ingénieuse, et je crois qu'elle peut rendre compte de certains cas particuliers, mais elle n'est pas assez générale pour rendre compte de tous les cas de « volupté de la douleur ». Ce plaisir que cause par elle-même l'existence d'une certaine douleur peut se manifester aussi dans le cas où la douleur apparaît comme une juste conséquence de la conduite. Il y a un certain plaisir à se soumettre volontairement à un châtiment que l'on sait mérité, et peut-être n'est-il pas sans volupté pour les gens très pieux de recevoir certaines afflictions qu'ils jugent envoyées par Dieu, et qu'ils ne sauraient accuser d'injustice. Je proposerai tout à l'heure une explication générale de tous ces faits qui embi^assera aussi la « volupté de la pitié {luxure of pitij)^ à propos de laquelle je citerai encore la description et l'explication de M. Spencer, explication qui, comme la précédente, est ingénieuse mais incomplète. « Sous sa forme primitive, la pitié implique seulement la représentation de la douleur, sensationnelle ou émotionnelle, éprouvée par autrui, et sa fonction, en tant qu'elle est ainsi constituée, semijle être simplement de prévenir l'infliction de la douleur, ou de provoquer les efforts pour l'adoucir

(1) H. Spencer, Principes de psychologie, t. II, pp. GI9-G20.

116 LES PHKNOMÈNES AFFECTIFS

quand elle a été infligée. Ce processus n'implique rien qui ressemble à un plaisir ; tout ce que gagne la personne touchée de pitié, en écartant la douleur d'autrui, est d'écarter de soi-même sa propre douleur. Mais dans une certaine phase de la pitié, la peine s'accompagne de plaisir, et la peine agréable ou le plaisir douloureux continue même, lorsque rien n'a été fait ou ne peut être fait pour adoucir la souffrance. La contemplation de la souffrance exerce une sorte de fascination continue, même quand on est loin de l'être qui souffre et parfois occupe l'imagination au point d'exclure toute autre pensée. Nous avons donc à traiter ici d'un désir en apparence de nature anormale, puisqu'il est douloureux — d'un désir assez fort pour tenir en échec toute distraction étrangère. Comment nait cet [élément agréable dans un tel sentiment? Pourquoi n'y a-t-il pas dans ce cas comme dans les autres de la facilité et môme de l'impatience à exclure l'émotion douloureuse? Évidemment, nous avons ici un mode de conscience que les explications précédentes ont laissé hors d'atteinte. »

Le problème est bien posé, remarquons seulement que M. Spencer paraît admettre trop facilement une finalité complète dans l'organisation de l'esprit et être trop surpris de trouver des faits qui la démentent Voici la solution proposée :

« Tous les cas où l'on éprouve la volupté de la compassion sont des cas où la personne, objet de pitié, a été placée par la maladie ou un malheur riuelconque, dans un état qui excite cet amour de la faiblesse. Ainsi, la conscience douloureuse, fruit de la sympathie, est combinée avec la conscience agréable, fruit de l'émotion tendre. Les nombreuses applications de cette vue théorique en sont une vérilication. Bien que le mot : « la pitié est proche de l'amour », ne soit pas vrai à la lettre, puisque, dans leur nature intrinsèque, les deux sont tout à fait dissemblables, cependant les deux sont

associés do telle sorte que la pitié tend à produire l'amour sont une vérité rentrant sous la vérité générale énoncée plus haut. Que l'on trouve du plaisir dans la lecture d'une histoire mélancolique ou le spectacle d'un drame tragique, est aussi un fait qui cesse de paraître étrange. Et nous rencontrons la clef de cette apparente anomalie : que très souvent le bienfaiteur éprouve plus d'affection pour la personne qui a reçu le bienfait que celle-ci n'en éprouve pour son bienfaiteur. ;>

