LA MER
L*a Mer primitive.
En écrivant ce résumé, nous ne perdrons jamais de vue qu’il doit être facilement compris par une majorité de lecteurs qui n’ont guères le loisir de s’attacher à l’étude des sciences, et notre premier désir sera toujours d’arriver à donner très succinctement une juste idée des principales découvertes ducs aux travaux des grands naturalistes, des savants illustres qui auront surtout contribué à faire de notre siècle une des plus glorieuses époques de la vie de l’humanité.
Tous les phénomènes géologiques peuvent être considérés comme dérivant d’un seul et même fait primitif, la solidification des substances à l’état gazeux qui formaient l’immense nébulosité dont la condensation a produit notre
planète. La matière nébuleuse, suivant les belles observations d’Herschell, se présente sous diverses apparences, depuis les nébulosités obscures, étendues et diffuses dont les formes sont très variées, jusqu’à celles qui prennent la forme planétaire, et qui sont en même temps plus lumineuses (1) *.
Les états successifs des nébuleuses que le télescope a permis d’observer paraissent provenir, suivant Hersrhell, d’une concentration progressive, due à la gravitation.
I n mode analogue de formation doit se retrouver dans la création des planètes, et cette opinion s’appuie sur une série de buts et d’observations qui sont le fondement de la géologie, telle que l’ont faite les découvertes de la science moderne. Les astronomes, les physiciens, les géologues admettent que toutes les substances qui composent la Terre se trouvaient à l’origine disséminées dans un espace infiniment plus étendu que celui qu’elles occupent depuis leur condensation (2).
Cette condensation produisit d’abord, par la combinaison chimique des éléments primitifs, la masse de matières minérales en fusion qui existaient dans le globe à l’état liquide.
Ces matières, transportées par des courants analogues aux courants actuels de l’Océan, se refroidissaient graduellement, se solidifiaient, et formaient des couches flottantes qu’on pourrait
* Nous engageons lo. lecteur à voir successivement les notes indiqrécs par ces chiffres et placées à la fin du volume.
comparer aux bancs de glace qui descendent des pôles. En même temps, les matières les plus denses, les métaux, se rapprochaient du centre et y formaient un premier noyau.
Après que la croûte terrestre fut formée, il fallut encore une longue période de refroidissement avant que l'immense amas de vapeur qui l’entourait put devenir liquide et couvrir sa surface. Dès que l’eau apparut, le refroidissement plus rapide dut activer la solidification du jlobe, à laquelle contribuèrent les immenses imas de matières solub es et de débris, détachés, entraînés et déposés par la mer primitive.
Les bouleversements prodigieux, les éruptions terribles qui soulevaient cette mer, saturée de substances en dissolution, ont laissé leurs traces dans les couches tourmentées des terrains qui appartiennent à la période où la vie n’avail pas encore fait son apparition sur la Terre. C’est à la surface de ces couches, au-dessus des granits et des schistes argileux, que les eaux déposèrent les matières calcaires dans lesquelles se retrouvent les débris fossiles des premières plantes marines, les algues et les fucoïdes, et des premiers animaux, les infusoires et les zoophy tes.
Ainsi la mer encore tiède abritait dans ses profondeurs les organismes naissants dont la délicate structure nous révèle déjà l’intervention d’une Intelligence créatrice.
Comme il nous est impossible de concevoir la vie, même à ces degrés inférieurs, séparée d’une certaine liberté, nous ne pouvons imaginer sans un profond intérêt les premiers mouvements des xxvm. 2
trouver si difficilement un abri. T.es eaux moins chaudes et plus épurées offrirent à l’animal et à la plante un nouveau milieu, qui, sans doute, fit naître en tout ce qui avait vie de nouvelles forces de développement. Car c’est ainsi que nous pouvons comprendre la création successive, par la double action de la Providence qui prépare à l’être qu’elle a créé des milieu? de plus en plus favorables, et de l’être lui-mêmt qui, par la puissance de son aspiration, se développe et se modifie. Telle est d’ailleurs la doctrine professée par un de nos plus illustres naturalistes, Geoffroy-Saint-Hilaire.
Pour lui , l’espèce reste fixe tant que le milieu ne varie pas: elle ne se modifie que par l’action des tendances nouvelles produites par les variations du milieu. Buffon, le premier, soutint cette opinion, qui nous paraît répondre à l’une des plus importantes questions de la philosophie naturelle (5). *
Au sein des mers plus tranquilles de celle seconde période, sur les premiers continents, la vie prit un accroissement prodigieux.. Le règne végétal, favorisé par la grande quantité de carbone que contenaient alors les eaux et l’atmosphère, s’étendit sur tout le globe avec une exubérante fécondité. L’atmosphère compacte interceptait peut-être encore les rayons du soleil ; mais, suivant un savant botaniste , M. De Candollc, il n’est pas impossible que le magnétisme et une haute température du globe aient pu produire alors une lumière terrestre éteinte avant la création de l’homme.
