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LES PROPHÈTES DU TEMPS

Notre étude des phénomènes de l'air serait incomplète, si nous ne consacrions pas, en terminant, quelques pages au problème, tant de fois abandonné et repris, de la prédiction du temps.

Ce genre de prédiction est très populaire en France. Outre qu'il flatte le goût de la foule pour toute espèce de divination, il a sur les prophéties vulgaires des sorciers, des cartomanciens, des chiromanciens, des magnétiseurs et des spirites, une double et incontestable supériorité. En premier lieu, il s'applique à un ordre de faits dont la connaissance anticipée serait, pour l'agriculture et la navigation, c'està-dire pour la civilisation et l'humanité, un immense bienfait. En second lieu , il n'a rien en soi qui répugne au bon sens, car on conçoit très bien qu'il pourrait être rationnellement établi sur l'observation et le calcul; et telles sont, en effet, les bases qu'on prétend lui donner. Reste à savoir jusqu'à quel point cette prétention est fondée dans l'état actuel des choses.

Sans aucun doute, la recherche des causes qui engendrent les phénomènes météorologiques , des lois qui les régissent et des signes qui les précèdent, est légitime, et il n'entre dans la pensée de personne qu'elle doive être reléguée, comme celle de la quadrature du cercle et du mouvement perpétuel, au rang des problèmes insolubles. Aussi n'est-ce pas cette recherche elle-même que les maîtres de la science refusent d'encourager : c'est la marche qu'on y a suivie, ce sont les procédés qu'on y a mis en œuvre jusqu'ici. Ce qu'ils reprochent aux modernes prophètes du temps, ce n'est pas de poursuivre un but chimérique, c'est de s'engager dans une voie mauvaise, de partir de principes erronés ou de données insuffisantes; de prendre des coïncidences fortuites pour des rapports constants; de rattacher à des causes simples et invariables des phénomènes essentiellement complexes et variables ; de vouloir enfin appliquer à la prévision de ces phénomènes une méthode qui ne convient qu'aux phénomènes réguliers et périodiques.

Certes , les médecins connaissent l'organisme humain beaucoup

mieux que les gens qui se mêlent de prédire le temps ne connaissent l'atmosphère. Que dirait-on cependant d'un médecin qui, même après avoir examiné, ausculté une personne et s'être mis au fait de ses antécédents et de ses habitudes, non content de donner un diagnostic général et approximatif de son état à venir, voudrait annoncer avec précision , année par année, mois par mois, jour par jour, les périodes de santé et de malaise, les maladies et les indispositions qui l'attendent ? On le taxerait assurément de charlatanisme , ou tout au moins de témérité. Que dire donc de ces météorologistes improvisés qui, après avoir compulsé quelques registres d'observations, se font fort de prédire plusieurs années à l'avance, « avec une précision mathématique,» les variations du temps? — Mais n'anticipons point et soumettons rapidement au critérium de la logique scientifique les principaux systèmes de prédiction météorologique qui ont occupé de nos jours le public et le monde savant. — 11 s'agit, bien entendu, de la prédiction à longue échéance. Quant à la prédiction à courte échéance, telle que l'ont entendue et pratiquée le commandant Maury à Washington, l'amiral Fitz-Roy à Londres, M. Marié-Davy à Paris, elle présente un tout autre caractère, ne vise point à la prophétie, et ne se targue pas d'une infaillibilité absolue. J'y reviendrai tout à l'heure.

Je ne sais pourquoi la lune jouit, parmi les prophètes du temps et leurs innombrables adhérents, d'une confiance illimitée, tandis que le soleil, personnage astronomique bien autrement considérable , n'entre jamais pour rien dans leurs combinaisons. On trouverait difficilement une personne sur cent qui, parlant de la pluie et du beau temps, ne fasse pas intervenir les quartiers de la lune dans ses commentaires et dans ses conjectures sur l'état de l'atmosphère. Il est universellement admis que chaque phase de l'évolution mensuelle de la lune doit être marquée par un changement de temps; et comme il est rare que le temps ne change pas au moins quatre fois dans un mois; comme ces changements coïncident parfois avec la phase nouvelle , et qu'à défaut d'une coïncidence exacte on se contente volontiers d'une coïncidence approximative, le fait doit, dans ces conditions, donner bien souvent raison à la théorie. Si l'on demande aux partisans de la lune de justifier cette théorie par quelque argument plus scientifique, ils ne manquent jamais d'invoquer l'exemple des mouvements diurnes de l'Océan. Mais a ce compte, les marées ayant lieu deux fois par jour, ne faudrait-il pas que le temps changeât aussi avec la même périodicité, et ces changements ne devraient-ils pas suivre exactement toutes les phases de la révolution lunaire? Nous avons vu précédemment que, d'après les calculs de Bouvard et de Laplace, l'influence de la lune sur les déplacements de l'air est tout à fait insignifiante et n'affecte

