UN MYSTÈRE
Canius Junius en marcnani au supplice dit à ses amis : « Vous me demandez si l'àmc est immortelle, je vais le savoir, et si je le puis, je reviendrai vous le dire. »
En écrivant ces lignes j'obéis à la pensée que le témoin de faits mystérieux doit, dans l'intérêt de l'humanité ou de la science, une narration scrupuleusement exacte de ce qu'il a ati. Et, il la doit doublement lorsque ses révélations peuvent préserver l'inexpérience des embûches d'un pouvoir occulte dont il serait aussi insensé de nier l'existence, que de douter de sa puissance à faire le mal ou le bien suivant sa volonté.
J'accomplis donc ce que je crois un devoir. Cette conviction suffit pour braver l'esprit fort toujours disposé à nier ce qu'il ne peut expliquer.
La crainte d'être accusé de rechercher des sympathies, en racontant des faits dont je fus victime, pouvait aussi m'arrêter; mais la perte de quelques biens ici bas est amplement compensée dans mon esprit, dans mon àme, par la certitude d'une vie future qui résulte des faits dont le maître a bien voulu me rendre témoin.
C'était en 1867. Attiré par les sons d'une trompette, je traversais la place Saint-André pour m'engager dans la rue sombre et étroite qui longeait alors la cathédrale, et où s'étalaient les vieilles délroques des marchandes à la toilette. Une foule nombreuse stationnait au coin de la rue des Palanques où le commissairc-priseur procédait à la vente d'un fonds de mouleur statuaire.
J'allais passer outre, lorsque fut mise en vente une statuette dont les contours et la pose gracieuse fixèrent mon attention.
Klait-ce une Vierge? Une « mater di>lorosa »? Je ne sais. iViais je vois encore ce beau visage tout empreint de douleur, les
yeux levés vers le ciel, laissant échapper deux grosses larmes, ([ni semblaient me supplier d'arrêter la profanation. La tête légèrement inclinée et recouverte d'un voile délicieusement drapé révélait un objet d'art.
Je l'achetai, cédant au désir de posséder un travail artistique, et non pour satisfaire vm sentiment "religieux qui, je l'avoue, n'existait pas.
J'achetai aussi vme console pour siipporter la statuette et quelques instants après le tout était installé dans ma chambre, rue du Palais Gallien, 1/17.
Madame Yergniat était en Périgord. A son retour elle fut surprise de voir dans l'endroit le plus apparent de ma chambre un sujet religieux dont j'avais fait moi-même l'acquisition.
Sa surprise était légitime, car des idées bien arrêtées laissaient peu de place dans mon esprit aux préoccupations religieuses.
Rien d'étrange ne se produisit dans cette maison, bien que nous l'ayons habitée longtemps après l'achat de la statuette ; seulement j'éprouvais un plaisir si grand à admirer ma Vierge, que je me suis souvent demandé si cette attraction mal définie, n'était pas le prélude et en quelque sorte une première influence des faits mystérieux qui devaient se produire.
A ce moment nous quittâmes notre domicile de la rue du Palais Gallien pour habiter une maison dont je venais de faire l'acquisition rue Malbec, 116.
Cette maison isolée, au milieu d'un jardin, comprenait seulement deux chambres à coucher, un salon et un vestibule servant de salle à manger.
Quelques détails sur l'ameublement et les dispositions intérieures sont indispensables, pour la bonne intelligence de ce qui va suivre
Une table de nuit séparait mon lit de la cheminée. Au-dessus du meuble était un bénitier; au-dessus du bénitier un tableau à l'huile représentant la Vierge ; enfin, près du plafond, la statuctic sur son support.
A gauche de la table de nuit, sur l'épaisseur formée par In cheminée, était une panoplie composée de sabres et d'épées.
Notre installation terminée. M'"'' V... fit un nouveau voyage en Périgord. C'est pendant son absence que devait se produire la première manifestation à laquelle, du reste, je n'attachai pas grande importance.
Voici dans quelles circonstances ce phénomène eut lieu.
Je fus réveillé la nuit par un violent coup de marteau.
20 l LES PHENOMENES PSYCHIQUES
J'allumai proniplcmenl ma bougie, la pendule marquait une heure.
Celle, visilc n'avail rien de rassurant, car, pour IVappor à la porte de la maison, il fallait a\ant tout avoir IVanclii la grille qui en délcndait les approches.
J'attendis avant d'ouvrir qu'on frappât une seconde fois, mais celui inutilement.
La nuit suivante un coup aussi violent que celui de la veille vint encore me réveiller et la pendule marquait également une heure. La bonne couchée près des enfants dans une chambre voisine ayant entendu Irappcr, s'épouvantait. Je crus la rassurer en disant: « Demain je cliarc/erai mon fusil pour recevoir celui qui se plaît à nous donner des alertes. »
Je souligne ces mots que nous aurons l'occasion de voir rapportés plus lard d'une façon surprenante.
Quelques mois après, et sans incidents nouveaux, notre honne fui congédiée el remplacée par une grosse llUe des Landes.
La visite nocturne était donc oubliée depuis longtemps, lorsque le 23 janvier ï868, M'"^ V... et sa bonne occupées dans ma chambre entendirent comme un frôlement courir sur les vitres et virent la statuette s'incliner par deux fois sur son piédestal, comme pour les saluer. Elles crurent d'abord à un tremblement de terre, et ce fut sur les tons les plus effarés qu'à mon arrivée le fait fut raconté.
La statuette n'était plus dans son axe ; mais était-ce sullisant pour me convaincre ? Non.
Je riais du récit persuadé que M'"** V... et sa bonne étalent victimes d'une illusion.
Cependant, le lendemain à la même heure, c'est-à-dire vers 1 1 heures du matin, les mêmes phénomènes s'étant produits, ainsi que les jours suivants, je résolus de rester chez moi pour constater de visu ce fait merveilleux.
Je fus servi à souhait, la statuette a tourné ce jour-là, tantôt à droite, tantôt à gauche, 12 à i/j fois. Parfois elle avançait el se mettait en équilibre sur le bord extrême du piédestal.
L'évolution était si [intmpte (>t si iiialleiidue (juc TomI pouvait à peine la saisir.
Je ne fus pas longtemps à constater que pour exécuter ces mouvements, le pouvoir mystérieux attendait le moment où l'attention fatiguée ne surveillait plus. Alors un coup sec semblable à l'étincelle électrique qui se dégage, auuon»;;ul (pio révolution était accompli.-.
Le tableau placé au-dessous de la statuette perdait alors son aplomb ; la coquille du bénitier se renversait en même temps que les sabres et les épées s'agitaient comme autant de balanciers de pendules.
J'avais remarqué que la présence de M"'" V... et surtout de la bonne aidaient beaucoup à ces manifestations ; et, même, que l'apparition de l'une ou de l'autre sur le seuil de l'appartement suffisait pour les provoquer.
Je faisais des efforts pour dissimuler la préoccupation que me causaient ces phénomènes et j'affectais de n'y attacher aucune importance, atin de réagir mieux contre l'exaltation et la peur qui s'emparaient de l'esprit de M""' V .., de sa bonne et des deux ouvrières témoins constants de ce désordre.
Mais au lieu de seconder mes efforts, la Vierge ne se contentait plus des évolutions sur place. Elle se laissait tomber surl'édredon de mon lit et y restait enfouie jusqu'au moment où un coup sec avertissait qu'elle revenait sur son socle.
Bientôt les coups devinrent plus fréquents et n'indiquèrent pas toujours des déplacements. On les entendait sur les portes, dans les armoires, etc., etc., voire même au milieu du jardin.
C'est ainsi qu'un jour, entrant chez moi, un coup retentit si formidable, que les voisins se mettant aux fenêtres dirent : « J'espère M. V... qu'on vous salue. »
A ces faits, déjà extraordinaires, devaient en succéder de plus étranges encore.
L'horloger qui, chaque quinzaine, montait nos pendules (M. Ouvrard), s'étant jadis occupé de somnambulisme, crut reconnaître dans notre bonne un sujet accessible aux influences magnétiques et lui proposa de l'endormir.
Chielques minutes suflirent pour obtenir cet état de prostration et d'insensibilité qui caractérise le sommeil magnétique. Si cette première fois les réponses de Marie furent inintelligibles, elle ne tarda pas après quelques séances à s'exprimer très clairement et même avec volubilité.
En l'état où nous tenaient les évolutions de la statuette, on comprendra aisément que la première question posée à la somnambule devait être celle-ci : « Voyez-vous qui fait remuer la Vierge? »
« Je le vois, répondit-elle, il est près de moi, à genoux en - prières. — C'est un homme vêtu d'une redingote marron « tenant à la main un livre recouvert d'une étoile noire. Je ne « vois pas sa ligure. J'aper(;uis seulement un peu ses favoris; car « il me louinc le dos. »
336 LES PHÉNOMKNES PSYCHIQUES
Pendant |)lusicuf8 i<inrs, les réponses sur ce sujet restaient les nîômcs. Mais ayant insisté pour connaître le nom de l'homme en prières la somnambule répondit : « Je suis le père de Madame. »
Cependant cette assertion fut contredite bientôt par une déclaration plus explicite.
Obtenir le sommeil niagnélique, chez Marie, était si facile, que m'ayant demandé de l'endormir j'y parvins sans autres notions que d'avoir assisté aux séances précédentes, mais il me fut impossible de la réveiller et je dus envoyer à la recherche de l'horloger espérant qu'il me sortirait d'embarras. I). arriva; mais ses efforts furent inutiles.
La somnambule se moquait de nous et plaisantait sur l'embonpoint de l'horloger.
Ce fait est déjà à remarquer, en ce sens, qu'il contredit l'opinion trop accréditée qiie le sujet subit la volonté du magnétiseur; mais ce qui va suivre révèle un phénomène bien autremeni intéressant.
Marie ne parla plus alors de sa propre autorité. Un esprit s'étant substitué à sa volonté déclara qvie tous nos eflbrts pour réveiller la somnambule seraient inutiles.
« Je suis bien ici, disait Tesprit, et il me plaît d'y rester. « Seulement, à quatre heures, j'ai besoin d'être ailleurs; alors « la somnambule se réveillera d'elle-même. Ayez la patience « d'attendre. )>
En effet, <à l'heure indiquée, au moment même où la pendule disait quatre heures, la somnambule se frottait les yeux et revenait à l'état normal.
A dater de ce jour, la somnambule resta constamment sous l'influence des esprits qni s'emparaient d'elle pendant son sommeil. C'est ainsi qu'aussitôt endormie l'esprit disait : « Je n'ai que quelques instants à rester. » Et, le délai passé, Marie se réveillait sans aucune intervention.
Durant ces conversations, plus ou moins longues, l'esprit affectait de m'appcler son fds. Ses avis, ses conseils étaient empreints d'une grande bienveillance et surtout profondément religieux. Il était incontestable que, par un phénomène inexplicable, les facultés de Marie étaient remplacées, pendant ces communications, par im esprit dont il était impossible de mécon naître la supériorité que révélaient et le niveau de la discussion, et le choix des expressions.
Le pressant un jctur de s'expliquer, je lui demandais résolument : « Mais qui êtes vous donc»* »
« Je suis celui que tu voulais recevoir à coups de fusil, lors- « que je frappais à ta porte à une heure du matin ! »
Notons que la somnambule ignorait absolument.ee fait puisqu'elle n'était pas à notre service à l'époque où se produisit rétrange visite.
De son côté, la Yierge ne chômait pas et continuait à tourner cinq à six fois par jour.
Les bons avis de l'esprit, la pureté de ses principes m'intéressaient certainement ; mais, je l'avoue, la statuette m'occupait davantage. N'étais-je pas en face d'un fait tangible, indéniable et aussi rebelle que voulait se montrer ma raison ; je frappais du pied en répétant : « Et pourtant elle tourne 1 »
Toujours en garde, même contre l'évidence, je me donnai la satisfaction d'emprisonner la Vierge, mais de laçon à pouvoir constater ses évolutions.
Je fis construire, rue Bouquière, une niche en iï\ de fer enveloppée d'une gaze très transparente et, la scellant au mur, je cloîtrai solidement la statuette.
Mon travail terminé, je quitte la chambre. Aussitôt un coup formidable retentit. — J'accours ; tout a disparu, seul le piédestal est à sa place. La Vierge, projetée sur mon lit, est retrouvée enveloppée dans l'édredon, tandis que l'armature git dans la ruelle.
Mes précautions ayant déplu, je me gardai bien de les renouveler. Consultée sur ce fait, la somnambule, ou plutôt l'esprit agissant en elle, dit : « de ne jamais touchera la Vierge et de la laisser là où elle serait transportée »; ajoutant « que celui qui l'enlevait de son piédestal, saurait bien Ty replacer ».
La recommandation fut suivie ; mais un jour advint que la statuette disparut. M""' V..., revenue de ses frayeurs premières, se mit activement à sa recherche et, après avoir bouleversé la maison, la retrouva dans un placard, derrière le lit des enfants. Ce placard, dissimulé par la tapisserie, n'avait jamais été utilisé et nous n'en soupçonnions pas l'existence.
Comment la Vierge s'y était-elle introduite?
Les déplacements devenaient de plus en plus fréquents. Ainsi, la statuette s'avisait de changer d'appartement et le salon était son lieu de prédilection ; mais elle ne passait jamais une journée entière sans reparaître sur son piédestal.
Les portes s'ouvraient ou se fermaient devant eUe avec le même bruit qui suivait chaque évolution. Tout cela avec tant de rapidité rpi'on était surpris plutôt qu'incommodé.
Sous rinfluoncc de ces phénomènes, le sommeil ordinaire de la somnambule devint plus lourd. On l'entendait, la nuit, parler tout haut. Elle s'éveillait diflicilement et après avoir secoué sa torpeur elle ne pouvait encore ouvrir les yeux. — « Je les sens collés », disait-elle. Mais plaçant les doigts sur les paupières, M'"® Y... Taisait une prière et la dilllculté tlisparaissait aussitôt.
Dans le sommeil ordinaire la conversation iTavail rien de sérieux, c'était le plus souvent des banalités, des plaisanteries, quelquefois même de mauvais goût, tandis que dans le sommeil provoqué on retrouvait constamment un esprit sérieux, professant les maximes les plus pures et donnant des avis empreints de la plus profonde charité.
Je demandai à cet esprit mystérieux s'il était vrai qu'il fût le père de Madame, ainsi qu'il l'avait déclaré une première fois.
\oici sa réponse, que je crois reproduire mot à mot :
« Mon fils, je lis dans ta pensée (car tu ne peux me la cacher) « que, n'ayant pas assez de foi pour reporter à Dieu le bonheur « de la visite que tu reçois dans ta maison, tu en cherches Texpli- « cation dans je ne sais quelles suppositions absurdes. Ne crou:
C( PAS AU SPIRITISME, lUOU lîls !
« Dieu, qui est essentiellement bon, ne saurait permettre « qu'après avoir subi toutes les épreuves terrestres vos esprits « lussent encore condamnés à assister à toutes les turpitudes, à « toutes les souffrances de ceux qui leur ont été chers. C'est un « supplice que Dieu n'a pas voulu vous réserver.
« Oui, un esprit existe; mais il est seul, unique, et cet esprit « est le mien. C'est lui qui donne le souffle, qui anime tout; « enfin qui te fait agir, marcher ou t'arréler lorsque lu crois que « ta volonté est toute puissante.
(( Cet esprit, je le répète, est unique. C'est celui du Maître. »
Disons que cette opinion est celle du P. Malebranche qui prétend, lui aussi, que Dieu est Fauteur immédiat de l'accord que nous admirons entre l'âme et le corps.
« Je le vois bien, tu doutes de mes paroles, ajouta l'esprit (car (S je te l'ai dit déjà tu ne peux me cacher ni tes pensées, ni tes « actions), » et tu te dis à toi-même : Quelle prcienlion de sup- « poser que j'aie pu mériter semblable visite et que l'esprit dicin « est venu frapper à ma porte !
« Tu préfères donc, mon fils, douter de mes paroles et t'éloi « gncr ainsi delà vérité. Soit, mais ne Toublie pas, quelle (|ue « soit ton appréciation sur moi et le but de ma visite, reste perce suadé que je ne puis être chez toi qu'en vertu d'une volonté
« suprême et que lous tes efforts pour me chasser et même mon « désir de m'en aller avant l'accomplissement de ma mission, « seraient également inutiles.
« Accueille-moi donc comme un bon père qui vient aider son « fils à parcourir le chemin si pénible de la vie.
« Je ne t'ai pas quitté depuis que tu es au monde. Xous avons " traversé ensemble beaucoup d'ennuis, supporté beaucoup de « chagrins ; mais des temps meilleurs sont proches et je puis te « révéler, mon enfant, que du moment où il mest possible de te (( faire entendre ma voix, cette bénédiction du maître va t'assurer i< désormais le repos du corps, de l'àme et de l'esprit.
« Pour toi plus de soucis, ton père te les évitera tous. Mais eu « échange du bien que j'ai mission de le faire, je te demande « d'élever souvent tes pensées vers le Créateur et de le remercier « de l'immense faveur qu'il t'a accordée. Car, sache-le bien, « personne jusqu'à ce jour n'avait reçu dans sa maison semblable « visite.
« Je désire que tu assistes régulièrement aux offices et que tu (f fasses la communion.
« Je veux aussi que lu donnes aux pauvres dont je t'indi- « querai ladresse et les besoins ; mais comme je suis un protec- « leur, si je t'impose des cha7-ges, je te procurerai les moyens d'y « pourvoir. »
On peut juger déjà de l'influence que ces faits mystérieux exerçaient sur mon esprit, car je promis tout, et en enfant soumis, je communiai avec ferveur à Talence.
Dès ce jour, la bienveillance de l'inconnu s'étendit à tout, aux personnes de la maison, comme aux besoins du service. Sa sollicitude, pour la somnambule surtout, le poussait parfois à mimposer des missions délicates dont je vais citer un exemple.