Le calorique, agent suprême de la vie, en se dégageant de la matière diffuse et se portant à la superficie de la masse gazeuse qui constituait l’atmosphère, devait y produire une conllagration continuelle. A l’appui de celte hypothèse nous pouvons citer les observations relatives aux nébuleuses planétaires, dont la lumière, d’après Herschell, serait aussi toute superficielle.
Dans la distribution géographique des premières plantes et des premiers animaux fossiles, nous trouvons que les mêmes espèces se répandaient d’une manière générale sur tous les points du globe. Mais lorsque le soulèvement des continents eut partagé la Mer en divers bassins, les espèces nouvelles tendirent à se localiser, et le célèbre paléontologiste Owen a montré que ces espèces présentaient, suivant leurs régions originaires, des caractères particuliers, analogues h ceux des espèces actuelles qui habitent les mê- * mes zones, quelquefois peu étendues. M. Milne- Edwards, dans son savant mémoire sur la géographie des crustacés, a le premier désigné ces différentes zones sous le nom de centres de création , et il admet que le degré de perfection des organismes dépend surtout de la quantité de chaleur et do lumière du milieu dans lequel ils vivent. La diffusion universelle des premiers débris fossiles nous prouve que ces conditions de perfectionnement, étaient d’abord les mêmes pour toutes les espèces animales et végétales. Nous devons admettre que leur localisation n’eut lieu qu’après l’épuration de l’atmosphère , qui , moins chargée de gaz et de vapeurs, permit en-
fin au soleil d’apparaître et de donner, dans les zones diverses que ses rayons tracèrent, une nouvelle puissance à la vie, une nouvelle grâce à la forme.
Jusqu’alors, le calorique de la planète, -et peutêtre sa propre lumière, avaient pu suffire aux premiers êtres. A une profondeur de 200 pieds, on trouve des algues qui ont encore la belle couleur verte de celles qui vivent à la surface. C’est de 500 et 600 pieds qu’on a ramené des ulves phosphorescentes, et des sargasses semblables à celles qui croissent sur les rivages. Les sondages récemment faits par le capitaine Mac Clmtock, pour explorer le trajet du nouveau télégraphe Nord-Atlantique, ont fait découvrir, à une profondeur de plus de 500 mètres, des Etoiles de mer qui appartiennent aux espèces dont on a retrouvé les traces dans les couches les plus anciennes, et qui, sous une énorme pression, vivent dans des régions presque inaccessibles aux rayons du soleil. Ces zoophytes ont pourtant la même forme symétrique et la même couleur rose, violette, orangée , que les espèces qui se trouvent à la surface.
Mais ces exceptions ne font que confirmer la grande loi qui, partout, préside au progrès des êtres : la tendance universelle vers la lumière , c’est-à-dire vers une existence meilleure.
Aussitôt qu’apparut le soleil, l’accroissement général de la vie dut se manifester non-seulement par de nouvelles créations, mais encore par de nouvelles forces vitales, proportionnelles aux aspirations diverses de tous les êtres déjà existants
vers la brillante clarté du jour. Un exemple, choisi au plus bas degré des espèces végétales, nous montrera l’énergie de celle attraction qui anime la nature entière, et qui arrive dans l’âme humaine à sa plus haute puissance.
On a depuis longtemps observé que les plantes renfermées dans des souterrains se dirigent toujours vers le point éclairé, et que leurs tiges atteignent ainsi parfois une longueur très supérieure à la longueur ordinaire. Le professeur allemand Schwœgrichen cite le fait très remarquable d’une lathrée, plante de quelques pouces de hauteur, qui, ayant germé au fond des mines du Mansfeld, s’était élevée jusqu'à 120 pieds, en se dirigeant obstinément vers la lumière.
Les zoosphores des algues, au moment où ils sortent des cellules de la plante-mère, dirigent vers la région lumineuse les rapides mouvements qui les ont fait regarder par des savants observateurs comme de vrais animalcules. Nous ne quitterons pas la mer primitive sans jeter un regard sur les phénomènes singuliers qu'offre cetle famille végétale, la plus ancienne du globe. Les algues ou hydrophyles sont entièrement formées par un simple tissu composé de cellules closes, qui paraissent vivre d’une manière indépendante en absorbant le liquide qui les nourrit. On donne le nom de fucus ou varecs à celles qui vivent dans la mer, et de conferves à celles qui habitent les eaux douces. Les algues marines peuvent être flottantes oa cramponnées aux rochers par des attaches organiques. Leur tissu homogène est plus ou moins consistant, suivant les régions où elles
Digitiz
se trouvent. Dans les mers agitées, elles sont coriaces et ligneuses, tandis qu elles n’ont qu’une consistance molle dans les mers tranquilles. Elles varient aussi de grandeur, depuis les espèces microscopiques jusqu’aux laminaires et aux macrocystes, qui atteignent 40 et 50 pieds de longueur, et donl la tige a la grosseur de nos arbres moyens. Le capitaine Cook et Georges Forster citent une espèce de fucus gigantesque, vu depuis par d’autres navigateurs, qui a jusqu’à 300 pieds de tige. Un mucilage abondant transsude à travers le tissu des algues, et doit contribuer, ainsi que l’enduit gélatineux qui couvre tous les animaux marins, et dont un grand nombre sont presque entièrement formés, à donner à la mer son apparence luisante et ses propriétés nourricières (6). Les derniers sondages opérés pour l'établissement du télégraphe sous-marin entre l’Europe et l’Amérique, ont montré que le fond de l’Atlantique est couvert d’une substance mode et gluante, composée, pour les neuf dixièmes, d’animalcules microscopiques.