point les couches inférieures. Arago, et après lui M. Delaunay et M. Faye ont entrepris de faire justice, dans des notices spéciales, des préjugés qui régnent relativement à l'influence de notre satellite sur le temps. N'importe! le préjugé persiste, et les astrologues de la météorologie s'obstinent à prendre pour base de leurs pronostics les mouvements de la lune.

Il y a un certain nombre d'années, à un de ces moments où le besoin d'un système de prédictions météorologiques se fait généralement sentir, un journal de Paris fit connaître une méthode « tout empirique » (cette fois au moins, on l'avouait telle), proposée, disait-on, par feu le maréchal Bugcaud, qui s'en était longtemps servi pour son propre compte, tant dans ses opérations militaires que dans ses entreprises agricoles , et ne l'avait trouvée que rarement en défaut. Cette méthode consistait dans la règle de probabilité assez bizarre que voici :

« Onze fois sur douze, le temps se comporte pendant toute la durée de la lune comme il s'est comporté au cinquième jour de cette lune, si, le sixième jour, le temps est resté le même qu'au cinquième; et neuf fois seulement sur douze, il se comporte comme au quatrième jour, si le sixième jour ressemble au quatrième. »

Il est évident que, dans un très grand nombre de cas, c'est-à-dire toutes les fois que le sixième jour de la lune ne ressemblait ni au cinquième ni au quatrième, la règle était inapplicable, et que d'ailleurs l'appréciation de cette ressemblance était nécessairement arbitraire. Quant à justifier théoriquement cette règle, l'illustre maréchal n'avait jamais eu une telle prétention, et personne après lui ne s'avisa de l'entreprendre. Mais un honorable négociant du Havre, M. de Conninck, eut la curiosité de la mettre à l'épreuve, et la trouva exacte six mois sur dix. Pour les quatre autres mois, elle n'avait pu servir. Une méthode prophétique aussi timide et aussi restreinte ne pouvait avoir grand succès. Elle fut vite oubliée. La lune le fut aussi pour quelque temps. Un laborieux et patient astronome, Coulvier- Gravier, qui s'était voué pendant plus de cinquante ans à l'étude des étoiles filantes, s'avisa de faire intervenir, sinon comme auteurs, du moins comme messagers certains des perturbations atmosphériques ces enfants perdus de notre famille planétaire. Certes, l'idée était nouvelle, inattendue. Coulvier- Gravier passait pour un observateur sérieux; le gouvernement lui avait, dès 1851, accordé au palais du Luxembourg un local spécial d'où il pût contempler le ciel à son aise. Ses Recherches suites météores et sur les lois qui les régissent, publiées en 1859, furent lues avec intérêt par les savants et par les amis des sciences; ses communications ultérieures à l'Institut furent écoutées attentivement. Après tout, se disait- on, il y a peut-être du bon dans cette théorie. Biot,

en 1856, déclarait stériles toutes les recherches relatives aux lois météorologiques, parce que, disait-il, on prenait l'observation par en bas au lieu de la prendre jiar en haut. Ce reproche ne pouvait s'adresser à Coulvier- Gravier. II est, au contraire, permis de trouver qu'il plaçait beaucoup trop haut le siège des perturbations atmosphériques, bien qu'il ne les fit pas remonter jusqu'à la lune.