Je venais d'endormir Marie, aussitôt l'esprit se manifeste en disant :
« J'ai à l'entretenir de faits personnels à la somnambule et pour « lesquels je te prierai de suivre mes indications.
« Cette iille espère se marier avec un ouvrier menuisier du « nom de Toussaiut qui la poursuit depuis longtemps. Mais les « parents de Marie, qui sont d'honnêtes gens, ne consentiront « jamais à ce mariage. D'abord parce que T... est un mauvais (( sujet et en second lieu, parce que le frère de T... vient d'être « condamné hier, dans son pays, à une peine infamante pour « faits immoraux.
« Il faut donc que "Marie cesse de parler à ce jeune homme
2 4o LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
« dont le caractère jaloux et violent serait bientôt un danger pour « elle.
K Marie ignore tous ces détails, même la condamnation qui « n'est pas encore connue de tous...
« Ainsi donc, lorsque Marie sera éveillée, tu auras soin de ne « rien dire de notre conversation; mais demain, en venant de « Bordeaux, lu la lui rapporteras comme un renseignement « recueilli en ville.
« Marie niera d'abord ; ello prétendra mî'me ne pas connaître « l'individu; mais lu insisteras sévèrement et elle avouera tout. »
C'est en etlet ce qui arriva.
Puis continuant, l'esprit ajouta :
« Cet ouvrier s'est fait récemment une blessure à la m.c^-n qui « l'empêche de travailler : aussi est-il toujours à rôder autour de la « maison et il convient de s'en méfier. »
Souvent le soir à la vcill-'c M?ricme demandait de l'endormir. Alors, chose étrange, elle nous disait combien de fois son pré- ' tendu passerait le lendemain devant la porte et à quelle heure.
Ces renseignements éîaient d'une exactitude parfaite.
Cependant un joui notre homme ne paraissait pas à l'heure fixe — il était en retard de deux minutes. Marie était endormie dans le salon et j'allais alternativement de la terrasse à elle. Je commençais à perdre patience. Il arrive, dit-elle, tu auras à peine le temps nécessaire pour aller à la terrasse. En effet aussitôt à mon poste d'observation le menuisier pénétrait dans la rue Malbec par le chemin de Bègles.
Quelques jours après, l'esprit, que la somnambule rppelait son « bon papa », nous prévint que Marie courait un grand danger. Son prétendu se voyant éconduit à cause de la flétrissure qui frappait sa famille et dont il avait eu confirmation par lettre, avait résolu de se venger.
Animé des plus mauvais desseins, il avait coupé sa barbe pour se rendre méconnaissable et après avoir caché un long couteau sous sa blouse, il avait pris le chemin de la maison, avec l'intention bien arrêtée, disait l'esprit, de frapper Marie.
En nous donnant ces avis, par la voix même de la somnambule, l'ami mystérieux ajoutait : « Ne laissez pas sortir celte fille « de la journée. Je vous débarrasserai bientôt de cet homme (( dangereux en faisant naître dans son esprit le désir d'un voyage « d'oii il ne reviendra pas. »
Deux ou trois jours après, Marie apprenait tpio l'indivlilu était parti pour l'Algérie.
PHÉNOJFKNES PSYCHOSENSORIELS ET INTELLECTUELS 2^1
Nous avons vu une première fois par la substitution de l'esprit aux facultés de la somnambule combien notre libre arbitre est subordonné aux influences occultes. Et si on objectait que, dans ce cas, les influences magnétiques ont facilité cette substitution, il nous resterait l'exemple autrement décisif du menuisier dont le libre arbitre a été absolument subjugué avec préméditation, ainsi qu'il résulte de la déclaration de l'esprit qui fait naître le désir d'un voyage d'où l'individu ne reviendra pas.
Au fur et à mesure que tous ces faits étranges se succédaient, notre esprit à tous subissait de plus en plus une influence à laquelle il était impossible de se soustraire, je dirai même à laquelle on était beureux d'obéir.
Gomment repousser des avis, des conseils toujours profondément honnêtes et auxquels le nom de Dieu était constamment associé ?
Après la somnambule, M™® V... était celle qui, de nous tous, ressentait le plus fortement les effets de cette atmosphère mystique.
Pour ma part, je m'étais borné d'abord à observer les phénomènes et à ne les accepter que comme étude ; mais de surprises en surprises j'arrivai, plein d'admiration, à une soumission aveugle.
Et cependant nous n'étions qu'au début de ces manifestations féeriques.
Si pendant le repas, nous désirions un objet quelconque du service, la bonne (Marie) nous l'apportait avant même de le demander. Une A'oix qu'elle croyait tantôt la mienne, tan lot celle de Madame lui avait déjà transmis notre désir avant qu'il fût exprimé.
C'était une communication parfaite de la pensée, sans l'intervention de la parole.
Si le travail de la bonne (delà somnambule) laissait à désirer, celui qui surveillait assidûment la maison, l'en punissait immédiatement en lui enlevant avec une dextérité incroyable le foulard qui la coiffait.
Et s'il arrivait à cette fille de s'écarter vis-à-vis de nous des règles de la plus stricte politesse, elle était immédiatement rappelée à l'ordre de la même manière et sans tenir compte du milieu oij elle se trouvait.
J'ai vu souvent son foulard jeté à terre, pour lui rappeler qu'elle devait nous laisser monter avant elle en voiture ou en omnibus.
Maxwell. l6
J'ai eu aussi l'occasion de voir vnie nian îles talion bien surprenante par la lacilité de déplacer un meuble d'un poids relativement considérable.
Souvent après être couchée la somnambule sentait son lit rouler tout doucement au milieu de l'appartement et puis revenir, tout aussi doucement, à sa place. Ce va et vient, qui se renouvelait quelquefois trois à quatre fois dans la soirée, se produisant lentement, on pouvait voir à l'aise cette masse s'agiter sous l'impulsion d'une force invisible.
La somnambule, je l'ai dit au début, était une grosse fdle venue des Pyrénées ou des Landes. Elle ne savait ni lire, ni écrire et la vue de toutes ces choses surnaturelles la laissait ou ébaubie ou effrayée. J'avais remarqué même qu'elle perdait souvent le souvenir de ce qu'elle avait vu la veille — cela bien entendu, à l'état normal.
Ce qu'elle comprenait bien, c'est que « bon papa » n'était pas satisfait d'elle lorsqu'il lui envoyait à la tête, on ne sait d'où, une croûte de pain ou de fromage, signe certain que quelque chose clochait dans le ménage.
Un petit lustre Louis XV suspendu dans le vestibule, nous servant de salle à manger, s'agitait dès que nous nous mettions à table, et le mouvement que précédait toujours un frôlement sur les chaînes métalliques, était lent ou accéléré selon que M""^ Y... en témoignait mentalement ou à haute voix le désir.
Si nous avions un invité tout restait dans le calme et rien ne faisait soupçonner les étrangetés qui se produisaient habituellement. On eût dit que ces manifestations étaient réservées aux gens de la maison et aux quelques voisins privilégiés, dont le bruit devait forcément attirer l'altenlion.
Deux demoiselles, l'une du Périgord, Anna..., l'autre de Bordeaux, Mathilde..., qui travaillaient presque constamment à la maison, assistèrent à toutes ces surprises et « bon papa » leur témoignait même beaucoup d'alleclion.
J'ai dit, en commençant, que lorsque la statuette tournait sur son socle, sabres et épées s'agitaient en sens inverse. L'une de ces épées fut décrochée et déposée dans l'angle de la muraille, nu\is presque aussitôt, en présence de M. Y..., une force invisible la remit lentement à sa place.
Les oscillations du lustre, le mouvement des épées, les déplacements du lit sont les seuls phénomènes dont l'œil ait pu suivre les mouvements ; tous les autres étaient si prompts qu'ils écliappaient à ralleuLion, méiiic la plus soutenue.
PHÉNOMÈNES PSYGHOSENSORIELS ET INTELLECTUEI 2^'d
Notre présence dans la maison n'était point nécessaire pour y produire du bruit ou d'autres phénomènes. Et le fait que je vais citer contredit cette opinion, émise par quelques spirites, que les esprits empruntent aux médiums ou aux personnes présentes la force indispensable pour produire des déplacements.
Etant allés à la camjDag-ne, la bonne nous suivit et la maison resta abandonnée toute la journée. Le soir, à notre arrivée, les voisins vinrent au-devant de nous pour annoncer que toute notre vaisselle, au moins, devait être brisée; car depuis notre départ un bruit formidable n'avait cessé dans la maison.
Nous pénétrâmes dans les appartements, oii tout était parfaitemet à sa place, et aucun dégât ne fut constaté.
Où donc l'esprit avait-il pris, dans cette maison inhabitée, la force auxiliaire qu'on assure lui être nécessaire?
J'étais à l'égard de ces faits d'une très grande réserve, ne voulant pas les ébruiter, afin d'éviter des controverses qui certainement n'eussent pas manqué de se produire.
Ce qui m'engageait encore au silence, c'est que, m'étant confié à un membre d'une famille réputée profondément religieuse, la Vierge refusa toute évolution devant ce visiteur. A peine l'incrédule avait-il franchi la porte que la statuette était déplacée.
Le soir même j'endormis Marie et j'essuyais de l'esprit les plus vifs reproches.
« Ce qui se passe ici est pour toi, me dit-il, et ne doit pas « être donné en spectacle. »
Cependant cette déclaration en apparence si sévère fut bientôt enfreinte par lui-même.
Voici dans quelles circonstances :
M. Bossuet, coifl'eur, rue Bouffard, à Bordeaux, était occupé dans le salon à coillcr M""^ V... lorsque un coup sec vint avertir que la Vierge se déplaçait. M'°^ V... se lève et sans rien dire se dirige vers la pièce à côté, oii M. Bossuet la suit instinctivement,
La Vierge était en équilibre sur le bord de la console. M. Bossuet, comprenant bien vite ce qui venait de se passer, s'écria, plein d'admiration : « Mon Dieu ! je me sens heureux d'être témoin « d'un pareil fait ».
M. Bossuet est mort, qui pourrait nous dire s'il a trouvé ailleurs la solution du problème qui nous occupe ?
Je saisis, comme une revanche, cette occasion de demander pourquoi la Vierge avait remué pendant la visite de M. Bossuet, puisqu'il est dit que cette faveur est réservée exclusivement aux gens de la maison.
« Je choisis mon monde, répondit l'esprit, et j'avais à récompenser M. Bossuct d'avoir patiemment avec des cheveux reproduit les traits du Christ. »
j'ignore s'il est vrai, comme on me l'a affirmé depuis, que M. Bossuet soit l'auteur d'un pareil travail. Je me suis borné, en narrateur fidèle, à rapporter la réponse qui me fut faite.
Notre habitation avait l'inconvénient, très désagréable en hiver, d'obliger la bonne à traverser le jardin pour ouvrir la grille au laitier, qui carillonnait à la porte avant le jour.
Nous cherchions une combinaison pour éviter ce dérangement lorsque notre bienveillant protecteur nous vint en aide.
Ce fait est un des plus curieux de cette longue série d'aventures surprenantes.
A dater de ce jour, lorsque la charrette du laitier s'arrêtait devant notre porte et avant qu'il eût sonné, une puissance mystérieuse avait fait jouer le pêne de la serrure. Alors le portail s'ouvrait et le laitier déposait sur la fenêtre le pot que la bonne prenait plus tard.
Peut-être le laitier supposait-il qu'un mécanisme particulier nous permettait d'ouvrir ainsi notre porte. Quoi qu'il en soit, son imagiridtion était préoccupée ; cajr on l'entendait faire tout haut cette réflexion en montant dans son véhicule : « C'est égal, cette maison est bien singulière. »
Il nous arrivait parfois, après avoir assisté aux vêpres soit à Sainte-Croix, soit aux Vieillards, d'entreprendre une longue promenade. Nous rentrions très fatigués et impatients de nous asseoir.
Pour nous éviter d'attendre, une main invisible sonnait avant notre arrivée au portail.
Ce fait ne pouvait se cacher et notre bonne voisine, M"® Pradeau, bien placée pour s'en apercevoir, riait des prévenances dont nous étions l'objet.
Alors eut lieu une substitution bien étrange et qui devait rendre désormais inutile l'intervention de la somnambule. Nous venions, M"*® V... et moi, de faire une visite à Talence. Chemin faisant, ma femme se retourne vivement en disant: On vient de m'appe- 1er ; par deux fois j'ai entendu : Héloïse 1 Héloïse !
Dès ce jour. M'"" V... posa mentalement des questions et une voix étrangère lui donna les réponses.
Bientôt la voix prit elle-même l'initiative des conversations et absorbant les facultés de M'"^ V... parla par sa bouche.
On ne pouvait s'y tromper et il était aisé de recûuuailre la
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présence du même esprit bienveillant qui en quelque sorte n'avait changé que son domicile.
La première recommandation faite par la bouche de' M'"" V... fut de ne plus endormir Marie : Tu ne pourrais le, faire dorénavant sans encourir des désagréments.
Mon désir de tout voir, de tout observer était si grand qu'il l'emporta sur les conseils donnés et j'endormis la somnambule comme d'habitude. Mal m'en apprit. Aux exordes charitables et bienveillantes avait succédé un langage échevelé auquel je crus pouvoir mettre fin en réveillant la somnambule ; mais il me fut impossible d'y parvenir.
Elle se promenait les yeux fermés dans l'appartement en criant: « Je me réveillerai lorsque cela me fera plaisir. Je suis « bien ici et je veux y rester précisément parce que ma présence « te contrarie. )> Puis elle tenta de sortir pour se promener dans le jardin et je dus fermer la porte à clef.
Cette scène, qui dura plusieurs heures, m'enleva le désir de nouvelles expériences.
A dater de ce moment, Marie subissait pendant son sommeil ordinaire des influences mal définies ; s'exprimant tout haut, elle affectait tantôt un langage sérieux ; tantôt elle se montrait d'une gaîté folle. Tout ce qu'il y avait précédemment de profondeur et de bienveillance dans les avis avait disparu.
Au surplus, j'étais amplement dédommagé par la situation nouvelle qui rendait inutile l'intervention de la somnambule et je ne songeais pas à renouveler la scène désagréable dont j'ai parlé. Je puis dire même qu'ici finirent toutes les tentatives et les expériences de magnétisme. Il n'en fut plus question.
Parfois l'esprit consulté ne répondait pas. M™° V... me disait alors : « Je lui parle et il ne me répond pas » . Mais l'attente n'était jamais longue.
Souvent aussi il annonçait son départ. « Si tu as, disait-il, « quelque chose à me demander ou à me dire, hâte-toi, car je « vais m'absenter pour ne revenir que demain à telle heure. »
Jusqu'à l'heure indiquée toute question était inutile. On ne répondait pas.
Cent fois j'avais eu l'occasion de contrôler l'exactitude des renseignements fournis par Marie ; mais il me restait à savoir si ceux qui prenaient l'autre voie avaient la même valeur.
Je n'attendis pas longtemps avant d'être fixé à cet égard.
C'était un soir d'hiver, la nuit était noire, il pleuvait à verse. En rentrant à la maison, la bonne vint m'annoncer qu'une toute
3^6 LliS PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
petite chienne havanaise qu'une voisine avait eu la gracieuseté de nous offrir, était égarée. Je l'ai dit, le temps était affreux et il ne fallait pas songer à aller à la recherche de cette bête microscopique. Mais, comme je manifestai quelque chagrin, M'"^ V... qui n'avait encore rien dit, lève la tête et, s'adressant à moi sur un ton particulier qui annonçait une communication officielle : « Tu tenais donc bien à cette pclile bête ! lié bien ! rassure-toi tu vas la retrouver. Je la vois, un ouvrier la tient sous sa blouse chez le coiffeur de la rue de Bègies (Le petit Bossu). »
Le renseignement était précis ; donné par la somnambule je n'aurais pas hésité mais il meiallait maintenant d'autres preuves.
Mes recherches m'ayant conduit jusque chez le perruquier je regardais timidement à travers les vitres lorsque le bossu m'aperçut: « Vous désirez quelque chose. Monsieur Vergniat? — Si vous apprenez qu'on ait trouvé dans le quartier une toute petite chienne havanaise vous voudrez bien nous prévenir.
Un ouvrier qui se trouvait dans le magasin répondit : « Il y a cinq minutes à peine je la tenais sous ma blouse cherchant à la réchauffer. Je l'avais ramassée toute mouillée au coin de la rue où je l'ai déposée de nouveau. »
En effet quelques pas plus loin j'apercevais un point blanc dans l'obscurité. C'était Fleurette blottie sous une porte à l'abri du mauvais temps.
Je rentrai triomphant rapportant à la maison le bonheur des enfants et la confirmation de l'infaillibilité du protecteur.
On comprendra aisément l'influence de ce pouvoir qui se révélait sans bornes. Aussi gagnant toujours du terrain par de nouvelles manifestations de plus en plus surnaturelles, sa volonté se substitua entièrement à la nôtre. Ce qu'il formulait au début comme un désir, devint bientôt des ordres.
Il s'occupait des moindres détails. Il désignait les provisions nécessaires pour la journée et en fixait le prix.
Si une acquisition plus importante était à faire, il indiquait le magasin, toujours en fixant d'avance le prix demandé.
Ces faits donnaient lieu à des incidents curieux. Ainsi, par exemple, lorsqu'une marchande demandait un prix exagéré, « Bon papa » toujours là, souillait à l'oreille de M""^ Y... : Dis à cette femme que sa marchandise ne lui coûte que tel prix. Tu lui offriras tant. C'est assez gagner.
La marchande restait ébahie, elle ne pouvait nier et le marché était conclu.
Je révélerai, sans hésiter, tous les iails, pcrsuaiio que l'étude
de manifestations si persistantes et si variées peut aider à soulever le voile mystérieux qui nous environne.