Les algues, dont plusieurs espèces sont remarquables par la beauté de leurs formes et la vivacité de leurs couleurs, sont aussi intéressantes par leur mode de reproduction. Les corpuscules qui représentent la graine, et auxquels on a donné le nom de zoospores à cause de leur mobilité singulière , se forment dans certaines cellules , d’où ils paraissent sortir, suivant les remarquables observations du célèbre botaniste Unger, « par un acte de leur propre volonté. » lisse dirigent toujours, ainsi que nous l’avons déjà dit,
vers la lumière, et leurs mouvements spontanés, qui durent quelquefois plusieurs heures, ne cessent qu’au moment où, fixés sur un corps étranger, iis commencent à germer pour reproduire une algue semblable à celle qui leur a donné naissance. On retrouve le même phénomène dans de petites algues qui croissent quelquefois sur la neige, et la colorent en rose. Ces algues, au moment de leur propagation , se transforment aussi en animalcules, qui redeviennent ensuite des algues du même genre.
L’étude attentive de ces transformations, rapprochée d’études analogues sur le mode de développement des végétaux qui croissent sous nos yeux, pourrait conduire à d'importantes découvertes. Il y a quelques années, M. Payen, en faisant hommage à l’Académie des Sciences d’un velume contenant l’ensemble de ses recherches sur la vie végétale, faisait entrevoir que les tissus végétaux pourraient n’être que l’enveloppe protectrice de corps animés travaillant à la formation des diverses parties de la plante (7). Plus récemment, M. Paul Laurent, dans son beau travail sur les infusoires (8), a émis des vues analogues.
L’ensemble de ces persévérantes observations conduirait à regarder les végétaux comme de véritables polypiers, construits par des infusoires qui sé grouperaient selon des formes déterminées, pour passer de l’existence individuelle à l’existence sociale. Nous reviendrons sur cette quesLion dans la partie de notre résumé qui traite des sels de la Mer, et du merveilleux travail des lithophytes.
Mais ce qui est dès maintenant évident, c’est que, dans la première période de leur formation, et au degré le plus simple de leur organisation, les animaux et les plantes offrent tant d’analogie, qu’il est bien difficile de tracer entre eux une limite distincte. Nous venons de voir les algues se rapprocher de l’animalité. Certains polypes offrent à leur tour toutes les apparences de la végétation ; et si l’on considère l'immense accumulation de débris végétaux et animaux qui contribuèrent à former les diverses couches de la surface terrestre, on est frappé d’étonnement devant le prodigieux travail de cas infiniment petits, et saisi d’admiration en contemplant la puissance de vie déposée en eux par la nature, aidée dans son oeiivre par les forces dominatrices du calorique et de la lumière.
Quoiqu’il n’entre pas dans notre plan de rechercher les concordances qui peuvent exister entre les cosmogonies des livres sacrés et les théories scientifiques, nous nous arrêterons pourtant sur quelques passages de ces livres, dont l’accord avec les vues actuelles de la géologie semblerait indiquer cette marche progressive de ia vérité que Lessihg a si justement appelée Y Education du genre humain.
Ainsi, Moïse, en résumant l’histoire de la création telle sans doute qu’il l’avait puisée dans lesantiques traditions de l’Egypte, dit dans la Genèse : « — Les ténèbres étaient sur la face de l’abîme; et l’Esprit de Dieu se portait sur les eaux; — et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut. » Sous ce nom d’eaux il faut enten-
dre, suivant les commentateurs, l’immense masse gazeuse au sein de laquelle l’Esprit créateur, que toutes les religions nous représentent sous une forme lumineuse, répandait le mouvement, l’organisation et la vie.
Les livres sacrés de l’Inde expriment la même croyance dans le passage suivant des Lois de Manou : « Celui que l’esprit seul peut percevoir, qui échappe aux organes des sens, qui est sans parties visibles, éternel, Pâme de tous les êtres, que nul ne peut comprendre, déploya sa propre splendeur.
» Ayant résolu, dans sa pensée, de faire éma lier de sa substance les diverses créatures, il produisit d’abord les eaux, dans lesquelles il déposa un germe. »
Suivant les Védas, Brahma, ou l’Esprit de Dieu, était porté sur les eaux, au commencement du monde, dans une feuille de lotus.
La mythologie grecque nous peint la Nuit étendant ses vastes ailes sur le chaos, et déposant dans son sein un germe d’où sortit l’Amour, revêtu de lumière, âme du monde naissant et créateur de tous les êtres. .
Enfin l’Evangile de saint Jean, résumant en quelques paroles admirables ces antiques traditions, nous apprend que la vie et la lumière sont une même émanation du Verbe divin.