Le reproche que j'adresserai à l'explication de M. Spencer, c'est de ne pas rendre compte de tous les phénomènes. En effet, il est certaines formes de la volupté de la pitié qu'il n'explique pas; il n'explique pas, par exemple, le plaisir égoïste de la pitié; car ce serait une erreur de croire que la pitié est toujours parfaitement généreuse; en fait, elle peut s'accompagner de plaisirs égoïstes très variés. D'abord, un plaisir d'orgueil dû à un retour presque inconscient sur soi-même, ou bien un simple sentiment de bien-être dû au réveil faible de l'idée qu'on n'est pas soi-même en proie aux malheurs auxquels on compatit, au simple effet du contraste. Le sentiment égoïste de l'homme qui réalise la douce situation chantée par Lucrèce : « Suave mari œqiiora ventis magno tarbantibus, etc. », n'est nullement incompatible avec quelque sentiment de pitié, et quelque efiroi du danger couru. Et c'est une des raisons multiples qui ont permis à la Rochefoucauld de dire : « Il y a dans le malheur de nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplait pas. » Dans ces deux cas, le sentiment composé est moins unifié que dans le cas analogue que nous verrons plus loin. Citons encore le sentiment de « volupté de la pitié « qui se manifeste chez les personnes qui ont un certain plaisir à se sentir bonnes et compatissantes et qui savourent à leur aise la pitié qu'elles éprouvent des maux d'autrui.

Enfin, dans sa forme la plus complète et la plus pure,

le plaisir do la pitié vient, je crois, de la tendance à secourir celui que l'on plaint, alors que cette tendance s'accorda avec la plus grande partie de nos idées ou de nos sentiments. Dans tous ces faits, nous trouvons des effets multiples produits par une même excitation. C'est que la tendance qui entre en activité et qui donne lieu à tant de sentiments divers est complexe et produit des effets différents selon les tendances qu'elle éveille dans un esprit très complexe lui-même. Je suppose que je vois souffrir un malheureux ; d'un côté, la représentation de ses souffrances tend à s'imposer à moi et à réaliser en moi une soutïrance analogue à la sienne, et en effet, si la représentation est très forte, si elle empêche l'éveil d'autres sentiments, je ressentirai simplement de la souffrance. Mais si la représentation n'est pas tellement forte qu'elle s'impose absolument à la conscience, l'illusion qui tend à se produire tend aussi à être rectifiée. En effet, une représentation qui ne suspend pas toute activité de l'esprit n'est acceptée qu'après avoir été inconsciemment éprouvée par notre intelligence; elle s'accorde ou elle lutte avec nos habitudes d'esprit et nos tendances organisées. Or, si la représentation du malheur d'autrui se représente à ma conscience sans cire trop violente, elle peut être enrayée jusqu'à un certain point et rectifiée par un reste de raisonnement inconscient ou presque inconscient. Et alors, nous avons, d'un côté, une représentation assez forte du mal souffert par autrui; d'un autre coté, une représentation très faible et presque nulle d'une situation dillèrcnie et relativement meilleure de notre personnalité. Do même, la pitié s'accompagne en général au moins d'une tendance à faire ce que nous pouvons pour soulager celui que nous voyons souffrir. Mais cotte tendance, si elle s'accorde avec nos idées sur le devoir de l'homme et nos sentiments personiiols, doit causer un certain sentiment agréable. Nous pouvons d'ailleurs trouver une vérifica-

tioii du fait, en remarquant que si la tendance à secourir la personne souffrante est trop fortement enrayée, la pitié devient en général tout à fait douloureuse. Il n'y a rien d'agréable à voir souffrir quelqu'un que l'on aime avec l'idée de ne pouvoir rien faii'e pour lui ; ou du moins ce sentiment, s'il se produisait, serait dû à des causes tout à fait anormales et pathologiques; il serait le signe d'une perversion de l'esprit toute particulière, et s'expliquerait alors par d'autres raisons : pluralité des systèmes psychiques, réveil de tendances ancestrales, etc.

De même, la volupté de la douleur s'explique encore par les associations de la tendance naissante et du sentiment produit avec plusieurs systèmes psychiques. Ecartons même tous les cas où la douleur n'est pas agréable par elle-même, mais par les idées accessoires qu'elle réveille, ainsi que cela se produit dans les cas où le plaisir qui accompagne une impression douloureuse est dû à un sentiment d'orgueil. Il arrive parfois que la douleur est agréable à cause de sa qualité propre; une impression est agréable, parce qu'elle est désagréable. Le cas semble paradoxal. Je crois cependant qu'il n'est pas extrêmement rare, et je puis dire personnellement que plusieurs fois une contrariété m'a fait plaisir par l'ennui même qu'elle me causait.