Au surplus pourquoi hésiter ou me taire? N'ai-je donc pas vu?
Plus les faits sont surnaturels, plus le devoir de les révéler est grand.
On m'accusera peut-être de faiblesse ou de trop de soumission pour ce pouvoir occulte, qui cependant ne se réclamait que de Dieu et n'invoquait que des sentiments honnêtes. A ceux-là je répondrai: subissez d'abord la même épreuve et alors je vous reconnaîtrai le droit de prononcer.
Quant à la faiblesse elle ne fut jamais un des défauts de mon caractère, si on en excepte pourtant celle que je tiens à conserver et qui me fait incliner devant le Maître.
J'ai dit que nous assistions, ma femme et moi, régulièrement aux offices tantôt à Talence tantôt à Sainte-Croix; mais le plus souvent aux « Vieillards ».
Il me souvient à ce propos que voyant passer ces déshérités que la charité publique soutient, notre hôte mystérieux nous fit cette confidence : ce Sans ma visite, mes pauvres enfants, ce sort-là vous était réservé. »
J'ai dit ea commençant que j'avais promis de communier ; je le fis avec ferveur, tant les faits mystérieux auxquels j'assistais m'avaient impressionné ; je poussai la soumission à ce point de renoncer au théâtre, à toutes les distractions, sur le désir manifesté par l'inconnu.
En revanche je pouvais être de tous les pèlerinages.
Un matin, au moment de partir pour me rendre à mon bureau, M'"" V.., me dicta d'un air inspiré l'ordre suivant: « Tu vas faire vendre ce matin à Paris par dépêche six mille francs de rente 3 pour loo et acheter par contre dix mille de rente italienne. » Puis il ajouta: « jNc te l'ai-je pas dit? Lorsqu'il me plaira de t'imposer l'obligation de donner, cela ne sera jamais à tes dépens. Or j'ai besoin de quelques milliers de francs dont je t'indiquerai l'emploi le momeiiL venu. »
Malgré les choses étranges que j'avais déjà vues, je restai abasourdi. En effet, M'"° Y..., quoique la femme d'un agent de change, ne s'était jamais occupée d'alfaires et elle était absolument ignorante des combinaisons financières.
Les termes mêmes employés pour dicter l'arbitrage indiquaient que l'opération était conçue par un esprit habitué aux affaires de ce genre.
(Jette aflaire n'étant pas dangereuse et ne pouvant, en cas de
non réussite, me mener bien loin, je télégraphiai à Paris sans hésiter.
Le soir en rentrant j'avais déjà la réponse que je voulus communiquer à mon mystérieux client. « C'est inutile, me dit-il, je la connais. »
Je profitai de cette circonstance pour causer affaires avec l'arrière-pensée de savoir jusqu'où pouvaient aller les connaissances de Fesprit en matière de spéculation.
« Savez-vous, lui dis-je, que votre arbitrage est à cheval sur deux liquidations. Le rente italienne est en liquidation du i5 et le 3 pour loo est pour la fin du mois. »
« Je l'ai fait exprès. L'Italien sera liquidé le premier, car le bénélîce qui va en résulter a un emploi pressé. Celui que procurera la rente française pour la fin du mois est destiné à offrir un cadeau à ta fille. Je te donnerai des instructions à ce sujet. »
Je risquai cette question : « Vous croyez donc à la hausse sur l'Italien et à la baisse sur la rente française? »
« Ton père n'est pas celui qui doute, qui croit ou qui seulement espère, il est toujours sûr, parce qu'il est le maître. »
Du jour où cette opération de bourse fut faite, les deux mouvements en sens inverse favorables à l'arbitrage ne se sont pas démentis. Et, un fait important à noter, c'est que tous les matins l'inconnu prédisait avec une précision mathématique la cote que le télégraphe apporterait à k heures du soir.
J'insiste, je le répète sur ce fait, parce qu'on semble contester aux esprits la possibilité de prévoir ou de dénoncer l'avenir.
Toujours préoccupé d'étudier les faits, j'ai demandé quelquefois la veille quels seraient les cours du lendemain. — « Je ne pourrai te répondre que demain matin. La nuit m'est nécessaire pour me renseigner. »
Ilm'arriva un jour de constater une différence de deux centimes et demi entre le cours prédit le matin et l'officiel arrivé k\ heures. Comme j'en faisais la remarque, « c'est, me dit l'inconnu, uua mauvaise tête qui a pesé sur les cours au coup de cloche » . On le voit, l'esprit {possédait même l'argot de la corbeille.
En présence de tant de pénétra liou je demandai timidement s'il pourrait ou voudrait m'élre utile dans mes affaires.
Voici sa réponse :
« Je ne suis pas venu [)Our cela; ma visite a un aulio but. Cependant je crois pouvoir l'être utile et à l'occasion je n'y manquerai pas. »
Celte déclaration semble s'écarter un peu do la promicro. Au
PHÉNOMÈNES PSYCHOSENSORIELS ET INTELLECTUELS Z^g
début, la bénédiction du maître m'assurait le repos de l'âme et de l'esprit: « Pour toi plus de soucis, ton père te les évitera tousl » Maintenant succède un vague qu'on ne peut s'empêcher de constater.
Revenons à cet esprit de pénétration : il était tel, que consulté sur l'état de ma caisse il m'en donnait le solde instantanément. Pour lui ce n'était qu'un jeu de dire à chacun de nous le contenu de son porte-monnaie.
Durant l'arbitrage je lui demandai quelquefois : « Quel est le bénéfice que vous donne votre opération aux cours de ce soir? » Il l'accusait aussitôt et sans omettre un centime, car il tenait compte des courtages et du prix des dépêches.
« Tes affaires, disait-il, ne doivent plus te préoccuper, elles « sont les miennes. C'est moi qui m'en charge, tu n'as qu'à « obéir et à me satisfaire pour être récompensé.
« Tu peux te convaincre tous les jours que rien ne me serait (( facile comme de te combler de richesses ; mais si je te fais atten- « dre, c'est que toi aussi tu m'as fait attendre longtemps avant de « pouvoir te ramener vers moi. »
\ oilà qui était plus net que la déclaration de tout à l'heure.
Pendant que l'arbitrage marchait favorablement, la Vierge continuait ses évolutions qui pourtant devaient bientôt cesser.
Une après-midi, la vierge fit des évolutions plus bruyantes que' de coutume et sortant de la maison elle vint se placer sur des sarments dans le jardin.
Ace moment une de nos anciennes domestiques nommée Caroline T..., la même qui était à notre service lors de la visite nocturne dont il est question au début, étant venue à la maison, les ouvrières décidèrent de replacer la statuette sur son piédestal.
A peine y était-elle qu'un coup violent retentit et la Vierge tomba brisée sur le plancher
Grande fut la désolation de M"" V... en apprenant l'accident. J'avoue que pour mon compte j'étais très contrarié. Les débris réunis furent conservés longtemps avec vénération.
Mais le piédestal était toujours vide. Alors me vint la pensée de demander à notre protecteur s'il serait possible de trouver une statuette semblable à la première.
— « Je m'en occuperai cette nuit », me dit-il.
Il arrivait en eil'et très souvent à l'esprit de se réserver la nuit avant de répondre. C'était pendant la nuit, disait-il, qu'il obtenait les renseignements nécessaires.
25o LES PHÉNOMÈNrS PSYCHIOUFS
Le lendemain fidèle à sa promesse j'eus les renseignements suivants :
w II n'existe dans Bordeaux qu'une Vierge semblable à celle « qui a été cassée. Tu la trouveras cliez un mouleur rue Bouquicrc « (un petit magasin situé dans un enfoncement). Il n'y a que « ce spécimen et le marcband n'a pas même le moule. »
V^ite je prends un des fragments et me dirige rue Bouquière. — En etïet, je trouve le magasin indiqué et le marchand me déclare qu'il a une Vierge semblable à celle que je désire ; mais qu il ne possède pas le moule. Je la chercherai et vous pourrez la prendre ce soir.
En eflet, le soir même je rentrai à INIalbec avec la statuette qui devait faire cesser tous les regrets.
En me voyant arriver une communication officielle s'ensuivit :
« Cette vierge, mon fils, sera déplacée. Je ne te dirai pas où je « l'emporterai ; mais c'est elle qui révélera la visite que tu as « reçue. Or, comme elle ira très loin tu vas mettre dans l'inté- « rieur ton nom et ton adresse. »
Ce qui lut fait.
Placée sur le support, la nouvelle Vierge tourna trois fois le lendemain de son arrivée ; mais depuis elle resta complètemeiii immobile.
Je ne sais si elle efl"ectuera un jour le voyage annoncé. Quo' qu'il en soit, ses préparatifs sont bien longs.
Ici se terminent tous les incidents ayant trait à la statuette que les circonstances de l'année terrible firent passer du reste en d'autres mains.
Nous l'avons dit, l'arbitrage marchait de mieux en mieux. Et, avec sa facilité à prévoir l'avenir, l'inconnu liquida au plus luuil cours l'Italien, tandis qu'il attendit quelques jours pour racheter pkis favorablement son trois pour cent.
C'était d'une précision renversante et avec un pouvoir pareil à son service, la fortune était sans limites.
Le bénéfice résultant des deux opérations s'éleva à environ trois mille francs.
Sur les premiers fonds provenant de la liquidation du i j, j'eus mission de réserver mille francs pour lui père de lanùllo. Et le souvenir de cette bonne action dont je ne fus en quelque sorte qu'intermédiaire, me réjouit encore.
D'autres distr butions moins iuqjoitauios nie lincul onlonuéos.
Enfin, comme couronnement de l'édifice il Jallut illuminoi notre jardin en riionr.eur de la Vierge.
Vinrent ensuite les bénéfices de la liquidation de fin du mois qui donnèrent lieu à un incident curieux.
Le jour des paiements, lorsque le bénéfice fiit à la disposition de l'esprit mystérieux, il me pria de revenir à Bordeaux pour acheter un piano qu'il offrait à ma fille. (C'est là le cadeau dont il a été question au début de l'opération.)
« Va, me dit-il, chez M. Caudérès, allées de Tourny, 5o, où « tu achèteras un piano d'occasion dont on te demandera « 65o francs. »
Comme je faisais observer qu'il me fallait des indications précises afin d'éviter toute confusion :
« C'est inutile, je serai là pour veiller à ce qu'on ne t'offre « que le piano que je désire.
« Tu n'auras même pas à marchander, car le prix est au- « dessous de la valeur de l'instrument. »
Comment résister aux désirs d'un ami si bienveillant et dont le pouvoir semblait n'avoir d'autres bornes que sa volonté ?
Au surplus, avais-je à discuter l'emploi d'argent qui ne m'appartenait pas ?
J'arrive donc allées de Tourny. M'"'' C... était seule au magasin. Je suis mes instructions et on m'offre un piano d'occasion pour 600 francs. C'était donc 5o francs au-dessous du prix fixé. J'hésitai à le prendre, mais me rappelant ses propres paroles, je serai là, je conclus le marché à la condition expresse que l'instrument me serait livré le soir même, selon la volonté du bienfaiteur.
J'arrivai bien vite à la maison impatient d'avoir une explication au sujet des 5o francs.
C'était la première fois que je constatais une irrégularité et comme ma soumission n'était que le résultat d'une infaillibilité qui ne s'était pas démentie, il fallait la continuation absolue et régulière des faits pour entretenir dans mon esprit cette confiance aveugle qui, déjà portait une si grande atteinte à mon libre arbitre.
Ce fut presque d'un air triomphant que j'annonçais en entrant à la maison que le piano ne coûtait que 600 francs.
Je le sais, répondit l'inconnu, mais Madame a fait une erreur.
Le lendemain, en allant régler le compte, le marchand me dit : A ous avez luit hier une boime affaire, ma femme s'est trompée en vous vendant pour 600 francs un piano que j'avais Jixc à 6;)o.
Tout entier aux préoccupations des incidents surnaturels je ne songeai pas ù répondre et ce fut tout pensif que je repris le
chemin de Malbec, où je racontais à l'être mystérieux ce qui venait de m'ariiver chez le marchand de pianos.
Si les préoccupai ions mystiques m'avaient fait oublier un instant mon devoir, il ne lut pas longtemps à me le rappeler.
« Je t'avais prévenu », dit-il.
Je compris et je rapportai 5o francs au marchand ne voulant pas bénéficier d'une erreur.
A ce moment les connaissances musicales de ma fillette se bornaient au bon roi Dagobert et, cependant lorsqu'elle se mit au piano ses doigts subissant une influence mystérieuse se promenèrent involontairement sur le clavier et jouèrent des airs inconnus dont les accompagnements étaient dans toutes les règles de l'harmonie.
Convaincu que l'enfant exécutait des exercices de mémoire, l'accordeur la félicitait sur ses dispositions musicales.
Ce phénomène ne s'est produit que 3 ou 4 fois ; il est vrai que j'avais pris soin de faire quitter le piano à l'enfant dès que je soupçonnais l'approche de l'influence.
L'arbitrage liquidé, d'autres affaires patronnées et conseillées par le protecteur réussirent aussi bien que la première. Le but était toujours l'aumône. Ces opérations n'étaient pas importantes ; mais, malgré tout, leurs résultats permettaient d'augmenter chaque jour l'importance des secours.
L'esprit s'était réservé (je crois l'avoir dit en commençant), de désigner les personnes à secourir. Quelquefois il indiquait le nom; mais plus souvent il se bornait à la rue, au n" et à l'étage.
Il me souvient qu'un dimanche au moment même du déjeuner j'eus mission d'aller immédiatement visiter une famille vivant dans une maisonnette derrière la rue François-de-Sourdis. La course était longue et malgré les indications qui m'étaient données je parcourus inutilement toutes les rues à peine tracées dans les terrains vagues du quartier et je revins sans avoir pu remplir ma mission.
11 faut y revenir, me dit l'inconnu, même avant de déjeuner, car si la peux allcndre loi, il n'en est pas de même là-bas, oii des enfants ont faim !...
Tous les matins en sortant de chez moi pour me rendre au bureau j'étais chargé d'une bonne œuvre.
Dans telle rue, à tel numéro, à tel étage, la porte ;\ droite, habite une veuve : tu lui remettras 5 francs ou lo francs, etc.
Au début, craignant dô me fourvoyer, ces missions m'eMibar
rassaient surtout lorsqu'il m'envoyait là où il n'y avait aucune apparence de misère; mais il ne se trompait jamais.
Pour subvenir à ces distributions et exécuter certain projet religieux qu'il m'avouait, tel que la construction d'une cbapelle sur le terrain de Malbec, afin d'y perpétuer le souvenir de sa visite, pour subvenir, dis-je à tant de frais, il augmentait sensiblement le chiffre de ses opérations,
Il est vrai qu'une affaire engagée par son ordre donnait le soir même un résultat favorable. Et il fallait qu'il en fut rigoureusement ainsi pour maintenir cette confiance aveugle que l'esprit tenait tant à conserver.
C'est alors qu'il changea de tactique dans ses opérations. Au lieu de prendre ses bénéfices à chaque liquidation il s'opposa désormais à toute réalisation.
En présence d'un système aussi dangereux je risquai timidement ces réflexions :
« Vous me guidez on ne peut mieux, et je serais déjà trop « iHche si, comme autrefois, vous profitiez de toutes les fluctua- « lions au lieu de vous opposer à la réalisation des bénéfices. — « C'est vrai, la marge est grande sur vos achats, mais notre <( prospérité n'est que factice puisqu'elle n'est que le résultat de (( reports et non d'opérations liquidées. C'est-à-dire que par ce « système nous prêtons constamment le flanc aux événements. )>
Ce fut aussi sous cette inspiration mystérieuse que je pris alors l'engagement de désintéresser à bref délai mes commanditaires.
Toujours sous la même direction les affaires me créèrent rapidement une position opulente.
Le mouvement ascensionnel des fonds continuait, et s'il survenait parfois une légère réaction, elle ne pouvait enlever qu'une faible parcelle des bénéfices déjà acquis sur les positions continuellement reportées.
On le voit, le système dangereux des non-réalisations n'avait pas été abandonné.
Je m'en plaignais souvent.
C'est ainsi que le i"" janvier 1870 (qui était, je crois un dimanche), la coulisse ayant coté sur le boulevard 76 fr. o5 et ce cours nous assurant un bénéfice de 3o 000 francs sur une seule affaire, je le suppliais de consentir à réaliser. Il refusa énergiquement disant : a Les tripotages au jour le jour ne me conviennent pas, je t'ai mis sur une position qui sera ta dernière affaire. »
De plus, il affectait une aversion grande pour ma profession qu'il désirait me voir quitter au plus tût.
irarrivait parfois à l'esprit de laisser échapper quelques exclamations, comme des apartés, dont le plus fréquent était celui-ci : Quelle lutte !
Je n'y prenais point garde et ce n'est qu'après le dénoûment tragique de cette affaire, que le souvenir de ces exclamations, pourtant fréquentes, m'est revenu à la mémoire.
Les circonslances qui vont suivre démontrent douloureusement que pendant deux ans et demi le but, si patiemment poursuivi, était de cai)ler ma contiance à l'aide de révélations étranges et de tenir en échec mon libre arbitre.
Ce résultat acquis, il ne s'agissait plus que d'user d'influence, pour me maintenir sur une position dont l'importance devait être fatale, en présence d'événements prochains et que l'esprit de pénétration de l'inconnu lui permettait d'entrevoir.
Ce fut au milieu de cette prospérité, en quelque sorte d'emprunt, puisqu'elle ne résultait que d'opérations non réalisées, que je pris possession de ma nouvelle habitation, rue d'Enghien, n** II.
Pendant plusieurs mois, quoique la rente fut impulsante à franchir le cours de 76 francs, fidèle à son système, l'inconnu refusait de liquider. Il fallait donc faire reporter.