Mais ces notions premières, renfermées dans le? sanctuaires, et souvent obscurcies par des interprétations erronées, n’étaient que le pressentiment des révélations de la science, enseignement du génie qui devait à la fois nous dévoi-
1er l’origine du monde où nous vivons, et l’heureuse destinée dont chaque jour nous rapproche, en préparant, par les conquêtes de l’industrie et la domination progressive des forces morales, l’unité du genre humain.
Animaux des premières Hiers.
En même temps que la vie prenait un nouveau développement au sein des mers formées par les premiers soulèvements, elle s’étendait aussi sur les terrains émergés couverts du limon déposé par les eaux. Des fougères arborescentes, des prèles semblables à celles qui croissent dans nos marécages, d’autres plantes d’une structure analogue à celle des grandes mousses, s'élevaient partout, mais non dans leurs dimensions actuelles. Elles avaient alors la hauteur, le diamètre de nos grands arbres, et formaient les forêts primitives (P), qui, puisant dans l’atmosphère d’immenses quantités de carbone nécessaire à leur rapide croissance, purifiaient l’air et le rendaient propre à la respiration des animaux. Par l’accumulation de leurs débris, ces épaisses forêts préparaient aussi la formation des nombreuses couches de houille qui devaient offrir un jour à l’âge industriel une source inépuisable de force et de puissance.
La Mer, qui avait abrité les premiers animalcules, dont les dépouilles s’entassaient en vastes
gisements de terrains siliceux et crétacés, voyait alors apparaître les ébauches d’une nouvelle création d’animaux plus forts, plus puissants, plus libres, mais pour la plupart monstrueux. Les animaux microscopiques, les polypes, les mollusques des époques les plus anciennes échappaient à une destruction dont les causes étaient alors si multipliées, par leur petitesse même, leur grande vitalité, leurs ingénieuses constructions, par les coquilles très solides qui les protégeaient, enfin par leur nombre prodigieux.
Mais les premiers poissons, les premiers amphi • bies, pour résister aux violentes révolutions qui bouleversaient la surface du globe, durent être couverts d’une épaisse armure, ou pourvus d’uno force vitale en rapport avec les nombreux périls qui les menaçaient.
Nous verrons que la puissance créatrice avait atteint ce but dans les espèces variées dont nous avons retrouvé les restes. Dépourvus de grâce et de beauté, ces nouveaux êtres nous présentent dans leur vigoureux organisme, dans leur massive structure et dans leurs énormes dimensions, une puissante manifestation de la vie, en harmonie avec le rude aspect de la nature, dont leur instinct de destruction et leur voracité aidaient alors l’œuvre, en opposant une barrière à l’infinie multiplication des créations inférieures.
Nous jetterons un rapide coup d’œil sur la succession des animaux singuliers qui peuplèrent la Mer, depuis la formation des infusoires jusqu’à celle des amphibies, et nous verrons dans cette série progressive la vie organique s’accroître et
se perfectionner pour arriver à prendre possession du nouveau domaine que lui préparait l’action purificatrice des végétaux terrestres. Les plantes marines avaient aussi contribué à l’épuration des eaux en consommant une grande quantité du carbone qu’elles contenaient. La nature de ces eaux, variant d’ailleurs à chacune des ( révolutions qui changeaient la surface du globe, ces variations purent n’être pas les mêmes dans les différents bassins, qui furent ainsi le centre de créations diverses (10).
Nous avons déjà parlé des premiers animalcules marins, des infusoires et des polypes. Dans les groupes suivants, nous trouvons les astéries, ou étoiles de Mer, et les oursins, dont les organes déjà plus nombreux présentent une disposition symétrique qu’on ne trouve pas dans les formes irrégulières des infusoires. La même famille des Rayonnés contenait plusieurs genres remarquables, les encrinites, ou lis de mer, les pentacriniles, les apiocrinites. Ces beaux zoophytes, qui ressemblaient à des fleurs, recouvraient le fond de la mer, où ils étaient fixés, s’élevant, comme une forêt sous-marine, à une . hauteur de plusieurs mètres. Les diverses parties solides de leurs corps avaient déjà quelque analogie avec celles qui constituent le squelette des animaux supérieurs, et formaient ainsi, autour d’une tige ou colonne vertébrale, une charpente très compliquée destinée à protéger les organes et à donner un point d’appui au système musculaire. Les osselets pétrifiés de cette famille remplissent de nombreuses couches calcaires, où se
trouvent surtout des débris de pentacrinites et d’encrinites-lis.
Dans la classe des mollusques, ou animaux à coquilles, des organes plus nombreux et plus distincts permettent de constater l’important principe de la division du travail (11), qui doit servir de guide pour déterminer les différents degrés de perfection des espèces animales. La vie, en s’élevant, réalise à chaque nouvelleascensionun nouveau progrès vers l’harmonie, en donnant à chacune des fonctions de l’être un instrument spécial, et en établissant dans cette série d’organes un centre d’action dont l'importance augmente toujours à mesure que s’accroît l’intelligence. 11 semble que l’esprit, enveloppé d’abord dans la matière informe, s’en dégage t lentement par un effort constant, créateur, qui, en chaque espèce, forme un type supérieur, et qui, dans la généralité des êtres, aboutit à un type assez pariait pour qu’un souffle divin vienne l’animer et le douer d’une souveraine puissance en le parant d’une incomparable beauté.
