INTRODUCTION
Ce livre contient une description abrégée de la Mer ; un résumé des principaux phénomènes se rapportant à sa géographie physique, à sa météorologie.
Notre but principal est de mettre en évidence les forces régulatrices qui président aux mouvements de notre enveloppe liquide, forces analogues à celles qui produisent la circulation atmosphérique, et qui répandent comme elles la vie à la surface du globe.
(t Si nous' considérons la Terre comme une » masse inerte, c’est que, à notre époque, ses » développements n’ayant lieu que par voie d’é- » volution lente et insensible, ils échappent à » notre vue. Il n’en sera plus de même lorsque, 4 » guidés par les enseignements de la science,
» nous verrons cette masse énorme passer suc- .
» cessivcment par des phases analogues aux pha- » ses diverses du développement organique, lors- » que nous la verrons se consolider, se modeler » et s’embellir suivant les lois d’une physiologie » spéciale et en vertu d’une activité qui lui est » propre ^
La science qui nous découvre ainsi la vie dans la lente succession des phénomènes, nous la découvrira également, et d’une manière plus frappante encore, dans celte série permanente de modifications qui sont la vie elle-même agissant sous nos regards, et qui nous apparaissent dans l’harmonieux ensemble des mouvements de l’O- ^ céan et de l’atmosphère.
Les récents progrès de la météorologie, dus
* Léon Brotliicr, Histoire de ta Terre,
principalement à la multiplication des observatoires et à l’emploi de la télégraphie électrique, ont conduit à d’importantes découvertes qui n’intéressent pas seulement la science, mais qui doivent aussi exercer la plus favorable influence sur le développement de l’agriculture et de la navigation, c’est-à-dire de la production et de la circulation générales.
Nous serons souvent amenés, dans le cours de ce livre, à montrer le rapport des phénomènes météorologiques avec l’économie sociale, et à constater ainsi la justesse du sentiment populaire, qui n’a pas cessé de chercher dans de vagues prédictions ce que la science lui donne aujourd’hui: l’union du travail créateur de l’homme avec celui de la nature, union que la connaissance des lois physiques pouvait seule accomplir.
Tant que la science n’est pas fondée sur la rigoureuse observation et la coordination des faits, tant que l’esprit systématique peut faire prévaloir des théories basées sur les seuls aperçus dô l’imagination, il est sans doute préférable que le peuple reste dans l’ignorance.
La science ne doit deyenir populaire qu'après
avoir établi sa certitude sur les fermes bases de la méthode expérimentale, sur la découverte des lois admirables qui nous la présentent dans sa vraie lumière. La connaissance de ces lois substitue à l’idée antique de l’arbitraire divin l’idée d’un ordre providentiel, au sein duquel la création se développe en nous manifestant, dans une lumière toujours croissante , la Sagesse et la Bonté divines.
Kepler disait : « La géométrie est éternelle ; elle existe avant le monde dans l’intelligence du Créateur. »
Mais la géométrie ainsi conçue, c’est la justice, et la justice de Dieu n’est-ce pas aussi sa bonté ?
Cette religieuse conception de l’univers a présidé aux glorieuses découvertes des grands hommes qui , depuis le xvi° siècle jusqu’à notre époque, ont été les fondateurs de la philosophie naturelle. Elle doil aujourd’hui devenir populaire, et renouveler la foi en renouvelant les sources de la confiance en Dieu.
La principale partie de ce livre renferme un exposé des brillantes théories dues au génie observateur d’un savant officier de la marine des
États-Unis, le commandant Maury, directeur de l’Observatoire national de Washington, qu’on doit regarder comme le créateur d’une nouvelle branche de la science : la Météorologie de la Mer.
Nous ne résumons que la partie de son œuvre qui se rapporte à l’Océan, notre ami, M. F. Zurcher, ayant traité, dans ce même recueil, de celle qui se rapporte à l’atmosphère.
Dans le cours de cette exposition, nous pourrons souvent constater l’influence bienfaisante de la science sur le progrès de l’esprit humain. Ainsi , dans son introduction à la Géographie physique de la Mer, Maury dit :
« Quelque grande que soit la valeur des résul- » tats obtenus par ces recherches météorologi- » ques, un résultat meilleur encore est l’influence » d’éducation morale qu’elles doivent exercer » sur l’esprit des hommes de mer. Plusieurs ma- » rins de mérite, hommes de cœur, m’ont déjà » signalé cette influence. Le capitaine Phiney, » du bâtiment américain Gertrude, m’écrivait » de Callao :
» ... Vos découvertes ne nous apprennent pas
seulement à suivre les routes les plus sûres et » les plus directes sur l’Océan, mais encore à » connaître les merveilleuses manifestations de » la sagesse et de la bonté dii Tout-Puissant par » lesquelles nous sommes continuellement entou- » rés. Je commande un navire depuis longtemps, » et je n’ai jamais été insensible aux spectacles de » la nature; j’ai cependant senti que, jusqu’au » jour où j’ai connu vos travaux, je traversais » l'Océan comme un aveugle. Je ne voyais pas, » je ne concevais pas la magnifique harmonie » des œuvres de celui que vous appelez si juste- » ment la grande Pensée première.
» Je sens, bien au-dessus de toute satisfaction » des bénéfices dus à vos travaux, que ces tra 7 » vaux ont fait de moi un homme meilleur. Vous » m'avez appris à regarder partout autour de » moi, et à reconnaître la Providence divine dans » tous les éléments dont je suis entouré. »
Dans les œuvres de nos grands naturalistes, et principalement de Geoffroy Saint-Hilaire ; dans ie Cosmos de Humboldt, à qui la géographie physique et la météorologie doivent surtout le grand -x progrès qui les placera bientôt au premier rang
parmi les sciences utiles, nous trouvons aussi, presque à chaque page, cette poétique et religieuse contemplation des harmonies de la naLure qui, suivant la belle pensée de Kant, remplit notre âme du même respect et de la même admiration que la contemplation des lois morales qui président au progrès de l'humanité.