Mais pouvais je me plaindre si les fonds restaient stationnaires ? Est-ce que les bénéfices, entrés en caisse par la plus-value, ne semblaient pas une garantie suffisante contre tout événement?
De plus, il me semblait indigne de reprocher à qui je devais en quelque sorte une prospérité inespérée, de ne pas me donner davantage.
Ma quiétude était donc absolue lorsque éclatèrent les complica tions avec l'Allemagne. Cependant, dès le premier jour je voulais tout liquider.
« Voilà tes terreurs qui recommencent comme au moment de « l'incident du Luxembourg. Eh bien, je t'affirme que la guerre a n'aura pas lieu. Crois donc celui qui est le Maître, et qui « depuis bientôt trois ans ne t'a jamais trompé. »
Malgré ces affirmations, deux jours après la guerre était décidée et en s'emparant des lignes télégraphiques le ministre, au cœur léger, acheva ma ruine car il me mettait dans Timpossibililé de communiquer avec Paris et partant de limiter ma perte.
Quel que soit le danger de la lutte on succombe avec moins de regrets lorsqu'on a combattu à armes égales, mais ici, sans parler des circonstances étranges, la suppression des communia\tions télégraphiques me pla<;;iit dans les conditions d'un 'uimuie prca-
ablement garroté, qu'on jette à la mer et auquel on ferait le reproche de ne pas nager.
Dans ce moment critique l'inconnu était absolument muet. Il ne répondait à aucune des questions que je lui adressais. Et pourtant la situation était des plus graves, car vingt années de travail disparaissaient dans le gouffre et de plus, à cette perte matérielle s'ajoutait la douleur d'être contraint de me séparer de ma fdle très dangereusement malade.
Une dernière explication eut lieu : « Voilà donc, dis-je, où « vous vouliez en venir I J'ignore qui vous êtes ; je sais seulement « que vous avez fait appel aux sentiments honnêtes pour me faire « votre victime et que vous n'avez pas ci*aint de mêler le nom de « Dieu à vos embûches. »
J'étais trop irrité pour comprendre sa réponse ; aussi je n'ai conservé d'autre souvenir que d'avoir entendu balbutier le mot d'épreuves.
Ainsi se termina cette longue et douloureuse «. histoire ».
J'ai donné in extenso cette curieuse auto-observation. La leçon qu'elle comporte se dégage d'elle-même. La personnification est sujette à des erreurs qui peuvent être dangereuses si l'on s'abandonne aveuglément à sa direction, comme trop de personnes sont tentées de le faire.
Au surplus les faits extraordinaires dont la vie de M^^Vergniat a été remplie ne se sont pas bornés à ceux que je viens de raconter. Elle parait avoir possédé des facultés supranormalesyas^tt'ait dernier moment. Il serait d'un intérêt considérable que sa famille en donnât un récit détaillé.
Ce livre serait incomplet si je n'examinais pas avec soin la fraude et les erreurs d'observation. Il faut toujours considérer la première comme possible même avec les personnes les plus sérieuses et les plus sûres. Le P' Bianclii n'a-t-il pas lui-même simulé un pbénomène dans l'une de ses séances avec Lombroso et Eusapia ! Les personnes les plus lionorables, les plus sages peuvent succombera la tentation de mystifier le voisin. Les erreurs d'observation sont encore plus nombreuses que les fraudes et les sources en sont diverses. 11 faut les étudier, en connaître les causes, et les soupçonner jusqu'à preuve du contraire.
§ 1". — La fraude.
La fraude est consciente, inconsciente ou mixte.
Je n'ai bas besoin d'indiquer combien la première est fréquente, surtout avec les médiums payés. La lecture des journaux spirites, notamment la Revue spirite, la Revue morale et scientifique du Spiritisme. Light, Psychische Studien, en donnent de nombreux exemples découverts par les spirites eux-mêmes. La seconde n'est pas moins commune : quant à la troisième, la fraude mixte, elle est également très souvent constatée.
La question de la fraude est trop importante pour que je ne donne pas à mes lecteurs, non seiileinenl le résullal de
LA FRAUDE ET l'eRBEUR 2^7
mes propres observations, mais encore mon appréciation des principaux documents publiés sur ce sujet.
La fraude consciente. — J'ai très peu expérimenté avec des médiums payés, si j'excepte Eusapia ; encore fautil rendre à M""^ Paladino cette justice qu'elle ne m'a pas paru intéressée. Les honoraires qui lui ont été donnés pour nos séances sont peu de chose en comparaison des inconvénients qu'ont présenté pour elle ses déplacements. J'ai observé quatre ou cinq médiums professionnels dont trois seulement ont perçu des honoraires. Je ne les nommerai pas.
a) Raps. — Rien n'est plus facile à imiter. J'ai indiqué les divers moyens de les reproduire artificiellement : glissement du doigt ou de l'ongle sur le plateau de la table, avec ou sans colophane : coups frappés avec le pied ; glissement du pied ou de la robe, surtout les robes de soie, contre les pieds delà table ; glissement de certaines étoffes sur le bord de la table, etc. Ces divers mouvements imitent les raps faibles à la perfection, à condition d'être faits avec une extrême lenteur. En pleine lumière, j'en donne facilement l'illusion à des personnes prévenues que je fraude. Il est très difficile d'observer à la fois les dix doigts, le bras, la jambe, le pied. Aussi me suis-je gardé de considérer comme probants les raps faits avec le contact d'une partie quelconque du corps. J'exclus par conséquent des phénomènes qui ont déterminé ma conviction les raps produits sur le plancher. Certaines personnes paraissent pouvoir remuer à volonté leurs tendons dans des conditions particulièrement bruyantes. Je l'ai observé sur un étudiant qui, en appuyant le coude sur la table, produisait des raps sonores : mais le mouvement de son bras était aisément perceptible. J'en ai connu un autre qui faisait craquer à volonté ses articulations.
Le jeu de l'articulation du genou a été notamment incriinltié par M"" Sidgwick dans son article « Thephysi^al phe-
Maxwell. 17
nomena of spirltualism » {Proceedlngs S. f. ps. Res., XIII, p. 45). l'illc rappelle les interprétations données par les D" Flint, Lee et Covenlry qui ont observé M""* Kanc et Underhill, deux des fameuses sœurs Fox. M'"" Sidgwick a expérimenté avec la troisième, M'"" Jencken et accepte l'explication des médecins américains. Pour eux, les raps doubles étaient produits par un mouvement rapide de déboîtement et de remboitement du genou. En plaçant le médium de manière à rendre celte dislocation volontaire impossible (par exemple le médium assis), les jambes en extension et les talons reposant sur un coussin mou, aucuD rap ne se produisait. Il est possible que Texplicalion trouvée par les médecins américains soit vraie pour le cas examiné par eux. Dans ceux que j'ai étudiés, elle n'est certainement pas acceptable. J'ai obtenu des raps frappés sur une table, sans aucune espèce de contact. J'en ai obtenu sur le plancher en plaçant le médium dans des positions excluant le jeu de l'articulation. Le genre de fraude signalé n'était donc pas en cause. J'ai expérimenté même en faisant asseoir certains médiums sur mes genoux et en leur tenant les mains. Enfin je me suis assuré que les raps résonnaient bien dans la table et que celle-ci n'était pas touchée. Cette conclusion est le résultat de près de deux cents observations.
Dans l'obscurité, les moyens de fraude sont inimaginables. J'ai vu un jeune médium qui avait réussi à dissimuler un bâton et simulait avec lui des coups frappés au plafond. J'en ai connu deux autres qui donnaient des coups de poing sur la table, d'autres la frappaient par dessous avec le pied. Tout est possible dans les ténèbres et avec certains observateurs confiants.
b) Parakinésie. — C'est ainsi que j'appelle les mouvements anormaux avec contact. J'ai souvent répété que tous les mouvements avec contact, sauf certaines lévitations, d ailleurs diffaùles à observer avec précision, ne signifialcMit rien. J ui indui dc les princq)aux moyens de Iriuuler lea h-
LA FRAUDE ET l'eRREUR 2 5f)
vitations, soit avec les mains, soit avec les pieds, soit même avec les genoux. Je n'y reviens pas.
Ces moyens peuvent être difficilement employés en pleine lumière, mais, quand les expérimentateurs sont placés de manière à ne pas pouvoir surveiller réciproquement leurs pieds, le second des moyens indiqués est encore facile à employer.
c) La télék'mésie est plus difficile à frauder ; il faut un lien quelconque rigide ou flexible pour mouvoir les objets d'une certaine dimension et ayant quelque poids. Je considère ce phénomène comme très convaincant quand il est obtenu en pleine lumière : dans l'obscurité, il est invérifiable d'une manière certaine.
d) Les phénomènes lumineux sont aisés à frauder : l'huile phosphorée et certains sulfures permettent d'imiter des mains, des formes. Je connais une photographie faite au magnésium dans une séance, le médium ayant une fausse barbe et une serviette blanche autour du cou, imitant une sorte de vêtement. Les personnes qui ont assisté à cette séance ne peuvent admettre qu'elles ont été trompées ! L'une d'elles, un de mes amis, très au courant des choses psychiques, mais trop honnête pour soupçonner la fraude, n'a pas cru à mon jugement sur cette photographie. Il a fallu qu'il lut confirmé par l'occultiste Papus. Quant aux attouchements, Dieu sait s'il est facile de les simuler dans l'obscurité !
L'on sait le rôle que les poupées, les déguisements, les compères jouent dans les séances de matérialisation. L'imagination des escrocs est d'une inconcevable fertilité. Le procès Rothe en fournit actuellement un nouvel exemple.
e) Les automatismes moteurs ou sensoriels peuvent être imités avec une extrême facilité et là le contrôle véritable est impossible. 11 faut une analyse soigneuse du contenu des messages pour en apprécier la valeur. Les prémonitions bien observées sont au contraire dune exLrème importance.
2 Go LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
Tout peut donc être fiaudé dans les expériences psycliiques : cola ne veut pas dire que lout soit toujours fraudé. Les personnes qui veulent tout expliquer par la fraude commettent presque autant d'erreurs que celles dont la confiance accepte tout sans contrôle.
Il y a, tout d'abord, une observation générale à faire sur les phénomènes que j'étudie dans ce livre. Elle est d'ordre historique, mais elle n'en donne pas moins aux faits une signification beaucoup plus étendue que celle qui leur est ordinairement prêtée. Beaucoup d'auteurs, Janet lui-même, s'imaginent que les phénomènes du spiritisme, comme ils le disent, datent des célèbres événements de Rochester, où les sœurs Fox furent vers i8/i5 l'objet de manifestations diverses. En réahté ces faits sont beaucoup plus anciens. L'un des cas les mieux observés est celui qu'a raconté le D' Kerner dans son livre « Die Seherin von Prevorsty) qui a été traduit par le D"" Dusart, probablement sur la traduction anglaise de M"® Growe. Kerner a observé des raps et des mouvements sans contact dès 1827, quand il avait auprès de lui M"' HaufF. On trouve des phénomènes du même genre dans tous les récits de maisons hantées ; il y en a qui remontent à des époques très éloignées et il existe des arrêts de divers parlements résiliant des baux pour cette cause. On les critiquait à la fin du xvni® siècle.
Il n'y a de nouveau que le système métaphysique fondé sur ces faits. C'est en cela, et en cela seulement, que consiste le spiritisme ou spiritualisme : cette dernière expression, qui prête à l'équivoque, est en anglais l'équivalent de la première. Il n'est pas contestable que le corps de doc Irine formant l'essence de ces enseignements n'ait pris une extension considérable. J'ai signalé la difTérence radicale qui existe entre les croyances anglo-saxonnes et celles des spirites des autres races, particulièrement en ce qui concerne la réincarnation. Je n'y reviendrai pas, mais je rappelle, pour préciser le point de fait, que les seuls phénomènes
nouveaux qu'offrent les formes spirites du mysticisme contemporain sont leur constitution en un corps de doctrines religieuses et leur rapide extension. Ces phénomènes sont d'ordre sociologique, non biologique. Les faits sur lesquels elles prétendent s'appuyer appartiennent au contraire à la biologie.
Encore, n'est-il pas absolument vrai de dire que les théories métaphysiques établies sur les révélations des esprits soient nouvelles. La vie des saints nous en offre plusieurs exemples, le plus célèbre est la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, culte spécial fondé sur les révélations faites à la bienheureuse Marie Alacoque, religieuse qui vivait au xvin* siècle. On en trouverait d'autres, même en dehors du monde monacal. Le commerce avec les esprits paraît être un des éléments des cérémonies religieuses des Shakers ; les Mormons eux-mêmes semblent s'être liA'rés à des pratiques rappelant celles du spiritisme ; Jérôme Cardan, John Dee, Martinez de Pasqually passent pour avoir été en relations avec des êtres immatériels ; enfin, les Rose-Croix ont été considérés comme ayant des rapports fréquents avec des génies divers. Rien n'est vraiment nouveau, si l'on étudie l'histoire de la pensée humaine, rien, sauf peut-être l'extension contemporaine du spiritisme. A beaucoup d'égards il paraît jouer dans notre société civilisée, sceptique, matérielle, le rôle naïf que le christianisme naissant a joué au H* et au in^ siècles de notre ère.
Mais c'est là un problème sociologique ; son examen, quelf[ue intérêt qu'il présente, m'entraînerait au delà des limites ([ue je me suis tracées ; je me bornerai donc à tirer du rapide exposé historique que je viens de faire la conclusion qu'il comporte : les faits étudiés par Janet et Grasset sont antérieurs au spiritisme et ne sauraient être légitimement désignés sous ce nom. J'ai déjà indiqué que ce mot exprimait un enseml^lc de doctrines métaphysiques et religieuses expliquant les phénomènes psychiques par Tinter-'
vention des csprils et puisant ses enseignements dans les révélations attribuées à ces esprits. C'est une erreur terminologique que d'employer pour la désignation des faits un mot qui comporte une signification plus étendue, puisqu'il exprime une hypothèse explicative de ces faits. L'usage a consacré le mot de faits ou phénomènes psychiques : cette expression est imparfaite, mais il me semble préférable de s'en contenter jusqu'à nouvel ordre.
Le problème scientifique n'est donc pas. il me semble, en l'état actuel des recherches, de savoir si le spiritisme est vrai ou taux, mais bien de déterminer si les phénomènes psychiques sont réels ou imaginaires.
J'ai montré combien les représentants les plus autorisés de la science française étaient mal informés, à l'exception de Riche t et de quelques autres. L'immense travail qui a été fait aux Etals-Unis et en Angleterre est négligé par eux; il est bien difficile par conséquent de discuter avec ces savants, soit qu ils ignorent, soit qu'ils feignent d'ignorer ce que les autres ont fait. J'ai également montré combien les expériences instituées par eux étaient défectueuses, combien leurs méthodes étaient critiquables. J'ai spécialement indiqué combien les expériences de Grasset étaient inopérantes puisque les mouvements- obtenus par lui étaient produits par contact. J'ai dit que mes expériences avaient été faites en jîlein jour (raps, télékinésie), rarement avec des médiums professionnels, ordinairement avec de non professionnels. J'ai enfin insisté sur la méthode opératoire qui m'a paru la meilleure. Je souhaite que mes expériences soient contrôlées et reprises, persuadé qu'en prenant les précautions que j ai indiquées, les résultats signalés par moi seront constatés par ceux qui y mettront le temps et le soin nécessaires.
Si toute discussion sérieuse est inq)ossible avec certains savants, il n'en est pas de même a\ec ceux c]ut oui pris la peine de vérifier ])ar eux-mêmes les phénomènes psychi- (pies. C'est le cas des principaux nuMubres de la !Socii'lc des
recJtercJies psychiques, Grookes, Lodge, Myers, M. et M"* Sidgwick, M"^ Johnson, Podmore, Gurney, Barrett, Hodgson, Hyslop et bien d'autres. Les deux premiers sont persuadés de la réalité des faits observés par eux, car c'est encore une de ces erreurs communément répandues que de dire que Sir W. Grookes a reconnu qu'il avait été trompé. Son récent discours à l'Association britannique pour l'avancement des sciences dit expressément le contraire. Sir Oliver Lodge maintient aussi la conviction d'avoir observé, avec Eusapia notamment, des phénomènes de télékinésie. Les autres ont déclaré qu'ils avaient été trompés par elle et sauf Myers, revenu à sa première opinion, je crois, avant sa mort, ils ont une tendance à attribuer à la fraude tous les phénomènes physiques : ils admettent au contraire la réalité des phénomènes intellectuels et les expliquent soit par la télépathie (Podmore), soit par l'intervention des esprits, comme les spirites eux-mêmes dont ils se sont cependant montrés d'abord les adversaires ; c'est notamment le cas de Hodgson, de Myers, de Hyslop. J'ai trop de respect pour les hommes remarquables qui dirigent la Société des recherches psychiques pour ne pas discuter avec soin leurs expériences, car leur jugement a une grande valeur à mes yeux : j'ai en même temps trop le souci de rechercher la vérité pour leur dissimuler les erreurs d'expérimentation qu'ils me paraissent avoir commises.
On trouvera dans le 1V° volume des Proceedings une série d'articles de M""' Sidgwick, de Lewis, de Hodgson, de Davey, sur la fraude. Les derniers traitent surtout de la production d'écriture sur des ardoises. G'est un phénomène trop facile à frauder pour que j'aie jusqu'à présent essayé sérieusement de l'obtenir ; il sulllt de lire les articles cités, notamment celui de Davey, pour comprendre combien le phénomène se produit dans des conditions suspectes.
J'ai moi-même, il y a fort longtemps, produit artificiellement ce genre de manifestation en fixant un crayon dans
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un trou sous la table cl en mellanl l'ardoise en mouvement. Avec un peu d'habitude on arrive à très bien écrire et à donner de la régularité a des mouvements en apparence spasmodiques et involontaires : mais on ne trompe que les personnes trop confiantes ou trop inexpérimentées, et pour être un peu plus compliqués les procédés de M. Davey ne sont pas plus difficiles à découvrir.
