RÔLE DES GLANDES A SÉCRÉTION INTERNE
MM. Widal, Abrami et De Gennes (54) ont montré récemment d’une façon expérimentale, en étudiant un cas d’asthme, le rôle que peuvent jouer dans la genèse des phénomènes de choc les glandes à sécrétion interne, spécialement le corps thyroïde et l’ovaire.
MM. Léopold-Lévi et H. de Rothschild (55) avaient déjà insisté sur l'importance des troubles glandulaires comme facteurs de ces syndromes paroxystiques (asthme, migraine), que l’on sait aujourd’hui être des manifestations cliniques de choc. Ils apportèrent alors à l’appui de leur théorie toute une série de résultats thérapeutiques extrêmement brillants, obtenus avec l’opothérapie thyroïdienne.
Les recherches de MM. Widal, Abrami et De Gennes viennent de montrer par quel mécanisme semble agir le trouble glandulaire : sans doute en créant et en entretenant chez le malade l’aptitude morbide à réagir par des chocs à des influences diverses, c’est-à-dire la diathèse de colloïdoclasie. Elles comportent, en outre, des déductions thérapeutiques intéressantes, puisqu'elles mettent en évidence la place que peut avoir l’opothérapie dans le traitement des accidents cliniques de choc. :
Ces faits se retrouvent dans les diverses variétés de coryza spasmodique, aussi bien périodique (rhume des foins) qu’apériodique, ainsi qu’en témoignent plusieurs intéressantes observations réunies par MM. Léopold-Lévi et H..de Rothschild.
I. — Homme de trente-quatre ans, présentant depuis l’âge de dix-huit ans un rhume des foins dont les crises revenaient chaque année du mois de mai à la fin de l’été. Aucun soulagement n’ayant été apporté par divers traitements, en particulier par les cautérisations nasales, commença le traitement thyroïdien en pleine crise de coryza, vers le 15 mai 1906 : les
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premiers jours, un cachet de 0 gr. 10 d'extrait thyroïdien, puis après deux jours de repos, deux de ces cachets par jour pendant quatre jours. L’amélioration s’est manifestée dès le deuxième jour. Après cette période, le malade a pris irréguhèrement tantôt un, tantôt deux cachets par jour pendant trois semaines environ. Durant tout l’été il n’a pas eu de crises et s’est considéré comme guéri.
II. — Malade de trente ans, est atteint d’un rhume des foins des plus typiques depuis l’âge de neuf ans. À commencé le traitement thyroïdien en juin (cachet de 0 gr. 005) : dès le deuxième et le troisième jour, amélioration considérable. Le malade l'ayant abandonné presque complètement pendant cinq jours : reprise des accidents. Il recommença alors à prendre ses cachets (à raison d’un cachet de 0 gr. 005 d’extrait thyroïdien tous les deux jours) : nouvelle amélioration, si marquée qu’elle lui permit d’aller impunément à la campagne. |
Les résultats ne furent pas moins brillants dans le coryza spasmodique apériodique.
III. — Malade de trente ans, réglée à dix-huit ans. Arrêt des règles à vingt ans; migraineuse, souffre depuis quatre ans de crises quotidiennes de coryza spasmodique. Celles-ci éclatent chaque jour dans l'après-midi : le nez se met à couler au point que la malade trempe trois à quatre mouchoirs. À cette hydrorrhée nasale s’ajoutent des crises d’éternuements paroxystique. Ces crises de coryza continuent la nuit, durant laquelle la malade mouille encore deux à trois mouchoirs.
Elle est mise au traitement thyroïdien (cachet de 0 gr. 025). Dès le troisième cachet, le nez cesse de couler et les éternuements disparaissent. Deux mois après le début de ce traitement, cette guérison persistait, la malade ayant pris vingt-sept cachets.
MM. Léopold-Lévi et FH. de Rothschild concluaient que le coryza spasmodique, de même que l'asthme pulmonaire, peut reconnaître une origine thyroïdienne. Nous savons actuellement comment ces
faits peuvent être interprétés.
Dans la plupart des observations, les accidents relèvent d’une hypothyroïdie ou tout au moins d’une dysthyroïdie ou instabilité thyroïdienne sur lesquelles la thyroïdothérapie agit électivement.
