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ERREUR

Si j'insiste autant sur la nécessité de ne rechercher que des phénomènes d'une observation facile, surtout au début, c'est que l'erreur d'observation est aisée. Il faut une grande habitude des séances pour savoir distinguer rapidement les phénomènes probables de ceux qui sont certainement truqués, lien est de ce genre d'expérience comme de toute autre, on ne l'acquiert qu'avec le temps et la réflexion.

Une des causes d'erreur qu'il importe d'écarter est l'obscurité. Pour beaucoup de phénomènes simples, les ténèbres sont inutiles ; aussi faut-il, dès le début, exhorter la personnification à accepter le grand jour. J'ai dit à maintes reprises que les personnifications étaient très suggestibles. Je sais bien qu il n'en est pas toujours ainsi et que l'on en rencontre quelquefois qui marquent une véritable obstination. Les personnifications de ce genre s'observent surtout avec les médiums qui ont des habitudes anciennes. Il en est ainsiavec Eusapiuqui était accouluniéeàfaire des séances

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obscures. Mais, alors mrme que la personnification paraît avoir des idées très arrêtées il est jjossible de les lui faire changer avec un peu d'habileté. Il en est d'elles comme des personnalités secondes ou des sujets auxquels on a donné une suggestion. 11 faut entrer dans le cercle d'idées suggérées pour le briser ; c'est une question de procédé.

Ainsi nous avons réussi à opérer avec Eusapia dans une bonne lumière en piquant l'amour-propre de John. Nous lui avons expliqué que l'obscurité nuisait à l'oljservation des phénomènes, qu il était aussi capable de donner des séances claires que les « guides » des autres médiums. Nous l'avons ainsi amené à changer ses habitudes avec nous; le « meno luce » auquel sont habitués ceux qui ont expéririmenté avec le célèbre médium italien se faisait entendre encore, mais quand la séance était plusavancée. A Bordeaux même, où la baie qui éclaire la pièce où nous avons expérimenté est très grande, on y voyait un peu quand les lampes du sous-sol et d un jardin d'hiver étaient allumées. Là, Eusapia ou John n'ont jamais voulu l'obscurité complète et nous avons toujours eu cet éclairage qui permettait un contrôle visuel quelquefois satisfaisant.

Quand on a la chance de rencontrer un sujet neuf, il est plus facile de lui donner l'habitude d'opérer en pleine lumière. C'est ce qui m'est arrivé quelquefois.

Je n'ai pas besoin de démontrer l'influence de l'obscurité sur l'erreur. On ne peut être jamais certain de l'authenticité d'un phénomène obtenu dans une séance obscure, sauf quelques rares exceptions. On ne peut pas être davantage certain de la fraude ; l'analyse que j'ai faite des procès-verbaux de Cambridge le fait voir clairement.

L'obscurité est cependant nécessaire pour l'obtention des phénomènes lumineux. Quand on a observé des formes lumineuses bien nettes, ou des lueurs bien caractérisées, il est facile de les distinguer de celles qu'une erreur de nos sens nous fait voir; un observateur de sang-froid ne s'y

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trompe pas ; mais il n'en est pas toujours de même pour les expérimentateurs moins calmes. Ces derniers se suggestionnent véritablement les uns les autres et finissent par avoir de curieuses hallucinations collectives. C'est un des faits les plus intéressants à observer dans les séances spirites, si riches en curiosités purement psychologiques. Il m'est bien fréquemment arrivé d'entendre un assistant indiquer qu'il voit une lueur dans une direction déterminée. Les autres regardent à leur tour et voient. Puis l'un d'eux déclare qu'il aperçoit une forme ; bientôt d'autres personnes voient également une forme. Et d'exclamations en exclamations, le description de la forme se complète. On assiste à la genèse d une hallucination collective.

Je n'ai pas besoin de dire que des expérimentateiirs aussi suggestibles ne sont pas de bons éléments : dans des recherches purement scientifiques ils doivent être réduits au minimum possible.

Mon expérience personnelle m'a démontré que le sens de la vue était le plus sujet à ces impressions imaginaires ; après la vue, le sens tactile est le plus prompt à s'illusionner. On en a constamment des exemples dans les séances spirites ; le souffle froid, qui est souvent réellement perçu, l'est plus souvent encore en imagination. Une personne annonce l'avoir ressenti : d'autres aussitôt l'éprouvent. Quelquefois ce n'est pas une erreur d'imagination, mais une erreur d'attribution, la sensation du souffle froid étant causée par l'haleine.