Les mollusques céphalopodes, tels que le nautile et l’ammonite, sont principalement remarquables par l’ingénieuse disposition des légères coquilles cloisonnées qui leur servent en même temps pour s’élever et flotter à la surface le la mer, et pour résister à la pression intense ies eaux profondes. A mesure que l’animal grandit, des cloisons successives forment derrière lui une suite de chambres aériennes, destinées à contrebalancer l’augmentation de poids' qui empêcherait son ascension vers la lumière.
Dans quelques espèces, les sinuosités des cloisons ornent la -partie externe de la coquille des plus gracieux dessins.
Ces mollusques ne sont plus retepus au fond par leur organisation même; ils y rampent à l’aide d'un disque musculaire pour y chercher une partie de leur nourriture, et peuvent à volonté revenir vers la surface, où ils se maintiennent en équilibre, portés par leurs élégantes coquilles. Deux espèces de nautiles habitent encore les mers des régions tropicales et tempérées. L’une de ces espèces, le nautile argonaute, a été décrite par Aristote et Pline. La description de Pline, quoique inexacte en quelques points, donnera une idée de l’admirable structure et du charmant aspect de celte coquille, qui, suivant les anciens, avait enseigné aux hommes l’art de la navigation :
« Le nautilos est une des merveilles de la » nature. On le voit s’élever du fond de la mer » en maintenant sa coquille dans une situation » telle, que la carène soit toujours en-dessous, » et l’ouverture au-dessus. Dès qu’il atteint la » surface de l’eau, sa barque est bientôt mise à » flot, parce qu’il est pourvu d’organes au moyen » desquels il fait sortir l’eau dont elle était » remplie, ce qui la rend assez légère pour que » les bords s’élèvent au-dessus de l’eau ; alors » le mollusque fait sortir de sa coquille deux » bras nerveux qu’il élève comme des mâts; » chacun de ces bras est muni d’une membrane » très line et d’un appareil pour la tendre ; ce » sont les voiles. Mais si le vent n’est pas favoxxviii. 3
» rable, il faut des rames ; l’argonaute en dis- » pose sur les deux côtés de sa barque : ce sont » d’autres membres plus souples, allongés, ca- » pablcs de se plier et de se mouvoir dans tous » les sens, et dont l’extrémité est constamment « plongée dans l’eau. Ainsi la navigation peut » commencer, et le conducteur de l’esquif va » déployer son habileté. Si quelque péril le » menace, il replie sur-le-champ tous ses agrès,
» et disparaît sous les flots. »
C’est autour de la tête des céphalopodes que s’insèrent les tentacules servant à la locomotion et à la préhension. Les yeux, placés près de ces pieds ou bras, sont remarquables par leur développement. Rien n’est plus étrange que l’aspect d’un de ces mollusques, la seiche ou calmar, encore très commun dans nos mers. Au-dessus du corps, de forme cylindrique et de couleur blanchâtre, s’élève la tête, surmontée des huit bras garnis de suçoirs, à l’aide desquels l'animal se fixe au corps qu’il enlace. La bouche, dont les mandibules acérées déchirent facilement la proie, a ki forme d’un bec de perroquet; et les yeux, très gros et très saillants, frappent par leur ressemblance avec ceux des animaux vertébrés. Un organe adhérent au foie produit la liqueur noirâtre à laquelle on a donné le nom de sépia.
Lorsque la seiche est en danger, elle lance au dehors ce liquide qui la rend invisible en obscurcissant l’eau autour d’elle.
On a découvert, à l’état fossile, des réservoirs d’encre de calmars ; cette encre, composée en grande partie de carbone, et, par suite, bien
conservée, a pu être employée comme sépia dans la peinture.
Une famille de céphalopodes que l’on ne trouve pins clans nos mers, et qui devait se rapprocher de celle des seiches, a laissé de nombreux déibris fossiles connus Sous le nom de bélemnites.
D’après les recherches les plus récentes, ces bélemnites étaient des coquilles internes analogues à l’osselet dorsal de la seiche, dont la partie antérieure, en forme de coupe, contenait le réservoir d’encre et quelques autres viscères. On a trouvé de ces réservoirs ayant près d’un pied de longueur, et cpii indiquent la grande taille des bélemno-seiclies auxquels ils appartenaient.