Je me demande même comment un homme de l'intelligence d'Hodgson a pu sérieusement fonder son argumentation sur des observations aussi superficielles que celles des expérimentateurs qu'il cite. Voilà des gens, honorables et instruits sans doute, qui assistent à des séances pour obtenir de l'écriture sur ardoise avec M. Davey. Au lieu de prendre l'élémentaire précaution de ne jamais abandonner leurs ardoises, ils les laissent manipuler par le médium, permettent à ce dernier de quitter un moment la salle d'expériences, consentent à ce que d'autres ardoises se trouvent sur la table en même temps que celles qui servent à l'expérience et enfin, quand ils examinent une ardoise no l'examinent que d'un côté. Ce n'est pas mal observer, c'est ne pas observer du tout (voy. R. Hodgson, Mr. Davey's Imitations by conjuring of phcnomena sometimes attributed to spirit agency, Proceedings, VI, 253).
M. Davey a frauduleusement aussi produit des raps et des matérialisations. Il faut lire dans l'article de Hodgson les conditions dans lesquelles il a opéré pour voir combien ses co-expérimentateurs ont eu en lui une confiance mal placée. Ils ne vérifient pas, bien qu'ils y soient invités, le contenu d'un bahut où se trouvait justement le matériel nécessaire à la fraude ; ils laissent M. Davey Icrmer la porte de l'appartement : celui-ci donne deux tours de clé, l'un fermant, l'autre rouvrant la porte qui est mise sous un scellé de papier gommé mal collé ; personne ne songe à vérifier si la porto est bien fermée. Les précautions les plus élémentaires soiiL négligées par les assislunls qui, on le
dirait vraiment, ont été choisis par M. Davey pour leur crédulité. Des fraudes aussi faciles à empêcher que celles dont M. Hodgson tire argument ne sauraient être considérées comme pouvant tromper un observateur prudent, sagace, habitué aux expériences et sachant conserver un peu de sang-froid. Ne suffirait-il pas même que le médium demandât à un de ces observateurs : « Quel mot voulez-vous que l'esprit écrive dans l'ardoise ? De quelle couleur voulez-vous que l'écriture paraisse? » pour que ces questions révélassent le truquage. L'argumentation de M. Hodgson est inopérante et les fautes accumulées par les observateurs trompés dont il cite les impressions sont excessives. On penserait qu'il n'a eu alFaire qu'à des spirites très convaincus, disposés à admettre a priori la. réalité des phénomènes produits sans se soucier des conditions précises de leurs observations ; c'est ce que fait penser la lecture des comptes rendus, oi^i je lis textuellement (p. 296) : « It may be interesting to compare the reports given by (( spiritualists )) of a sitting with Mr. Davey Avith bis account of Avhat actually occurred. » — (Il peut être intéressant de comparer les comptes rendus, écrits par des spirites, d'une séance avec M. Davey et le récit des faits tels qu'ils se sont réellement passés). » — Peut- on tirer argument de ces récits faits par des spirites? Certains d'entre eux, convaincus de la réalité des faits, se montrent très peu soucieux de toute espèce de contrôle. Raisonner d'après leurs méthodes d'observation, généraliser ce raisonnement et l'étendre à tous les observateurs est un procédé de discussion par trop facile.
D'ailleurs, certains phénomènes se prêtent mal à l'observation : il en est notamment ainsi de ceux qui exigent l'obscurité et une mise en scène de nature à rendre difficile le meilleur contrôle que l'on puisse exercer, celui des yeux. A mou sens, le fait observé n'aura aucune valeur démonstrative, toutes les fois qu'il se passera hors du
u(Ui I-ES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
regard des expérimentateurs, comme c'est le cas pour l'ardoise tenue sous la table. Il n'a pas grande signilicalion non plus, lorsqu'il exige, pour être contrôlé, une observalion longue cl conliniie. Les erreurs sont faciles, la distraction survient presque fatalement, llodgson (Tliepossibilities of mal-observalion and lapse of memory froin a practical poinlofview, Procccdings, lY, 38i) en donne des exemples: mais son article ne lait que signaler des faits l)icn connus do ceux auxquels le témoignage humain est familier. Pour observer avec un minimum de chances d'erreur, il faut que le phénomène étudié soit simpleet répété assez souvent pour que latlenlion ne se lassse pas à l'atlendre. A ce point de vue la production des mouvements télékinéliques et des raps à laide des manœuvres expérimentales que j'ai décrites, permet, en précisant le moment où le phénomène doit se produire, d'apporter toute son attention h l'examen des conditions dans lesquelles on l'obtient. D'ailleurs les raps et les mouvements sans contact m'ont paru se prêter admirablement à 1 observation : avec ces phénomènes, et en opérant comme je l'ai dit, on peut presque expérimenter ; mais il faut chercher un médium véritable.
C'est ce qu'ont fait mes collègues de la Société des recherches psychiques, mais ils l'ont fait dans des conditions qui laissaient à désirer. M™* SidgAvick, femme d'une inlelligence supérieure, a donné le récit des tentatives faites par elle, son mari et ses amis pour obtenir des phénomènes physiques. Ils se sont adressés à Eglinton, à Slade, pour obtenir l'écriture sur l'ardoise, à M"'* Wood, Fairiamb et à un autre médium nommé llaxby pour les matérialisations. Les deux premières ont donné des phénomènes bien suspects, pour ne pas dire pis: quant à Haxby il 'raudrait impudemment. Le récit de M'"" Sidgwick est démonslr;ilil sur ce point et il sullil île le lire pour se convaincre (]u un observateur sagaee ne pou\ail s y laisser prendre. J'ai eu l'occasion d'assister dans une grande ville
d'Allemagne à une séance de matérialisation : il était clair que le médium personnifiait l'unique apparence que j'aie vue. La séance, m'a-t-on dit, a été mauvaise ; je le crois volontiers.
La première erreur commise par les observateurs distingués que je viens de citer a été de supposer que les phénomènes psychiques s'obtiennent à volonté. Toutes les fois qu'un sujet payé donnera des séances régulières, il y aura cent chances contre une d'être en présence d'une escroquerie véritable. S'il est un caractère certain, pour moi, de tous ces faits paranormaux, ce caractère est leur irrégularité apparente. J'ai pu expérimenter avec des médiums instruits et soucieux de la recherche exacte : j'ai fait avec eux de nombreuses expériences et j'ai observé que souvent des semaines entières s'écoulaient sans une bonne séance ; à d'autres moments la force était si abondante que les phénomènes se produisaient sans séance véritable : j'ai raconté des faits curieux à cet égard ; la table par exemple se mouvant spontanément au cours d'une conversation où la question des phénomènes psychiques était agitée.
Quelles sont les conditions qui gênent ou favorisent la production de ce mode d'énergie encore inconnu ? Je ne puis les préciser ; mais je rappelle que je crois avoir remarqué les concordances suivantes ; elles confirment en partie les conclusions dOchorowicz (^Ann. des Se. psyehiques, YI,
Tl5).
1° Action de la température. Le temps froid et sec est le plus favorable. L'humidité, le temps « moa » sont très défavorables ;
2° L'état de santé du médium et des assistants. Si le médium est fatigue ou malade, les choses se passent comme s'il n'extériorisait aucune force. 11 en est de même des assistants, mais dans une moindre mesure. Il suffit pour obtenir des phénomènes de faire retirer du cercle lexpérimentateur latigué ou soullranl ;
qGS les phénomènes psychiques
3" L'état d'esprit du médiiiin ou, même des assistants. La mauvaise humeur, les préoccupations, la tristesse et surtout une tristesse sans cause précise, une sorte de malaise moral, sont nuisibles. La joie, la gaîtc sont souvent favorables ; «
4° L'épuisement nerveux. C'est là une condition trop souvent méconnue. Il mcst fréquemment arrivé d'assister à plusieurs séries d'expériences à la fois. J'ai généralement observé que les résultats n'étaient pas bons. Je n'ai pu me rendre un compte exact de la cause des insuccès constatés : elle est probablement autre que le simple épuisement nerveux, bien que celui-ci ait une action dans ces séances répétées.
De même, des séances trop fréquentes avec le même médium ne donnent pas de bons résultats : l'épuisement nerveux est certainement à incriminer dans ce cas.
Il y aurait, dans la recherche de ces conditions jîhysiques, physio-pathologiques et psychologiques des études certainement fécondes à instituer, car la relation entre les conditions atmosphériques, la santé des assistants et la production des phénomènes psychiques me paraît vraisemblable. J'ai indiqué déjà la remarque faite par moi que les phénomènes avaient de grandes chances d'être obtenus lorsque les roues des tramways électriques donnaient d'abondantes étincelles.
Les expérimentateurs anglais ne paraissent pas avoir tenu compte de ces divers éléments : je suis persuadé que le résultat de leurs investigations eût été difterent s'ils avaient fui les « paid médiums » et avaient cherché des sujets neufs, instruits, désintéressés, capables de porter dans ces recherches l'analyse exacte de leurs impressions subjectives. Ces sujets sont rares, mais ils ne sont pas introuvables.
Aucune de ces conditions n'a été respectée par les groupes anglais. Ces expérimentateurs ont, de la meilleure loi du monde, fait fausse route. Eglinton, Slade, Ilaxijy ont
été peut-être des médiums authentiques à leurs heures : mais dès qu'ils ont fait métier de donner des séances régulières, ils ne pouvaient être en mesure de produire avec régularité que des phénomènes frauduleux. A NeAvcastle, le groupe Sidgwick opérait à la fois avec M"° Fairlamb et avec ]\jiie W'Qod. Ces deux séries parallèles d'expériences ne pouvaient que se nuire l'une à l'autre, alors même que ces deux médiums eussent été de bonne foi, ce qui ne paraît pas être le cas d'après le récit de M'"'^ Sidgwick. D'ailleurs je crois que ces deux sujets, et un troisième qui a été plus tard l'objet de discussions assez vives, ont été surpris par divers expérimentateurs au cours d'une séance dans des postures qui permettaient de suspecter leur bonne foi ; ù ce sujet, je renvoie à Light, 1881 à 1886, et au Journal of the Society for ps. Res., i885. Les personnes qui ont affirmé leur sincérité manquent peut-être de sang-froid et de perspicacité.
Ces qualités ne font pas défaut aux savants anglais qui faisaient partie du groupe Sidgwick.
Aussi, leurs erreurs d'expérimentation ont- elles une autre cause : je ne puis songer à discuter en détail leurs expériences ; je viens d'en résumer quelques-unes et j'ai montré qu'ils ne pouvaient vraisemblablement rien obtenir de probant avec les médiums choisis par eux et dans les conditions où ils opéraient i mais j'étudierai leurs expériences avec Eusapia à Cambridge plus soigneusement, car leur jugement sur ce médium remarquable me paraît injustifié. Mes conclusions sont trop différentes des leurs pour que je n'essaie pas de démontrer leurs erreurs d'expérimentation et la partialité involontaire de leur verdict. Je renvoie d'ailleurs le lecteur curieux aux articles de Richet dans le Journal oj the Society for psychical Research, VIT, p. 178, de Dariex et d'Ochorowicz, dans les Annales des Sciences psychiques, VI, p. 65 et 79 ; ces documents contiennent une appréciation intéressante des expériences de Cambridge.
On sait dans quelles conditions M"* Johnson, M, et J^I'"* Sidgwick, MAI. Myers, Iloilgson, etc., lirent venir Eusapia en Angleterre pour reprendre les expériences antérieurement faites avec le médium italien à File Roubaud, chez Ricliet. Ces expériences avaient motivé un rapport favorable de Lodge, aux conclusions duquel s'étaient associés SidgAvick et Myers. Hodgson, — qui est docteur en droit et non docteur en médecine comme certains auteurs français paraissent le supposer, — critiqua les expériences résumées par Lodge. On lui a fait remarquer avec raison que ses critiques ne contiennent rien de nouveau ; que ce qu'il dit avait été déjà signalé par Richet et par d'autres, et que les expérimentateurs étaient au courant des procédés de fraude possibles ; que la substitution des mains Tune à l'autre, la substition d'un pied artificiel au pied du médium étaient des modes de tromperies connus et contre lesquels des précautions avaient été prises : il n'en reste pas moins à retenir ce fait que des procès-verbaux rédigés par des hommes aussi compétents que Richet, Ochorowicz, Lodge et Mycrs ont été critiqués avec une apparence de logique et de justesse indéniables par Hodgson : celui-ci leur reprochait de ne pas décrire assez complètement la manière dont les divers contrôles étaient assurés, de ne pas insister sur les précautions prises, sur la description minutieuse des moindres mouvements du médium. Dans son article [Journal^ Mil, 49) il dit expressément :
(( Le P'" Lodge fait la déclaration suivante concernant le soulèvement de la table : « 11 me parait impossible que quelqu'un soulève une table de cette dimension et de ce poids, en se tenant debout contre elle, avec les mains seulement sur le plateau, sans une action considérable de la jambe et une forte pression des mains. C'était tout à fait en dehors des forces normales d Eusapia. »
(( Maintenant, ajoute Hodgson, supposons qu'Eusapia ait employé quelque espèce ue snpporl, que je m imagine
n'être pas complètement inconnu, sous une forme ou une autre, de la race italienne (!), supposons qu'elle avait, à toucher son corps, une courroie légère et forte, autour des épaules et de la poitrine, avec un pendant de corde ou de ruban noir auquel un crochet ou un autre moyen de prise était accroché de manière à être caché dans son corsage lorsqu'il n'était pas employé (entre j^arenthèses, j'ai vu une photographie d'Eusapia, en séance, au moment oii la table est supposée en lévitation au-dessus du plancher ; un ou plusieurs boutons de son corsage paraissent défaits).
(( Elle a accroché ce moyen de prise, soit en se baissant, soit en courbant légèrement les jambes en dehors, à l'un des côtés de la table, ou à quelque point voisin de la jonction des côtés et du plateau, par exemple ; elle s'est redressée, a tendu en arrière ses épaules et son dos et a fait un mouvement de poussée en avant avec son pied, contre le pied de la table à côté de laquelle elle se tenait. Le léger contact de l'une de ses mains a pu aider à immobiliser la table : le bord du plateau a pu être en contact avec son corps. Cette hypothèse, ou toute hypothèse semblable, a-telle été examinée par le P'" Lodge, etc. »
Cette longue citation montre conunent Hodgson raisonne. Des savants consciencieux ont omis d'indiquer explicitement dans leur procès-verbal que toutes les hypothèses de fraude avaient été étudiées et écartées et d'insister en détail sur chaque hypothèse, parce que leur alïirmation implicite de la réalité du fait leur a paru suifisante et que l'examen détaillé de chaque hypothèse donnerait à leurs comptes rendus des dimensions exagérées. Peu importe. Les analystes comme M. Hodgson ne leur épargneront pas la critique, et n'hésiteront pas à indiquer les hypothèses les moins compatibles pourtant avec les conditions de l'observation. Aussi, ai-je renoncé à donner à mes expériences personnelles 1 allure d'un procès-verbal. J'ai raconté ce que j'ai vu, comment je m y suis pris pour le voir; ceux qui voudront em-
a '7 a LKS PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
ployer les mêmes procédés réussiront comme moi. C'est là l'unique moyen de contrôle ; l'observation personnelle est seule convaincante. Malgré le soin avec lequel les comptes rendus des séances de M. tlodgson lui-même avec M'"^ Piper sont faits, ils n'ont pas réussi à convaincre tous leurs lecteurs. Il y a cependant quelque chose d'intéressant dans cette conversion de M. Hodgson aux théories les plus franchement spirites : mais c'est un problème psychologique que seuls les familiers de mon savant collègue peuvent aborder : j aile sincère regret de ne pas connaître cet homme distingué, dont les qualités d'observateur sont grandes et dont le courage est admirable.
Mais qu'il me permette de le lui dire, ses critiques sont souvent « à coté ». J'ai eu avec Eusapia des lévitations fréquentes de la table, mains et pieds vus, en bonne lumière : il n'y avait ni courroie, ni crochet, ni aucun moyen de tromper. J'ai vu avec d'autres médiums des phénomènes analogues se produire en plein jour, dans des conditions d'observation parfaites, aucun contact entre le sujet et la table n'étant perceptible pour la vue ou le toucher. Richet (Journal, VII, p. 78) a d'ailleurs répondu à Hodgson sur ces critiques : et Ochorowicz, Lodge (id., p. 76) et Myers lui-même les réfutèrent aussi.
Pour trancher le débat, les expériences de Cambridge furent décidées et Hodgson, qui avait cependant nettement pris position, y fut convié. Ces expériences ont donné de mauvais résultats et Sidgwick a pu dire, malgré les observations contraires d'autres expérimentateurs qui étaient ses collègues à la Société des recherches psychiques : « On verra qu'à notre dernière réunion une question a été posée au sujet de certains phénomènes obtenus par Eusapia Paladiiio après la découverte de ses fraudes à Cambridge. 11 peut être bon que j'indique brièvement pourquoi je n'ai pas l'intention de rendre compte de ces phénomènes.
« La S. P. R. n'a pus coutume d'attirer l'atlcntion sur les
actions de tout soi disant médium qui a été convaincu de fraude systématique. Or. l'investigation faite à Cambridge, dont les résultats sont donnés dans le Journal du mois de novembre iSgS, joints à un article du P' Richet dans les Annales des Sciences psychiques de janvier-février iSgS, ont mis hors de tout doute raisonnable que les fraudes découvertes (sic) par le D'" Hodgson à Cambridge ont été systématiquement pratiquées par Eusapia pendant des années. Conformément à notre règle, je me propose d'ignorer ce qu'elle fera à l'avenir comme j'ignore ce que font les autres personnes adonnées à ce métier malhonnête. »
Richet a dû être bien étonné de se voir ainsi cité par Sidgwick à la page 280 du volume VII du Journal oj the Soc. for psych. Res., alors que sa lettre publiée p. 178 dit expressément le contraire.