Si les sciences tendent ainsi à nous révéler la présence de Dieu dans la création, dans l’ordre universel et dans la beauté qui le manifeste, elles ne nous révèlent pas moins ce règne providentiel dans leurs utiles applications au bien-être des peuples. Elles nous font entrevoir, dans un avenir encore éloigné sans doute, mais que tout nour annonce , l’affranchissement du travailleur manuel par l'emploi des forces physiques dont la prodigieuse puissance était jadis pour l’homme un sujet d’effroi, et que nous voulons maintenant conquérir et maîtriser par la science et l’association, par les souveraines énergies de l’intelligence et du cœur.
C’est à ce point de vue que nous nous placerons pour tracer dans la seconde partie de notre travail l’histoire de la navigation, c’est-à-diro
celle des grands explorateurs qui ont tour à tour étendu l’empire de l’homme sur les Mers. Sur le vaste champ de leurs découvertes brille la pure gloire de Christophe Colomb, dont l’héroïque et patient génie nous offre le plus noble exemple de l’application des forces morales à la conquête du globe par l’hurnanité.
Jusqu’à la découverte de l’Amérique, la Méditerranée avait été le principal théâtre du progrès de la civilisation. Des rives de l’Asie, de l’Égypte, de la Grèce et de l’Italie, l’esprit des sages, des législateurs s’était répandu sur le monde occidental et y avait préparé l’avénement de l’Évangile. Mais au moment où le génie moderne prend son essor, l’Océan sans limites s’ouvre à lui, et, bientôt après la découverte de Colomb , l’idée naissante de l’unité du genre humain ouvre à l’esprit cet espoir infini qui fait la grandeur des
héros, des artistes et des philosophes de la re- *
naissance. « Un monde d’humanité commence, de sympathie universelle (1). »
Nous chercherons quelle a été et quelle doit
* J. Michelet, La Renaissance.
être encore, dans la création de ce monde, l'influence de la Mer, l’action qu’elle exerce sur le développement de l’esprit de solidarité qui doit un jour unir en un seul corps tous les membres épars de la famille humaine.
Tandis que les chemins de fer et la télégraphie électrique préparent la fédération des nations occidentales, destinées à exercer une influence prédominante sur la civilisation du genre humain, le percement des isthmes de Suez et de Panama, entrepris sous les auspices de la France, promet à la navigation un avenir d’incomparable activité, dans lequel se multiplieront les liens déjà si nombreux qui rattachent l’Europe à l’Asie et à l’Amérique, c’est-à-dire d’une part au monde antique de la tradition, de l’autre, au monde nouveau de la libre pensée.
C’est dans cette double union que le génie jmoderne trouvera les éléments de la conception supérieure qui doit embrasser à la fois le passé et l’avenir de l’humanité, et fonder son unité morale.
Quoique le principal but de notre travail soit de dégager auelaues idées utiles de la masse des
faits, des observations et des théories, nous nous appliquerons aussi à faire connaître les différentes parties de la science nautique qui doivent éclairer nos descriptions. Ainsi, nous aurons à considérer la navigation dans ses rapports avec l’astronomie, la physique, la géographie, l’histoire naturelle, et à marquer les progrès que ces sciences lui doivent. Le premier navigateur qui prit l’étoile polaire pour guide ouvrait la voie aux astronomes qui ont découvert le système du monde; et l’inventeur de la boussole nous révélait l’existence de ces forces toujours actives qui sont les manifestations encore mys- « térieuses de la vie à la surface du globe, et qui peut-être un jour mettront aux mains de l’homme une puissance en rapport avec la grandeur de sa destinée.
La contemplation dja la beauté dans la nature, dans les spectacles infiniment variés, dans les grandes scènes que la Mer nous offre, doit aussi nous conduire à retrouver, dans l’union de la science et de la poésie, ce sentiment primitif de l’unité du monde, dont le symbolisme des religions antiques nous fait encore goûter le charme
profond. Sous le voile d’allégories ingénieuses, l’homme entrevoyait alors les vérités que la science lui démontre aujourd’hui, et les harmonies qui unissent le développement du monde moral à celui du monde physique.
Mais pour rendre plus évident ce rapport fécond, il faut que la connaissance de l’âme soit pour nous l’objet d’une certitude analogue à celle qui nous est donnée par les démontrations de la science. Or, c’est par la patiente observation de faits innombrables, recueillis et classés avec soin, que les sciences modernes sont arrivées à la découverte de quelques grands principes, dont la corrélation nous fait concevoir l’unité du monde extérieur. Si nous devons fonder la science morale sur des recherches analogues, quels services ne nous aura pas rendus la navigation, qui nous ouvre toutes les contrées du globe et nous apprend à reconnaître dans leurs divers habitants, des hommes entraînés par les mêmes passions que les nôtres, gouvernés par des institutions analogues à celles que nous avons fondées, unis par des croyances semblables, par de semblables espérances. C’est à
notre contact que doit se développer en eux ce sentiment de la solidarité humaine, ce besoin de justice, qui sont l’honneur, qui font la force de nos sociétés civilisatrices, et que nous devqjps bénir, quoiqu’ils soient aussi maintenant la source de toutes nos épreuves, puisqu’ils ne nous permettent plus de goûter le repos que dans la fraternelle alliance des libres sociétés de l’avenir.