Le sens de l'ouïe m'a semblé plus réfractaire à la suggestion dans les séances, sans y échapper cependant complètement. Je ne connais que très peu d'exemples de raps ou de bruits imaginairement perçus.

Le sens musculaire au contraire est un des plus infidèles. On ne saurait s'imaginer, si l'on a pas expérimenté soi-même, combien les mouvements inconscients et involontaires sont fréquents. Ces mouvements sont de très faible amplitude;

ils sont petits, mais en s'addilionnantils finissent par acquérir une certaine force. Il est à remarquer qu'alors les assistants s accusent réciproquement de pousser la table et il n'est pas rare de voir d'assez vives discussions naître à cette occasion. C'est là un fait d'observation courante. Il m'est aussi très fréquemment arrivé de constater des hallucinations tactiles chez les expérimentateurs impressionnables qui s'imaginent facilement ressentir des contacts divers.

L'odorat perçoit quelquefois des odeurs imaginaires ; mais c'est encore assez rare : je n'ai pas observé d'hallucinations du goût.

Une cause d'erreur qu'il convient de signaler encore est la fatigue des expérimentateurs. Tout phénomène qui se produit après une longue attente a bien des chances d'être mal observé. L'attention d'abord tendue, se lasse; des distractions surviennent et souvent le phénomène surprend les observateurs qui ne peuvent en analyser avec certitude les conditions. Aussi, surtout au début, il convient de ne rechercher que les phénomènes simples, se produisant sans exiger une longue attente. Il est également mauvais de faire de trop longues séances, la fatigue survenant assez vite.

Telles sont les principales causes d'erreurs positives, c'est-à-dire d'erreurs tendant à persuader l'existence d'un fait imaginaire ; les erreurs négatives, c'est-à-dire celles qui tendent à faire considérer comme imaginaire un fait réel, ne sont pas moins dangereuses.

Le parti pris, d'abord, est à signaler. Si l'on veut expérimenter avec fruit, il lîuit expérimenter, sans crédulité, sans foi, sans confiance même; mais il ne faut pas être décidé à ne voir que delà fraude. J'ai montré, en étudiant le cas de M. Hodgson et de M'"" Pahullno, les dangers du parti pris au point de vue expérimental et l'illogisme auquel il a conduit un homme dont la valeur est cependant très grande.

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Il ne faut pas toutefois, je le répète, expérimenter naïvement. S'il est utile au commencement d'une séance, délaisser aller les choses pour mettre la force « en train » , comme le recommande avec beaucoup de raison Ocliorowicz, une fois les phénomènes établis il faut les contrôler avec le plus grand soin. Mais il faut faire connaître ses intentions au médium et à la personnification. C'est, je crois, une précaution indispensable. La personnification y consentira d'ailleurs toujours ; cela ne voudra pas dire qu'on obtiendra toujours le résultat cherché. Il ne faut pas, enfin, laisser croire au médium ou à la personnification qu'on est leur dupe s'ils fraudent; il faut leur dire doucement, mais nettement, qu'ils ne donnent rien de bon. Toute équivoque est à éviter avec soin, tout malentendu est à fuir.

Il ne faut cependant pas placer le médium dans des conditions telles que l'expérience ne puisse pas se réaliser. Nous ne connaissons pas ces conditions et des choses en apparence très simples peuvent n'être pas réalisables. Je me souviens qu'en 1896, à Choisy, une dame de ma famille — elle a un parti pris insurmontable contre les expériences psychiques qu'elle déclare a priori frauduleuses ; — déclara à Eusapia qu'elle croirait à ses phénomènes si elle pouvait faire bouger une petite table de poupée sous ses yeux. Eusapia plaça cette petite table sur la table d'expériences et ne réussit pas à la faire mouvoir. Pourquoi un phénomène en apparence aussi simple n'a-t-il pu être obtenu.^

Il faut donc observer, mais ne pas vouloir poser d'avance les conditions que le phénomène devra remplir pour être accepté.

Beaucoup d'expérimentateurs attachent le médium, le mettent dans un sac, le posent même sous scellés. S'il y consent cela n'a pas d'inconvénient ; s'il s'y refuse, il faut chercher d'autres moyens de contrôle. 11 ne faut pas en eflet s'imaginer que le refus du médium est toujours dû à son désir de frauder. Les moindres liens peuvent être quel-

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quefois très douloureux quand il y a de l'hyperesthésie cutanée.