Un pareil jugement a eu le plus fâcheux retentissement: s'il est exact, il était juste de le porter ; s'il n'était pas complètement exact, il fallait suspendre le verdict. C'est ce que les expérimentateurs anglais auraient dû faire • c'est ce que conseillait Myers, ce que conseillait Lodge, dont la fermeté a été au-dessus de tout éloge, c'est ce que leur conseillait Richet ; c'est ce que n'ont pas fait les expérimentateurs qui ont suivi l'entraînement d'Hodgson. Ils se sont trompés et les événements leur ont donné tort.
J'ai dit que leur jugement n'élaitpas complètement exact ; Sidgwick, dont la bonne foi est pour moi certaine, a dit : (( Les investigateurs considèrent que des fraudes systématiques ont été employées au cours de toutes ces séances. Le mode opératoire en sera décrit par le D" Ilodgson : ce dernier, quoique présent pendant une partie des séances seulement, ayant eu de meilleures opportunités pour observer personnellement les moyens de fraude employés. Lorsque cette tromperie eut été découverte, la plus grande partie des phénomènes considérés comme supranormaux dans ces séances est devenue immédiatement explicable ; et, la
Maxwell. 18
2'][l LES PIIÉNOMKNES PSYCHIQUES
chose étant ainsi, il était déraisonnable d'attribuer même hypotliétiquement à une action supernormale le reste des phénomènes moins aisément explicables. » Sidgwick déclarait que ses expériences anciennes étaient non avenues, toutes pouvant être de même expliquées par la fraude.
Hodgson, dans cette même séance du ii octobre iSgS, expliqua les moyens employés par Eusapia, libération frauduleuse d un pied ou d'une main, ou quelque simple appareil comme un mouchoir ou une pièce de monnaie enduite d'une préparation phosphorée. Hodgson, et Myers le lui a fait remarquer, oubliait de dire qu'il n'avait rien inventé et que ces moyens de fraude avaient été découverts et signalés avant lui par bien d'autres, et notamment par Richet qui a si souvent et si longtemps expérimenté avec Eusapia. Mais passons sur ce point accessoire et retenons pour les analyser les déclarations de Sidgwick et du jurisconsulte américain. Le premier constate déjà qu'une partie des phénomènes n'était pas aisément explicable par la fraude. Il aurait été intéresssant de connaître laquelle. Je soupçonne que certaines lévitations doivent être au nombre de ces phénomènes. Mais les notes publiées dans le Journal de la Société des recherches psychiques, VII, p. i48 et suiv., ne parlent guère que des attouchements, et il convient de limiter la discussion à ce fait, bien qu'il m'ait toujours paru peu démonstratif. ■
Prenons la séance du i" septembre. On lit, p. i53: (( 7 h. 25. U. Hodgson dit qu'un phénomène se prépare. Une main énorme secoue la tête de M'"" Myers : main clairement perçue. Sidgwick contrôle bien la main, mais non tout entière. Hodgson lient la main entière, puis la perd un instant et est repris ensuite. La main lient bien H. Sidgwick. La main droile, pouce et doigts, éUeint lloilgson. ))
Le lendemain, ce dcinier ajoute au texte : « Presque toujours, après les premiers atlouchemenls de mains. 1 in-
formais les expérimentateurs de l'imminence d'un phénomène, en peu de mots, comme ceux-ci : « Un phénomène se prépare » et cela avant que le phénomène se produisît : ordinairement même immédiatement avant. Je l'annonçais en règle générale lorsque je sentais que la main droite du médium quittait la mienne, mais quelquefois lorsque je la sentais se préparer à me quitter. Après le phénomène, quand la main était revenue, je décrivais ordinairement ce que j'éprouvais au moment même, de manière que Eusapia ne fût pas informée, — par la compréhension partielle de mon anglais, — que je savais que sa main avait quitté la mienne pendant le phénomène. »
J'avoue ne pas bien comprendre. Hodgson s'est montré si sévère pour les autres qu il ne m'en voudra pas de lui demander la précision qu'il exige des autres. Or, dans le passage cité, que lit-on : i° que M"^ Myers est touchée par une main énorme, main clairement perçue. Ou c est la main d'Eusapia lâchée par Hodgson et alors elle doit être petite, car Eusapia a une très petite main, ou bien M"* Myers n'a pas clairement perçu la main qui la secouait. Si M""" Myers a décrit exactement son impression, Hodgson se trompe en semblant indiquer que c'est la main d'Eusapia qui a touché M"^ Myers ; dans le cas contraire, c'est M""^ Myers qui s'est trompée. En tous cas, il y a là une contradiction entre les deux observateurs.
Ochorowicz, qui plus heureux que moi a pu obtenir la communication des procès-verbaux originaux de Cambridge, les critique d'une manière décisive et défimtrve dans son excellent article publié par les Annales des Sciences psychiques. Il montre le rôle d'Hodgson, rôle tout à fait néfaste.
Mais, je ne veux pas insister sur cette critique spéciale. J'en reviens à ce que je disais ; Sidgwick reconnaît que les trucs d'Eusapia n'exphquent pas tout et il laisse Hodgson s'étendre complaisamment sur des attouchements fraudu-
yjG LES l'IlKNOMKNKS PSYCHIQUES
leux. Le savant avocal a iiiciuo mime les Irucs d'Eusapia pour libérer ses mains cl ses pieds devaiil les membres de la Sociclô (les licc/iei-c/ics psycJdques. Tout cela était connu des spécialistes continentaux. ITodgson n'avait rien inventé : pourquoi s'cst-il borné à ces critiques parliellcs et n'a-t-il pas discuté cliaque fait, et surtout ceux qui ont paru inexplicables ? Voilà qui eût été Jiouveau et intéressant. Il se montre bien sévère pour Eusapia : pourquoi ne pas la traiter comme il traite M""" Piper dont les erreurs et les eflbrts pour tirer les vers du nez de ses clients ne l'ont pas détaché? Il discute avec soin ces erreurs et ces tentatives. Est-ce parce qu'il croit que chez la célèbre américaine il n'y a pas de fraude consciente ni inconsciente, et que seul défunt Phinuit était responsable des inexactitudes et des mensonges, alors que la* fraude d'Eusapia était consciente et volontaire.»^
Je lui répondrai dans ce cas que ses amis et lui sont en grande partie respoHsables de ces fraudes, et presque exclusivement responsables de l'échec des expériences. Ils ont oublié qu'un médium nélait pas un instrument mécanique, ils paraissent avoir négligé le côté psychologique de son rôle. Dariex et Ochorowicz ont mis en relief cette erreur capitale. Elle s'est manifestée et affirmée de diverses manières.
Eusapia n'était pas h son aise, et si j'ai gardé bonne mémoire de ses conversations, elle trouvait le milieu cantabrique un peu dédaigneux et hautain, sauf M. et M'"" Myers. Elle se sentait isolée et s'ennuyait. Je crois qu'elle n'était pas admise à la table des maîtres, mais je n'affu-me pas ce détail: il me semble qu'elle m'a dit qu'elle eta.it d'ordinaire servie à part.
Ensuite, les séances ont été trop nombreuses ; il y en a eu vingt. Je ne crois pas ([u l^Aisapia ait passé sept semaines h Cambridge : elle y a donné 30 séances, soit une tous les deux jours si l'on tient compte d'une indisposition qui a dîi
l'immobiliser quelques jours : c'était assurer les pires résultats, alors surtout que les séances duraient quelquefois deux heures et demie ou trois heures. Il était impossible au médium de se refaire physiquement et moralement, surtout dans un pays où les mœurs, les relations, le langage et la cuisine même ressemblent si peu à ceux de ÎNaples ; elle a été un peu souffrante en Angleterre ? Sa maladie a-t-elle été longue? Je n'en sais rien, mais je puis affirmer qu'elle n'en est pas revenue contente.
Il paraîtrait cependant que les premières séances ont été assez bonnes : il y a eu des choses suspectes, comme c'est le cas souvent avec Eusapia. L'arrivée de Hodgson a tout changé ; c'est alors que la fraude a été découverte, longtemps après que Richet et Toselli l'eussent spécifiée.
Comment Hodgson s'y est-il pris ? Il paraît avoir conçu l'idée singulière de ne pas contrôler du tout Eusapia et de lui laisser la libre disposition de la main qu'il tenait. Chaque fois qu'il sentait le contact de la main cesser, il annonçait un phénomène : celui-ci produit, il racontait ses impressions en Anglais à ses co-expérimentateurs. C'étaient deux grosses fautes. La première favorisait la fraude même inconsciente ; car la sensation d'un contrôle sévère arrête quelquefois les phénomènes, mais empêche au moins la production des truquages ; la seconde, en éveillant la jalouse susceptibilité d'Eusapia devait l'inquiéter et l'irriter. Ces considérations peuvent paraître secondaires aux personnes qui ne sont pas au courant des difficultés que présente l'observation des phénomènes psychiques : ceux qui sont familiers avec elle ne me démentiront pas.
Si encore les expérimentateurs de Cambridge s'en étaient tenus à ces erreurs, on pourrait les excuser, et considérer qu'ils se sont trompés sur les conditions nécessaires: mais ils ont été plus loin. Ils ont fait participer à quelquesunes de leurs expériences MM. Maskelyne père et fils, les directeurs bien connus de l'Egyptian Hall. Ces messieurs
278 LES PHÉNOMÈNES TSYCHIQUES
sont les Robert Houdin de l'Angleterre. Ils se sont fait une spécialité de reproduire par prestidigitation les phénomènes dits spirites. Gela date de loin et je me souviens de m'être fait enfermer en 187G, à l'Egyplian Hall, dans l'armoire des frères Davenport. J'ai observé ce qui se passait dans cette armoire aussi bien que j'ai pu et j'ai eu l'impression de m'être trouvé enfermé avec deux adroits compères qui se sont habilement détachés et rattachés. Le procédé est connu.
M. Maskelyne père n'avait pas dissimulé son parti pris si j'en crois le résumé de ses lettres an Daily Chronicle [if^ octobre i8q5 et jours suivants). Cet escamoteur explique d'une bien singulière façon certaines lévitations. Un guéridon aurait été transporté sur la table: Eusapia l'aurait saisi avec les dents en se penchant en arrière et aurait par ce tour de foice dentaire apporté elle-même le guéridon. M. MaskeJyne a senti ce mouvement tout comme M. Hodgson a senti perdre le contact de la main du médium quand un phénomène allait se produire. De cette constatation négative M. Maskelyne comme Hodgson déduit cette conclusion positive que le phénomène a été normalement et frauduleusement produit. Je ne veux pas reprendre sur d'autres points M. Maskelyne — qui s'est fait une réclame peu ordinaire aiix dépens de mes savants collègues, — je pourrais signaler, par exemple, que, dès le début de la séance quand la table oscillait, il en contrariait le mouvement, ce qui mettait Eusapia en fureur. Ce n'est pas là un procédé adroit et il dénote une singulière inexpérience. Mais je reconnais que M. Maskelyne a d'autres soucis que l'étude patiente des faits psychiques et j'aurais mauvaise grâce à lui reprocher son incompétence. Je retiens toutefois son allirmation que le mouvement en arrière qu Eusapia a fait au moment où lu petite tal)le était portée sur la grande lui a révélé son procédé. Il est heureux pour M. Maskelyne qu'il se rencontre sur ce uoint aveu Hodgson
OU plutôt, il est fâcheux que Hodgson ait la même impression que l'incompétent prestidigitateur ; car, en concluant comme ils le font, l'un et l'autre oublient cette circonstance souvent constatée avec litalienne, que des mouvements syncliromes de ses membres accompagnent le phénomène. Si M. MasKelyne est excusable de n'avoir pas étudié et examiné cette circonstance, Hodgson, bien au courant des choses psychiques, est impardonnable de l'avoir négligée. Cette omission est une lacune fondamentale dans son argumentation : elle lui ôte, il me semble, toute valeur sérieuse.
Prenons un exemple dans les rares indications données par les expérimentateurs de Cambridge (Journal, VII, i53). Eusapia avait à sa droite MM. Hodgson et Sidgwick ; à sa gauche M, Darwin et M™" Sidgwick ; en face d'elle M"* Johnson, M""* Myers, sous la (able, lui tenait les pieds. Je dois dire que les passages en italique sont des additions postérieures au procès -verbal faites par M. Hodgson ou M™^ Sidgwick.
7 h. G. Trois coups, qai résonncrent comme s'ils étaient frappés sur la table (H...). La main droite est au-devant de H... et tient trois. doigts de la main de S... avec au moins deux de ses doigts. La main gauche tient D... etM"'^S... Trois mouvements ont été faits auparavant avec la main gauche. Genoux immobiles, pieds étroitement tenus. On demanda au médium de recommencer le phénomène.
7 h. 7. Trois coups plutôt sourds et forts. Ressemblant aux précédents. La main droite se meut tenant H... et S... La main gauche bien en dehors de la table ; contrôle satisfaisant; est tenue par D... et M'"' S... Pieds bien tenus, genoux n'ont pas bougé.
Ces deux séries de coups ont sa/is doute été produits par la tète d'Eusapia. La seconde fois fai réussi à placer sa tête partietlement entre moi et un filet de tamière qui passad entre les rideaux derrière et j'ai observé le mouvement de sa
iéle en partie, à l'aller et au retour. Elle a fait avec sa main droite un mouvement en avant, en deJiors et un peu en haut ; elle a peut-être (sic) fait un mouvement semblable avec sa main gauche, se faisant ainsi la place libre pour le mouvement d'abaissement en avant de sa tête ; en même temps les mains qui tenaient les siennes étaient dans une position telle qu'il était plus difficile de les frôler (li...) — Elle avait ainsi mis pratiquement six mains hors de tout contact éventuel avec sa tête (M"* S...). Tel est le procès-verbal. M. Hodgson est je le répète trop sévère pour les autres pour qu'on ne se montre pas exigeant pour lui. Est-ce une façon admissible de raisonner que de considérer qu'elle a peut-être fait avec la main gauche un mouvement semblable à celui qu'elle eflectuait avec la droite et de tenir ensuite comme prouvée cette possibilité .►^ Ne fallait-il pas enfin tenir compte de ce fait qu'un pareil mouvement, chez une femme grosse comme Eusapia, qui n'est plus jeune ni souple, ne peut facilement se faire sans que les bras ne trahissent le mouvement de lu colonne vertébrale et des muscles du cou, sans que les genoux ne révèlent le mouvement du tronc .^ Celui-ci pour se mobiliser prend son point d'appui sur le bassin que fixent les muscles de la cuisse. Or les principaux, notamment le quadriceps crural et les muscles externes de la cuisse s'insèrent au A'oisinage du genou.
Or, le genou n'a pas bougé. Hodgson ne signale aucun mouvement du bras.
J'ai refait l'expérience et je n'ai obtenu l'immobilité relative des bras que chez des enfants de quinze à seize ans et de petite taille : j'ai donc l'impression qu'un mouvement de ilexion de la tête aussi étendu que le suppose M. Hodgson aurait été perçu par cet habile observateur s'il avait existé.
Le mouvement de la tête a pu être l'un de ces mouvements synchroni(|ues dont j'ai parlé. M. Hodgson a omis d'envisager cette hypothèse.
En résumé, en se bornant snnplement aux documents publiés, on constate que les expérimentateurs anglais n'ont tenu aucun compte des conditions dans lesquelles il convient d'opérer, qu'ils ont fatigué le médium, l'ont entouré de soupçons, l'ont, M. Hodgson notamment, encouragé à frauder, et lui ont enfin dissimulé le jugement sévère qu'ils portaient sur elle. Comme l'a dit Richet (Journal Soc. f. psych. R., VII, 179) les expériences de Cambridge ne prouvent qu'une chose, c'est que, dans cette série de séances, Eusapia a fraudé avec ses procédés connus, et qu'il est téméraire de conclure qu'elle a toujours fraudé. Il fait remarquer :
(( 1° Que ces soi-disant fraudes ne s'appliquent qu'à un seul phénomène ; et que pour quantité d'autres faits, mouvements de tables, etc., aucune exjDlication (sauf celle de Maskelyne) n'a pu être donnée. Même il paraît prouvé que, malgré toute la perspicacité de M. Hodgson, on n'a jamais pu déceler le moindre instrument et le plus petit appareil lui servant à aider ses manifestations.
« 2" Que dans toutes nos expériences antérieures nous étions parfaitement avertis de la possibilité d'une fraude et que même nous en connaissions exactement la nature, de sorte que les révélations de M. Hodgson ne nous ont absolument rien révélé.
« 4" Que souvent sous des influences morales et psvcliologiques dont la nature nous échappe, pendant un très long temps Eusapia est incapable de pouvoir exercer une action vraie quelconque et que peut-être à Cambridge elle s'est trouvée dans ces conditions.
(( 5" Que dans des expériences faites en France peu de temps après celles de Cambridge, des savants d'intelligence certaine et d'honorabilité irréprochable ont eu des phénomènes très nets qui ne leur ont pas laissé le droit de douter.
38*2 LES PllENOMK.NKS PSYCHIQUES
(( 6° Que malgré les apparences qui sont souvent contre Eusapia je ne suis fixé eu aucune manière sur ce que j'ai appelé jusqu'ici IVaude et qu'il est très possible que, clans l'état de trancc ou dans les états voisins, la psychologie d'un médium soit très différente de la notre.
« Tous ces points pourraient être discutés longuement, mais j'ai hâte de conclure et voici ma conclusion : c'est qu il faut réserver son jugement.