L’hyperthyroïdie semble pouvoir être aussi à l’origine de ces accidents : MM. Léopold-Lévi et H. de Rothschild rapportent le cas de Tobias dont le rhume des foins disparut après que, pour d’autres motifs, on lui eut extirpé le corps thyroïde.
Nous suivons depuis quelque temps une malade, Mme PI.., dont
nous avons détaillé l'observation plus haut. Chez elle existe un état d’instabilité thyroïdienne manifeste, permettant de parler de base-
dowisme (tachycardie : pouls à 90, irritabilité, instabilité nerveuse, épreuve de Gœtsch partiellement positive). Depuis dix ans que s’est installé cet état, notre malade a vu apparaître successivement toute une série de manifestations cliniques de choc et une hypersensibilité évidente à divers agents physiques ou chimiques jusque-là inoffensifs : sensibilité au froid se traduisant par du coryza spasmodique et un syndrome de Raynaud ; anaphylaxie à l’aspirine, dont une prise minime déclenche des crises de coryza et de trachéite spasmodiques avec accès asthmatiformes ; hypersensibilité mécanique de la peau dont le moindre frôlement fait apparaître des traînées urticariennes considérables.
Cette malade présente, en outre, un certain degré de sclérodermie, affection que les travaux récents tendent à rattacher à un trouble thyroïdien. MM. Chantemesse et Courcoux en ont rapporté un cas chez un jeune homme, qui présentait une atrophie du corps thyroïde, d’autres auteurs l’ont signalée au cours de la maladie de Basedow. Dans certaines observations, l’opothérapie thyroïdienne eut sur cette scléroderimie un effet favorable. :
Il existe donc, chez cette malade, des symptômes qui permettent de diagnostiquer un trouble fonctionnel thyroïdien et 1l semble qu’on puisse voir là, étant donnée son histoire, l’origine des divers accidents dont elle souffre, du coryza spasmodique en particulier.
Le rôle des glandes endocrines est encore mis en évidence par les rapports qui existent entre l’apparition d’accidents de choc et les modifications physiologiques du fonctionnement de certaines d’entre elles, comme l’ovaire, rapports extrêmement variés d’ailleurs.
À côté des cas où l’on voit ces accidents de choc, dus à des antigènes divers, survenir à la puberté pour disparaître à la ménopause, s’effaçant transitoirement à chaque grossesse, s’exagérant parfois à chaque période menstruelle, 1l en est de nombreux où ceux-ci n’éclatent qu’à chaque époque menstruelle et jamais dans les périodes intercalaires.
Ces accidents cataméniaux sont très variés : ce sont surtout des migraines violentes, parfois de l’asthme, de lurticaire, de l’herpès, voire aussi de l’hydrorrhée nasale comme chez une malade de Molinié et chez une des nôtres dont nous rapportons l’observation plus bas.
On peut donner plusieurs interprétations à ces faits. Il se peut que, par suite du trouble humoral consécutif à cette modification périodique du fonctionnement de l'ovaire, le sujet présente transitoirement une hypersensibilité à certains antigènes, qui disparaîtra pendant les périodes intercalaires ; l'observation de MM. Widal, Abrami et De Gennes (54) est un exemple typique de ces alternatives de
sensibilisation et de désensibilisation vis-à-vis d’un antigène, marchant de pair avec l’aggravation ou l'amélioration des troubles glandulaires. Il se peut aussi que les substances jetées dans la circulation par la glande ovarienne à cette époque soient la cause directement provocatrice du choc et qu'il y ait un véritable « choc menstruel », suivant l’expression de MM. Widal et Abrami, qui constituerait ainsi un nouvel exemple d’autocolloïdoclasie.
‘étude d’une malade que nous avons suivie, mon collègue et ami Alajouanine et moi, montre que cette deuxième interprétation peut être admise dans certains cas :
Mme P..., trente-six ans, vint consulter à la Salpêtrière, le 5 octobre 1921, pour des crises de migraines qui, depuis cinq ans, survenaient exclusivement au moment des règles. C’étaient des migraines d’une extrême intensité, avec état nauséeux, vomissements bilieux, intolérance gastrique absolue : toute tentative d’alimentation (même un simple verre d’eau) était immédiatement suivie de vomissements. Cette migraine qui éclatait la veille ou le jour de l’apparition des règles et durait autant qu’elles (quatre jours) obligeait la malade à rester couchée, dans l’obscurité et à la diète absolue pendant trois à quatre jours. Depuis quatre ans, ces crises de migraines menstruelles n'avaient jamais manqué.
