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LES PRODIGES

Il nous reste à étudier un petit nombre de phénomènes que la croyance au merveilleux et l'ignorance des lois éternelles qui ré^i sent l'univers ont fait attribuer, durant des siècles, a des causes surZ c T

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t86 LES PHÉNOMÈNES DE L'AIR

on peut voir de nombreux échantillons dans les collections publiques ou particulières. Ces masses sont connues sous le nom de pierres météoriques, de météorites, tf aérolithes. Le plus souvent elles tombent isolément ; mais parfois aussi elles pleuvent en quantités considérables et sur d'assez grandes étendues. Depuis que les personnes quelque peu raisonnables ont cessé de voir dans les aérolithes des projectiles lancés par des dieux ou des démons, et doués, en conséquence, de propriétés miraculeuses , les physiciens se sont mis en devoir de trouver à ces singuliers météores une origine naturelle. Mais les solutions proposées ne furent d'abord guère plus admissibles que les croyances superstitieuses des anciens. La moins déraisonnable était peut-être celle qui supposait les aérolithes projetés par des volcans, et transportés par le vent à des distances énormes.

A la lin du siècle dernier, l'Académie des sciences de Paris, mal satisfaite des explications qui lui étaient soumises et n'en pouvant trouver de meilleures, avait pris le parti de trancher la question en niant purement et simplement la possibilité du phénomène , et en déclarant imposteurs ou hallucinés ceux qui prétendaient avoir vu le toit de leur maison enfoncé par une pierre venue du firmament. Il fallut, pour la faire hésiter dans son incrédulité, qu'un éminent physicien allemand, Chladni prît la peine de démontrer par des preuves concluantes l'existence réelle des aérolithes, et que le ciel, intervenant dans le débat pour convaincre les saints Thomas de l'Institut national, fit tomber, le 26 avril 1803 , près de Laigle, une véritable grêle de météorites

En présence d'un pareil fait, le scepticisme n'était plus de mise. Les .avants français durent suivre l'exemple de leurs confrères étrangers, observer, s'enquérir et faire en sorte d'établir sur les faits dûment recueillis une théorie rationnelle.

Le physicien Chladni, sans avoir jamais touché m vu d aerohthe, avait conjecturé, dès 1794, que ces météores avaient, selon toute apparence, même origine que ces corps lumineux qu'on voit la nuit traverser l'espace avec une prodigieuse rapidité, et que tout le monde connaît sous le nom t'étales filantes. Il avait engagé les astronomes de ■ tous les pays à observer en même temps ces « étoiles tombantes » dans la même partie du ciel, à remarquer leur direction, à mesurer leur hauteur et leur vitesse, ne doutant pas que ces données, une fois acquises ne les conduisissent sûrement à la solution du problème. D après ees indications, deux jeunes étudiants de l'université de G.ett.ngue, Brandes et Buzenberg, s'étaient imposé la tache de passer les nuits « a la belle étoile », afin d'épier sur la voûte du firmament le passage des astéroïdes. Vingt- deux observations faites en 1790 leur donnèrent pour la hauteur de ces météores, une moyenne de soixante- huit mille

mètres, et pour leur vitesse, de vingt- sept mille à quarante mille mètres par seconde. Plus tard, en 1823, Brandes trouva, comme résultat de quatre-vingt-dix-huit observations, un minimum de hauteur de vingt -quatre mille mètres, et un maximum de sept cent quarante mille; quant à la vitesse, elle variait de vingt-neuf mille à cinquanteneuf mille mètres par seconde. Des résultats différents ont été obtenus depuis par Wartmann et Quételet , ce qui prouve seulement que la hauteur et la vitesse des étoiles filantes ou bolides sont très variables. Il résulte également d'un grand nombre d'observations que leur direction est en général opposée à celle du mouvement de la terre. Quanta la grosseur, voici quelques-unes des mesures qui peuvent être considérées comme les plus exactes : le bolide de Weston (Connecticut), observé le 14 décembre 1807, cent soixante -deux mètres de diamètre ; le bolide observé par Le Roi , 10 juillet 1771 , environ trois cent vingt-cinq mètres; celui du 18 janvier 1873, estimé par sir Charles Blagden à huit cent quarante-cinq mètres.