(( J'en conclus qu'il n'y a encore rien de démontré ni dans un sens m dans l'autre et qu'il faut courageusement poursuivre la recherche et expérimenter encore. »
Ochorowicz (^Ann. des Se. psych., VI, laS) est plus sévère ; il conclut ainsi :
<( 1° Les expériences de Cambridge ont été insuffisantes et Ion n'a pas prouvé la fraude consciente chez Eusapia Paladino.
(( 2" On a prouvé la fraude inconsciente dans des conditions beaucoup plus larges que dans toutes les expérimentations précédentes.
(( 0° (^e résultat négatif est justifié par une méthode maladroite, peu conforme à la nature des phénomènes.
(( A" Le seul résultat positif de cette série d'expériences sera d'attirer raltention des savants sur la question de la fraude dans les phénomènes médianiques. »
Eiilui Dariex {id., p. 78), dit à son tour:
(( Toujours est-il qu'il semble ressortir de l'ensemble de nos expériences qu'Eusapia nous a donné des phénomènes d'aulantplus purs qu'elle a été mieux fanuHarisée avec nous et a eu eu nous plus de confiance.
(( Pour nous résumer, nous dirons que, si l'on envisage 1 ensemble des expériences faites depuis quatre ans avec Eusapia, il en ressort nellemenl que des phénomènes véridiques se mrlent à des [)lu'noinènes frauduleux et que tout esprit inq)ailiai qui veut [)icudre lu peine ilexaminer conscicueieusemcul la ipicslioii doit, sans puuNoir peul-èiro
encore aller aune conviction absolue, les considérer comme réels. ))
Mon jugement est conforme à ceux de ces savants. Le retentissement des expériences de Cambridge a été considérable et le tort porté à la réputation de M"'° Paladino n'a pas été moindre. 11 m'a paru nécessaire de faire connaître à mon tour l'opinion que des expériences reprises trois années de suite, m'ont donnée d'elle. J'aurais volontiers gardé le silence, mais en y rétlécbissant, et j'y ai réfléchi six ans, j'ai pensé qu'il était de mon devoir d'en appeler à mon tour du jugement trop absolu de mes éminents collègues de la S. P. R.
Je ne ferai pas de reproches au comité de n avoir pas tenu compte de l'œuvre contradictoire de certains des membres ou associés de la société.
Je comprends parfaitement les raisons qui ont déterminé M. Sidgwick à considérer comme non avenues les expériences faites avec Eusapia : mais ce sont des raisons sentimentales non scientifiques. Notre regretté Président aurait peut-être mieux fait de publier ses propres expériences et celles de ses collègues. La Société <h's recherches psychiques n'aurait pu être compromise par ces publications contradictoires, alors surtout qu'elle accepte dans ses Proceedings les travaux actuels de M. Hodgson, lequel vient sans doute de découvrir le spiritisme. Lavéritéyeûtgagné.carM. Sidgwick était un esprit trop élevé pour ne pas admettre que d'autres chercheurs puissent ne pas partager sa manière de voir.
J "aurais été heureux personnellement de voir la Société des recheiches psychiques tenir plus de compte des travaux de ses membres étrangers et ne pas restreindre presque exclusivement son œuvre aux productions d'un petit groupe de savants assurément du plus grand mérite et de la plus haute valeur, mais auxquels on ne saurait sans quelque injustice attribuer l'exclusif monopole de l'intelligence, de l'expérience et du discernement prudent.
aS/l LKS PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
Tout le monde eut préféré, je crois, que cette question de la fraude fût franchement abordée par la Société et que ses publications ne fussent pas fermées à ceux qui ne j^ensenL pas comme le terrible M. Ilodgson. L'œuvre accomplie par la Society for paychical Research est déjà trop importante pour que mes collègues ne m'excusent pas d'exprimer ce regret.
11 est d'autant plus sincère que j'ai la persuasion que le jugement exprimépar M. SidgAvick, dans les termes absolus que j'ai indiqués, est mal fondé.
Je rappelle ce que l'analyse interne des documents publiés m'a permis de constater : i** Démonstration dans certains cas très hypothétiques de la fraude; 2" Omission d'indiquer si Eusapia était consciente ou à l'état second, bien qu'on puisse inférer que le médium était en somnambulisme puisque p. i5G (Journ. Soc. of psych. R., VII) M. Sidgwick lui-même dit : « I had frequently asked Eusapia, or rather John, etc. (J'avais souvent demandé à Eusapia, ou plutôt à John))) ; 3" Omission de discuter les phénomènes non explicable par la fraude; li° Contradiction apparcnle entre les constatations d'Hodgson et celles des autres expérimentateurs, notamment M"'" Myers (p. ib3,V énorme mal/i) ; 5" Omission d'analyser si les mouvements suspects d'Eusapia ne sont pas des mouvements musculaires synchrones aux phénomènes. Cette omission est capitale et démontre l'inexpérience relative des savants de Cambridge ; 6" Parti pris évident chez M. Ilodgson, qui avait déjà pris position dans la question et traité de frauduleuses les expériences d'Eusapia avant d'y avoir assisté; Ochorowicz en a donne des preuves, p. iigetsuiv. de l'article que j'ai déjà cité. J'en ajouterai une à celles que l'on trouvera dans le travail d'Ochorowicz qu'il faut lire avec soin. On lit, p. i5i du Journal Soc. of psych. Res., vol. VII:
6 h. 35. R. H. Chair touchcd, Hands visible on labio. Loft foot on bolh Daivvin's; leg felt np to knee.
LA FRAUDE ET l'eRREUR 285
(6 11. 35. La chaise cleR. Hodgson est touchée. Les mains sont visihles sur la table. Le pied gauche est sur les deux pieds de Darwin ; la jambe est sentie jusqu'au genou). ,
6 h. 3G. Table beliind R. H. knocked over. R. H. « perfett». Right loot, knee, and right leg against R. H (odgson).
(G h. 36. Une table derrière R. Hodgson est renversée. R. Hodgson dit « parfait ». Pied droit, genou et jambe droite contre R. H).
M. Hodgson le lendemain ou le surlendemain écrit la note additionnelle suivante : « Goncerning the previous incidents I called out « perfettamente » without givingdetailed description of the right foot doings. E'. right foot was at first pressed very strongly on my left, — slippered — foot working aboutas if to assure me of its présence. The working gradually ceased and the pressure lightened so that eventually tliere was a very slight pressure whicli seemed changeable and I felt pretty confident that the right foot liad left my foot enlirely, the slight pressure remaining being probably produced by the lieel of E'. left foot touching mine, which E. liad made me put well under the table.
(En ce qui concerne les incidents ci-dessus je me suis écrié «parfaitement » sans donner une description détaillée des agissements du pied droit. Le pied droit d'Eusapia a d'abord été fortement pressé sur mon pied gauche chaussé d'une pantoufle. Son pied s'agitait comme pour me démontrer sa présence. Son agitation cessa graduellement, la pression diminua, de sorte qu'à un moment donné il n'y eut qu'une très légère pression qui paraissait variable, eijefas à peu près sûr que le pied droit avait abandonné complètement mon pied, la légère pression qui subsistait étant prohablemeiil duc au talon, du pied gauche d'E. qui louchait mon pied : Eusapia me l'avait fait mettre bien sous la table).
2iS(» LES PIIKNOMKNES PSYCHIQUES
Ainsi, en rédigea ni le procès-verbal on constate que llodgson s écrie : parfait. Il a, dit-il, le contrôle de toute la jamhe et du pied droit à G h. 35 ; AI. Darwin a le contrôle entier de la jambe et du pied gauche du médium.
Plus tard M. Hodgson se ravise. Il n'a plus eu le contact du pied. Il ne parle pas de la jambe : doit-on supposer que sa noie se limite au pied? C'est ainsi qu'on doit le comprendre si le langage de M. H... est précis et exact. Dans ce cas, on ne comprend pas du tout comment Eusapia a pu renverser une table derrière M. H... sans bouger la jambe. Le pied aurait dû s'éloigner de 5o à 60 centimètres de sa position normale pour cela et la fraude n'aurait été possible que si la jambe droite avait quille II...; dans le cas contraire en effet le pied n'avait pas la possibilité de s'éloigner de plus de 10 à i5 centimèlres, distance insuffisante évidemment, bien que M. H... n'ait pas indiqué à quelle dislance était la table renversée, nouvelle omission inexplicable chez un critique aussi sévère.
Je sais bien que M. H... ne dit pas qu'Eusapia a renversé la table avec son pied, mais sa noie donne l'impression qu'elle a pu le faire, et la sévérité des conclusions des savants anglais montre qu'ils croient que ce phénomène a été fraudé comme les autres. Alors le lanaas^e de H... est vae;ue,
Do O
imprécis, inexact, et il faut supposer que le conlrôle de toute la jambe a été mauvais. Il n'y a pas d'autre allernalivc. Dans ce cas, jjourquoi, au moment oîi le procès-verbal a été rédigé, pourquoi dire que le phénomène est parfait, que le conlrôle du pied et de la jambe droits est bon, que II... en sent le contact?
Notez que toute ma discussion porte sur l'unique séance dont le procès-verbal soit donné (i" septembre 1895); que l'exemple est choisi pour démontrer la fraude et qu'il est clair que le groupe anglais a dû choisir une séance bien démonslrati\e pour cela. Voyez cepenchuit toutes les négligences elles contradictions que celle seule séance révèle I
Examinons-les, seulement en ce qui concerne le phénomène analysé.
A. Contradiction entre les affirmations de M. Hodgson au moment de la séance et ses additions subséquentes. Elles sont d'autant plus curieuses que M. Hodgson est justement l'auteur de l'article déjà cité par moi sur la possibilité de l'observation défectueuse et des erreurs de la mémoire. Cette contradiction disparaîtrait en j^artie si M. Hodgson avait dit (( parfaitement » sans penser ce qu'il disait. Je ne le crois pas possible, car M. Hodgson est un très galant homme, incapable de dire ce qu'il ne croit pas vrai.
B. Contradiction entre M. Darwin et M. Hodgson pour le phénomène de 6 h. 35. M. Darwin dit en effet sentir le pied gauche d'E... et sa jambe jusqu'au genou; le pied gauche est sur les deux pieds àe M. Darwin, ce qui n'est possible que si le pied d'Eusapia est perpendiculaire à ceux de M. Darwin. S'il se met dans leur axe pour loucher avec son talon le pied de M. Hodgson, M. Darwin s'en apercevra car il ne sentira sur ses deux pieds la pression du pied d'Eusapia qu'au niveau des gros orteils. Tout le monde peut faire l'expérience. En outre il ne sentira pas la jambe d'Eusapia jusqu'au genou, puisque le talon du pied touchera M. Hodgson: pai' suite l'articulation tibio-tarsienne qui est dans la région du calcanéum et non dans celle des métatarsiens sera près de M. Hodgson et seul le contact du genou pourra être senti, non celui de la jambe jusqu'au genou (( leg felt up lo knee ». Cela est encore aisément vérifiable.
C. Le travail psychologique de l'esprit de M. Hodgson se manifeste clairement dans la citation laite. Le phénomène parfait le i septembre, devient douteux le 2 ou le o et plus lard frauduleux. C'est le signe du parti pris le plus incorrigible. M. Hodgson réussit à faire partager son impression à tout le monde et personne, pas même M. Darwin, n'essaye de lui montrer ses contradictions soit avec lui-même, soit avec coexpérimentaleurs.
Voilà ce que révMc raiialysc tic l'œuvre du groupe de Ciunhridge. Elle dcmoiilre que les ol)Scrvalions de ces savants laisscnlà désirer plus que loules autres et que M. llodgson uolaumicntdoiuiel exemple le plus rra[)paul des erreurs, des contradictions, des omissions les plus flagrantes. Je suis très peiné déjuger ainsi un observateur de mérite, et un homme dont les travaux sont de premier ordre, mais que la partialité et le parti pris ont probablement aveuglé.
En un mot, les expérimentateurs de Cambridge ont expérimenté dans de mauvaises conditions: ils ne devaient pas avoir de bons résultats en agissant comme ils l'ont lait. Cependant, même dans ces conditions, ils ont dû avoir quelques phénomènes exacts. La lecture de leurs publications le fait présumer. En tout cas, cette lecture ne démontre pas que tout ait été fraudé et ne suffît pas à justifier le jugement déshonorant qu'ils portaient sur M™^ Paladino.
Si maintenant l'on compare les résultats de Cambridge avec ceux qu ont obtenu les autres expérimentateurs, la conclusion que l'on tire de leurs propres documents se précise. Je renvoie mes lecteurs aux procès -verbaux des expériences de Milan (Ann. des Se. psych., iSgS), à l'article de Dariex, à celui d'OchoroAvicz déjà cités, au compte rendu des expériences de l'Agnélas (ici., 1896). Pour conserver à mon livre le caractère de document personnel que je veux lui donner, je ne parlerai que de mes expériences avec Eusapia. J'ai eu des séances avec ce médium en 1890, en 189G et en 1897. J'ai réservé mon jugement et je dois à la vérité de dire que j'ai obtenu avec M""" Paladino des faits certains.
Comme mes coexpérimentateurs de l'Agnélas, comme Richet, comme Ochorowicz, comme Dariex, de Rochas, de AVatleville, de Gramont, jai cherché à mettre Eusapia à son aise, à gagner sa confiance et sa sympathie. Les résultats de mes séances ont été probants.
A l'Agnélas, j'ai vu hors séance, la table soulevée à lu
hauteur de notre front, en pleine lumière. Tout le monde était debout, on voyait et l'on tenait les mains d'Eusapia. Celle-ci appuyait sa main gauche tenue pai' la mienne à l'angle droit de la table.
A Choisy, en octobre 1897, nous avons eu des phénomènes suspects, notamment l'apport d'un œillet qui nous a paru bien louche ; mais nous avons dit nos doutes à Eusapia bien sincèrement. D'autres fois, les phénomènes ont eu une intensité extraordinaire. Une après-midi, le dimanche II octobre, tous les assistants, môme les plus éloignés du médium ont été touchés.
Mais c'est peut-être à Bordeaux en 1897 que les phénomènes ont été les plus intenses. Je trouve dans mes notes — qui ne sont pas des procès-verbaux et n'ont aucune prétention à la perfection — le récit suivant :
(( Pr. . . est fortement louché. E. . . lui donne le contrôle de ses pieds et de ses maiiis. Pr... chaque fois qu'Eusapia lui presse le pied reçoit des claques dans le dos. On en entend très distinctement le biuit. La chaise de Pr... est secouée et tirée sous lui. E... hoLte ses pieds sur le jDlanclier, pour se donner, dit-elle, du fluide. Enfin la chaise de Pr... est portée lentement sur la table. Les personnes (D' Denucé, professeur agrégé à la faculté de médecine, M'"" A... et moi) pour lesquelles Pr... est entre la table et la fenêtre éclairée (persiennes) voient la chaise se profder nettement sur la fenêtre (large baie de 3 mètres). Après avoir été placée sur la table, la chaise est reprise et rapportée à terre puis ramenée une deuxième foie sur la table. Les mouvements s'exécutent avec lenteur; pendant qu'ils se produisent, les mains, la tète et les pieds du médium sont contrôlés. Si une partie du corps du médium avait touché la chaise ce contact aurait été perçu sur la silhouette de la chaise, celle-ci étant découpée sur la fenêtre éclairée. Pendant que sa chaise est en mouvement Pr... est accroupi: il est touché dans le dos, on lui tire les vêtements, on le chatouille; en môme
Maxwell. 19
lomps la lal)le est en lévitation. Ces trois manifestations se produisent simultanément.
Ce phénomène est peut-être l'un des plus probants qu'Eusapia m'ait donnés dans la demi-obscurité; il n'étail pas possible de produire simullanémoiil avec une main et un pied libre (en admettant qu'il y ait eu substitution) ces trois manifestations; connaissant les fraudes possibles, j'avais indiqué à mes coepérimentaleurs quels étaient les (( trucs )) ordinaires d'Eusa^^ia. D'ailleurs le D' Denucé cl M. Pr..., avocat du barreau de Bordeaux, étaient l'un el l'autre au courant des fraudes usuelles et avaient l'expérience des observations. J'insisterai surtout sur la visibilité de la chaise suspendue dans l'air. On n'en voyait que la silhouette, mais on la voyait nettement.
Voici encore une lévitation obtenue dans des conditions qui excluent les dents, la courroie, le crochet, le pied ou la main tenant la table, la pression des deux genoux, tout ce qui a été indiqué par Hodgson ou Maskelyne:
« Eusapia nous fait ensuite lever. Elle tire la table au milieu de l'appartement (en annonçant que c'est elle-même qui le fait). Elle invite de M... à lui tenir les pieds ; de M... se place sous la table. E... s'impatiente et lui dit « dictro » parce que la table lui ferait mal; de AI... s'accroupit derrière E... et la saisit par les pieds: son contrôle est bon. Pr... etleD' Denucé tiennentles mains. E... dit alors qu'elle lèvera la table sans qu'on la touche. Nous faisons le cercle debout autour de la table. Celle-ci après quelques oscillations s'élève verticalement. Le plateau atteint la hauleu/ de notre front, ce que les personnes placées à gaucho d'Eusapia voient facilement, la table se profilant en noir sur la fenêtre éclairée.
(( Une seconde fois la table est soulevée dans les mêmes conditions et à la même hauteur. Les assistants sont deboul autour de la table qu'aucune main ne louche. »
La table se profilait nettement sur la fenêtre éclairée. Il
LA FRAUDE ET L ERREUR 29 î
eût été facile de voir le membre ou l'instrument qui eût été en contact avec elle.
Un phénomène vainement sollicité par M. Sidgwick comme lui paraissant le seul fait « parfaitement satisfaisant comme mode de contrôle des mains » a été obtenu k diverses reprises :
(( E... prend les deux mains du D"" Denucé et lui donne ses deux mains à contrôler. Dans ces conditions le D' Denucé est touché. Elle agit de même avec Pr... qui est également louché à diverses reprises. »
Voici des phénomènes obtenus avec une claire lumière verte.