Coulvier-Gravicr divisait l'atmosphère en cinq zones ou couches, dont la plus élevée, et aussi la plus vaste, était, selon lui, celle où s'enflammaient les météores filants. Il affirmait en outre que « les divers produits naissant dans l'air et en faisant partie, pondérables ou non, traversent en certains moments, et à partir des hauteurs les plus élevées de l'atmosphère jusqu'à la terre, toutes les tranches des diverses régions et des zones atmosphériques, de même que ces produits remontent ensuite de la terre vers le haut, pour reprendre la place qui leur est habituelle ». Il ajoutait : « Une fois le fait bien acquis 1 , ce mouvement atteste combien est grande la force qui vient d'en haut et cause toutes les transformations atmosphériques, pour se faire jour à travers tant de résistances accumulées les unes sur les autres, et qu'elle doit vaincre. »

Cette force, suivant lui, réside dans la zone des étoiles filantes, qu'il regarde comme toutes différentes des aérolithes. « C'est, dit- il, dans l'apparition des étoiles filantes, et principalement dans les diverses particularités qu'offre le parcours de leurs trajectoires, que se trouvent les signes de toutes les variations de l'atmosphère, donnant naissance, romme tout le monde le sait, aux divers produits météoriques, etc. »

Ainsi ce n'est pas seulement la lune que Coulvier- Gravier détrône au profit de ses étoiles filantes : c'est le soleil, le soleil lui-même! Ce n'est plus, comme tous les physiciens l'ont cru et démontré, la chaleur des rayons solaires qui est l'agent essentiel des changements météorologiques : c'est une force d'une puissance extraordinaire, qui traverse l'atmosphère de haut en bas pour y engendrer les produits météoriques ; après quoi elle remonte prendre sa place dans l'empyrée, séjour des étoiles filantes. Coulvier-Gravier n'admet pas qu'il y ait rien de commun entre ces étoiles et les aérolithes. En cela du moins il fait preuve de logique; car il ne peut accorder aux premières qu'une masse extrêmement faible, au plus égale à celle des comètes, pour supposer qu'elles soient entraînées par les mouvements d'un air aussi raréfié que celui de sa « cinquième zone ». 11 se présente bien encore quelques difficultés : par exemple, la hauteur des étoiles filantes, — hauteur qui dépasse de plusieurs kilomètres les limites assignées à notre

1 Mais encore faudrait-il qu'il le fût, et il esl fort contestable.

enveloppe gazeuse par les évaluations les plus élevées, comme on l'a vu au chapitre précédent, et leur vitesse, hors de toute proportion avec celle des courants atmosphériques les plus rapides. Mais un prophète ne s'embarrasse pas pour si peu, et Coulvier- Gravier ne s'en croit pas moins fondé à déterminer, à partir du mois de mai, d'après l'inspection des trajectoires des étoiles filantes à cette époque,' la constitution météorologique de l'année entière.

Revenons à la lune : c'est Mathieu (de la Drôme), mort en 1865, qui nous y ramène.

Rejeté à la fois dans l'exil et dans l'oisiveté par le coup d'État du 2 décembre, après avoir joué un certain rôle politique', Mathieu (de la Drôme), un beau jour, s'improvisa météorologiste. Les théories sur lesquelles il a tenté d'étayer son système de prédictions montrent assez combien il était peu versé dans la physique et l'astronomie : ce qui n'empêcha pas les journaux (non pas les journaux scientifiques toutefois) de le qualifier bénévolement de « savant astronome ». Ces théories sont exposées tout au long dans l'Annuaire et dans YAlmanach Mathieu, publiés par l'éditeur Pion. Car Mathieu (de la Drôme) n'a pas craint de mettre à profit la similitude de son nom avec celui du fameux Matthieu Lœnsberg, et de faire concurrence aux Liégeois doubles et triples. Cette spéculation, sans doute lucrative, est peu conforme à la dignité de la science; et si elle a contribué à populariser les prophéties de Mathieu, elle n'a pu que les déconsidérer dans l'esprit des savants.

