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XVI RÉPONSE A VICTOR HUGO

Qu'il conserve au pays ta vieillesse robuste, Et que le deuil jamais ne recouvre le buste Où la gloire a jeté tant de couronnes d'or ! Et ta strophe reçoit l'étreinte du génie, Et les nombres, toujours amants de l'harmonie. Dans ton vers inspiré s'incarnent mieux encor.

Secoue aux vents du soir tes fleurs de poésie,

Âpprends-nous les secrets de ta langue choisie,

Laisse-nous savourer les fruits délicieux ;

Pétris l'homme moderne avec la noble argile,

Fais pâlir les Tyrans sur leur Trône fragile.

Pour nous transfigurer, suspends notre âme aux cieux !

LÈOhI DE LABESSADE.

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LE %ÉGE'K.T

Considérations générales.

Les empires s'écroulent, — les hommes passent, — les principes restent ; — c'est la loi !

Parfois, cependant, la morale subit des variations funestes, ou plutôt des déviations de sens ; toute une époque se trouve pour ainsi dire atteinte du même mal : la cécité intellectuelle, le sommeil profond de la conscience.

Temps malheureusement féconds en erreurs, en querelles byzantines, en crimes monstrueux, qui finissent par les catastrophes, ou du moins qui les préparent, les amènent à un point tel, qu'il faut plusieurs hommes transcendants, dans le cours d'une portion de siècle, pour enrayer le mouvement de décomposition morale.

Les vérités éternelles, l'acquit pratique de la philoso-

8 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

phie, les règles immuables de la logique des choses et des faits, l'ensemble même de la sociabilité, semblent atteints, profondément gangrenés; et le penseur, le patriote passent, impuissants, déconcertés, le deuil sur le front, l'amertume au fond de l'âme, devant le fléau vainqueur.

Telle nous est apparue la Régence.

Ducunt voîentem fata, fioîehiem trahunt.

Ce vers expressif de Sénèque peint admirablement la situation des gouvernants en face des peuples ; on peut dire du progrès ce que le poëte applique à la destinée: Le progrès conduit qui veut le suivre, il entraîne qui résiste; vérité théorique aussi incontestable qu'incontestée, et néanmoins méconnue par la jurisprudence officielle des dirigeants.

Philippe d'Orléans fournit une démonstration éloquente de cette opposition aux idées progressives; mais n'anticipons pas; le moment viendra de juger l'homme, nombreux en vices, et l'œuvre, stérile en progrès accomplis.

Nous sommes en 171 5, le i*' septembre; la valetaille titrée ne répète plus le Necpluribus impar^ le chêne a reçu un robuste coup de hache au tronc, le roi Louis XIV vient de mourir!

Le génie malfaisant de la Monarchie, celle que les Courtisans, oublieux du cul-de-jatte Scarron, nommaient Madame de Maintenant^ et qui dura plus longtemps que leur ironie ne l'avait prévu, se retirait à

Saint-Cyr ; un fourgon portait à Saint-Denis le cadavre du Roy, et le peuple s'ameutait sur son passage, — premier et significatif rugissement du lion ; le Parlement déchirait le testament qui reconnaissait aux bâtards les droits des enfants de France , la succession légitime au trône de saint Louis et d'Henri IV ; enfin, le Régent, Philippe d'Orléans, prenait les rênes du gouvernement.

Jetons un coup d'œil rapide sur l'enchaînement des faits qui aboutirent à la réunion des États-Généraux.

Un interrègne scandaleux, la Régence ; un règne où l'action diplomatique et civilisatrice de notre pays fut anéantie sous de basses intrigues, n'est-ce pas viles qu'il faudrait dire? le partage odieux de la Pologne (1773), consommé sans une seule protestation du cabinet voluptueux de Versailles, — crime excusé par un muet dangereux, Louis XV, et par une muette césarienne, Marie-Thérèse d'Autriche * ; — en un mot^ la corruption partout !

Quelques années plus tard, le royal habitué du Parc-

* La Prusse et la Russie n'étaient ni muettes, ni inactives ; elles parlaient, agissaient, accaparaient surtout. Le petit duché de Brandebourg allait devenir cette Prusse redoutable que l'Europe connaît ; mais, il faut avoir le courage et le patriotisme de Tavouer, la politique inepte et anti nationale de Louis XIV et de Louis XV a préparé, secondé inconsciemment la prépondérance germanique, si merveilleusement aidée à la dernière heure par les défaillances diplomatiques du cabinet des Tuileries, — par l'habileté, le machiavélisme infernal du Richelieu prussien, — comte de Bismarck I

Le plus grand crime commis par Louis XIV est un crime de politique intérieure; la Révocation de l'Édit de Nantes jeta à l'Étranger, et notamment en Prusse, notre commerce, les ouvriers,

aux-Cerfs, s'éteignant presque subitement, rongé par la débauche jusques aux moelles; un jeune roi, honnête homme à ses débuts, inexpérimenté, trop accessible aux câlineries conjugales, prenant le pouvoir au milieu des troubles ; et, en fin de compte, soixantequatorze ans après le déplorable passage de Philippe d'Orléans aux affaires , la date contemporaine la plus retentissante, la plus mémorable, tombant avec fracas dans l'histoire : 1789 !

Voilà, sommairement présentées, indiquées seulement à l'intelligence du lecteur, les fatales conséquences de cette période triste, sombre et burlesque que l'on nomme la Régence !

Notre plume ne connaît ni la passion ni la haine ; nous saurons rendre justice à tout le monde ; nous voulons dire la vérité aux gouvernants, sans faiblesse, sans ostentation, — aux gouvernés, sans flatterie, sans atténuation; le même accent de sincérité pour les peuples et les rois.

les hommes influents qui l'avaient constitué; les secrets de nos fabrications allèrent enrichir les Allemands.

Louis XIV a préparé la grandeur de la Prusse ; Napoléon I*»" a refoulé sa puissance ; anéantie après la bataille d'Iéna, la Prusse ne dut qu'à la générosité du vainqueur le droit de compter comme grande nation. Faute capitale, que le captif de Sainte-Hélène dut se reprocher amèrement! Le dernier des Napoléon a relevé la Prusse ; il a rendu à Guillaume la glorieuse épée de la France.

Louis XIV, d'une part, Louis XV de l'autre, par son laisserfaire dans la question polonaise, Napoléon III enfin, — tels sont les hommes auxquels la Prusse est redevable d'une élévation qui semble l'avoir surprise elle-même.

Les trois siècles précurseurs de la Révolution.

Au début d'une Etude dans laquelle nous touchons i trois règnes qui ont rempli plus d'un siècle, il n'est pas indifférent, ne fÛt-ce qu'à titre d'observation, ce diagnostic moral aussi lumineux, aussi certain que le diagnostic médical, de jeter un coup d'œil à vol d'oiseau sur les siècles antérieurs au nôtre, pendant lesquels l'idée de l'unité française, l'idée de la libre pensée, ont étendu dans toutes les branches des connaissances humaines, avec un sens supérieur de la notion de continuité, leurs rameaux vigoureux, chargés de fleurs et de fruits.

L'observation se résout en expérience; cette expérience est utile aux individus ; elle est indispensable à l'individu collectif, la nation ; les peuples qui ne prennent pas conseil de Texpérience sont des peuples finis ; ia lumière se retire; l'initiative individuelle s'efface; et l'étranger ne tarde pas à régenter le peuple qui s'est ainsi abandonné lui-même.

A ces moments troublés, où la conscience n'a plus

que des lueurs confuses, éparses, intermittentes, le byzantinisme des discussions semble tenir lieu de Tidée condensée en préceptes, formules du système politique contemporain ; nous parlons du droit national, ayant pour corollaire le droit international des peuples européens et celui des peuples vivaces, propagandistes, des deux Amériques, avec lesquels le vieux continent entretient des relations aussi nombreuses qu'importantes.

Observer la formation et la filiation de ce droit nouveau dans les siècles, est un travail digne de tenter un esprit philosophique bien trempé.

Nous ne voulons pas le tenter dans une Étude; nous signalons l'entreprise à de plus savants que nous, car la bonne volonté, dans ces graves matières., ne peut tenir lieu de science.

Nous ne ferons qu'un aperçu ; et le lecteur attentif verra qu'il jette de la clarté sur la question de responsabilité historique, aussi distributive dans ses applications aux peuples que la responsabilité personnelle l'est aux individus.

Un mot sur le seizième siècle, époque de floraison incomparable. Une des plus hautes intelligences de ce temps l'a représenté ainsi:

a — C'est une immense époque pour la société hua maine, mais c'est une immense époque pour l'art; a c'est le passage de l'unité religieuse' et politique à la c( liberté de conscience et de cité, de l'orthodoxie au « schisme, de la discipline à l'examen, de la grande isyn- « thèse sacerdotale qui a fait le moyen âge à l'analyse

« philosophique qui va le dissoudre ; c'est tout cela, et « c'est aussi le tournant, magnifique et éblouissant, de « perspectives sans nombre, de l'art gothique à Tart « classique.

a Ce n'est partout, sur le sol de la vieille Europe, « que guerres religieuses, guerres civiles, guerres pour «un dogme, guerres pour un sacrement, guerres « pour une idée, de peuple à peuple, de roi à roi, « d'homme à homme ; que cliquetis d'épées toujours «tirées et de docteurs toujours irrités; que commo- « tions politiques; que chutes et écroulements des cho- « ses anciennes, que bruyant et sonore avènement des « nouveautés ; en même temps, ce n'est dans l'art que « chefs-d'œuvre.

« On convoque la diète de Worms, mais on peint « la chapelle Sixtine. Il y a Luther, mais il y a Michel- « Ange. »

En lisant cette admirable page, tout le monde a nommé Victor Hugo, qui l'écrivit le 20 novembre 1 83 1 , après l'écroulement d'une maison royale, peu soucieuse des droits de la nation, envieuse plutôt de nous ramener brusquement en arrière et de raturer la Révolution française : nous avons rappelé Polignac et Charles X.

Ainsi, et pour employer la remarquable expression de l'illustre poète, il y a, au seizième siècle, Luther et Michel-Ange : d'un côté, le libre examen ; de l'autre, l'art dans sa plus haute incarnation ; ces deux caractères constituent l'originalité du mouvement intellectuel,

du courant de protestations^ qui devaient aboutir à la convocation des États-Généraux par Louis XVI.

Les productions luxuriantes du seizième siècle restent le point de départ bien défini des investigations philosophiques ; l'esprit critique est mis en branle avec une vigueur initiale tellement forte, qu'il ne s'arrêtera plus; toutes les conséquences seront tirées d'une manière inflexible ; la pratique s'enrichira des données de la science ; le vieux monde, sapé dans ses assises, tremblera comme un homme ivre jusqu'à la fin du siècle dernier, qui lui portera le coup mortel en décapitant la Royauté dans la personne de Louis XVI.

La Régence de Philippe d'Orléans n'aura pas peu contribué à précipiter le dénouement ; la corruption des mœurs, poussée à ses dernières limites, devait amener les catastrophes; l'analyste doit le reconnaître, — à moins de subir l'aveuglement de l'esprit de parti, — si constamment contraire à la vérité.

Au dix-septième siècle, les problèmes les plus ardus de la philosophie de l'histoire et de la philosophie des sciences furent nettement posés; le champ de la démonstration s'élargit ; une ère nouvelle commença pour l'esprit humain, l'ère inaugurée par la doctrine luthérienne, le Ubre examen.

Un siècle allait venir, le dix-huitième, siècle de vulgarisation par excellence.

Chose étrange, et sur laquelle les penseurs spécialement psychologistes n'ont pas, à notre sens, suffisamment" insisté, c'est que la marche de notre langue vers

Tunité, vers la perfection de la forme littéraire, était, au dix-septième siècle, commandée par des besoins impérieux, une sorte de prescience, le coup d'œil du génie, voulant donner aux réformateurs sociaux du siècle suivant un instrument littéraire puissant et achevé.