De nombreuses coquilles, qui se rapprochent par leur organisation des coquilles cloisonnées, ont aussi entassé leurs débris en masses énormes et contribué à constituer les couches calcaires du globe. Ou trouve dans les terrains secondaires dos bancs épais de nautiles, d’ammonites et de bélemnites. Des coquilles plus petites, dont la plupart sont microscopiques, ont formé, comme nous l’avons déjà dit, une partie de nos chaînes montagneuses. Les anciennes mers étaient sans doute remplies par des bancs flottants de ces mollusques, pareils à ceux qu’on observe encore dans les mers polaires, et, suivant la juste remarque de Buckland, « les restes de ces individus si petits ont grossi davantage la masse des matériaux qui constituent la croûte extérieure du globe, que ne l’ont fait les ossements des éléphants, des hippopotames et des baleines. »
Dans la classe des articulés, nous trouvons d’abord les annélides ou vers à sang rouge. La conservation des tubes fragiles que ces vers se creusaient dans le sable, nous prouve la tranquillité du fond des mers pendant les intervalles de repos qui succédaient aux révolutions de la surface du globe.
Les crustacés fossiles des plus anciennes époques, et, entre autres, les trilobites, souche aujourd’hui disparue des espèces plus parfaites, montrent les traces d’un appareil visuel très développé, qui nous apprend que les Mers au milieu desquelles vivaient ces animaux étaient assez transparentes pour livrer passage aux rayons lumineux ; tandis que la première Mer, saturée d’éléments en dissolution, avait la consistance d’un liquide épais, où ne pouvaient encore pénétrer ni la lumière, ni la vie.
La classe des vertébrés nous a laissé les débris fossiles de plusieurs espèces de reptile*;, la plupart remarquables par leurs formes extraordinaires et leur taille gigantesque. La nature, dans ces créations bizarres, semble avoir poursuivi un autre but que celui qu’elle avait en vue aux époques antérieures, quand les innombrables habitants des mers accumulaient leurs dépouilles pour contribuer à étendre sur les roches primitives les diverses couches de terrains qui devaient former l’écorce de la Terre, et permettre à la vie de s’y développer. Après cette première période, la nouvelle série d’animaux créés, les poissons et les reptiles, ne nous présentent plus, comme les zoophytes et les mollusques,
une suite de familles maintenant leurs caractères durant les longs intervalles des grandes formations. Des changements brusques, progressifs, qui suivent l’ordre des couches de terrain, indiquent assez que la nature cherche alors à peupler le globe, après avoir préparé tous les matériaux de sa surface, appuyés sur l’indestructible base des roches ignées.
M. Agassiz, en fondant la distribution des poissons sur les indices fournis par leurs écailles, a permis de reconnaître plus de deux cents genres de poissons fossiles , qui ont aidé à mettre en évidence l’âge de certaines formations, qu’on n’avait pu jusqu’à lui déterminer, foute de caractères suffisants. «
Les téguments extérieurs, coquilles, enveloppes calcaires, poils et plumes, sont liés par d’étroits rapports à l’organisation intérieure de l’animal, et font en même temps connaître ses relations avec le milieu qu’il habite.
Parmi les premiers poissons, une espèce nombreuse, les ganoïdiens, avait encore, comme lés crustacés, le corps enfermé dans une carapace ou couvert d’une cuirasse d’écailles osseuses, qui les protégeaient contre l’action violente des eaux, chargées, dans leurs brusques variations, des débris qu’elles entraînaient.
Les poissons sauroïdes se rapprochent, par leur conformation, de la classe des reptiles. Les os et les fragments de mâchoires qui proviennent de cette famille montrent la grande taille de la plupart des espèces qui en faisaient partie. Leur appareil dentaire revêt tout l’intérieur de
la bonch°, et sa force terrible devait permettre à ces poissons voraces, comme à quelques squales de la même période, de broyer la carapace des crustacés, la coquille des mollusques, et de limiter ainsi l'accroissement continu des espèces inférieures, dont les fonctions n’avaient plus alors la même importance.
Les crocodiles, les tortues, sont au nombre des reptiles ks plus anciens. On a trouvé près de Lunéville un os de tortue marine qui appartenait à une carapace de plus de deux mètres.
Près de Maestricht, on a découvert la tête presque entière d'un énorme reptile marin, très voisin des monitors, genre de grands lézards qui, dans les climats chauds, habitent les marais et le bord des rivières. La longueur totale * du corps de ce reptile, connu sous le nom de mosasaure, surpassait 24 pieds. Son épaisse et robuste queue formait une rame puissante, qui lui permettait de se mouvoir avec force et rapidité au sein de la mer, et d’y poursuivre les grands poissons, dont il faisait sa pâture.
Les restes d’autres espèces de sauriens marins, fort extraordinaires et de dimensions énormes, abondent dans les terrains de la formation qui, suivant l’heureuse expression de Buckland, appartient au moyen âye de la chronologie géologique. Les plus remarquables de ces formidables reptiles étaient l’ichthyosaure et le plésiosaure. Cuvier en a retracé l’étrange structure, guidé par ces lois magnifiques de corrélation des organes qui donnent un intérêt si puissant aux découvertes de l’anatomie comparée :
« Nous voici arrivés à ceux de tous les repli tiles, et peut-être de tous les animaux fossiles » qui ressemblent le moins à ce que l’on con- » naît et qui sont les plus faits pour surprendre’ » le naturaliste par des combinaisons de struc- » ture qui, sans aucun doute, paraîtraient in- » croyables à quiconque ne serait pas à portée » de les observer lui-même.