Le système de Mathieu (de la Drôme) n'est rien moins que nouveau. C'est la lune qui en fait tous les frais. Non que Mathieu refuse au soleil une certaine action sur les changements atmosphériques. Cette action, il la reconnaît, mais il ne lui accorde qu'une influence secondaire. Tout dépend pour lui des heures de jour et de nuit auxquelles commencent, en chaque saison, les différentes phases de la lune. C'est là-dessus qu'il établit ses deux lois empiriques de la consécutivité et de la corrélation horaires : lois dont l'application varie, non seulement selon la saison, mais encore selon l'altitude et la latitude du lieu, sa constitution, etc. Or, en admettant même ces prétendues lois, on se demande comment Mathieu (de la Drôme), qui n'avait consulté que les registres météorologiques de l'observatoire de Genève, c'est-à-dire d'une localité dont Je climat est tout à fait exceptionnel,' pouvait se croire autorisé à en appliquer les résultats à tout le littoral de la Méditerranée et de l'océan Atlantique.

Mais ce n'est là qu'une des moindres inconséquences de cette théorie ,

1 II siégeait comme représentant du peuple à l'Assemblée législative.

qui accuse, je ,1e répète, une profonde ignorance des principes les plus essentiels de l'astronomie, de la physique et de la météorologie. Un astronome illustre, Leverrier, s'est donné la peine de la réfuter en plein Moniteur. Après lui MM. Guillemin, W. de Fonvielle et G. Barat ont achevé de la réduire à sa juste valeur, et Mathieu (de la Drôme), ou plutôt sa doctrine, n'a pas aujourd'hui, dans le monde scientifique, un seul partisan sérieux. Je crois donc inutile d'entreprendre, après les savants que je viens de citer, la critique d'un système également condamné par la logique et par les faits eux-mêmes. Car, il ne faut pas l'oublier, si, à force d'accumuler les prédictions, Mathieu a vu parfois les événements lui donner raison, maintes fois aussi, et dans les circonstances les plus décisives, la pluie et le vent se sont fait un malin plaisir de lui fausser compagnie 1 : témoin les tempêtes de la fin d'octobre 1863, qu'il n'avait point annoncées ; et celle bien plus terrible des 2 et 3 décembre, qu'il avait prédite pour le 5 ou le 6. Mathieu (de la Drôme) était tellement étranger aux véritables causes des perturbations atmosphériques, qu'en plarant la lune au premier rang de ces causes il invoquait l'autorité de Bouvard , dont les calculs ont précisément démontré le contraire de ce qu'affirmait Mathieu. Ce dernier ignorait également que les phases de la lune sont des périodes purement fictives, qui ne correspondent à aucun phénomène astronomique nettement défini, et que les astronomes ne continuent de faire figurer sur les calendriers que par une condescendance peut-être trop grande pour les habitudes du vulgaire. « Est-ce un juste châtiment de leurs idées fausses, demande M. W. de Fonvielle, que d'avoir à se débattre contre un empirique qui s'exprime comme si les phases avaient une existence réelle ? »

Mathieu étant mort, un autre prophète, qui se cachait modestement sous le pseudonyme de Nick, a recueilli sa succession et s'est mis à envoyer très. régulièrement aux journaux des prédictions que la plupart de ceux-ci ont régulièrement insérées, et que le public ignorant, les voyant imprimées, n'a point manqué d'accueillir avec la même confiance qu'il accordait auparavant à celles de Mathieu : Uno avulso. non déficit altcr.

Coulvier-Gravier est bien oublié aujourd'hui, et le public n'a jamais pris grand souci de sa doctrine, qui était trop compliquée ; mais les ignorants et les naïfs font toujours grand cas des prédictions de M. Nick et d'autres personnages mystérieux que personne n'a jamais vus, dont personne ne sait rien , sinon qu'ils passent pour les héritiers et les con-

1 Voir, dans la 3" année de l' Annuaire scientifique de M. Deherain, l'excellente étude de M. W. de Fonvielle sur la Prévision rationnelle du temps.