Supposons, en effet, que l'on se soit fait ou bien des idées générales sur la nature de l'homme et du monde, sur la morale et le devoir, sur l'esthétique, etc., ou bien des idées particulières sur soi-même ou sur un tel ensemble particulier de circonstances qui doivent se présenter. Supposons que, si la théorie se vérifie, on doive éprouver dans telles ou telles conditions une impression pénible. Si l'on ne s'est pas trompé, on est à la fois malheureux et satisfait, malheureux, pour le désagrément qui vous arrive, et satisfait, parce que ce désagrément s'accorde avec notre attente et nos sentiments. Souvent même ce n'est pas du tout ce que nous regar-

dons comme la cause objective de notre déplaisir, mais bien ce déplaisir lui-même, et lui seul, qui nous est agréable. Ce fait qui se manifeste dans la « volupté de la pitié » peut se produire assez souvent chez les personnes qui réfléchissent sur leurs sentiments, et par exemple quand elles jugent que leur impression désagréable est conforme aux lois de la morale, de l'esthétique, ou de la logique, et prouve ainsi la valeur de leur nature. Ainsi, nous expliquons d'une manière générale ces sentiments complexes où le plaisir se mêle à la douleur, par ce fait général que, pour la production de ces phénomènes, il se produit à la fois une rupture et une consolidation de nos habitudes mentales ; le phénomène de désorganisation qui engendre la douleur est entré comme élément dans le système général, et cette organisation nouvelle produit du plaisir. L'explication concrète varie avec chaque cas particulier, et selon la nature des tendances mises en jeu. Celles que M. Spencer a proposées peuvent être acceptées à ce titre. On pourrait multiplier les exemples ; par exemple, un homme peut être contrarié et choqué de la résistance qu'il rencontre chez un subordonné, et cependant cette résistance peut, en certains cas, lui inspirer de l'estime et lui être agréable à cet égard. Los phénomènes de cet oi'dre ne me ])araissent pas très difticiles à expliquer au moyen de la lui générale dont les applications sont aisées.

Je ne puis songer à passer en revue toutes les émotions composées de cette nature ; nous rattacherons cependant aux faits précédents plusieurs formes de plaisir esthétique. Ainsi, la vue d'un drame beau, mais terrible, nous sera agréable, si les tendances qui naissent en nous sont enrayées assez tût pour nous donner seulement l'impression de leur complexité et de leur systématisation; mais si nous ne les enrayons pas assez vite, si nous venons à les prendre au sérieux, nous aurons un mélange de plaisir et de peioQ qui peut go transformer en une soutlrance réelle.

-Peut-être, pour en finir avec cette question des peines agréables et des plaisirs douloureux, car on pourrait aussi examiner ces derniers, faut-il admettre que toute activité modérée de l'esprit, alors même qu'elle es* désagréable, est susceptible, dans certains cas, de causer indirectement un certain plaisir.

Il arrive que, en lisant un ouvrage fait d'après des idées entièrement opposées aux nôtres, nous admirons très vivement le talent de l'auteur. Il se produit ici encore une émotion très complexe et pour les mêmes raisons que tout à l'heure. D'un côté, l'auteur flatte notre goût littéraire et notre sens esthétique; de l'autre, il choque notre raison. Si nous jugeons en artiste, nous serons surtout charmés; si nous jugeons en philosophe, nous serons choqués. Si nous tâchons de tenir compte de tout à la fois, nous pourrons éprouver à la fois divers sentiments tels que l'admiration ou l'estime d'un côté, et, de l'autre, la désapprobation, le blâme, le dédain ou l'indignation. Il me parait bien que plusieurs sentiments très différents peuvent se réunir ainsi dans un seul état de conscience sans se fondre entièrement. L'état de conscience, en ce cas, n'est pas d'une netteté parfaite; on est « troublé », et les divers sentiments alternent souvent l'un avec l'autre, et occupent tour à tour la « tache jaune » de la conscience.