Si les pluies de pierres et même la chute d'aérolithes isolés sont des faits assez rares, il n'en est pas de même de l'apparition des bolides ou étoiles filantes. 11 suffit, en tout temps, de regarder le ciel pendant quelques heures, lorsque l'atmosphère est pure, pour voir paraître et disparaître plusieurs de ces brillants météores; et à certaines époques de l'année, notamment du 12 au 14 novembre et vers le 10 août, jour de la Saint-Laurent, ils deviennent extrêmement nombreux, au point de donner quelquefois le spectacle d'un magnifique feu d'artifice.

Puisque des millions de corpuscules célestes voyagent ainsi dans la région occupée par notre système, et s'approchent jusqu'à une distance de quelques myriamètres de la planète que nous habitons, on ne doit point s'étonner que de temps à autre des fragments s'en détachent, et, obéissant à la traction terrestre, viennent s'engloutir dans notre océan ou tomber sur nos continents. Il est aujourd'hui très peu de physiciens et d'astronomes qui doutent de la commune origine des aérolithes ou météorites, et des bolides ou étoiles filantes. Mais cela ne veut point. dire qu'il soit aisé de se rendre compte de toutes les circonstances qui accompagnent l'apparition ou la chute de ces météores.

On a vainement essayé, par exemple, d'expliquer leur éclat lumineux. On a cru d'abord qu'ils s'échauffaientjusqu'à la température du rouge blanc en traversant, avec la foudroyante rapidité que l'on sait, les couches supérieures de l'atmosphère; mais les chilIYes cités plus haut montrent que, dans la grande majorité des cas, ils se meuvent à une distance assez considérable des limites de notre enveloppe gazeuse. Poisson a bien supposé qu'au delà de ces limites le fluide électrique neutre formait comme une continuation de cette enveloppe, et que

c'était en décomposant ce fluide par le frottement que les bolides s'échauffaient et devenaient lumineux; mais c'est là une hypothèse purement gratuite, et sans aucune vraisemblance. Il faut donc, sur ce point, confesser pour le moment notre ignorance. Nous ne savons pas davantage quelle cause amène dans la sphère d'attraction du globe terrestre quelques-uns de ces astéroïdes, lorsque tant d'autres continuent pendant des milliers de siècles leur course à travers l'espace.

Tout porte à croire que cette course est soumise aux mêmes lois que celle des grands corps célestes : des planètes, ou peut-être des comètes. Cette dernière assimilation a été soutenue d'une façon très ingénieuse par le baron Reichenbach, et M. W. de Fonvielle l'a développée avec beaucoup d'esprit et d'imagination dans une notice dont j'ai cité plus haut quelques lignes 1 .*Cet écrivain ne serait pas éloigné de voir dans les bolides et les météorites des comètes condensées : ce qui expliquerait, selon lui, la disparition de tel de ces astres errants, dont on attend en vain le retour. « Peut-être, dit-il, la comète de Charles - Quint, qu'attend inutilement un spirituel académicien, est-elle ensevelie au fond de quelque océan, sans que personne ait pu noter sa chute; peutêtre son cadavre repose-t-il au fond de quelque collection, tandis que M. Babinet la cherche encore dans l'infini des cieux. »

Cette thèse n'est pas, du reste, aussi paradoxale qu'on pourrait le croire, et l'illustre Humboldt lui-même ne la taxait point d'extravagance. Il se demandait si les molécules dont se composent ces pierres météoriques si compactes n'étaient pas originairement à l'état gazeux , ou simplement disséminées comme dans les comètes, et si elles ne se condensent pas dans le météore au moment même où celui-ci commence à brillera nos yeux. Et en effet, cette condensation, si elle pouvait être établie, suffirait à expliquer, par le dégagement de la chaleur latente, l'état igné des bolides.

Quoi qu'il en soit, l'origine cosmique des aérolithes est aujourd'hui, je le répète, généralement reconnue. Leur composition chimique et leur contexture ne permettent point de les confondre avec les minéraux terrestres. On les divise en deux, classes : les météorites métalliques, essentiellement formés do fer et de nickel, et les météorites pierreux, dont la composition est beaucoup plus complexe. « Au reste, dit Humboldt, toutes ces masses météoriques possèdent un caractère commun , quelles que soient les différences de leur constitution chimique interne : c'est un aspect bien prononcé de fragment, et souvent une forme prismatique ou pyramidale à sommet tronqué, à faces larges ■ et un peu courbes, à angles arrondis. »