tinuateurs de Mathieu (de la Drôme). La foi en la lune est restée entière : elle a résisté à tous les efforts des hommes de science. Les astronomes les plus éminents, et parmi eux ceux-là même qui jouissaient de la plus grande popularité, Arago et Babinet, le premier dans une des notices restées célèbres dont il enrichissait l'Annuaire du bureau des longitudes, le second dans ces causeries si ingénieuses et si originales qu'il jetait, pour ainsi dire, à tous les vents de la publicité, ont vainement essayé d'en faire justice. Après eux, Delaunay, Leverrier et M. Faye ont repris et poursuivi sans plus de succès la lutte contre cet indestructible préjugé. La nouvelle méthode de précision, ou, pour mieux dire, d'observation des perturbations atmosphériques, a pourtant fourni à ce dernier un argument péremptoire , et qui suffirait à lui seul pour ruiner de fond en comble la croyance à l'action de la lune sur le beau et le mauvais temps, si le raisonnement et l'évidence des faits pouvaient quelque chose contre une croyance. On sait qu'un vaste système de communications télégraphiques est établi aujourd'hui entre les observatoires météorologiques de l'Europe et de l'Amérique. C'est de New-York, de Lisbonne, de Valenlia sur l'Atlantique, de Palerme sur la Méditerranée, que nous arrivent chaque matin les nouvelles météorologiques et les pronostics du temps. Le public, — le même qui croit à la lune, — est particulièrement frappé de l'exactitude presque infaillible des avis donnés par le service météorologique du New-York Herald. Ces avis , expédiés par le télégraphe sous-marin, et publiés aussitôt à Paris par presque tous les journaux, font connaître trois ou quatre jours à l'avance les changements de temps que doivent amener, en Angleterre, en Norwège et sur nos côtes atlantiques, les tourbillons qui se forment sous l'équateur, dans la zone des tempêtes, et dont la trajectoire parabolique est calculée avec autant de précision que l'orbite d'une comète. Ces tourbillons mettent quatre à cinq jours à parvenir du golfe du Mexique aux côtes d'Angleterre et de France; après quoi, continuant leur marche, ils vont, avec une vitesse et une intensité , tantôt croissantes , tantôt décroissantes, selon la constitution météorologique actuelle, faire sentir leur action dans le nord ou le nord-est de l'Europe, en Suède et en Russie. Le temps change ainsi successivement sur tous les points du parcours du tourbillon, dans l'espace de huit à dix jouis. Supposons maintenant que le changement se produise à Paris, par exemple, le jour, la veille ou le lendemain d'une nouvelle lune ou d'une pleine lune. La masse des gens qui veulent absolument croire à l'influence de cet astre trouveront dans cette coïncidence la confirmation de leur préjugé, sans réfléchir que si le temps change ce jour-là à Paris, il a changé la veille ou l'avant-veille au Havre, et trois jours auparavant

à Valentia; qu'i] changera le surlendemain à Berlin et ù Stockholm, et qu'ainsi il devancera ou dépassera , selon le lieu , le quartier de là lune, témoin impassible et innocent d'un phénomène qui n'a rien de commun avec la position qu'elle occupe dans l'espace par rapport à la terre, ni avec la manière dont elle nous renvoie la lumière du soleil En résumé, la formation, sous la zone équatoriale , des cyclones ou tourbillons qui nous amènent la pluie et le vent, et leur marche régulière à la surface de l'Océan et des continents, sont la réfutation" la plus complète et la plus péremptoire du préjugé lunaire.

«Depuis qu'on s'est familiarisé, dit M. Faye', avec les <*rands mouvements gyratoires qui parcourent nos deux hémisphères avec une vitesse supérieure, dans nos climats, à celle des trains express on sait que ces cyclones naissent généralement dans les régions équatoriales, décrivent d'immenses trajectoires d'une régularité presque géométrique, et procurent, par leur passage, tous les changements de temps... La chaleur solaire en est la cause déterminante ;°la lune n'y est pour rien; elle n'est donc pour rien non plus dans lès bourrasques, les pluies, les orages, etc., que les cyclones amènent partout avec eux, à toutes les phases de la lune indistinctement. » Hélas ! on a beau dire et beau faire, le préjugé persiste. M. Faye sait bien cela; il sait que ses démonstrations, pas plus que celles de ses devanciers, ne seront entendues, et que les gens n'en continueront ni plus ni moins de ressasser leurs éternelles redites sur les changements de temps par les changements de lune. Aussi finit-il par s'écrier dans un accès de découragement bien excusable : « Les rai sonnements, les faits même les mieux groupés ne servent à rien C'est à croire que le seul moyen de faire disparaître ces préjugés, ce' serait d'user de bonne heure d'autorité sur les jeunes esprits, et de faire réciter ou copier maintes et maintes fois dans les écoles,' par tous les enfants, des phrases telles que celles-ci : « Il est ridicule de croire « aux sorciers, au loup-garou, à la lune rousse. Il n'est pas vrai nue « la nouvelle lune change le temps, que la pleine lune mange les « nuages, que la foudre tombe parfois en pierre, que le pive/perœ « es arbres de part en part, que les trombes pompent jusqu'aux nues « les eaux des mers et des étangs, etc. etc. » Ce serait une sorte de catéchisme de ce qu'il ne faut pas croire. »