Enfin, avant de porter un jugement négatif les expérimentateurs devront toujours tenir un certain nombre de séances et ne pas se fonder sur une seule mauvaise expérience pour établir leur opinion. Ils s'exposent à faire fausse route.

C'est surtout en matière d'expériences psychiques qu'une inlassable patience est nécessaire.

Me voici arrivé au terme de mon étude. Je m'aperçois que j'ai abordé, dans la dernière partie, des questions complexes et difficiles et que je me suis laissé entraîner, non à faire des théories explicatives, mais à combattre certaines théories qui m'ont paru inexactes ou incomplètes. J'en demande pardon au lecteur : je lui dirai, en terminant, que j'ai la conviction d'avoir observé d'une manière certaine les raps et les mouvements sans contact. J'ai vu bien d'autres phénomènes : je n'oserai pas être encore aussi affirmatif en ce qui les concerne.

Je n'ai pas eu la prétention de démontrer la réalité des faits observés par moi. Je n'ai eu qu'un but, apporter mon témoignage à ceux qui ont avant moi affirmé les faits que j'affirme à mon tour. Est-ce dire que je ne me suis pas trompé: non évidemment, et il est possible que mes observations aient été imparfaites. Je suis cependant tellement convaincu de leur exactitude que je ne puis que conseiller aux gens qui douteraient de mes récits, de faire les mêmes expériences que moi, et de procéder avec la même méthode et la même patience. J'ai souvent dit ces mots au cours de mon travail, je les repète avec plus d'insistance encore en le terminant.

Je doute cependant que ma voix soit écoutée, alors que d'autres plus autorisées que la mienne ne l'ont pas été. Je ne regrette pas pourtant d'avoir dit mon sentiment sur les faits observés par moi : j'ai la persuasion qu'ils entreront un jour, bientôt peut-être, dans la discipline scienli-

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fique. Ils y entreront malgré tous les obstacles que l'entêtement et la crainte du ridicule accumulent sur la route.

L'un de CCS obstacles, et ce n'est pas le moindre, est dû à la façon dont beaucoup de savants apprécient les médiums. Hystériques ou fraudeurs, tarés au physique ou au moral : tel est en résumé leur jugement. Il est inique et, dans sa généralité, absurde et faux : il est aussi funeste dans ses conséquences. Il repose sur une erreur déplorable, car je connais des médiums qui ont des facultés supérieures à la moyenne et qui ne présentent aucun stigmate de dégénérescence. J'ai dit, et je le répète encore, les plus beaux phénomènes m'ont été donnés par des sujets sains d'esprit et de corps. C'est avec les hystériques qu'à côté de phénomènes vrais on constate de la fraude : avec un médium qui n'est pas névrosé, dont l'intelligence équihbrée sait résister à l'idée fixe et à l'autosuggestion, on a des phénomènes vrais ou l'on n'en a pas du tout.

L'opinion des savants qui, mal informés, enseignent que les médiums sont des hystériques et des névrosés est donc erronée ; elle a en outre les plus déplorables conséquences. Je connais des sujets remarquables qui refusent absolument d'expérimenter en dehors d'un groupe très fermé et très sûr parce qu'ils redoutent d'être tenus pour des névropathes; ils craignent d'être pris pour des déséquilibrés et de compromettre leur situation commerciale ou leurs intérêts professionnels. Je ne réussirai pas à les convaincre qu'ils sont des individus en avance sur la moyenne, je réussirai encore moins sans doute à accréditer cette opinion ; mais elle est à beaucoup d'égards vraie. Si la perfection relative de leur système nerveux rend ces personnes plus impressionnables que la moyenne, on aurait tort d'en conclure qu'elles sont tarées. Ce raisonnement est aussi stupide que celui qui consisterait à considérer l'Européen comme dégénéré parce qu'il est plus émotif et plus sensible à la douleur que certaines peuplades sauvages. Que nous souuues igno-

rants, maladroits et imprudents. L'attitude de certains milieux savants, — je ne dis pas les plus cultivés et je le fais exprès, — est semblable pour moi à celle des autorités ecclésiastiques du moyen âge. La nouveauté d'une chose les effraie. Ils traitent la pensée scientifique indépendante comme les inquisiteurs traitaient jadis la pensée libre. Ils ont comme leurs prototypes d'autrefois la même intolérance, la même haine pour le schisme et l'hérésie. Leurs erreurs accumulées devraient pourtant les rendre prudents ; mais non. S'ils ne mettent plus au ban de la société l'hérésiarque ou le schismatique, s'ils ne le livrent plus au bourreau, ils le traitent avec la i.ième dureté relative. Ils l'excommunient à leur manière, et le rejettent de l'humanité saine et bien portante comme un dégénéré, un mystique, un illuminé. L'avenir aura d'eux l'opinion que nous avons aujourd'hui de leurs aînés. Leur attitude empêche les médiums les plus instruits, les plus capables, d'avouer leurs facultés. S'ils parlent de leurs visions on les douchera! S'ils font remuer une table sans la toucher on les traitera de fraudeurs et d'hystériques ! Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'ils dissimulent leurs dons.^^