Le moment vint où cette langue fut indispensable ^x encyclopédistes ; Diderot , D' Alembert , et la pléiade qui gravitait dans leur orbite, sentirent l'importance d'une langue aussi perfectionnée, souple et forte, également capable d'émouvoir le cœur et d'ébranler les résolutions.

Nous n'insisterons pas sur ce rapprochement; il est trop dans la nature des choses ; il ressort trop de l'enseignement historique pour qu'il soit urgent de fournir des preuves à l'appui.

Dans la dernière partie du dix-huitième siècle, quelques hommes se rencontrèrent animés des intentions les plus généreuses ; ils mirent leur ambition, — et nulle ne fut plus grande ni plus légitime, — à incarner dans les faits les idées lancées dans la circulation intellectuelle par les encyclopédistes; ces hommes étaient conséquents : ils suivaient, ou plutôt ils étaient portés par le mouvement commencé au seizième siècle.

Les travaux de* plusieurs générations devaient-ils donc rester infructueux?

Nous ne le pensons pas ; et la bourgeoisie, héritière des conquêtes libérales du siècle dernier, ne peut qu'accentuer son amour du bien public en les étendant, en les complétant, en leur faisant donner toute

l6 ÉTUDE SUR LES PHILIPPIQUES.

la résultante possible d'idées gouvernementales; elle commence à le comprendre, mais l'évolution gagnerait beaucoup à se généraliser.

Mirabeau, Robespierre et Danton *, ces hommes que les réacteurs à outrance appellent des démolisseurs, furent donc des reconstructeurs au sens vrai du mot; ils appliquèrent ce que les penseurs avaient formulé en principe; ils jetèrent les bases de l'édifice social européen en écrivant la charte immortelle des Droits de l'homme.

Cette Déclaration y simple et logique comme tous les actes de justice, est à coup sûr la ligne de démarcation tranchée qui sépare l'ancien ordre de choses du nouveau; cette inauguration est due à l'esprit de la Révolution, qui trouve enfin aujourd'hui son couronnement si longtemps attendu , — la République française !

^ Nous possédons sur la période révolutionnaire, et spécialement sur Danton, un travail presque achevé; quelques recherches sont encore indispensables.

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Les Encyclopédistes et leur œuvre.

Le dix-huitième siècle, venant après celui des grands artistes classiques, qui avaient entouré la vieille monarchie héréditaire de tant de prestige et de gloire, devait nécessairement se vouer aux questions ardues, complexes, délicates, du gouvernement dans ses rapports avec les masses, et creuser la question sociale, encore actuellement si débattue.

Les Parlements, les discours de réunions, les Revues, les journaux, les brochures, les livres, retentissent de cette discussion, commencée au dix-huitième siècle et toujours pendante devant l'histoire du progrès et devant la conscience des nations.

Qui tranchera le nœud gordien ? Sans doute le vingtième siècle, qui s'ouvrira dans vingt-cinq ans, en pleine efflorescence républicaine.

Notons qu'avec le dix-huitième siècle, la question sociale, brûlante par excellence, parce qu'elle touche plus aux intérêts de l'homme qu'aux opinions intellectuelles en crédit, allait enfin quitter la sphère nuageuse

iB ÈT'U'D'E St'-R LES 'P'niLlt>PÏà'Ùl£S.

des théories pour entrer dans la phase pratique ; — mais de tels revirements ne s'effectuent jamais sans des changements violents, sans l'effacement radical du passé, effacement qui ne peut aller sans ruines; on peut et on doit même le regretter ; la sympathie pour les victimes, à quelque parti qu'elles appartiennent, est une des grandes lois de la moralité historique ; nous ne la méconnaissons pas ; nous serions coupables de n'en tenir aucun compte dans un siècle^ écoulé aux trois quarts, qui a vu déjà tant d'écroulements et qui a fait de trop nofhbreiuses victimes.

Voltaire, avec l'arme acérée du ^ridicule, de rirbhiè àthêriierines, flèches du Pàrthe lancées d'une main expérîtïiéfitée, avait |)ôrté les j^reïniers coups à l'édifice îrèlijgîëiùc et tnôniirdhiqué ; une cdrfélatidn intimé lés jdignaiit, on rie pouvait *frapf)ër l'un saris que l'àuti'e ressentît le contre-coup, — c'est là ce qui, pour l'ob- Sèrvateur non prévenu, dévilît assurer le succès définitif de là cause.

Les 'Commentaires bibliques de Voltaire sont encore aujolirdTitii'Haiîs toutes les mémoires ; il pariait ua'è langue pure, claFre, simple, 'riiéthôdique,*qtii3é'gràvdît faciïeriiëht'par le brio, lé mordant, la firiesse, et, parfois, la profonde inéchanceté dtidiscours/Cette langue devait être reprise plus 'tard par Beau mtirchîtîs et pàt f^lil-^Louis ' Cduriér.

Voltaire se doutait "de 'sbh rôle, puisqu'il avait dU géhie ; le propre dli géhié est d'apercé Vdir fes •CotiséqùéW<^, même '^éloighéefs; txfaîs dri^jjeiït 'àVanctff'qifc'te

philosophe neur, sans cesse narquois, sardonique, cynique même, quand il fallait frappeur un grand cq)^^ ne pressentait pas la catastcopJbe aussi ;inimineiHe, aussi désastreuse ipour la cause sacerdotale et pom* la cause royale.

Il commença le mouvement réformiste dans !l'.i)^rdi:e spéculatif; il sema les germes, discrédita les dogmes, ébranla la foi catholique*; il fit même rire du pouvoir; désormais on pouvait laisser faire le temps, cet autre artiste prodigieux, qui ne parle qu'à son heure et .dont les raisonnements sont irrésistibles.

Voltaire n'avait rien adouci. dans sa polémique, et, néanmoins, que de ménagements paraissaient commao* dés par la situation I

Rousseau, imagination malade, caractère .aigri, nature tendre et mélancolique, l'aïeul de tous les pleureurs à nacelle dont notre littérature fut inondée au 'Commencement du siècle, de\'ait faire pour YÈ^ tat, pour la chose sociale, ce que Vol^ire avait accompli xontre la iReligion, avec un si rare et si cruel bonheur.

L'homme, ses.droits, ses .devoirs, ses rapports avec l'État, l'instruction nationale, les abus Ji déraciner, une foi nouvelle à.inculquer, tout^un Credo philospphique, teUes'furem les théoties^jdu redoutable dîscutéur ; c^ quosiions, assurén^nt nouvelles, se rpo^èfism brutalement; elles se posèrent comme des faits, et non comme ks ut^ies sotfties.des.élucubrations d'un cer^ veau ttiaktâe.

20 ETUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

La peur des gouvernants fut immense; ils eurent conscience du danger qui les menaçait.

Rousseau réussit à merveille; son style fiévreux, , éloquent comme la passion, rêveur comme l'enthousiasme à peine refroidi, ouvrant à l'imagination de vastes perspectives, fut l'instrument le plus redoutable employé contre Tancien ordre de choses ; les femmes se rangèrent à son avis, et, même à la Cour, elles se souvinrent de la Nouvelle Hélolse et attendrirent les persécuteurs ministériels.

Le Parlement frappa son ouvrage capital, V Emile ; Rousseau dut fuir, emportant avec lui cette amertume qui devait le conduire à la haine des hommes, et, finalement, au suicide.

Voltaire et Rousseau firent la révolution dans les esprits ; de là aux faits il n'y a pas loin ; on allait le voir ' bientôt.

Les théories énoncées par les deux penseurs, développées et commentées par l'école encyclopédique, achevèrent l'œuvre et lui communiquèrent une vie nouvelle ; les encyclopédistes se montrèrent plus positifs que raisonneurs ; ils entrevirent le but ; ils y marchèrent résolument.

Comme toutes les révolutions, 1789 vint à son heure, fatalement, inexorablement, avec tous ses défauts, ses inconséquences, ses erreurs, inconséquences et défauts qui allaient se traduire par des crimes.

Une période en prépare une autre ; les esprits se meuvent en vertu de lois naturelles immuables;

à une préparation purement intellectuelle succède une rénovation pratique : rien de plus, rien de moins.

Le dernier quart de siècle, celui que nous traversons si péniblement, entourés de tant de périls et d'embûches, nous prépare un renouvellement de la forme sociale ; la bourgeoisie gouvernera libéralement une démocratie instruite 4e ses droits et pratiquant ses devoirs, soumise aux lois, laborieuse, amie de la paix, mais poursuivant tous les progrès, toutes les réformes sages, prudentes et vraiment civilisatrices : cette perspective est magnifique.

L'ordre et la paix à l'intérieur, avec le travail, la justice, la loi respectés; la paix à l'extérieur, avec les alliances qui viendront nous cherche/ d'elles-mêmes, dès que notre assiette gouvernementale sera plus fixe : voilà l'horizon pour la France !

Les rêves de restauration ont fait leur temps; les masses sont acquises à la République ; avec ce gouvernement, nous consacrerons définitivement le règne du droit.

Les vieux partis peuvent désarmer ; devant la nation, ils ont perdu tout prestige. On ne ressuscite pas un cadavre.

L'heure des miracles est passée; le libre examen a tué la fantasmagorie sacerdotale.

Un seul parti a eu des chances sérieuses de restauration, le parti henriquinquiste, le principe du droit divin, le moyen âge avec toutes ses beautés; mais, pour

gouverner y il faut un personnel nombreux, et les légitimistes ne possèdent qu'un homme supérieur, leur Roy!

LesTÎelix partis ont en face d'eux la France contemporaine ; le patriotisfne leur commande de Taimer et de la servir!

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T(ésunié des trois chapitres précédents.

Quelques vues sur les théories modernes.

Lq travail de trois sièçJeS aboutit à 1789,^1'émoncipîition de rhomme, au double point de vue de Tindividy et de l'être pensant ; h Révolution est entrée franchement dans le domaine deTabsolu, repoussant Iç relatif ÇQipmç nne injustice, une indignité sans exemple.

Elle a justifié le sub{ime vers de Térei^ce, ()ui semblait l'avoir pressentie, en disant :

Hwu> sum ; humani nihil a me aliênum futç.

En effet, la Révolution possède un caractère d'bumaoitëi qui resterait sans comparaison, si r£vangile pp Qpus ^vait P^s conservé la mprale du Christ, ce prernjçf révplvitioanaire, qui devait toucher, lui aussi; le salaire promis aux esprits trop supérieurs à leur temps, I4 piprt !

Et, de fait, nous n'envisageons pas la question gu point de vue du droit^ l'axe de la viç iptelleptuelle se trouve déplacé singulièrement,

Vouloir, en 1875, c'est-à-dire quatre-vingt-six aos après la Déclaration des droits de l'homme, rétablir l'égui- Ubre du nu^en âge, l'Empereur et le Pjtp^« les diverses

24 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

vassalités, les petits et les grands feudataires, tout Tordre féodal, serait une folle imagination, un coup de fortune sans circonstances atténuantes, qui mènerait aux abîmes celui qui serait assez aveugle, assez téméraire, pour se laûcer de propos délibéré dans une aussi formidable entreprise.

Nous ne voulons rappeler qu'une déclaration, mais une déclaration officielle du chef responsable du gouvernement français,! laquelle n'a jamais été désavouée : « Ixs chassepots partiraient tout seuls ce jour-là ! » Quelle leçon !

Il faut en prendre son parti, 1789 a changé la face du monde. Cui a tué cehy d'après une antithèse restée célèbre.

L'axe du vieux monde reposait sur deux dogmes^ battus en brèche même à l'époque de leur apparition : le dogme religieux et le dogme royal; ces dogmes autoritaires ont fait place à la souveraineté populaire, exprimée par l'institution organique du suffrage universel, fruit précieux de la révolution de 1848, malheureusement plus idéaliste que pratique, plus dogmatique que constitutionnelle ; ses bonnes intentions furent paralysées par la crainte de l'avènement au pouvoir du plus grand nombre.

Une expression, hardie autant que juste, est venue dans ces derniers temps donner la formule de cette évolution , et les nouvelles coucBes sociales • ont pu se

* Ce programme, tant critiqué par les feuilles monarchico-dé-

rendre un compte précis de leur importance politique.