La croyance à l'influence lunaire forme, à la vérité, le fond ,1e la science météorologique des personnes étrangères à la science- mais il s'y ajoute un certain nombre d'éléments de même valeur empruntés à

« Annuaire du Bureau des longitudes pour l'an 1878. Notice sur 1» M.v.v, rologte cosmique. «once sur la Meko-

i oe qu'on veut bien appeler la sagesse des nations. Ce sont des aphorismes mis, en général, sous forme de distiques où, contrairement au précepte de Boileau, la rime (et quelle rime ! ) commande, et la raison obéit, ou plutôt la raison est absente, car elle n'a rien à voir dans ces sortes d'élucubrations venues on ne sait d'où ni de qui. Le malheur est que de très graves personnages, des savants même très haut placés se sont faits les apologistes de ces dictons dont l'ignorance populaire en a fait une manière de code météorologique. Ils ont cru y voir le résultat de l'expérience des siècles, l'expression d'une science purement empirique sans doute, mais qui à la longue a su grouper un certain nombre d'observations qu'elle s'est bornée à formuler sans chercher à les expliquer. C'est ainsi qu'en 1873, M. Germain ayant demandé à l'Académie des sciences ce qu'il fallait penser de l'influence que le préjugé vulgaire attribue au jour de la Saint-Médard ' , M. Bertrand, secrétaire perpétuel de la docte compagnie, rappela que le savant météorologiste Bournet, de Lyon, recommandait de ne pas dédaigner les proverbes et dictons populaires, qui traduisaient, selon lui, les impressions produites sur l'esprit du peuple, — principalement du peuple des campagnes, — par une longue répétition de faits identiques ou analogues entre eux. Mais Elie de Beaumont, de son côté, fit remarquer qu'on ne devait pas oublier non plus ce qu'avait dit Poinsot de ces prétendues lois qui reposent sur des dates marquées par des noms de saints. « Le proverbe de la Saint-Médard remonte probablement, disait Poinsot, aune époque bien antérieure à l'établissement du calendrier grégorien. Or dans ce calendrier on a supprimé les fêtes de douze saints, ce qui a avancé de douze jours celles des autres saints. Le jour de la Saint-Médard est maintenant le 3 juin ; c'était, dans l'ancien calendrier, le 20, jour voisin du solstice d'été; il y a donc lieu de croire que le proverbe s'appliquait primitivement au solstice d'été, et nullement à saint Médard. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il fût beaucoup plus rationnel ; mais au moins s'appliquait-il à un phénomène astronomique qui marque le commencement d'une saison , et alors il était du moins conforme à la vieille croyance aux présages favorables ou défavorables. Il signifiait simplement qu'on augurait mal d'un été qui commence par du mauvais temps. Quant à saint Barnabe, à qui le même préjugé attribue le pouvoir de conjurer la funeste influence de saint Médard, sa fête tombe maintenant au 11 juin, c'est-à-dire le surlendemain; elle était autrefois le 22, c'est-

» Oq connaît le dicton rimé :

Quand il pleut à la Saint-Médard, Il pleut quarante jours plus tard.

à-dire le jour même où l'été commence réellement. Il était donc naturel que l'on considérât le rétablissement du beau temps ce jour-là comme un présage heureux qui effaçait le présage fâcheux de l'avant-veille.