Pendant les crises la malade présentait en outre de l’hydrorrhée nasale venant par accès intermittents toutes les heures et durant environ un quart d'heure, pendant lequel elle avait un écoulement nasal comme de l’eau, avec léger larmoiement, mais sans éternuements.
Enfin, aux accidents précédents s’ajoutèrent, dans quelques cas, une poussée d’herpès à la lèvre supérieure et une fois, en septembre 1921, une crise d'asthme typique. Entre les règles, Mme P..., parfaitement bien portante, ne présentait jamais aucun accident.
Nous avons constaté, avec Alajouanine, que chez cettemaladeuneinjection sous-cutanée de 0 gr. 20 d’extrait de corps jaune, faite pendant la période intercalaire, a été suivie d’une crise hémoclasique nette dont voici le détail ::
15 h. 05 7 200 leucocytes. — 15-10 pression au Pachon. 15h. 22 Injection sous-cutanée, 0 gr. 20 d’extrait de C. J.
15 h. 28 6 800 leucocytes 14 1/2-10 pression au Pachon. 15h. 33 4 600 — 13-10 — —
La soirée se passa sans incidents et le lendemain matin au réveil la malade présenta une crise de migraine typique. Vers 7 heures, elle eut
quelques vomissements aqueux amers, absolument semblables à ceux. qui marquaient le début des migraines spontanées, puis la céphalée s'installa pour atteindre son maximum vers 13 heures : hémicranie droite, mais modérée, n’obligeant pas la malade à se coucher, Dans l’après-midi, vers 15 heures, apparurent quelques crises d’hydrorrhée nasale qui se répétèrent pendant deux heures. Cet accès migraineux s’effaça dans la soirée et le lendemain matin la malade n’en souffrait plus.
Nous nous sommes assurés que cette sensibilité de la malade était bien spéciale au corps jaune; une injection de 0 gr. 25 d’extrait d’hypophyse et une injection de la même dose d’extrait thyroïdien restèrent sans aucun effet.
De plus, 0 gr. 20 de corps jaune injectés à deux malades ne présentant aucun trouble au moment des règles n’amenèrent ni leucopénie, n1 chute de la tension artérielle, ni phénomènes cliniques.
Nous avons alors tenté d'empêcher l'apparition des migraines cataméniales de cette malade, en lui injectant, les jours précédant la venue des règles, 0 gr. 20 de corps jaune, pensant ainsi obtenir une désensibilisation, Nos essais furent couronnés de succès.
Les règles d'octobre 1921, précédées de trois injections de corps jaune, furent accompagnées d’une migraine qui vint seulement le troisième jour de ces règles et si atténuée que la malade ne fut pas obligée de se coucher ; elle put manger et vaquer à ses occupations, ce qui ne lui était pas arrivé depuis quatre ans ; Cette migraine fut très courte puisque, ayant commencé à 8 heures, elle était finie à 16 heures.
En novembre 1921, cinq injections de corps jaune de 0 gr. 25 : simple céphalée diffuse le deuxième jour des règles pendant cinq heures. Même résultat en décembre 1921. En janvier 1922, trois injections de 0 gr. 40 de corps jaune, la malade passa toute sa période menstruelle sans le momdre: trouble,
Nous avons alors cessé le traitement et depuis toutes les périodes menstruelles se sont passées sans aucun accident (février à juin compris), sauf cells de mars où la malade eut une migraine légère qui l’obligea à s’aliter
‘une matinée:
En somme, grâce aux injections d’extrait de corps jaune, la malade, qui depuis quatre ans n’avait pas eu une époque menstruelle sans migraine, a vu passer neuf menstruations sans aucune céphalée, sauf en mars où elle s’alita une matinée. Comment interpréter cette guérison qui persiste depuis quatre mois malgré la suppression du traitement? Le corps jaune a-t-il agi comme désensibilisant spécifique, ou bien comme médication opothérapique? Il est difficile de répondre. Le fait n’en existe pas moins que; chez cette malade, quelques injections de corps jaune ont fait disparaître la migraine et. l’hydrorrhée nasale cataméniales.
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