Le nombre, considéré comme une utopie pendant de longs siècles, est devenu une réalité.

Les âmes et les pensées évoluaient autrefois dans un cercle restreint; les impossibilités se heurtaient partout

ricales et orléano-bonapartistes, fut développé dans un discours prononcé à Grenoble par l'éminent M. Léon Gambetta.

L'illustre orateur est revenu, à différentes reprises, sur cette donnée politique si rehiarquable ; il Ta entourée de considérants qui ont fourni pleine satisfaction au parti républicain ; les organes les plus modérés de la presse étrangère ont donné leur adhésion aux théories de Grenoble ; néanmoins, les réacteurs de toute nuance et de toute école gardent rancune à M. Gambetta.

Nous n'avons pas la ^prétention de rappeler dans une note les services rendus à la cause nationale par M. Léon Gambetta ; ils sont trop nombreux, trop éclatants, pour n'être pas restés au fond de toutes les mémoires. Néanmoins, citons quelques faits :

Cîpand l'honneur du drapeau fut engagé sur les rives du Rhin, aujourd'hui redevenucs allemandes, — quand notre étoile militaire sembla pâlir, et que l'Europe accueillit, avec un ricanement mal déguisé, l'effondrement de notre gloire séculaire, — un homme entre tous se prit à aimer la France ; il mesura sa confiance en elle au degré de malheur qui l'accablait ; il frappa virilement du pied le sol sacré de la patrie, et des armées en jaillirent ; il jeta le cri d'alarme patriotique, quand un chef de l'armée rendit à l'ennemi les clefs d'une forteresse, vierge jusque-là ; il fut à l'Assemblée nationale de Bordeaux l'un des derniers députés de Strasbourg, que nous allions perdre, et il bpta pour ce noble lambeau de la France, qui allait nous être arraché ; cet homme qui ne désespérait pas, c'était M. Léon Gambetta I

On n'est pas impunément l'homme de son siècle, le chef autorisé de la démocratie, l'ami sincère et applaudi des masses.

La France, elle, n'oubliera jamais que M. Gambetta a défendu son drapeau à l'heure des périls suprêmes !

26 ÉTUDE SUR LES PHlUPPiaUES.

menaçantes; aujourd'hui» elles évoluent dans un infini de lumière, d'expansion, de liberté ; le serf n'est plus une chose, c'est un honimc , c'est une conscience ; son bulletin de vote pèse dans la balance des destinées de la patrie ; l'égalité devant la loi^ l'admission à tous les emplois, même l'avènement à la magistrature suprême, sont les conséquences, et j'insiste fortement là-dessus, du travail des trois siècles qui ont précédé le nôire.

Les fautes, les crimes, les monstrueuses aberrations de la monarchie, en particulier de la Régence, ont imprimé au mouvement de revendication sa spontanéité, sa vitalité propres; sans les turpitudes galantes de la Régence, qui devait marquer de son caractère le règne suivant (Louis XV), peut-être la décomposition royale eût-elle été retardée longtemps encore; ainsi les erreurs des rois servent quelquefois la cause générale des peuples ; elles permettent à la justice d'armer son bras et de frapper les coupables.

Vue d'après ces considérations, la Régence emprunte aux circonstances une énorme responsabilité ; ce fut un interrègne, trop influent, hélas ! sur les intelligences qui menaient alors la France; les dernières années de Louis XIV, mornes, religieuses, tristes, poussaient les classes aristocratiques vers «une réaction; mais cette réaction dépassa les bornes; la débauche rappela le$ orgies sanglantes de Rome impériale, alors que Néron ne rougissait déjà plus de paraître sur la scène avec des histrions et des courtisanes!

L'influence profondément dissolvante de la R^enc<

devait bâter la régénération, loin de Tenrayer ; elle pa* ralt dans l'histoire comme un ciel sombre, bariolé de gros nuages noirs, annonçant l'orage d'où partira la foudre f '— Pun et l'autre étaient réservés à la France; l'épreuve la mit à deux doigts de sa perte ; l'Europe se coalisa ; mais le principe de la liberté trouva dans son essence généreuse ce qui devait la sauver ; le sang-^froid de ses tnbuns> l'amour de la patrie sur les champs de bataille !

£0 1875, comme aux seizième, dix-«septième et dixhuitième siècles, le dogme, soit Religieux, soit Royal, est aux prises avec la science et la souveraineté popu« laire } la réfutation s'accomplit sans secousses; les périodes se succèdent plus ou moins tourmentées, selon la moralité des gouvernants; les crimes d'État tendent à disparaître } le i8 brumaire et le a décembre flont considérés comme d'épouvantables souvenirs d'histoire; leur retour semble de plus en plus impossible : les rouages constitutionnels tendent à l'harmonie dans leurs parties vraiment essentielles; l'accord se fait entre. les citoyens d'un même pays ; il n'y a plus de classes; et ITiomme peut aborder résolument l'éducation rationnelle de toutes ses facultés, depuis le cerveau jusqu'à la faculté maltresse : l'âme 1

Résumons ces considérations, sans doute trop rapides, du moins consciencieusement étudiées, sans négliger le caractère des temps et le degré de responsabilité de chacun d'eux.

Le seizième siècle pose les questions avec une net-

28 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

teté, une vigueur, une clairvoyance, une probité d'argumentation que Ton méconnaîtra plus tard ; il recueille, il recherche avec soin les origines de l'idée ; il porte dans la philosophie le flambeau des faits particuliers; c'est une époque analytique ' ; les siècles qui suivront auront pour mission de condenser, de grouper les observations éclairées par l'analyse pénétrante.

Le seizième siècle contient les deux autres, comme le bourgeon contient le fruit.

Le dix-septième siècle s'attache à la langue, aux procédés oratoires, aux modes d'exprimer les pensées ; c'est une époque littéraire par un de ses grands côtés.

L'opération synthétique suit d'elle-même la période d'incubation ; elle se fait jour dans les meilleurs esprits; elle se dégage de l'acquis philosophique du siècle précédent; et, quoique présentées alors avec une prudence, un art infinis, on voit distinctement poindre les conclusions, qui doivent ouvrir des horizons nouveaux à l'humanité.

Le dix-septième siècle appartient à deux ordres différents : la littérature et la synthèse, se combinant en

* L'analyse est un précieux instrument; elle porte la lumière dans toutes les sphères d'investigation ; cependant, sou5 une plume éloquente, passionnée, elle peut revêtir le sophisme des couleurs les plus séduisantes et, partant, les plus dangereuses.

Les philosophes J.-J. Rousseau et Joseph de Maistre, Lacordaire et Lamennais, qui se meuvent aux deux pôles de la pensée, le démontrent suffisamment. Avec l'analyse, l'éloquence passionnée est un danger.

vue d'un but commun, rémancipation sociale et morale de l'homme.

Le dix-huitième siècle est désigné clairement par l'action de celui-ci; les questions sont élucidées; J.-J. Rousseau, Voltaire, Montesquieu et les encyclopédistes peuvent venir; plus il y aura d'ouvriers, plus la moisson sera abondante.

Héritier des traditions deux fois centenaires qui l'ont formé, le dix-huitième siècle tient à la fois de la synthèse scientifique et de l'analyse transcendentale ; son instrument favori, c'est la logique implacable, toujours nerveuse comme une démonstration algébrique, toujours serrée comme le découlement d'une équation, mais empreinte d'un sentiment de la justice, de Thumanité, du droit des faibles, qui la feront triompher de tous les obstacles amoncelés sur sa route.

Les dernières heures du siècle furent marquées par Técroulement de la monarchie, la reconnaissance, aussi tardive qu'éclatante, des droits de l'homme, et l'intronisation de la souveraineté populaire ; le dix-huitième siècle avait accompli son œuvre; la philosophie avait abattu le moyen âge.

L'action caractérise heureusement le siècle de Montesquieu et de Rousseau ; il fut hardi, mais logique ; il fut sans pitié dans la recherche des conséquences, — mais il montra un rare amour de l'humanité.

Les reconstructeurs firent bon'marché de leur réputation ; ils sacrifièrent leur tète à l'œuvre commencée ; l'histoire, toujours plus impartiale à mesure qu'elle

s'éloigne des passions contemporaines, leur rendra }ostice, à eux qui n'ont vécu que pour la «jastece «t la liberté !

La Régence occirpe 'le anoment décisif * -dans cette succession de périodes ; elle pouvait f«re oublier les ruineuses grandeurs de Louis XIV et préparer au jeune Louis XV un règne sans tourmentes ; elle n'offrit au futur monarque que k spectacle fascinateur des débauches sans nombre, des exactions de* toute nature, des fraudes financières, qui devinrent une crise nationale ; en un mot, l'atmosphère corrompue où vécut celui qui devait être le "Roi de France, le pénétra de" si bonne heure, — et si intimement, — que les abominations surgirent bientôt ; on les vit s'étaler avec cynisme, aans pareilles, sans excuses.

Les énuipérer, serait écrire la plus honteuse page de notre histoire; mentionnons seulement la ©u Barry, fille publique devenue souveraine au peti^*pied, les princes de l'Église s'inclinant devant elle, la morale servant de litière aux passions, le partage de la Pologne, deux grands crimes^ sans compterles autres*!

Nous allons aborder la Régence; 'nous suivrons l'ordre tracé par les Philippiquesde La Grange-Chancel; c'est le procédé qui nous a paru se prêter le mieux à l'exposition des faits ; laissons-les parler avec leur éloquence, souvent brutale, toujours instructive!

* Xes historiens d'outre-Rhin diraient « k nionient psychàh^iqtwn . Nous la connaîS5c5ns, cettc^expression !

A- A SU.JL ^ A JL JL ^^ JL JL Jl J^ ♦ ♦

Le %égent. Aperçus sommaires.

La prèûiîfcre strophe des Philippiquts contient uft mot ^e 'pbi'tëe, un mc% ^ui indispose quelque peu le le<îftur, pourvu qu'il soit déjà prévenu contre 'La Grange par les -clichés et les racontars du siècle dernier.

Contre un Monstre encor plus farouche Mettez votre fièî en ma bouche.

Ce Monstre n'est autre que le Régent de Fran^te, Philippe d'Orlésins, appelé pur les arrêts -souverains du 'Paflemem <à gotrv^rmr ^pendant la .minorité de Louis XV.

Ce bon Régent, cjui gâta toUt en Fraricci

Cette -boutade contient beaucoup de vrai, en dépit dos certificats accordés par les contemporains coniptaisants; te temps n'est ^pas venu d'entrer au 'fond de fa queslidn.

Le mot fiel éveille un écho vengeur dans la con* science; la "^rhé ne 'confiait pas te*fttl. Cicértm et

Démosthènes, invoqués en première ligne, eussent sans doute repoussé le fiel de leurs lèvres éloquentes ; si le mot n'est qu'une remplissure, nous déclaroiis qu'elle est fâcheuse.

Les deux grandes ennemies du Régent, mesdames de Maintenon et des Ursins^ nous ont laissé de ce prince des portraits effrayants de noirceur, 4T^ypocrisie, un ensemble abominable ; la passion, la rancune, la haine, ces trois choses mélangées dans un cœur de femme, assaisonnées encore de petites intrigues et de nombreux regrets tout personnels, peuvent seuls engendrer un aussi affreux assemblage de méchantes remarques; — mais l'histoire, — impartiale et consciencieuse, aujourd'hui si recueillie et si lumineuse, — ne s'est pas arrêtée à ces commérages bilieux.

L'horizon de l'historien s'est considérablement agrandi, depuis que l'on prête une attention soutenue aux personnages, reléguant pour ainsi dire les faits aux plans secondaires; une vive lumière rejaillit.de cette façon sur l'acteur, et son œuvre, sans passer inaperçue, n'est considérée qu'au point de vue des conséquences, bonnes ou mauvaises, qu'elle a produites.

Le procédé contemporain est le meilleur; si vous voulez juger les deux méthodes, lisez, à de courts intervalles, quelques chapitres de Michelet et quelques chaj)îtres de Mignet ; les deux systèmes sont aux prises, et votre conviction ne tardera pas à s'établir sur des preuves irréfragables.