» Dans le premier genre, un museau de dau- » phin, des dents de crocodile, une tête et un » sternum de lézard, des pattes de cétacé, mais » au nombre de quatre, enfin des vertèbres de » poisson.
» Dans le second, avec ces mémos pattes de
> cétacé, une tête de lézard et un long cou sem-
> blable au corps d’un serpent; voilà ce que le » plésiosaures et richthyosaurus sont venus nous » offrir, après avoir été ensevelis pendant tant » de milliers d'années sous d’énormes amas de » pierres et de marbres; car c’est aux anciennes » couclies secondaires qu’ils appartiennent. On » n’en trouve que dans ces bancs de pierre » marneuse ou de marbre grisâtre remplis de » pyrites et d’ammonites, ou dans les oolites, » tous terrains dix même ordre que notre chaîne » du Jura. C’est en Angleterre surtout que » leurs débris paraissent abondants; aussi est-ce » surtout au zèle des naturalistes anglais que la » connaissance on est due. Ils n’ont rien épargné » pour en recueillir beaucoup de débris, et pour » en reconstituer l’ensemble autant que l’état » de ces débris le permet *. »
* Cuvier ; Histoire des ossements fossiles, t. Y.
On connaît plusieurs espèces d’ichthyosaures ; la plus grande avait de 25 à 30 pieds de long. La tête, très développée, ressemblait à celle des crocodiles. Les yeux étaient d’une grosseur extraordinaire ; leur puissance de vision permettait à la fois de découvrir la proie aux plus grandes distances, et de la poursuivre pendant la nuit ou dans les obscures profondeurs de la Mer. On a trouvé le crâne d’un de ces animaux, dont les cavités orbitaires ont un diamètre de quatorze pouces. Les mâchoires puissantes, armées de dents aiguës, avaient une ouverture énorme, six pieds dans la grande espèce. Les habitudes voraces de ces formidables reptiles les exposaient à la perte de leurs dents ; mais elles étaient continuellement remplacées, comme celles du crocodile, par des dents nouvelles. L’estomac, en proportion avec les mâchoires, occupait la plus grande partie du corps, et la disposition de l’appareil digestif tout entier était aussi en rapport avec la voracité de l’ichthyosaure, qui engloutissait sa proie sans la diviser. La structure particulière de ses côtes lui donnait la faculté de condenser dans sa poitrine une grande quantité d’air, et de rester ainsi plus longtemps sous les eaux. Ses pieds palmés, semblables aux vigoureuses nageoires de la baleine, assuraient la rapidité de ses mouvements, soi! qu’il voulût plonger et poursuivre une proie, soit qu’il dût revenir à la surface pour y respirer. Mais il ne pouvait probablement pas même ramper sur le rivage.
On a découvert des os de jeunes ichlhyosaures
parmi les débris à demi digérés d’animaux de toute espèce qu’on trouve à l’intérieur du squelette de ces monstreux reptiles.
Nous n’indiquerons que par quelques traits un autre saurien marin, le plésiosaure, qui se rapproche de celui que nous venons de décrire, et qui a d’ailleurs été déjà décrit sommairement dans le passage de Cuvier que nous avons cité.
Sa tête, semblable à celle de Pichlhyosaure, mais beaucoup plus petite, était portée par un cou démesuré, pareil au corps d'un serpent. Les proportions du tronc et de la queue étaient celles d’un quadrupède ordinaire. Les côtes avaient des rapports de structure avec celles des caméléons. 11 est probable que cet étrange animal, qui ne pouvait, à cause de la longueur de son cou, se mouvoir rapidement à travers les Ilots, nageait à leur surface, ou se tenait près du rivage, dans des eaux pc*u profondes, d’où, caché au milieu des algues, il pouvait à la fois guetter sa proie, et se soustraire à la vue des ichtyosaures, ses plus redoutables ennemis.
Nous arrivons enfin aux plus extraordinaires < de ces reptiles, assemblage bizarre de formes hétéroclites, les ptérodactyles ou sauriens volants. Ces animaux ressemblaient à nos chauvessouris. Ils avaient, d’après Buokland, « le mu- » seau allongé comme celui du crocodile, et le » bec armé de dents semblables à celles des » reptiles. Il est probable qu’ils possédaient la » facilité de nager, comme la chauve-souris » vampire, et que les plus grandes espèces se » nourrissaient de poissons, sur lesquels ils se
•> précipitaient à la manière des 'oiseaux de mer. ) Leur tète était très forte et très développée ; » leurs yeux énormes ont porté Cuvier à con- » dure que c’étaient des animaux nuclurnes.
» Les membres antérieurs, convertis en ailes, » portaient des doigts allongés, armés de lon- » gués griffes. Le volume et la forme des pieds » prouvent que ces animaux pouvaient se tenir » 'debout avec fermeté, les ailes pliées, et pos- » séder ainsi une progression analogue à celle » des oiseaux; comme eux aussi, ils ont pu se » percher sur des arbres, en même temps qu’ils » avaient la faculté de grimper le long des ro- » chers et des falaises, en s’aidant des pieds et » des mains , comme le font aujourd’hui les » chauves-souris et les lézards.