On pourrait multiplier les exemples ; la loi est toujours la même : actions différentes produites par la mise en rapport d'un système psychique avec des systèmes diftei'ents. Il y a en nous une grande quantité de ces systèmes, comme les recherches psychologiques et les enseignements de la pathologie l'ont démontré. Un fait en apparence très simple, la représentation d'un mot, est souvent un système d'éléments très divers. Rien d'étonnant si, quand une tendance entre en activité, son action sur ces différents systèmes et ses conflits avec eux et les différents arrêts plus pu moins proiionçés qui se

produisent alors donnent lieu à des phénomènes affectifs variés et de nature parfois opposée.

11 est assez rare de trouver dans les ouvrages scientifiques des observations et des notations précises de ces phénomènes. Nous en trouverions davantage dans les (l'uvres littéraires, mais on pourrait en contester la valeur, bien que, à mon avis, un grand nombre de ces descriptions soient certainement empruntées à l'expérience. Dans les autobiographies écrites par des hommes doués du sens de l'observation intérieure, nous trouvons quelques renseignements précieux. Tel est par exemple le récit que fait Jean-Jacques Rousseau des impressions qu'il éprouva après que sa liaison avec M""" de Warens eut changé de caractère. Nous trouvons bien ici toutes les conditions voulues pour la production d'une émotion complexe mal unifiée. Deux systèmes d'habitudes psychiques, sans grand lien entre eux, avaient une certaine importance en ce moment-là dans l'esprit de Rousseau ; l'un était celui qui lui fait dire que « pour l'arracher au péril de sa jeunesse, il était temps de le traiter en homme, » et c'est celui des besoins qui se manifestent et qui se rencontrent avec quelques différences à une certaine époque chez les hommes normalement conformés ; l'autre système d'habitudes était celui qui lui faisait appeler M'"" de Warens : Maman, et qui lui faisait dire en parlant de ce nom qu'il rendait à merveille : « la simplicité de nos manières, et surtout la relation do nos cœurs ». « Jamais, dit Rousseau, elle n'imagina de m'épargner les baisers, ni les plus tendres caresses maternelles, et jamais il n'entra dans mon cœur d'en abuser. » Et plus loin: « La longue habitude de vivre ensemble et d'y vivre innocemment, loin d^atlaiblir mes sentiments pour elle, les avait renforcés, mais leur avait donné une autre tournure qui les rendait plus affectueux, plus tendres peut-être, mais moins sensuels. A force de l'appeler maman, à force d'user avec elle de la familiarité

d'un fils, je m'étais accoutumé à me regarder comme tel. Je crois que voilà la véritable cause du peu d'empressement que j'eus de la posséder quoiqu'elle me fût si chère. » Ainsi les deux systèmes sont assez séparés pour que l'expérience soit curieuse au point de vue spécial auquel nous nous plaçons ici. Evidemment les nouvelles relations de Rousseau avec son amie devaient produire un effet très complexe en agissant sur ces systèmes différents, et donner naissance à des effets opposés et à des émotions contraires. L'idée seule de ces relations, une fois que M^^ de Warens eut fait connaître à Rousseau ses intentions, produit un certain trouble et une complexité appréciable de sentiments divers. « Je ne sais, dit Rousseau, comment décrire l'état où je me trouvais, plein d'un certain effroi mêlé d'impatience, redoutant ce que je désirais, jusqu'à chercher quelquefois tout de bon dans ma tête quelque honnête moyen d'éviter d'être heureux. » Enfin, voici les impressions de Rousseau après que M™^ de Warens se fut donnée à lui; elles me paraissent confirmer absolument tout ce qui a été dit ci-dessus :

« Le jour plutôt redouté qu'attendu vint enfin. Je promis tout et je ne mentis pas. Mon cœur confirmait ses engagements sans en désirer le prix. Je l'obtins pourtant. Je me vis pour la première fois dans les bras d'une femme et d'une femme que j'adorais. Fus-je heureux? Non, je goûtai le plaisir. Je ne sais quelle invincible tristesse en empoisonnait le charme. J'étais comme si j'avais commis un inceste. Deux ou trois fois, en la prenant avec transport dans mes bras, j'inondai son sein de mes larmes (1). »

1) J.-J. Rousseau, Confessions, partie I, 1. V.

Page 1