Mignet ne scrute pas l'homme, il va droit aux évé-

nements, qu'il expose, analyse, compare, rapproche, toutes opérations bien combinées, et dont il résulte une harmonie de lignes imposante.

Mais prenez l'historien narrateur Michelet, le poin( de vue change; le panorama des plans reste saisissant, en s'imprégnant d'une vérité de perspective inconnue aux écrivains, trop lourds et trop secs, de la vieille école ; les personnages sont fouillés dans leurs moindres entournures ; l'homme se meut, sans masque officiel, sans discours apprêté sur les lèvres, sans oripeaux de convention sur les épaules ; vous n'étudiez plus une époque, vous vivez de sa vie propre, ce qui vaut mieux.

Qîie l'on veuille bien nous pardonner cette théorie de l'histoire, courte d'ailleurs, — comme doivent l'être les hors-d'œuvre, — elle n'est pas déplacée au début d'une étude, . où notre plume inexpérimentée doit remettre sous les yeux du lecteur les scènes les plus tourmentées de notre histoire, les travers de l'esprit et des moeurs les plus odieux, les mascarades de sentiment les plus révoltantes; c'est là, et là surtout, nous le croyons , que l'historien doit se pencher sur son personnage avec une curiosité inquiète, sans autre souci que l'étemelle vérité, — une déesse nue! — saûs autre prétention que celle de faire sortir un rayon d'évidence du chaos légendaire où reste enfermée la Régence.

Ce devoir rempli, simplement et jusqu'au bout, comme se remplissent les devoirs, que tel ou tel parti jette les hauts cris de l'indignation, — simulée bien

souvent, — il faut passer outre, fort du témoignage de sa conscience.

Scientia, coftscientia : Jamais cette devise philosophique ne fut mieux à sa place ; et, si elle n'était pas inscrite sur le livre d'or d'une école d'investigation critique, où nous comptons de nombreux amis, qui furent nos maîtres, nous l'eussions prise et gravée sur le premier feuillet de notre ouvrage ; la science aidant la conscience, — la conscience éclairant la science, les deux lumières se rencontrant au sein du vrai et concentrant leurs divines étincelles, afin d'illuminer le ciel moral de l'humanité, — quelle autre vue plus splendide, plus progressive, plus amie du développement de la pensée !

Science et conscience, la théorie ne nous appartient pas, mais nous l'acceptons ; puissions-nous l'avoir assez bien comprise pour qu'elle nous serve de flambeau !

Nature expansive, joviale, toute de premier mouvement, avec un fond d'humeur gauloise, le Régent s'offre à nous sous un aspect qui n'a rien de repoussant. Élevé sur les marches d'un trône qu'il occupa par intérim, et dont il faillit être le titulaire auguste. Phi* lippe avait reçu une instruction solide ; le témoignage de Madame Mère, princesse palatine, femme lettrée, une cancanière de haute volée, est très-précieux sur son fils ; ses lettres, adressées en Allemagne, traitent de la Cour, des finances, de la diplomatie, de la littéra^ ture, des petits et grands voyages du Roy et du Régent, elle s'occupe de tout et de rien; en maints endroits,

néanmoins, se rencontre un jet pétillant d'observation, un moulage fait sur le vif, une circonstance dramatisée par cette plume tracassière, fine, quelquefois enfiellée.

Nous citerons très-souvent Madame Mère, la Palatine ^ ainsi que la nomment les Mémoires du temps; aussi l*avons-nous présentée au lecteur.

Sceptique de bonne heure, le Régent jeta son dévolu, le trop-plein d'une intelligence curieuse, un peu désordonnée^ sur les sciences naturelles et physiques ; il étudia la peinture, la musique, la chimie, qui fut une de ses passions, celle-là même qui donna prise aux attaques des Philippiques , visant la mort des Enfants de France; ces occupations, austères en apparence, ne l'empêchaient pas de cultiver d'autres muses plus décolletées, ce goût le suivit aux affaires. Il peignit quelques toiles ; et, au dire autorisé de M. Ch. Blanc, le savant, le sympathique Directeur des Beaux- Arts sous la présidence de M» Thiers, elles ont subi le coup de feu des enchères publiques, où les connaisseurs les recherchaient avec avidité. Bizarre rapprochement! Comment concilier le Régent artiste avec le viveur effréné, l'amant des coureuses aristocratiques que nous verrons plus tard?

Les points d'interrogation abonderaient dans ce premier fusain du Régent, 'que nous établissons à la hâte pour saisir les lignes faciales et déterminer les traits caractéristiques ; il faudrait le pourtraicturer à la ^^an Dyck, si nous tenions.àune figure vibrante de vérité, de sentiments ; le masque était d'une extrême mobilité ; le

36 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

menton bien attaché, le nez bourbonien, Toeil fatigué par des veilles où les affaires de l'État n'avaient rien à voir, et cependant chargé du fluide de la pensée, — le front haut, un large espace où le travail d'incubation devait s'opérer sans difficulté, — les joues pendantes avant l'âge, irisées de points bleuâtres, stigmates laissés par l'orgie sur une figure sympathique, avenante, dénotant la supériorité de l'intelligence aux prises avec des habitudes légères, malheureusement invétérées ; en un mot, l'ensemble fascinateur d'un homme au-dessus du commun, né pour les luttes du Parlement, les travaux du Cabinet, les soucis du Gouvernement, et qui ne sut pas, qui ne voulut pas, disons-le avec tristesse, mettre à profit les prodigalités de la nature.

Le Régent est-il là bien vivant ? Il ne nous appartient pas de décider. Nous l'avons vu ainsi. La critique se prononcera. — Beaucoup de touches manquent ; des nuances, imperceptibles en face, que l'éloignement seul rend sensibles par efi'et d'opposition, se retrouveront dans l'Étude, aux endroits marquants ; ceci n'e^t qu'un léger crayon jeté au premier plan de l'œuvre.

La lutte intérieure se peignait sur la physionomie du Régent^ comme un nuage se reflète dans l'onde calme d'un lac ; on distinguait ce regard errant, encore rempli de flamme, qui dénotait le trouble plus profond d'une âme supérieure en désaccord avec les fluctuations du caractère et les appétits si vivement aiguisés de la matière.

Chez Philippe, — et ce fut le malheur, — la femme

joua le rôle prépondérant; époux de Mademoiselle de Blois depuis 1692, il gaspilla son cœur en monnaie courante, et pas toujours de bon aloi ; il crut aimer, il n'aima personne; les fantaisies des sens se succédèrent de la petite Léonore à la Grandval, de la Pinet de la Massonaière à Charlotte Desmares, de Mademoiselle Florence à Madame d'Argenton, de la Parabère à la Sabran, de Madame d*Avcrne à Mademoiselle Houët, — la duchesse de Phalaris termine cette première liste des favorites huppées ; elle reçut dans ses bras le Régent mortellement frappé ; un laquais, à défaut de médecin, ouvrit les veines du cadavre, mais inutilement !

J'en passe, — et des meilleures ; — il manquerait quelque chose à l'énumération, si je ne mentionnais pas, — à titre de mémoire, — les femmes à passades, comme les qualifie énergiquement le duc de Saitit-Simon : la danseuse Emilie Dupré^ les deux sœurs Souris, dont l'une, la belle Emilie, fut la cause d'un duel célèbre; la Le Roy, fille de l'Opéra, la Fillon, conspiratrice, mariée plusieurs fois, bien digne de se trouver dans les ruelles du Palais et dans les sentines de la Ville; Mademoiselle d'Uxée, Mademoiselle Cavalier^ Madame de Brossay, la femme aux cinquante-trois amants. Madame de Sessac, Madame de Cursay, Madame de Chàtillon, Madame de Flavacoùrt, Madame de Gesvres, la princesse de Léon, la duchesse d'Albret, Mademoiselle de Portes, Madame de Pramnon, la Maréchale de Villars, Madame de. Nicolaï, Madame

38 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES,

Horvaux, Madame Lév«âflviC!> Madeipoiselle Chausseraye, l'élégante Madame de Prie, Madame de la Vrillière, etc», etc., etc.; la main et l'esprit se fatiguent à transcrire ces listes amoureuses, plus longues et moins choisies que celle de Don Juan : deux dames manquent au chapitre, Mesdames de Tencin et du Deffant, qui jouèrent un rôle plus littéraire que galant, quoiqu'elles appaninssent bien à l'escadron volant des femmes court-vètues de la Régence.

Philippe chercha le plaisir, peut-être l'amour, qu'il ne trouva point ; et le plaisir dut lui faire expier chèrement cette aberration; quand il voulut aimer, le cœur s'était racorni, sa résistance fut impitoyable, il ne s'ouvrit à aucune affection vraie. Ainsi finissent les téméraires qui osent porter une main profane sur la flamme sacrée de l'amour. Plaignons-les !

•^«^i<if&t^'t^fi^fé&«^lid&t®fÊ^Sfé&t^^

Le pouvoir personnel au tribunal de l'histoire.

Eue itcrutn Crispinus C'est encore lui, -ce Régent

rempli de qualités, de vices, les premières l'emportant sur les seconds, quoi qu'aient pu dire sur ce point les folliculaires ; la réhabilitation totale demeure impossible, mais les droits de la justice priment, à nos yeux, les haines de parti, toujours si acharnées, si virulentes. La question de responsabilité ne peut pas se déplacer, et le Régent fut responsable des épouvantables désordres qui désolèrent la France.

Le pouvoir personnel fut poussé à ses limites extrêmes; une tradition familiale s'imposait là-dessus; les aïeux en avaient largement usé ; le règne de Louis XIV avait donné la mesure exacte du pouvoir que peut s'arroger un Monarque ambitieux, avide, plus soucieux de ses plaisirs que de la prospérité nationale. Philippe d'Orléans l'imita.

Hoc volo, sic jubeo, sit pro rationc voîuntas *.

Je veux celUy — f ordonne ainsi y — ma volonté^ — voilà ma raison !

Nous déclinons le triste honneur d'avoir écrit Talinca précédent; nous avons simplement traduit, — et c'est assez.

Le pouvoir personnel, ainsi mis en cause dans l'antiquité par Juvénal, qui appliquait son vers à des mœurs ' revenues depuis, avec une exagération sans cesse croissante, est le même à toutes les époques, sous les régimes constitutionnels ou tyranniques les plus divers; c'est le rouage central auquel viennent aboutir les systèmes administratifs, politiques^ diplomatiques; l'action gouvernementale pèse sur Tensemble des services, les règle, les subordonne, les anéantit presque sous l'initiative écrasante d'une volonté sans contre-poids ; périodes néfastes, celles qui sont marquées à ce signe : décadence de la pensée, décadence de l'art, décadence des mœurs, écroulement des nations !

Et jamais, — on peut l'avancer sans craindre un démenti, — cette soif immodérée du pouvoir personnel

* Cette satire juvénalesque s'applique aussi bien à l'Église qu'à rinfluence délétère d*un seul ; Fauteur a pu se convaincre, par une expérience personnelle assez chèrement acquise, que les Jésuites contemporains se rebiffent aigrement, quand on juge la conduite de 1 Église; Fauteur racontera peut-être un jour cette ignoble persécution, mêlée à une candidature très-honorable. La morale et l'histoire lui font un devoir d'annoncer cet écrit.

ne tourmenta les dirigeants comme à ce moment d'interrègne scandaleux. L'autorité se concentra de plus en plus. Il a fallu une Révolution pour opérer la décentralisation.

Tous les régimes personnels ont abouti aux abîmes ; et ces exemples, très-éloquents, si on les rapproche des conséquences qui en découlèrent, paraissent uniquement faits pour augmenter les leçons de l'histoire, sans aucun profit pour les Rois, qui devraient être les premiers serviteurs de la nation.

Certains hommes d'État méprisent ces exemples ; ils passent outre avec un cynisme qui nous remet en mémoire le trait sanglant de l'illustre Berryer, parlant du cynisme des apostasies; ces conseillers' funestes ne se préoccupent même pas d'une puissance aujourd'hui souveraine, l'opinion publique !