1 Deuxième année de VAnnuaire scientifique.

« Les aérolithes, dit d'autre part M. do Formelle, revêtent en tombant une espèce de livrée. Généralement cette enveloppe se montre teinte en noir par de l'oxyde de fer; quelquefois le silicate vitrifié est d'un blanc marbré par quelques taches brunes... D'autres fois la surface est couverte d'une couche de matière noirâtre qui tache les doigts...; mais dans tous les cas l'extérieur est invariablement recouvert par une matière que l'action d'une chaleur violente a vitrifiée. »

Quant aux circonstances qui accompagnent la chute des aérolithes, elles sont, il faut l'avouer, fort extraordinaires, et bien faites pour frapper vivement l'imagination. Presque toujours la chute des fragments est précédée de l'apparition d'un globe en ignition qui, après avoir parcouru obliquement ou horizontalement un certain espace, éclate avec un fracas semblable à celui du tonnerre. Comme d'ailleurs le phénomène est tout à fait indépendant de l'état de l'atmosphère, et se produit aussi bien par le beau que par le mauvais temps , on ne doit pas s'étonner de voir les anciens auteurs signaler comme des prodiges de prétendus coups de foudre éclatant dans un ciel serein. Pour eux, tout météore se manifestant par une vive lumière et une explosion violente était une foudre. De nos jours encore le vulgaire confond, sous le nom de pierres de foudre, les pierres météoriques et les fulgurites, matières terreuses que la foudre proprement dite a fondues et vitrifiées, et qu'on prend pour des projectiles lancés par le tonnerre.

« Ces phénomènes, dit Humboldt, se présentent aussi sous un tout autre aspect : d'abord un petit nuage très obscur apparaît subitement dans un ciel serein; puis, au milieu d'explosions qui ressemblent au bruit du canon, les masses météoriques sont précipitées sur le sol. On a vu quelquefois ces nuages parcourir des contrées entières, et en joncher la surface de milliers de fragments très inégaux, et de nature identique.» C'est ce qui eut lieu à Laigle en 1803, comme on l'a vu plus haut.

Remarquons en terminant qu'il s'en faut de beaucoup que les explosions de ce genre soient toujours suivies de la chute d'aérolithes. Souvent, à ce qu'il semble , la matière du bo'ide est réduile en poussière impalpable; elle ne se montre que sous la forme d'un nuage qui se dissipe, et dont les éléments vont tomber on ne sait où. M. de Fonvielle en cite un exemple très curieux. « Il y a quelques années, dit-il, un météore éclata, près do Vienne en Autriche, au-dessus d'un camp où se trouvaient réunis près de quarante mille hommes. Chaque soldat entendit le fracas épouvantable que lit l'aérolithe en approchant du sol ; chacun vit la traînée lumineuse qu'il laissa derrière lui; des milliers de curieux se répandirent immédiatement dans les champs. Vains efforts : on ne put retrouver la trace du globe qui avait annoncé sa présence par de si bruyantes détonations. »

II y a quelques années , un fait analogue s'est produit dans le midi de la France. Un témoin oculaire, M. Garrigues, en a adressé de Montauban aux journaux de Paris la relation suivante : « Le 14 mai, à huit heures du soir, une étoile filante , dont la direction était contraire à la marche du soleil, a été observée ici, ainsi qu'à Moissac, Cahors, Villefranche-du-Rouergue et autres lieux circon voisins. Semblable d'abord à une fusée qui laisse une trace de feu, elle a grossi rapidement, a éclaté et nous a présenté une masse lumineuse qui a répandu le plus vif éclat. Une minute après son passage, ce qui doit faire supposer qu'elle était à une distance de terre de vingt kilomètres au plus, un bruit semblable à celui du tonnerre dans le lointain s'est fait entendre pendant quinze à vingt secondes. Peu après des vapeurs épaisses et blanchâtres , qui occupaient encore la partie du ciel où venait de s'accomplir le phénomène, ont disparu insensiblement, et ne nous ont laissé que le souvenir de cette apparition. »

Les explosions météoriques non suivies de la chute de fragments ne pourraient -elles pas expliquer les pluies de cendres dont quelques auteurs ont fait mention? Il faut bien, en effet, que la poussière des aérolithes, si elle ne se précipite pas immédiatement, aille tomber quelque part après un temps plus ou moins long. On ne doit pas oublier non plus que les explosions dont il s'agit, lorsqu'elles ont lieu pendant le jour et à une très grande hauteur, peuvent n'être ni vues ni entendues, et se manifester uniquement par une averse de poussière. C'est ainsi qu'un navire américain, le John Bâtes, fut, il y a peu d'années, couvert, en pleine mer, d'une pluie de poussière ferrugineuse, dont une petite quantité , examinée par le baron Reichenbach , s'est trouvée être d'une structure identique à celle des grands aérolithes.