» C’était une étrange population que celle de » notre globe, à cette période d’enfance où l’air » était sillonné par des nuées de créatures, aussi )) extraordinaires que celles dont nous venons » d’esquisser l’histoire , où l’Océan était par- » couru par des bancs d’ichthyosaures et de plé- » siosaures non moins monstrueux, où des cro- » codiles et des tortues gigantesques rampaient » sur les bords des lacs et des rivières primiti- » ves *. »
Nous aurions encore à décrire, si notre cadre était moins restreint, les grands sauriens terrestres, tels que le mégalosaure, dont la taille atteignait 40 à 50 pieds, et qui vivait principalement à la surface du sol, mais qui, peut-être aussi,
* Géolotjie , t. 1, p. IGG.
poursuivait dans les eaux les plésiosaures et les poissons.
Un autre reptile, l'iguanodon, qui avaitjusqu’à 70 pieds de longueur, nous montre un système dentaire analogue à celui des espèces herbivores, mais constitué de manière à déchirer la substance des plantes les plus résistantes.
Ainsi, durant cette époque de transition que les géologues ont nommée P âge des reptiles, nous voyons la surface terrestre et toute l’étendue des mers habitées par des animaux étranges, armés de puissants organes pour l’œuvre de destruction qui devait contenir les espèces primitives, douées d’une immense fécondité, dans les limites tracées par la nature. Le but final de la création est sans doute de multiplier la vie à l’infini ; mais l’intelligence créatrice sait arrêter à temps le rapide accroissement des familles trop nombreuses, ou même les détruire entièrement quand elles deviennent inutiles, afin de préparer la venue de nouveaux êtres, plus aptes ii l’aider dans son œuvre progressive. Lorsque les reptiles marins ne trouvèrent plus autour d’eux une nourriture suffisante, ils se détruisirent eux-mêmes, dévorant, comme l’ichthyosaure, jusqu’aux individus de leur propre espèce, et faisant ainsi place à une création moins monstrueuse, celle des mammifères marins, qui ont dû précéder les mammifères terrestres. ,
Les baleines des anciennes mers différaient beaucoup des espèces actuelles. Leur forme plus élancée, ainsi que la structure des mâchoires et des dents, prouvent qu’elles ne se bornaient pas
à avaler de petits animaux, mais qu’elles poursuivaient et dévoraient aussi de plus grosses proies. On trouve leurs ossements fossiles mêlés à ceux de diverses espèces de dauphins, de narvals, et à des débris plus rares de phoque et de lamantin.
Les mammifères marins ouvrent dans le règne animal la série supérieure qui nous conduit jusqu’à l’homme. Aussi n’est-ce plus seulement vers la lumière visible que nous verrons s’élever les nouveaux êtres. Une lumière plus belle apparaît en eux, un sentiment d’amour, borné sans doute, mais déjà puissant, l’affection de la mère pour ses petits.
M. Michelet, dans son beau livre sur 1a, Mer (12), a mis en relief ce touchant progrès avec un profond sentiment d’amour pour la « maternité de Dieu *. » Nous trouvons aussi, dans une œuvre excellente, la Vie des animaux, du docteur Jonathan Franklin **, la même pensée exprimée dans le le passage suivant :
« Ce qui élève ou ce qui abaisse les êtres créés » sur l’échelle de la vie animale, c’est, le senti- » ment de la maternité. Les femelles des mam- » mifères qui portent leurs petits dans un » organe intérieur, qui les nourrissent ensuite » de leur lait, se placent incontestablement à la » tête de la série. Chez les oiseaux, une impor- » tante fonction de la mère se trouve supprimée* » — la lactation. La femelle de l’oiseau commu-
* L'oiseau: Introduction.
** Trad. d’A. Esquiros. — Librairie Hachette.
» nique à ses petits de la chaleur, elle les en- » toure généralement de soins très délicats, mais » elle ne leur donne déjà plùs de sa propre sub- » stance. Chez les reptiles, l’œuf est plus ou » moins abandonné à l’influence d’un agent ex- » térieur, — à l’action du soleil, qui tient pour » ainsi dire lieu de mère couveuse.
» Or, à chaque fonction maternelle que vous » retirez — la lactation, l’incubation, — vous » descendez d’un grand degré vers l’abîme téné- » breux de la vie inférieure : la plupart des fe- » nielles, chez les reptiles, non-seulement, ne » couvent pas leurs œufs, mais encore quelques- » unes d’entre elles méconnaissent leurs petits. » Quant aux mâles, véritables Saturnes du règne » animal, ils n’aspirent, dans certains cas, qu’à » dévorer leur progéniture. A peine nés, leurs en- » fants les fuient comme des ennemis naturels » de leur propre race.
» La dignité des animaux est relative à la vie » de famille. Ceux chez lesquels ce sentiment » existe le plus, sont les premiers dans la >érie » des êtres vivants; — ceux chez lesquels il » n’existe presque point, sont les derniers de » tous.
» Admirable moralité de la nature, qui pro- » portionne ainsi les développements de l’intelli- » gence aux développements du cœur ! »