Les derniers et misérables ministres de. Louis XVI, — les conseillers intimes de Napoléon I*% — les coopérateurs de Louis XVIII, — les introuvables de Charles X, Polignac et ses fidèles, — le favori de Louis-Philippe, l'ennemi du suffrage universel, Guizot, — les hommes du 2 décembre, satellites du Prince Louis-Napoléon, depuis Empereur, — et autres ministres, ont eu soif du pouvoir personnel ; ces noms rappellent des catastrophes et prouvent, avec la dernière évidence, quels dangers résultent de cette pratique antigouvernementale.

Les personnalités nous répugnent ; on comprendra que nous les évitions avec soii^.

Cependant, les revenants de l'ancien régime, les Ducs

42 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

et Princes de 1815, les souteneurs de la Terreur blanche, ce pouvoir qui nous revint dans les fourgons de Tennemi, furent de grands coupables ; nous les mettons à part; nous pourrions parler d'eux d'une manière plus explicite ; nous nous réservons là-dessus ; le vent qui souffle ne porterait pas nos observations, quoique tirées de l'histoire ; — mais l'histoire parait si incommode aux réacteurs !

Avant de prendre le Régent à ses débuts dans la vie publique, notre devoir d'historien était de nous élever contre une manie funeste aux hommes politiques ; le Régent la pratiqua : il se boucha les oreilles toutes les fois qu'un conseiller honnête homme lui signala les errements de Law et la ruine qui se préparait, la Ban* queroute hideuse.

Mirabeau devait tonner plus tard contre ces perpétuelles oscillations dans la direction des affaires; le sacrifice était consommé ; les plus superbes mouvements oratoires n'y pouvaient plus rien.

L'exemple de Philippe V en Espagne, ce monarque idiot, ivre 'de religion et de voluptés, ne retint pas Philippe d'Orléans sur la pente glissante du pouvoir personnel; le mot topique de sa mère la Palatine: u Ahl nous voilà bien déboftnaire ! depuis Louis h Débonnaire, on n'a rien vu de si debotinaire que vous / » ne change rien aux protestations de l'histoire.

Philippe fut débonnaire, soit ; il fut surtout trèsamoureux de son pouvoir; de là vinrent ses erreurs, de là aussi sa lourde responsabiliii.

'^'^^^tf&f(S!^^'^^i(&^^

Vçnch et h fUW4, — Portrait de Louis XI V\

Né en 1674, Philippe d'Orléans avait quarante et un ans en 171 5, à la mort de Louis XIV; il mourut en 1723 y sa régence avait duré huit années; il était alors âgé de quarante*neuf aps.

Le Régent mourut JuTâge précis où l'homme d'État se trouve dans la plénitude de ses moyens, dans la virilité de l'exécution; on le sait, d'ailleurs, quoique notre croquis, dessiné à larges touches, n'ait pas accusé les détails repoussants, cet homme était mûr pour la mort, puisque ses facultés — et nul dans sa famille ne les posséda plus hautes ni plus assouplies — se trouvaient avachies par une débauche continuelle.

La prostration n'eût pas manqué de se produire ; les conseils du jeune monarque ne devaient plus rien attendre de grand, de généreux, d une intelligence obscurcie par les fumées de l'ambition et les efforts débilitants du plaisir.

44 ETUDE SUR LES PHlLÏPPiaUES.

Un homme dont nous ne voulons pas écrire le nom, — la pudeur et le patriotisme nous le défendent, — a formulé, dans la Préface de la Vie de César, cette pensée profonde, qu*il s'est efforcé d'oublier pendant vingt années de règne : « Soyons logiques et nous serons justes. »

Le Régent de France, lui, ne fut ni logique ni juste; l'action de sa vie privée se rompit plusieurs fois; la calomnie , ou du moins les criminelles imputations pénétrèrent docilement par les fissures de cette vie privée^ abandonnée ainsi aux flots tumultueux des passions; ce fut la conséquence funeste, — elle ne pouvait manquer de se produire ; le châtiment suit toujours de près de semblables écarts de pensée et d'action.

Le moment est venu pour nous de prendre position, nettement et franchement, dans ces questions si capitales ; c'est notre droit ; o;i avouera que c'est notre devoir. La sanction de la morale doit reprendre ses prérogatives.

A ses débuts dans la vie publique, Philippe se mon-* tra vaillant capitaine, trop vaillant même, puisqu'il indisposa son oncle, Louis XIV; ce dernier ne voulait laisser arriver personne à la réputation, notamment les individualités de la branche cadette Bourbon*Orléans .

Louis XrV n'encourut-il pas une grande responsabilité le jour où il dégoûta son neveu du métier des armes, où cette robuste nature se fût retrempée ?

Poser une pareille question, c'est en même temps b résoudre.

L'hôte orgueilleux du palais d.e Versailles n'ainuit

personne ; tout entier à ses visées d'ambition et de domination, écoutant tantôt ses confesseurs, et tantôt ses favorites, il voulait écraser dans leur germe les velléités Je supériorité ; Thomme.mesquin avait la prétention de rabaisser son entourage à son niveau.

Philippe le comprit ; il subit cette pression de fer^ se révolta, mais finit par demander aux femmes une dis* traction qu'on lui refusait dans les dangereux hasards de la guerre.

Une fois lancé sur cette pente rapide, il ne s'arrêta plus; les natures ardentes comme la sienne ne font rien à demi ; il fut un débauché raffiné comme il eût été un excellent général; il usa dans les boudoirs, dans les ruelles l'énergie de son âge mûr.

La Cour vit bien la faute commise ; elle l'aggrava encore, en ne la réparant pas avec générosité ; de ce jour, Philippe, courroucé contre son oncle, hostile aux conseillers de Versailles , ne tenta aucune démarche ; la situation resta tendue au point de se rompre, et peu s'en fallut, comme on le verra.

Guractère indifférent à tout ce qui n'était pas lui, l'amant Royal de la Montespan se fit un jeu de briser, une à une, les illusions, encore viriles, encore très*avouables, de Philippe d'Orléans; confiné dans son Versailles, qu'il ne quittait que pour les parties de plai-* sir, en carrosses remplis de femmes, le chef de la famille gouvernait les siens aussi despotiquement que la France ; ce fut lui qui montra à l'Europe stupéfaite une favorite assise à côté de la Reine, le dernier degré de

4* ÉTUDE SUR LES PHILlPPiaUES.

Tabjection, on doit Tadmettre; ce fut lui qui éloigna Racine de sa Cour, parce qu'il osait s'occuper du peuple; ce fut lui qui fit pilorier et brûler par la main déshonorante du bourreau le magnifique ouvrage de Vauban sur la Dîme royale; ce fut lui qui, à l'instigation de Rome, représentée à Versailles par ses confesseurs jésuites flanqués de la Maintenon, — bigote ayant passé le retour, circonstance qui nous donne la clef de sa conduite intolérante, — envoya Villars contre ses sujets non*catholiques, et ouvrit une période de massacres à jamais regrettable ; ce fut lui qui ne flatta les grands écrivains qu'au point de vue des louanges qui tombaient de leur plume, amour-propre sans précédent; ce fut cet homme qui tolérait Molière dans son intérieur, uniquement pour froisser les courtisans et poser en prince protecteur des belles-lettres; ce fut lui qui jeta notre industrie et notre commerce en Allemagne , préparant ainsi une agglomération là où Richelieu et Henri IV voulaient des États divisés*; le déplacement qui s'est produit sur l'échiquier européen vient de cette fatale mesure dictée par l'ultramontanisme : la rhfocation de VÉdit de Nantes; ce fut ce rigide censeur de la conduite d'autrui qui, recevant les plaintes du mari de la Mon-* tespan, y faisait droit en signant un ordre d'etil, avec formelle injonction de ne plus reparaître à la Cour; ce

^ La théorie des trois tronçons n'était pas inventée. Cette théorie nous a coûté l'Alsace et la Lorraine. Payés à ce prix, les discours de M; Rouher se chif&ent par dix milliards !

fut lui qui fit périr un nombre considérable d'ouvriers, occupés aux conduites d'eau, cette eau si convoitée, et qui manquait au parc royal ; ce fut lui, le général en bas de soie, en vêtement chamairé, qui suivait de loin les opérations de bataille ou de siège, et qui, la partie chaude terminée, venait recevoir majestueusement les clefs de la pLice sur un plat d'or massif; ce fut lui, enfin, qui ne craignit pas de changer l'ordre de succession au Trône, en y appelant les enfants bâtards de ses maîtresses; — ce dernier trait, -^et nous le réservions, — peint le potentat mieux que les argumentations et les souvenirs d'histoire; cette action ne fut pas perpétrée à la légère, ce ne fut pas une fugitive insphration, puisque le roi mourant y revint avec ses familiers ; — et l'on reste coa* fondu en présence de tant d'arrogance, d'obscénités, de chutes et de grandeurs, d'élévations et d'abaissements I

Et c'est là, ô comble de la turpitude ! la fine fleur du panier, c'est le grand règne de Louis quatorzième du nom, c'est l'idéal des Monarchistes I

D'Orléans, aux prises avec l'arbitraire de son oncle, regimba quelque peu, mais le dégoût, et sans doute l'instinct de sa valeur personnelle, lui fit prendre une détermination rigoureuse, quitter la vie publique.

L'orgueîl est, de sa nature, un sentiment méprisable, indigne des âmes d'élite, des intelligences souverainement partagées, et pour ainsi dire comblées de tous les dons de couleur et d'exprcssîon ; et pourtant, en face de tant de basse injustice, en face de taquineries toujours

plus mordantes, Torgueil arrive à Texaltatioii ; les blessures, loin de se fermer, restent béantes ; l'indignation continue, verse goutte à goutte son fiel et ses rancunes; et rhomme ne tarde pas à succomber sous le poids d'une passion chauffée à plus d'atmosphères que n'en peut supporter le cerveau humain.

En effet, l'orgueil aboutit ou à la folie ou au dérèglement des mœurs ; l'alternative n'existe pas ; les criminalistes qui s'occupent de médecine, et les médecins qui étudient les causes criminelles en rapport avec leur art, sont arrivés aux mêmes conclusions. Ou la débauche, ou la perte de la raison, voilà ce qui attend les orgueilleux; et les ravages sont plus affreux encore quand ils s'exercent sur un prince !

Louis XrV est responsable des débauches de Philippe d'Orléans.

L'oncle ne comprit pas le neveu, ou le comprit trop bien ; de là ces virulences de langage, ces ordres impératifs de quitter l'armée, ces calomnies circulant à la Cour sous le manteau, à peine ébruitées, le soir, au jeu du Roy, racontées discrètement par une dame officieuse, et prenant leur vol audacieux le lendemain, et allant, — contre-coup prévu, — attrister lé disgracié du château de Meudon. Voilà la vérité !

Le neveu s'éloigna, blessé dans son légitime amourpropre de soldat, humilié comme Prince du sang, amer, presque haineux, pessimiste et défiant, lui que la nature avait créé si ouvert à toutes les généreuses illusions ; — Ce duel acharné, où les combattants occupent^ dès

l'abord, une position si désavantageuse, dura autant que la vie de Louis XTV.

Philippe manifesta plusieurs fois un retour sincère ; on affecta de ne pas lé comprendre, et les choses en restèrent là !

La malignité atteignit le Prince jusqu'au lit de mort du persécuteur ; la Régence lui revenait de droit, mais les restrictions mentales^ toujours habiles, plus ou moins cauteleuses, le frustrèrent dans ses prétentions les mieux fondées.

Le testament attribuait seulement à Philippe la présidence du Conseil ; les enfants des maîtresses avaient le pas sur le premier Prince du sang ; — l'œuvre était accomplie au souhait d'une faction.

Le Parlement, muet sous Louis XIV, comme tout ce qui avait de l'éloquence et une consciencç, se révolta ouvertement ; il déchira ces dispositions, ces insultes à la morale et au patriotisme, et le Régent reprit le pas sur MM. du Maine et de Toulouse.