Il est permis aussi d'attribuer aux pluies de cendres une origine volcanique , puisqu'on sait que tous les corps très divisés peuvent être transportés par lèvent à de très grandes distances. Tous les météorologistes connaissent sous le nom de brouillard sec un phénomène qui, d'après Kaemtz, n'est pas extrêmement rare dans l'Allemagne méridionale, et est surtout commun dans l'Allemagne septentrionale et en Hollande. Les plus célèbres sont ceux de 1783 et de 1834. Le premier parcourut du nord au sud l'Europe entière , s'étendit jusqu'en Syrie. En certains endroits, il fut tellement épais, qu'il laissait à peine distinguer les objets, en pleine campagne, à cinq kilomètres de distance, et leur donnait une teinte gris bleuâtre. Le soleil était rouge, sans éclat; on pouvait le regarder en plein midi.

« Le brouillard sec si épais de 1834, dit Kaemtz, venait en partie de la combustion des tourbières et des incendies qui ont signalé cette année. Pendant qu'on l'observait à la fin de mai dans le Harz et aux

environs de Bâle, il y avait des incendies dans les tourbières. Ainsi, en particulier, la tourbière de Duchau, en Bavière, brûla jusqu'à la profondeur de deux mètres cinq centimètres, et l'incendie se propagea même par-dessous des fossés pleins d'eau. Aux environs de Munster et dans le Hanovre, plusieurs tourbières furent consumées. Plus tard, en juillet, il y eut des incendies terribles de forêts et de tourbières en Prusse près de Berlin, en Silésie, en Suède et en Russie; la sécheresse favorisait la propagation des incendies et le transport de la fumée. »

Le 18 mars 1873, on observa un phénomène analogue à Alexandrie; • une pluie étant survenue, l'eau recueillie était trouble, gris jaunâtre et chargée d'une matière ferrugineuse; ce qui peut être attribué à l'existence dans l'air, au moment de la chute de la pluie, de ce qu'on a appelé du nom de brouillard sec, brouillard dont l'origine reste le plus souvent hypothétique.

Je ne m'arrêterai pas, à ce propos, aux prétendues pluies de graines, d'animaux , de sang et de soufre, auxquelles on croyait fermement il y a quelques siècles, et qui, de nos jours encore, défrayent parfois les légendes rustiques et même les canards des journaux. Ce sont là des fables qui n'ont d'autre fondement que des apparences grossières dont les gens les plus ignorants peuvent seuls être dupes. Il arrive parfois, il est vrai , qu'après une forte pluie, — j'entends une pluie d'eau, — le sol se trouve jonché de graines de céréales ou d'autres plantes, ou d'animaux tels que des crapauds, des grenouilles, des chenilles. Évidemment la pluie a entraîné ces graines de quelque montagne voisine; elle a forcé ces animaux à sortir de leurs retraites, ou les a fait tomber des arbres; mais il faut une forte dose de naïveté unie à un violent besoin de croire à l'impossible , pour admettre que les nuages engendrent ou recèlent de semblables produits. Quant aux poussières rougeâtres ou jaunes qui parfois colorent la neige ou la pluie et se répandent à terre sur d'assez grandes étendues, et qu'on a prises pour des pluies de soufre et de sang, elles s'expliquent : les premières, par le développement de végétaux cryptogames ou d'animaux infusoires ; les secondes, par la présence du pollen (poussière fécondante) de certains végétaux, tels que les pins, les sureaux, les lycopodes, que le vent transporte au loin, comme il transporte les cendres et la fumée des volcans et des incendies, et que la pluie entraîne avec elle. 11 peut arriver aussi que la poussière rougeâtre qui tombe avec la pluie ou la neige soit de nature minérale ou ferrugineuse. Dans ce cas, il faut lui attribuer une origine volcanique ou météorique.

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