(( Mouvements de la table à droite et à gauche. Soulèvement d'un côté, puis deux bonnes lévitations. La table se soulève des quatre pieds environ à /io centimètres et demeure 2 à 3 secondes en l'air. Les mains d'Eusapia sont bien contrôlées et bien visibles. Les pieds ne bougent pas. Pr... a la main gauche sur les genoux d'Eusapia. De ma place je distingue très bien le pied droit d'Eusapia. Les pieds de la table (visibles pour moi) ne sont pas en contact avec la robe d'Eusapia pendant la lévitation. La robe est bien visible pour moi au-dessous de la table. La robe demeure immobile. Lors du soulèvement complet aucune main ne touche la table dont la surface est très éclairée. »
Voici enfin une expérience cruciale que M. de Rochas a publiée dans les Annales des Sciences psychiques en 1898. A ce moment, je suspendais encore mon jugement, non que mon sentiment à l'égard des phénomènes produits par Eusapia et constatés par moi fût incertain, mais parce que je voulais étudier d'autres médiums avant de me prononcer. Mes études sont aujourd'hui assez complètes, au point de vue de l'observation des faits pour que je déclare ma façon de penser. Les raisons de prudence qui m'avaient amené à prier M. de Rochas de taire mon nom n'existent plas aujourd'hui.
2()a Li:S l'IlÉNOMENKS PSYLlUK^lJLS
Voici l'oxlrait de mes notes contemporaines. « J'ai acheté flans la journée un pèse-lettres que j'apporte. E. . . nous fait rester deux ou trois minutes les mains sur la table, puis elle approche ses mains du pèse-lettres en faisant placer la main droite du D'^ Denucé sous sa main gauche. Le D"" D... accuse une sensation de souille froid qui s'arrête au bout d'un instant puis recommence. Les mains d'Eusapia sont à 1 5 centimètres environ du pèse-lettres. Elles sont dans le prolongement d'un des diamètres du plateau. Eusapia fait deux ou trois fois un mouvement de haut en bas avec ses mains, face palmaire en dessous. A la deuxième fois le pèse-lettres est poussé à fond de course ce qui exige une force de plus de 170 grammes. — Eusapia prend la main gauche de de Pontaud et tente l'expérience avec lui. Elle demande s'il sent le souffle froid. De Pontaud répond que non. Après quelques instants de P... sent ce souffle froid à l'annulaire et au petit doigt (la main gauche de de P... est sous la main droite du médium). Le plateau s'abaisse et
l'aiouille s'arrête à la division 20.
E... reprend la main droite du D' Denucé : elle ne place plus ses mains dans le prolongement d'un des diamètres du plateau mais en deux points formant un triangle avec le centre du plateau. Le D' Denucé a toujours sa main droite dans la main gauche d'Eusapia. Les mains de celle-ci sont éloignées l'une de l'autre d'environ i5 centimètres et sont à 10 centimètres environ des bords du plateau. Le plateau s'abaisse ; l'index marque 90 grammes et revient lentement à o ; dans les deux expériences précédentes il y était brusquement revenu.
E... essaye de faire lever le plateau. Ses mains sont dans le prolongement d'un diamèlro du plateau. La liice palmaire est cette fois supérieure. liC plateau se relève. Dans cette position la course du plateau est faible ; il est bloqué au bout d'un demi-centimètre.
Pr... place son portefeuille pesant 70 grammes sur le pUi-
LA FRAUDE ET LERREUR SQS
teau. Ce portefeuille est noir. E.. . recommence l'expérience dans les mêmes conditions de position des mains, distances observées à partir des bords du portefeuille. Après deux ou trois mouvements de ses mains de bas en haut le plateau est relevé à bloc. » Ces expériences se faisaient avec une belle lumière verte.
Enfin, nous n'avons jamais hésité à agir franchement avec Eusapia, lui disant ce que nous pensions. Par exemple, à un moment donné, dans l'obscurité, E. . . tire la table à elle sans annoncer que c'est elle qui le fait. M. Pr... dit aussitôt, c'est le médium qui tire la table. Eusapia ne se fâcha pas et dit que M. Pr. avait raison de dire ce qu'il constatait.
Voilà quelques-uns des phénomènes observés à Bordeaux : nous en avions obtenu déjà de très nets l'année précédente chez moi, à Choisy ; ces deux séries d'expériences au cours desquelles il y eut de bonnes et de mauvaises séances, m'ont convaincu que je n'avais pas été la victime d'une illusion à l'Agnélas chez mon ami M. de Rochas.
Mon jugement ne convaincra personne. En pareille matière il faut voir soi-même pour être convaincu. M. Hodgson, si peu facile à entraîner, le sait aujourd'hui par expérience. Je ne cherche d'ailleurs pas à persuader ; je me borne à dire ce que j'ai vu et bien vu. Mon témoignage contredit formellement les conclusions des investigateurs de Cambridge. Eusapia ne fraude pas toujours, elle a même rarement fraudé avec nous. Y a-t-il lieu de la considérer comme se livrant à un (( mischievous trade » comme l'a dit si sévèrement M. Sidgwick ? Elle en retirerait en tous cas d'assez maigres bénéfices.
Comme l'ont dit Richet et Ochorowicz,tout médium peut frauder et l'analyse de la fraude est un des problèmes les plus compliqués que présente l'étude des phénomènes psychiques. C'est aussi l'un des plus intéressants. La discussion des expériences de Cambridge n'aura pas été inutile,
2f)/| LES PHENOMENES PSYCHIQUES
car elle pose avec netteté la question do la fraude et de sa slgiiiilcation.
Avant d'en aborder l'examen psychologique il me paraît nécessaire d'abord de préciser le sens des termes que je vais employer, ensuite de classer les phénomènes médianiques.
La première expression dont il importe de fixer le sens est celle de conscience. Peu de mots s'emploient, dans le langage philosophique, dans autant d'acceptions diverses. Comme ma conception de la conscience est un peu spéciale, sansm'être cependant particulière, je dois dire ce que j'entends désigner ainsi.
Je conçois la conscience, lato sensu, comme une fonction de la matière vivante. C'est l'état particulier que détermine dans la matière organisée et vivante, un autre état du milieu oii vit cette matière. C'est, si Ion veut, un mode de réaction de la matière vivante à l'ensemble des phénomènes extérieurs. Ce mode de réaction, comme tout mode de réaction d'ailleurs, comporte deux conditions : une sensibilité quelconque à 1 action du milieu, permettant de sentir, de percevoir les variations de ce milieu ; une activité quelconque permettant de réaliser une adaptation au milieu, et de produire les modifications internes correspondant, dans une mesure quelconque, aux modifications externes perçues. Pour que les modifications internes réalisent cet équilibre, il est nécessaire qu'elles ne dépassent pas une certaine amplitude, d'où la nécessité théorique pour la senslbililé d'être toujours avisée des modifications internes de la substance vivante, comme elle perçoit les modifications externes du milieu.
L'expérience nous montre que les choses se passent en réalité ainsi. JNous constatons, en effet, dans la série animale, l'existence d'organes spéciaux destinés les uns ù la perceplion des elats succussils du milieu et Uc l'individu, les autres u réaliser aciiv eiueut 1 adapta lion tic celui-ci ù
LA FRAUDE ET LERR^UR SqB
ceiui-lu. Les différente^ modifications provoquées dans le système réceptif ])^v les variations du milieu déterminent à leur tour l'intervention du système actif qui réalise les variations internes. C'est le principe des systèmes nerveux et musculaires, celui-ci n'étant mis en mouvement que par le premier; l'histoire naturelle nous montre la spécialisation progressive de ces éléments nerveux et musculaires. D'abord non différenciée en apparence, la cellule animale présente chez des animaux un peu plus compliqués un pôle sensitil et un pôle actif, l'un nerveux et l'autre musculaire. Les cellules myo-épithéliales ou neuromusculaires de Kleinenberg nous en oflient dans l'hydre un exemple classique.
L'examen du développement du système nerveux et du système musculaire chez les vertébrés nous montre leur spécialisation croissante. Les cellules nerveuses s'associent en systèmes dépendant plus ou moins les uns des autres ; les cellules musculaires s'agrègent en masses. C'est l'application de la loi de division du travail dont nous observons l'action constante dans les phénomènes de la vie. Les cellules nerveuses se groupent en amas, en noyaux et envoient leurs prolongements à la périphérie ou aux organes. Ces prolongements sontde deux sortes : les uns transmettent les impressions à la cellule (prolongements cellulipètes, dcndrites), les autres transmettent les excitations provenant de la cellule (prolongement cellulifuges, cylindraxes). Les centres eux-mêmes se hiérarchisent en quelque sorte et se répartissent en deux grandes classes : la première affectée aux (onctions de la vie organique, circulation, sécrétions, digestion, etc.; la seconde à celles de la vie de relation. Ces deux catégories comprennent des cellules sensitives et des cellules motrices ; les unes transmettent aux autres le stimulus né des excitations provoquées par le milieu interne ou externe.
Chez les animaux supérieurs, chez l'homme en tout cas,
agÔ LES PHÉNOMÈNES PSYCHIQUES
nous constatons que ractivito de certains centres nerveux, est accompagnée d'un phénomène particulier que l'on désigne sous le nom de consdience personnelle. C'est la notion que nous avons que le phénomène est perçu par nous, (pie le mouvement exécuté est exécuté par nous.
La conscience personnelle n'accompagne pas tous les phénomènes perçus ni tous les mouvements exécutés. Des conditions déterminées, d'ordre divers, semhlcnt nécessaires pour que la conscience personnelle en ait connaissance. Cette connaissance consciente se traduit par le rattachement de l'impression ou du mouvement à une personnalité.
Cette personnalité nous apparaît comme continue. C'est autour d'elle que se groupent nos impressions passées sous la forme de souvenirs. C'est ce qui continue notre moi.
La conscience que je viens de décrire est ce que j'appelle la conscience personnelle. La notion de personnalité qui la caractérise n'est pas invariable et n'est pas nécessaire.
Elle n'est pas invariable, car l'étude de la psychologie morbide nous révèle que des personnalités différentes peuvent se succéder chez le même individu ou même paraître coexister. C'est notamment le cas pour les personnalités secondes hystériques ou épileptiques.
Elle n'est pas nécessaire, car des phénomènes divers peuvent être perçus et emmaganisés dans la mémoire sans que la conscience personnelle en ait connaissance ;" de même des mouvements a])propriés à un but peuvent être exécutés sans que la conscience personnelle en soit avertie : tels sont notamment les réflexes et les mouvements compliqués que l'habitude a rendu automatiques.
Il résulte de ces faits que la conscience personnelle se manifeste comme une limitation de la conscience générale, de ce que j'appcDcrai simplement la conscience. L'étutle des altérations de la mémoire notamment, amnésies diverses, hypermnésies et paramnésies nous monlic que les souve-
nîrs dont \a conscience générale et impersonnelle a la libre disposition sont incomparablement plus nombreux que ceux dont la conscience personnelle a l'usage. Cela n'est pas contestable pour la mémoire : en est-il de même pour l'intelligence ? Il est difficile de le savoir; on a cependant de nombreux exemples de solutions trouvées et de travaux faits en dehors de la conscience personnelle.
L'anatomie et la physiologie nous enseignent que la conscience personnelle se manifeste dans les phénomènes qui paraissent avoir pour siège certaines régions de l'écorce des hémisphères cérébraux. La région corticale semble être affectée, en partie tout au moins, aux faits psychologiques dont la personnalité est le centre, mémoire active, attention, jugement, abstraction, volonté. C'est pour cette raison qu'on appelle cette région «les centres supérieurs». Au-dessous, les ganglions cérébraux sous-corticaux, les noyaux bulbaires et médullaires les ganglions sympathiques et les plexus constituent des centres inférieurs présidant à certaines fonctions étrangères à la conscience personnelle.
Il ne faut pas croire cependant que l'activité des centres corticaux soit toujours perçue par la conscience personnelle. Celle des centres moteurs par exemple peut exister à l'insu de la conscience personnelle. J'ai donné déjà l'indication de certains mouvements compliqués qui peuvent être au début volontaires et personnellement conscients et devenir à la fin inconscients et pourtant volontaires ; par exemple le jeu d'un instrument de musique. De même, certains mouvements involontaires peuvent être quelquefois perçus par la conscience personnelle : par exemple le mouvement rapide que nous faisons pour chasser une mouche qui nous gêne. Que les centres moteurs du bras qui chasse la mouche soient sous-corticaux ou médullaires, il n'en est pas moins vrai que les mouvements exécutés, alors même qu'ils paraissent être de purs réflexes, peuvent être quelquefois perçus.
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Les mouvements exrciilés en dehors de la parllcipation de la conscience personnelle et de la volonté sont dits auiomalujues. Celle expression signifie pour moi que l'aclivilé volontaire de la personnalité y demeure étrangère.
Nous pouvons donc avoir, dans la sphère motrice, c'està-dire dans les mouvements, dillercntes relalions entre le mouvement cxéculé et la conscience personnelle. Nous avons d'abord les mouvements conscients et volontaires, puis les mouvements involontaires ou impulsifs, perçus par la conscience personnelle ou non.
Ces divers mouvements sont normaux : c'est-à-dire qu'ils s'exécutent suivant les règles connues de 1 aclivilé musculaire; ils ne dépassent pas la limite périphérique du corps ; l'inllux nerveux se propage le long des nerfs de la manière ordinaire.
Si Tinilux nerveux ou, plus exactement, le mode d'énergie qui leconslilue, dépasse les limites matérielles du corps, nous avons les phénomènes désignés par de Rochas sous le nom d (( extériorisation de la motricité ». Ce sont encore des phénomènes aulomaliques pour moi, puisque la conscience personnelle et la volonté n'y participent pas. Mais ils présenteront un caractère qui les distinguera des automatismes normaux : ils seront exosomatiques, si je puis employer cette expression, tandis que les autres seront endosomaliques. Ces deux expressions signifieront pour mol, l'une, exosomatique, que les mouvements seront produits au-delà des limites du corps; l'autre, endosoinall([ue, qu'ils seront produits en dedans des limites du corps, c'està-dire par raclivité musculaire agissant physiologlquemenl. Les premiers, en apparence contraires aux données ordinaires de l'expérience seront des phénomènes paranormaux, c'est-à-dire en dehors, à coté de la règle habituelle ; les seconds au contraire seront normaux. Les paraLliiésle est un mouvement paranormal avec conlacl ; lu téléLin^'^ie en est un sans contact, à dislance.
La sensibililé présente les mêmes catégories de faits. Il n'y a pas, à proprement parler, d'automatisme véritable dans les phénomènes sensitils ; mais nous pouvons y distinguer encore les phénomènes sensitifs i° normaux, c'està-dire se produisant dans des conditions physiologiques plus ou moins bien connues, mais fréquentes, comme les hallucinations, les hypcrmnésies, et 2° paranormaux, c'est-àdire impliquant lexistence de modes de perception auxquels la personnalité normale est étrangère, clairvoyance, clairaudience, télesthésie, télépathie (Myers, Gurney, Podmore), extériorisation de la sensibilité (de llochas).
J'ai déjà indiqué que ces perceptions paraissaient dépendre de la conscience impersonnelle et que les impressions ainsi perçues étaient transmises à la conscience personnelle sous une forme déterminée, analogue a celle des perceptions oniriques : c est-à-dire sous une forme dramatique, avec une mise en scène concrète et symbolique. La conscience impersonnelle semble donc être affectée d'une manière générale, vague : les perceptions ne prennent une apparence de précision que dans les strates de la conscience oii se détermine la notion de la personnalité. De là ces conclusions, que je ne donne que comme des probabilités : 1° que la notion de la personnalité est susceptible de degrés divers ; 2" que les impressions perçues par la conscience générale sont agréables ou désagréables, c'est-à-dire n'impartissent à la conscience personnelle qu'un message très vague, bien-être moral ou malaise indéhnissable ; que dans des cas plus rares, le message transmis est plus précis et prend la forme d'une hallucination détaillée ; 3" que* si les faits de télesthésie et de télépathie sont exacts, la conscience générale est susceptible d'être impressionnée par d'autres canaux que ceux des sens ordinaires, qui n'ont de valeur que par rapport à la conscience personnelle dont ils sont peut-être la condition.
Cette dernière considération nous ramène à la définition
3oO LES niÉNOMKNES PSYCHIQUES
que je donnais loiit à riioiue de la conscience, qui est pour moi une propriété générale de toute matière vivante ; sa sensibilité se limite et se précise par les sens, se limite et se précise par la personnalité et la volonté.
Je m'excuse d'entrer ainsi dans des explications qui paraîtront trop diiriciles à suivre à beaucoup de mes lecteurs ; mais j'ai tenu à préciser dans la mesure du possible le sens des expressions dont je me sers; j'ai une tâche à peu j)rès semblable à accomplir encore, c'est celle de classer les phénomènes médianiques avant d'étudier leurs relations avec la fraude.
Je les distingue d'ahord en deux grandes catégories, susceptibles de se pénétrer l'une l'autre, car les phénomènes physiques sont rarement, sauf les luminosités, dépourvus de tout sens, et les phénomènes intellectuels ont toujours pour substratum un fait d'ordre physique. Aussi ces deux catégories sont-elles plutôt des aspects différents du même phénomène plutôt que deux catégories bien distinctes.
Si l'on envisage le côté purement physique, on a la série approximative suivante :
Sonores. Raps, bruit divers.
Moteurs. INormaux.
Paranormaux ; parakinésie, télékinésie.
Lumineux. Amorphes; formes définies; photographie psycliiquc (i>)
Si on envisage la forme des communications en apparence intelligentes, en s'attachant au mode d'expression du sens intellectuel du phénomène, on a le classement suivant :