Nous racontons brièvement une lutte qui demanderait un volume de développements ^ nous nous adressons à un public qui connaît le passé de la France, et qui nous saura gré de ne pas trop accuser les contours ; la vérité n'y perdra rien.

Peut-on se figurer ce qu'il fût advenu de la France, au cas où la faction du Maine, — avec ses attaches ultramontaines et espagnoles, — l'eût emporté en 171 J*, à la mort du Roy ?

La guerre civile et ses horreurs attendaient notre mal-

heureuse patrie ; les guerres de Secte se fussent déchaînées avec leur cortège de crimes et de scandales.

Philippe V attisait à Versailles la haine de Tonde contre le neveu ; une Française, Anne-Marie de La Trémouîlle, princesse des Ursins, grande-maîtresse de la maison de la reine d'Espagne, ennemie jurée de Philippe, prêtait son concours aux machinations du cardinal Alberoni.

La conjuration, bien ourdie, vaste surtout, fut déjouée par les décisions si fermes du Parlement.

La main de Rome se trouvait dans cette affaire. Rome, la Cour et TEspagne, se virent abattues par le retour aux doctrines du droit, le plus glorieux héritage de la France.

Louis XIV, censeur du duc d'Orléans, ju^c par SCS contemporains.

Nous allons entrer dans le narré des campagnes faites par le Régent, alors duc de Chartres ; toutefois, après avoir exposé les dissentiments profonds qui divisèrent Fonde et le neveu, nous croyons devoir apporter ici le témoignage autorisé d'un contemporain, le Duc de Saint-Simon.

Historien fureteur, sans cesse aux aguets des nouvelles, des intrigues, des négociations, sourdes menées et autres petites et grandes balivernes de Cour, le Duc fut le plus infatigable compilateur de son temps; ses renseignements, puisés aux meilleures sources, sont précieux à tous les titres.

Les papiers "notamment étaient recherchés par ce seigneur lettré avec une vigilan(fe, une continuité d'efforts au-dessus de tout éloge ; l'écrivain avait conscience de son travail, destiné aux historiens futurs ; il

32 ETUDE SUR LES PHILIPPiaUES."

ne perdait rien ; ses moindres brouillons étaient conservés avec un soin scrupuleux ; la correspondance nous manque, hélas ! — mais les modernes sont sur la piste, et peut-être un jour les Archives des Affaires Étrangères, ou quelque autre dépôt officiel, donneront satisfaction à l'opinion unanime des lettrés *.

L'utilité de ces lettres est démontrée; les hommes intelligents et les directeurs des grandes feuilles politiques feront maintenant le reste.

L'autorité réelle du Duc de Saint-Simon ne sera pas contestée ; ami du Régent, il ne sacrifia jamais la vérité aux puériles convenances d'antichambre ; au contraire, il sut la dire entière, hautement; son affection ne l'aveugla point à l'époque où, retiré de la Cour, il écrivait ses Mémoires en son magnifique château de La Fcrté-Vidame ; le pétulant vieillard fut impartial pour tout le monde, heureuse et rare qualité !

' M. Armand Baschct^ un fureteur, lui aussi, a ouvert une courageuse campagne A Teffet de découvrir les correspondances de Sint-Simon. Nous lui souhaitons cordialement une complète réussite. Les lettres françaises et l'histoire s'enrichiraient de nombreux documents, de pages étincelantes ; un nouvel horizon s'ouvrirait, et le dix-huitième siècle nous apparaîtrait plus homogène dans ses grandes lignes, mieux étudié dans ses détails, plus fécond en anecdotes sur les personnalités.

Nous adjurons les détenteurs de ces originales correspondances de s'en dessaisir ; celui qui les découvrira, ou qui les restituera, aura bien mérité de son pays.

(Voir le Duc de Saint-Simon etlson cabinet, et V Histoire du dépôt des Archives aux Affaires étrangères, par M. Armand Baschet.)

Au reste, si notre prédilection semblait plutôt de tempérament que de raison, nous n'aurions qu'à mettre sous les yeux de nos contradicteurs cette phrase du Prince de la critique, Sainte-Beuve : « Ne vous repentez pas. Français, d'avoir eu chez vous, en pleine Cour de Versailles, — et à mime de la curie humaine, — ce petit Duc à l'ceil perçant^ cruel^ inassouvi, toujotirs courant, furetant j présent à tout^ faisant partout son butin et son ravage, un Tacite au naturel et à bride abattue. Grâce à lui, notts n'avons rien à envier à l'autre. »

Voilà l'opinion réfléchie de l'auteur des Nouveaux lundis, n nous semble être désormais à l'abri ; nous avons pris notre précaution contre certaines insinuations, certaine^ malignités de discussion.

Louis XIV fut-il supérieur au duc d'Orléans, son neveu ?

Le duc d'Orléans avait-il plus de qualités intellectuelles que Louis XIV, son oncle ?

C'est le point qu'il s'agit d'élucider. Entrons au fond de la question.

Un des travers du Roy fut de vouloir gouverner sans premier ministre ; la centralisation, étouffante à toutes les époques, et plus encore sous la main d'un ambitieux, s'étendit sur tout le royaume comme un immense filet ; elle paralysa les intentions les meilleures ; — et le Cabinet djn Roy devint le centre du mouvement, de l'activité, de la vie nationale ; ces choses entassées se corrompirent bientôt.

Saint-Simon, parlant d'une maxime prise par le Roy

54 i:tudr sur les philippiques.

comme règle de conduite, ajoute : « Cette maxime fut de gouverner par lui-même^ qui fut la chose dont il se piqua le plus, dont on le loua et le flatta davantage, et qu'il exécuta h moins. »

Et qu'il exécuta le moins, — cet aveu dit plus qu'un volume d'aperçus; la peur d'un premier ministre fit tomber le Roy dans un mal mille fois plus dangereux, mille fois plus à craindre, le pouvoir personnel. L'étouffement pratiqué par le cardinal Mazarin sur le royal élève, et le dépit que celui-ci en ressentit, furent donc les mobiles secrets de sa détermination.

Un trait de Saint-Simon pratique une trouée lumineuse dans cet esprit inculte, qui devait régner et gouverner : « Né avec un esprit au-dessous du médiocre, mais un esprit capable de se former, de se limer, de se raffiner, d'emprunter d' autrui sans imitation et sans gêne, il profita infiniment d'avoir toute sa vie vécu avec les personnes du monde qui toutes en avaient le plus, et des plus différentes sortes, en hommes et en femmes de tout âge, de tout genre et de tous personnages. »

Du propre aveu des observateurs patients et sagaces, Louis était m avec un esprit au-dessous du médiocre; le travail d'assimilation, cette ressource des impuissants, qui croient suppléer le génie par les emprunts, était son habituelle ressource ; ceux qui formaient son entourage furent pillés, mis à contribution sans pudeur ; c'est là ce que rend si bien l'auteur des Mémoires, quand il dit : « emprunter d^ autrui sans imitation et sansgine. » Expé-

dient misérable, condamné sans pitié dans les pratiques de la vie quotidienne entre citoyens, — mais que Ton trouve admirable dès que l'emprunteur est une tète couronnée; c'est le système connu des deux morales.

Saint-Simon va nous édifier : « S'il faut parler ainsi d'un roy de vingt-trois ans, sa première entrée dans le monde fut heureuse en esprits distingués de toute espèce. Ses ministres au dedans et au dehors étaient alors les plus forts de l'Europe, ses généraux les plus grands, leurs seconds les meilleurs, et qui sont devenus des capitaines en leur école, et leurs noms aux uns et aux autres ont passé comme tels à la postérité d'un consentement unanime. Les mouvements dont l'État avait été si furieusemeqt agité au dedans et au dehors, depuis la mort de Louis Xm, avaient formé quantité d'hommes qui composaient une Cour d'habiles et d'illustres personnages, et de courtisans raffinés. »

Le malicieux Duc ne pouvait mieux terminer cet alinéa ; les courtisans raffinés ne figurent pas ici à titre de chute de phrase plus ou moins réussie; non, c'est une vérité qu'il ne veut pas déguiser. En vain les historiens à gages voudraient pallier le mauvais effet d'une déclaration aussi accentuée; il n'y a rien qui puisse en détruire la portée ; nous répéterons avec Guizot, dans son Livre : De la Démocratie en France : « La vérité, la vérité terrible , luit au-dessus de ces vaines paroles. »

Le paragraphe de S^t-Simon est surtout éminemment instruaif au point de vue de la préparation des

esprits à Tavénement au trône du Roy; un concours de circonstances, toutes plus heureuses les unes que les autres, se présenta alors, comme pour faire cortège au jeune souverain.

De grands ministres, d'habiles généraux, et leurs élèves marchant sur ces traces illustres, s'offrirent à Tègoïste, qui accapara ces lumières, ces dévouements, et s'en fit une colossale réputation ; le personnage de comédie perçait sous l'habit de soie; le grand cordon du Saint-Esprit ne suffisait pas à combler les vides par où s'échappait la nullité de l'histrion grimé en puissant Roy.

Il reste donc établi que la gloire des arts, des armes, des lettres, du commerce, de l'industrie, de la navigation, ne doit pas remonter jusqu'à Louis, mais qu'elle doit s'éparpiller sur la mémoire des hommes simples et supérieurs auxquels la France est redevable de chefsd'œuvre sans nombre jetés dans la pierre, le marbre, le bronze, sur la toile et sur le papier; la justice trouve son compte dans cette façon d'envisager le grand règne. Le Roy n'était pas l'astre d'où partent les rayons ; les rayons allaient à lui, et les foules purent croire qu'il en était le foyer, quand il servait, qu'on nous par- . donne l'expression, de réflecteur trop avide. Admiret-on le reflet, ou le corps lumineux qui le projette.^

Cette gloire surfaite, déjà ramenée à son expression véritable par les critiques d'histoire, est trop lourde encore ; la lecture approfondie des Mémoires grave cette conviction, à savoir que Louis fut le centre d'une mer-

veilleuse joute des esprits, et qu'il parvint à rendre siennes les découvertes opérées dans les arts, les inspirations de la poésie et de la prose, les créations de la peinture, les secrets des savants ; en un mot, Torgueilleux et l'impuissant se crut au-dessus de Thumanité, parce que la période où il vint fut remarquable entre toutes par l'éclat des talents et les splendeurs des œuvres accomplies.

Nous n'irons pas jusqu'à lui dénier l'amour des arts^ la protection accordée aux gens de lettres ; loin de nous cette prétention , qui serait sans justification ; nous voulons seulement protester contre l'accaparement de tous les titres à la renommée.

Quand on songe à l'ouverture brillante de ce règne, à cette mise en branle de tant de génies et d'activités, et qu'on place en regard la fin lugubre, le cinquième acte du drame royal, on ne peut s'empêcher d'être sévère.

Les dernières années furent sombres; la gloire s'enfuyait à tire- d'aile; il fallut que Villars la ramenât sous nos drapeaux, — la victoire de Denain évita une catas^ trophe.

Les Impériaux, fatigués par la guerre, supportant depuis longtemps le poids de notre épée, n'eussent pas attendu une seconde défaite.

Villars, écrasé à Denain, devenait le prélude d'actions militaires désastreuses. L'habile général, dont le patriotisme était tenu en éveil par ce mot du Roy: «/f vous confie ma dernière armée. Allez, et ri attende;^ pas de

58 ÉTUDE SUR LES PHILlPPiaUES.

renforts, » se battit comme un lion acculé ; la viaoire fut complète; la France respira.

Mais que de souffrances intérieures! que de commotions avaient ébranlé le crédit et le commerce !

La £imine vint se mettre de la partie ; la vaisselle de la Cour fut envoyée à la Monnaie ; la gène était assise à tous les foyers ; le Versailles d'autrefois ressemblait plus à un couvent qu'à un palais ruisselant de pages, de femmes et de seigneurs éblouissants.

Le vieux Roy> disons-le à sa louange, se montra grand dans cette extrémité ; il sut contenir l'arrogance de l'Europe^ et il trouva de fières paroles le jour où l'ambassadeur d'une puissance jalouse osa lui faire des représentations presque hostiles; l'orgueil national blessé se redressa vivace; la réponse foudroyante * apprit aux cabinets étrangers que la France occupait toujours la première place sur l'échiquier européen.