Le préjugé relatif à la canicule remonte probablement plus loin encore que celui de la Saint-Médard. Il se rattache à l'astronomie des anciens et à leur croyance à l'action bonne ou mauvaise des constellations. Le mot canicule (caniculus, petit chien) désigne proprement une étoile de première grandour que les anciens appelaient Sirius, et qui fat partie de la constellation du Grand-Chien. Il y a plus de trois mille ans, le lever héliaque de cette étoile' avait lieu dans les premiers jours de juillet, et annonçait par conséquent la période des plus grandes chaleurs, période pendant laquelle sévissent certaines maladies. Au lieu de rapporter ces maladies à l'élévation de la température, qui en est la cause directe ou indirecte, l'ignorance et la superstition populaires les attribuaient a l'influence malfaisante de l'étoile Sirius, et tant qu'ils apercevaient le matin cette étoile à l'horizon, ils n'étaient pas tranquille». C'était alors que les chiens devenaient enragés, que les bestiaux étaient frappés par les épizooties , que les hommes mouraient de la fièvre. Une fois Sirius disparu, on respirait plus à l'aise, bien que très souvent la chaleur ne fût pas moins intense.

De nos jours encore les almanachs font commencer les jours caniculaires du 24 juillet au 26 août, bien que, par l'effet du phénomène connu sous le nom de précession des équinoxes, c'est-à-dire par le mouvement d'oscillation de l'axe terrestre, qui fait rétrograder lentement vers l'Orient, d'année en année, les points équinoxiaux de la surface du globe, la période pendant laquelle Sirius se lève et se cjuche avec le soleil commence maintenant quand les « jours caniculaires » marqués sur les almanachs sont passés. Si l'on voulait passer ainsi en revue tous les aphorismes et toutes les croyances populaires relatives aux phénomènes météorologiques , on n'y trouverait pas autre chose que des erreurs traditionnelles nées de l'ignorance et de la superstition.

Essayons maintenant de résumer l'état actuel des études sur la prévision du temps, au point de vue scientifique. Une communication fort intéressante faite, il y a peu d'années, à l'Institution royale de la Grande-Bretagne, retraçait assez bien le tableau des progrès de la

1 Les anciens astronomes appelaient héliaque (de hélios, soleil) le lever d'une étoile à l'horizon, lorsque cette étoile, après avoir été en conjonction avec le soleil, et par conséquent invisible, parce que l'éclat du soleil empêchait de l'apercevoir, se levait assez tôt avant cet astre pour être visible à l'orient dans le crépuscule du matin.

partie météorologique qui s'occupe de ces questions. Ce travail , dû à M. Scott, donne une idée exacte de la manière dont on envisageait ces études en Angleterre, où l'on s'en est occupé avec la plus vive sollicitude. Il semble qu'on voie se multiplier les protestations contre l'assertion d'Arago, qui disait : « Jamais, quels que puissent être les progrès de la science, les savants de bonne foi et soucieux de leur réputation ne se hasarderont à prédire le temps 1 . » Aussi ne s'agit-il plus aujourd'hui, pour les savants, de prédire les changements de temps, mais simplement de les constater à leur origine, et d'en suivre la marche et les modifications, soit par l'observation directe, soit par le calcul. C'est là l'objet des travaux dont nous avons parlé plus haut, et qui s'exécutent journellement dans les stations météorologiques établies sur divers points du globe, et entre lesquelles le télégraphe permet un échange continuel et régulier de communications.

Pour répandre promptement dans tout le pays les renseignements relatifs aux saisons et à l'influence que le temps peut avoir sur les récoltes, on avait proposé il y a quelques années, en Angleterre, d'organiser un système d'avertissements télégraphiques qui aurait permis de publier des bulletins météorologiques. Le commandant Maury, mort en 1873, était à la tête de ce mouvement.

On sait quels services rend aujourd'hui, — plutôt, il est vrai, aux marins qu'aux agriculteurs, — la télégraphie météorologique, et quels malheurs a pu prévenir le service télégraphique organisé pour avertir de la marche des tempêtes; le nom de l'amiral Fitz-Boy restera attaché à cette précieuse institution , qui fonctionne actuellement dans tous les pays de l'Europe. Le bulletin quotidien lithographie que publie l'Observatoire de Paris a été imité par le Bureau météorologique de Londres et par quelques autres nations. \l paraît même aujourd'hui un Bulletin international qui entretient entre les divers observatoires des relations constantes et une communauté de travaux des plus favorables au progrès de la science.