Nous devrions au contraire les considérer comme des êtres précieux, comme les avant-coureurs du type futur de notre race. N'est-il pas véritablement absurde de voir des dégénérés partout et de ne pas voir les êtres en avance sur nous, qui semblent être les jalons de la route que nous avons à suivre. Le simple bon sens nous indique, n'est-ce pas, que l'humanité n'est pas encore arrivée à la perfection, qu'elle évolue actuellement comme elle l'a fait clans le lointain passé. Tous les hommes ne sontpas au même degré de l'évolution. 11 y a des types arriérés qui représentent l'état moyen d'autrefois ; il y a des types avancés qui représentent aujourd'hui l'état moyen de l'avenir. Le progrès de la race semble se faire dans la direction d'une perfection plus grande du système nerveux, dans l'acquisition de sens plus

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délicats, d'une sensibilité nerveuse plus grande, de moyens d'information moins limités. Si la découverte d'outils, d'instrumentsd'investigation nouveaux, comme le télescope et le microscope par exemple, servent aux progrès de la race, ils ne sont d'aucune utilité pour l'évolution de l'individului-meme. Or le véritable progrès se fait pari individu ; c'est le perfectionnement de l'individu qui assure l'évolution delà race ; pour cela les perfectionnements doivent être fixés par l'bérédilé. Nous aurons beau faire, nous ne naîtrons jamais avec un microscope aux yeux et un téléphone à l'oreille. Les progrès de ce genre nesontpas transmissibles ; ce sont les acquisitions physiologiques qui le sont. La sensibilité du système nerveux des médiums est un progrès sur notre obtusité relative ; il n'en est pas de même de la mauvaise vue de celui qui abuse du microscope. Il y aurait bien des choses désagréables à du'e à\ircliow, par exem2:)le, s'il vivait encore, sur l'inaptitude du type ordinaire du savant à personnifier le progrès désirable de la race vers la santé, la force, la sensibilité et la forme parfaite.

L'intolérance de certains savants est égalée par celle de certains dogmes. Le catholicisme par exemple considère les phénomènes psychiques comme l'œuvre du démon. Est-il utile de combattre à l'heure actuelle une pareille théorie ! Je ne le pense pas. D'ailleurs, les autorités ecclésiastiques supérieures, avec le tact et le sentiment de l'opportunité qu elles marquent souvent, permettent à beaucoup de catholiques l'étude expérimentale des faits psychiques. Je ne saurais les blâmer de recommander à la masse des fidèles une prudente abstention ; le spiritisme me paraît un adversaire avec lequel elles auront un jour sérieusement à compter. La simplicité de ses doctrines lui assurera la clientèle des âmes peu compliquées et éprises de justice : elles sont l'immense majorité.

Mais cette question est étrangère aux faits psychiques eux-mêmes. Ceux-ci n'ont, autant que mon expérience

me permet d'en juger, rien que de naturel. Le diable n'y montre point ses griffes, que les âmes timorées se rassurent ; si les tables proclament quelles sont Satan lui-même, il n'y aura pas à les croire ; mis en demeure de prouver sa puissance, ce Satan grandiloquent sera un triste thaumaturge. Le préjugé religieux qui proscrit ces expériences comme surnaturelles est aussi peu justifié que le préjugé scientifique qui n'y voit que fraude et tromperie. Ici encore, le vieil adage d'Aristote trouve son application : La justice est dans une opinion intermédiaire.

Puisse mon livre décider quelques expérimentateurs de bonne volonté à essayer d'observer à leur tour ! Puisset-il contribuer à faire disparaître chez les sujets les mieux doués la crainte d'être pris pour des détraqués et des malades ou des familiers du diable. Puisse-t-il surtout contribuer à faire considérer les phénomènes que j'ai étudiés comme des faits naturels, dignes d'être utilement observés et susceptibles de nous faire pénétrer plus profondément que tous autres dans la connaissance des lois qui régissent la nature.

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