Qu'étaient devenues ces gloires naissantes, ces capitaines et ces talents, si bien caractérisés par Saint-

' L'Écossais lord Stairs, parlant au roi des travaux qui sVxccutaicnt à Mardick, et qui, dans une certaine mesure, pouvaient remplacer les forts de Dunkerque sur la ligne des côtes françaises, s*avisa d'être insolent avec le Roy. Après l'avoir entendu avec tranquillité, le prince lui fit cette mémorable réponse : c MonsUur V ambassadeur, j'ai toujours été maître chex^ moi, quelquefois cbe^ les autres; ne m* en faites pas souvenir. » Et il le congédia.

Lord Stairs racontait le lendemain au maréchal de Noaiiles sa profonde impression en ces termes : « f avoue que la vieille machine m'a imposé. 9

Le marquis de Torcy compléta la leçon quelques jours après en

Simon? Le châtiment de Torgueil était arrivé, le revers de la médaille se montrait dans son implacable nudité*

Les sommets de Tintelligence étaient découronnés ; rétoile des arts avait pâli ; Watteau et Boucher et leurs élèves allaient venir, — et les boudoirs de laPompadour attendaient leurs peintures gracieuses, mièvres, sans éclata sans inspiration soutenue.

Et des victoires 4e Turenne, et des combats de Jean- Bart, et des pièces de Molière, et des traités de Colben, et des vers harmonieux de Racine, et des plans de Vauban, il ne restait plus rien qu'une nation puissante encore, grâce à sa vitalité exceptionnelle, grâce à son énergie dans tous les champs de l'activité, — mais énervée, atteinte par le doute, meurtrie par un long règne de plaisirs et de guerres.

L'auteur des Mémoires va nous montrer une autre face de ce caractère : « L'esprit, la noblesse de sentiments, se sentir, se respecter, avoir le cœur haut, être instruit, tout cela lui devint suspect et bientôt haïssable. Plus il avança en âge, plus il se confirma dans

disant à lord Stairs : c Monsieur l'Ambassadeur, tant que vos insolences n'ont régardé que mai, je Us ai passées pour Je bien de la paix; mais si jamais, en me parlant, vous vous écarte^ du respect dû au Roy, je vous ferai jeter par les fenêtres. »

Les xnioistres qui ont le sentiment de la responsabilité ne peuvent parler d*unc autre façon. U était réservé à la France de voir à son ministère des affaires étrangères un duc de Gramont! On connaît le reste!

6o ÉTUDE SUR LES PHILIPPIQUES.

cette aversion. Il la poussa jusque dans ses généraux et dans ses ministres, laquelle dans eux ne fut contrebalancée que par le besoin, comme on le verra dans la suite.

« Il voulait régner par lui-même. Sa jalousie là-dessus alla sans cesse jusqu'à la faiblesse. // régna en effet dans le petit ; dans le grand il m put y atteindre, et jusque dans le petit il fut souvent gouverné. »

Jamais pareille et si verte critique ne coula d'une plume. Le propre des petits caractères étant de jalouser les grands, il est indubitable que le Maître de Versailles fut un homme mesquin; a être instruit lui devint suspect et bientôt haïssable^ » cela nous rehseigne pleinement sur la valeur morale de celui qui fit une scène à Louvois au sujet d'une fenêtre, laquelle scène devait coûter à la France une longue guerre (guerre de 1688, terminée par l'humiliant traité de Ryswick, en septembre 1697).

Les s.upériorités l'eifarouchaient; l'âge même ne put le guérir de ce travers; ses généraux et ses ministres lui devinrent suspects, parce qu'ils possédaient mieux que lui le maniement des affaires générales et le secret assemblage des petits faits qui concourent à la formation des événements ; le petit esprit n'aima jamais les intelligences à large horizon ; il les subit, mais en se révoltant par d'indignes taquineries.

L'amour des clichés est chose commune aujourd'hui; cela vous évite la peine de réfléchir, travail au-dessus du courage de certains écrivains, plus en quête de copie

LE RÉGENT. 6l

que de pensées ; au nombre de ces clichés, aussi légendaires qu'insupportables, figurent ceux-ci : Le grand règne de Louis XIV, le grand Roy, etc., etc.

n est manifeste qu'il faut en rabattre beaucoup ; les historiens royalistes l'ont compris dans ces dernières années; leurs éloges, moins pompeux, moins solennels, ont laissé entrevoir l'homme sous le Roy, et l'homme ne fut rien moins que grand ; il eut toutes les infirmités de 'caractère, toutes les impuissances de talent, toutes les mesquineries de conduite, il ne brilla que par l'entourage, et encore faut* il choisir!

Il ne régna que dans le petit; le grand demeura hors de son pouvoir ; « dans le petit il fut souvent gouverné ' . »

La conclusion s'impose; elle est claire, évidente, sans ambages.

Louis, qui fit trembler l'Europe, ne gouvernait pas

* L'indécision personnelle, qui marqua les actions du Roy, est exprimée dans ces vers de Virgile avec un si parfait bonheur (l'expression, que nous les reproduisons :

SictU aqua fremvlum îabris ubi lumen ahcnis Sole repcrcussum, aut radiantis imagine lutta, Omnia pervolitat laie loca; iamque sub auras Erigitvry summique ferit laquearia tecti;...

Ainsi, lorsque dans un vase d*airain une onde agitée réfléchit l'image du soleil ou les pâles rayons de Phébé, la lumière voltige incenaine, monte, descend et frappe les lambris de ses mobiles reflets. (Virgile, Éttéide, vin, 22.)

L*idée n'était pas moins incertaine dans le cerveau royal que les ra)'ons du soleil dans le vase d'airain ou les paresseuses caresses de la lune sur les lambris. Tout flottait, — rien ne se fixait I

62 ÉTUDE SUR LES PHILiPPiaUES.

son intérieur; tantôt un confesseur, tantôt une maltresse, tantôt un courtisan, tantôt un étranger de distinction, tantôt, — et plus rarement, — im seigneur assez patriote, assez ami du bien public pour faire entendre un avis sévère, tels furent les inspirateurs du Cabinet.

L'influence prépondérante ne fut pas celle des ministres ni des courtisans honnêtes; elle fut prise, — il faut dire usurpée, — par les femmes déshonorées qui portaient en souriant le fardeau de la prostitution royale.

Le Roy avait un cœur dur à tout ce qui n'était pas lui. Duclos porte le témoignage suivant : « L'âge et la dévotion semblaient endurcir un cœur naturellement peu sensible.

« La Révocation de l'Édit de Nantes fut l'acte le plus terrible de cette dévotion fanatique , Louis prétendait régner sur les consciences. La France, déjà ruinée par la guerre, le luxe et les fêtes, fut dépeuplée par les proscriptions; les étrangers se sont enrichis de nos pertes. Louis ne fut que Tinstrument aveugle de tant de barbarie. On lui peignait des couleurs les plus noires ces hérétiques, à qui son aïeul Henry devait principale* ment la couronne ; on ne lui parlait point de la Ligue. Madame de Maintenon, née dans le sein du calvinisme (sic), craignit de rendre sa foi suspecte en intercédant pour ses premiers frères.

« Louvois, qui frémissait de devenir inutile s'il n'entretenait conmie un feu sacré celui de la guerre, espérait enflammer tout le protestantisme de l'Europe.

n n'eut pas même pour excuse Taveuglement du fanatisme, il ne fut que barbare. D'autre part, des moines ignorants, des prêtres forcenés, des évêques ambitieux, criâtent qu'il ne fallait qu'un Dieu, un roy, une religion (jiV), et persuadaient à un prince enivré de sa gloire que ce prodige lui était réservé. Une telle entreprise passe le pouvoir des rois. Les esprits se séduisent ^ les cœurs s'avilissent; mais les consciences se révoltent. »

Voilà les fruits d'une éducation exclusivement cléricale ! L'intolérance la plus brutale régnait en souveraine; la liberté de conscience était un dogme hérétique ; une révolution seule pouvait nous donner cette liberté qui engendre et consacre les autres, cette pierre angulaire de notre édifice civil moderne.

La gloire de Bossuet reste à jamais ternie par son immixtion dans ces querelles religieuses; le rédacteur des articles qui posaient en principe les libertés de l'Église gallicane ne rougit pas de descendre dans l'arène avec les combattants ultramontains, tels que le père La Chaise et le chancelier Le Tellier, père de Louvois; qui eut le triste honneur de signer l'édit de sang qui proscrivait trois millions de citoyens, le même homme qui, à son lit de mort, se fit l'application sacrilège du cantique de Siméon.

n n'y avait rien de bon à espérer de ce Roy, dont l'esprit faussé ne comprenait pas les problèmes menaçants qui se posaient déjà, et semblaient appeler une solution.

La morale était un mot à la Cour. Le précepteur

de Louis XIV, donnant l'exemple du cynisme le plus eflFronté, émettait des théories dans le genre de celleci : (c II faut tenir le pot de chambre aux ministres tant qu'ils sont en place, et le leur verser sur la tète quand ils n'y sont plus. Quelque ministre des finances qui vienne en place, je déclare d'avance que je suis son serviteur, son ami, et même un peu son parent. » Maximes de courtisan peu aptes à former Tâme d'un roy !

L'élève ne conserva aucune retenue. La duchesse de Vaujour, la sensible La Vallière, si douce et si bonne pour tout le monde, avait à peine franchi le seuil des Carmélites, où elle devait rester agenouillée pendant trente-six années (1674-17 10) qu'une Rochechouart, hautaine et capricieuse, la Montespan, était déclarée maîtresse en titre, jouissant des prérogatives infamantes attachées à ce poste si envié !

Le cœur brisé de la colombe pénitente était cruellement torturé de nouveau, en apprenant ce scandale ; car elle aimait le Roy, la pauvre La Vallière ; et lui, égoïste sans grandeur, ambitieux sans vues personnelles, étroit et mesquin même dans l'orage des passions, A'avait plus un souvenir pour l'adorable jeune femme qui venait encore de lui sacrifier le monde et sa jeunesse.

Entraîné sur cette pente, le Roy devait toucher le fond de l'abîme; il le toucha.

Duclos, page 112 des Mémoires, va déchirer le voile qui recouvre ces turpitudes : « Le scandale d'un double adultère fit le plus grand éclat ; le roi s'en inquiéu si peu, qu'il se fit suivre dans ses campagnes et dans les

villes frontières par ses deux maîtresses, l'une et Foutre dans le mente carrosse que la Reine. Les peuples accou* raient pour voir, disaient-ils, les trois reines *.

« Louis ne gardait plus de mesure. La Cour se tenait chez la nouvelle favorite. Les couches de la première avaient été secrètes, sans être ignorées ; celles de la seconde étaient publiques, »

Nous n'avons plus que quelques pages à consacrer aux jugements définitifs portés sur Louis; nous sentons à Tamertume qui déborde de notre cœur l'impression pénible qui doit gagner le lecteur attentif, aimant à tirer les conséquences, et, avant tout, animé du patriotisme, cette vertu de naissance plus utile aujourd'hui qu'en aucun autre temps; nous taisonâ bien des hontes, bien des crimes contre la morale politique et contre la morale privée ; mais nous sommes retenu par un sentiment de pudeur, qui manquait trop à la Cour de Versailles.

Le portrait à l'huile, caressé jusque dans ses moindres détails par le pinceau caractéristique d'un Flamand ou d'un Bolonais, ne pourrait pas s'appliquer au cas présent; il faut passer rapidement.

Glissez, mortels, n'appuyez pas.

Ce vers fameux est applicable au règne de Louis XIV;

» Lts peuples, comme les appelle Duclos, eussent trouvé le mot de la situation en disant : « La Reine et les deux femmes galantes! Ji

le portrait avec toutes les lignes accusées n'est pas en harmonie avec les exigences et la sobriété d'une Étude ; nous n'avons voulu faire qu'une eau-forte*. Les touches ténues de la pointe sur le cuivre étaient seules appropriées à notre cadre restreint.