La cause d'une tempête est un accroissement ou une diminution de la pression barométrique. Ainsi, lorsqu'une dépression barométrique s'avance, on pourrait prédire sûrement les parties des côtes qui ont le plus de chance de subir la tempête et la direction qu'elle suivra, si l'on connaissait la forme et la grandeur des pentes dans chaque direction, le sens et la rapidité des progressions, enfin l'accroissement ou la diminution d'intensité de la perturbation. Malheureusement, de toutes ces circonstances, il y en a à peine une qui soit bien connue avant l'arrivée de la tempête, d'où il suit que la réalisation des pré-

1 Annuaire du Bureau des longitudes pour 1846, p. 376.

pu

visions envoyées aux côtes ouest et nord de l'Angleterre, lesquelles sont les plus exposées , seront toujours plus ou moins incertaines.

Le résultat pratique général désormais acquis , d'après toutes les observations faites dans la Grande-Bretagne, c'est que, pour les années 1870-1871, sur cent tempêtes observées^ quarante-six avaient été prédites par le service météorologique, et que vingt avertissements de tempêtes ont été justifiés par des ouragans ou des vents violents; ce qui fait soixante-six pour cent prédictions vérifiées parles événements.

Mathieu, ses émules et ses successeurs ont, en somme, il faut le reconnaître, rendu à la météorologie pratique un véritable service : ils ont obligé les savants français, qui la dédaignaient beaucoup trop, à s'en occuper; ils les ont contraints à opposer aux prophéties utopiques à longue échéance les prévisions rationnelles à courte échéance à entrer enfin dans la voie féconde où le commandant Maury et l'amiral Fitz-Roy les avaient précédés. On a vu au chapitre des Tempêtes quels services ont déjà rendus les stations météorologiques et le réseau de communications télégraphiques installés en France grâce à l'initiative de Leverrier, et l'on a pu se convaincre que, encore une fois, il ne s'agit plus ici, en réalité, de prévoir les tempêtes, mais simplement de les voir venir, ce qui est bien différent.

11 faut remarquer aussi que, beaucoup plus modestes que les émules de Matthieu Lœnsbcrg, feu l'amiral Fitz-Roy et son savant confrère de Paris , M. Marié-Davy, ont eu la sagesse de n'admettre leurs avis que sous forme dubitative. Les signaux transmis par les ports avertissent les marins de prendre garde, en leur faisant connaître les perturbations qui semblent devoir survenir dans un délai de deux à trois jours. Ainsi, une ascension notable du baromètre se produit-elle à la fois sur une grande étendue , tandis qu'en deçà ou au delà on observe, sur une étendue parallèle, une forte dépression : on reconnaît là ces grandes ondulations, ces immenses vagues atmosphériques qui précèdent une tempête, et l'on hisse dans les ports les signaux d'alarme. L'amiral Fitz-Roy avait rédigé en outre, sous le titre de Manuel barometer, une sorte de catéchisme météorologique, où sont indiqués avec une grande simplicité les principaux pronostics du temps. Ce remarquable document a été traduit en français, et il est devenu, dès son apparition , le vacle mecitm de nos marins.

Les mouvements de la colonne barométrique combinés avec les indications du thermomètre et de l'hygromètre, la direction et l'intensité du vent, l'aspect du ciel et l'état sensible de l'atmosphère : tels sont, dans la situation actuelle de la science , les seuls signes sur lesquels on puisse établir rationnellement la prévision immédiate et tou-

jours approximative , ne l'oublions pas s de la pluie ou de la sécheresse, du calme ou de l!agitalion de l'air.

Quant à la science vaste et. profonde qui doit permettre de calculer plusieurs mois, plusieurs années à'l'avanceies perturbations atmosphériques comme on calcule les' éclipses 'de soleil ou de lune, les occultations des planètes ou même le retour des comètes , cette science ne saurait être l'œuvre d'un homme ni l'œuvre d'un jour; et ceux qui, enivrés parles applaudissements d'une foule ignorante, montent sur le trépied sibyllin pour jeter au vent leurs oracles soi-disant infaillibles, préparent à eux-mêmes et à ceux qui ont la naïveté de les croire de cruels mécomptes.

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