D'autres autorités se présentent à notre mémoire ; nous les négligeons.

Saint-Simon va écrire le dernier mot. A tout seigneur tout honneur ! à tout historien grave tout crédit !

« A peine lui apprit-on à lire et à "écrire, et il demeura tellement ignorant, que les choses les plus connues d'histoire, d'événements, de fortunes, de conduites, de naissance, de lois, il n'en sut jamais un mot. Il tomba, par ce défaut, et quelquefois en public, dans les absurdités les plus grossières. »

Après avoir raconté un déni de justice pratiqué à l'endroit d'un Montmorîn, Saint-Simon ajoute: «Il semblerait à cela que le roy aurait aimé la grande noblesse, et ne lui en voulait pas égaler d'auire ; rien moins. L'éloignement qu'il avait pris de la noblesse des sentiments , et sa faiblesse pour ses ministres, qui haïssaient et rabaissaient, pour s'élever, tout ce qu'ils n'étaient pas

• Notre époque restaure les Rubcns, rentoile les Raphaël, époussette et rajeunit les Rembrandt ; — rien de mieux, — mais pourquoi négliger les restaurations historiques ?

Les figures de Louis XI, Richelieu, Louis XIV, La Maintenon, Louvois, Mazarin, Talleyrand et auures offrent à Tobscrvation des enseignements sans nombre. On y viendra ; les fortes études y conduiront la jeunesse. Nous k souhaitons.

et ne pouvaient pas être, lui avait donné le même éloignement pour la naissance distinguée. // la craignait autant que l'esprit; et si ces deux qualités se trouvaient unies dans un même sujet, et qu'elles lui fussent connues, c'en était fait I

« Les louanges» disons mieux, la flatterie lui plaisait à tel point, que les plus grossières étaient bien reçues^ les plus basses encore mieux savourées. La souphssQ^ la bassesse, l'air admirant, dépendant, rampant, plus que tout l'air de néant sinon par lui, étaient les uniques voies de lui plaire. Pour peu qu'on s'en écartât, on n'y revenait plus, et c'est ce qui acheva la ruine de Louvois. Ce poison ne fit que s'étendre, »

D'une ignorance qui comprenait jusqu'aux simples notions de langue, de géographie, de diplomatie, d'administration et d'histoire universelle, Louis ne put gouverner que par les autres, en s'attribuant leurs talents, leurs succès, leurs vertus. Le satellite voulut être Tastre rayonnant. Il bouleversa toutes les lois de la gravitation intellectuelle.

Les corps lancés sur les tangentes, en vertu de la force initiale de la planète centrale, jouèrent le rôle inverse à celui qu'on admire dans la nature, et qui maintient l'harmonie sidérale des mondes ; ils communiquèrent le mouvement au lieu de le recevoir, ce qui est notablement contraire aux lois éternelles qui régissent les infinis lumineux, comme ils président, dans un ordre moral bien comlnué, à l'évolution des esprits et des consciences.

68 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

Flatter pour gagner et conserver la faveur du maître soupçonneux, tel fut le mode d'avancement réservé aux médiocrités et aux génies, — mais quelles tortures, quelles angoisses pour ces derniers, le génie n'allant jamais sans un profond respect de soi-même !

Le judicieux écrivain des Mémoires déplore l'ambition et le manque de lumières :

« C'est donc avec grande raison qu'on doit déplorer avec larmes" l'horreur d'une éducation uniquement dressée pour étouffer l'esprit et le cœur de ce prince, le poison abominable de la flatterie la plus insigne, qui le déifia dans le sein même du christianisme^ et la cruelle politique de ses ministres qui l'enferma, et qui pour leur grandeur, leur puissance et leur fortune l'enivrèrent de son autorité, de sa grandeur, de sa gloire jusqu'à le corrompre, et à étouffer en lui, sinon toute la bonté, l'équité, le désir de connaître la vérité que Dieu lui avait donné, au moins l'émoussèrent presque entièrement et empêchèrent sans cesse qu'il fît aucun usage de ces vertus, dont son royaume et lui-même furent les victimes.

« De ces sources étrangères et pestilentielles lui vint cet orgueil, que ce n'est point trop de dire que, sans la crainte du diable, que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se serait fait adorer et aurait trouvé des adorateurs. »

Le pouvoir personnel devait arriver là : tout corrompre et tout perdre ! Et ne faut-il pas contempler la France dans ces extrémités, en guerre avec l'Europe, —

pressurée par les gens du Roy, — voyant les successeurs au Trône descendre les uns après les autres dans une tombe prématurée, — ne connaissant la branchç cadette d'Orléans que par le récit très-grossi des courtisans de Versailles, — en butte à la malveillance des chancelleries, — prévoyant la mort du Roy, et l'inconnu que cet événement allait ouvrir ?

La France resta ferme ; les complications les plus menaçantes ne la troublèrent point ; la gestation des intelligences allait entrer dans une période décisive ; l'attente allait se transformer en promesse visible; la Monarchie voyait descendre à l'horizon pourpré les derniers soleils qui devaient l'éclairer.

a // se serait fait adorer et aurait trouvé des adorateurs... » Nous relevons ce trait; il peint avec énergie rabaissement moral du monarque.

La volonté^ instrument faussé par des habitudes violentes, ûe se dirigeait plus d'après les règles humaines ; une monomanie dangereuse remplaçait les actes de la raison ; le vieillard, encore imbu du souvenir des gloires qui avaient signalé les commencements de son règne, ne voyait même pas les désordres, les ruines, l'écroulement du passé, les méfiances populaires, les avis significatifs des Parlements; Torgueil ne voulait pas se dessaisir de sa proie.

Et que dire de ce peuple de courtisans, prêts à se prosterner devant l'esclave de la Maintenon ?

Les moeurs de la liberté, n'eussent-elles pour conséquences que la suppression des cours, devraient être

70 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

acceptées comme une bënèdicdon. La flatterie est capable de tout, sauf d'un bon conseil ; on le vk surabondamment pendant ce long règne, où le haut du pavé fut tenu par les adulateurs, les bâtards et les maitresses.

L'heure suprême approche ' ; déjà les antichambres de Versailles se désemplissent; la favorite, comblée de grâces, de faveurs, reine pour ainsi dire, s'est enfuie à

* La gloire ne peut tire ofi la vertu n^est pas.

Lamartine, après avoir retracé la vie tumultueuse d'un de ces pasteurs des peuples, qui mettent leurs soins à devenir des fléaux, laissa tomber de sa lyre éloquente ces deux magnifiques strophes:

<K Achève c'est le Dieu qui règne et qui couronne !

c C'est le Dieu qui punit ! c'est le Dieu qui pardonne. « Pour les héros et nous il a des poids divers ! « Parle-lui sans effroi, lui seul peut te comprendre î < L'esclave et le tyran ont tous un compte à rendre; a L'un du sceptre, l'autre des fers I ,

« Son cercueil est fermé I Dieu l'a jugé ! silence 1 « Son crime et ses exploits pèsent dans la balance ; « Qjie des faibles mortels la main n'y touche plus ! c( Qui peut sonder, Seigneur, ta clémence infinie? « Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie « N'est pas une de vos vertus? »

Lamartine remania ainsi les deux derniers vers :

c Et vous, peuples, sachez le vain prix du génie a Qui ne produit pas des verms. »

La retouche ne valait pas l'original. Un reflet n'a jamais la chaleur d'un rayon.

Nous n'établissons pas de rapprochement entre Bonaparte^ et Louis XIV; c'est bien le même orgueil, le même défl. jetéâ Topi-

Saint-Cyr, sans attendre le dernier soupîr presque errant sur les lèvres du Roy, qui presse ses familiers de la faire revenir ; elle s'exécute de mauvaise humeur ; le dégoût -de la chambre mortuaire la reprend, elle s'éloigne et ne reparaît plus. Belle leçon de reconnaissance pour les rois !

Le Duc du Maine, le boiteux spirituel, lâche et railleur, fait des gorges chaudes dans son intimité ; il connaît la teneur du codicille, il se voit au sommet du pouvoir et en savoure longuement les charmes.

Mais ici nous ne pouvons que citer; le lecteur peu au courant des Mémoires douterait peut-être de notre véracité : « Le duc du Maine marqua aussi bien toute la bonté de son cœur, et toute sa reconnaissance pour un père qui lui avait tout sacrifié.

« Il se trouva à la consultation de cet homme arrivant de Provence, qui donna de son élixîr au roy.

nîon, l'amour des armes, avec cette notable différence que Bonaparte était sans cesse au premier rang des batailles ; -^ la chute finale présente des analogies.

N*oubIions pas cependant que Louis XIV augmenta le nombre de nos provinces, et que l'Empire nous fit perdre, en 181 5, les glorieuses conquêtes de la République.

Le second Empire est resté trop fidèle à VinèvitahU tradition de famille. L'Alsace et la Lorraine, rentrées dans le giron français sous Louis XIV, en furent criminellement détachées en 1871, nouvelle et brutale conséquence du pouvoir personnel.

Louis XIV et Bonaparte furent deux ambitieux, deux princes sans haute culture de la conscience, sans notions profondes sur rhumanité, deux despotes !

72 ÉTUDE SUR LES PHILIPPIQUl- S.

Fagon, accoutumé à régner sur la médecine avec despotisme, trouva une manière de paysan très-grossier, qui le malmena fort brutalement.

« M. du Maine, qui n'avait pas lieu de rien arracher, et qui se comptait déjà le maître du royaume, raconta/ le soir, chez lui, parmi ses confidents, avec ce facétieux et cet art de fine plaisanterie* qu'il possédait si bien, l'empire que ce malotru avait pris sur la médecine, Tétonnement, le scandale, l'humiliation de Fagon pour la première fois de sa vie, qui, à bout de son art et de ses espérances, s'était limaçonné m grommelant sur soti bâton, sans oser répliquer, de peur d'essuyer pis.

m Ce bon et tendre fils leur fit de cette aventure le conte si plaisamment y que les voilà tous aux éclats de rire y et lui aussi, qui durèrent fort longtemps. L'excès de la joie de toucher à la toute-puissance, à la délivrance, au comble presque de ses vœux, lui avait fait commettre une indécence que les antichambres surent bien remarquer, et la galerie encore sur laquelle cet appartement donnait, proche et de plain-pied de la chapelle, où des passants de distinction entendirent ces éclats. »

Nous n'osons rien ajouter. L'éloquence simple de Saint-Simon donne son vrai caractère à cette scène, image frappante de la décadence irrémédiable qui s'emparait de la société aristocratique.

Et non-seulement les enfants, les princes légitimés restaient sourds à la voix du sang, aux sollicitations du sentiment ; mais un autre personnage, redoutable par son prestige, auguste par son habit, voué par ministère

au culte de la mort, le P. Le Tellier, se fatigua de monter une longue garde auprès de son royal pénitent; il scandalisa tout le monde par ses absences réitérées ; Bloin et Maréchal durent le faire avertir maintes fois ; il ne faisait que paraître au chevet et se retirait de luimême.

Le cardinal de Noailles se trouvant disgracié, « ^han laissa le roi sans messCy quoiqu'il fût en pleine connaissance et qu'il dit qu'il désirait l'entendre quand on le lui proposa , et qu'à l'égard de la tête et de la parole il fût comme en pleine santé. »

Ainsi, plus d'office, plus de confesseur, plus d'enfants adoptifs, plus de maltresse, plus rien auprès de Louis XIV ; le vide s'était fait autour de l'égoïste ; un juste retour des choses lui réservait cette torture finale. Il mourut au milieu de ses valets, les seuls qui le regrettassent !

Que l'on ne croie pas que le dernier trait soit de notre invention; nous l'avons dit aux premiers feuillets de cette Étude et nous le répétons, — notre plume necotinaît ni la haine y ni la passion; — nous suivons la version des contemporains.

A la fin du chapitre xiv, Saint-Simon écrit : « Louis ne fut regretté que de ses valets intérieurs^ de peu d'autres gens, et des chefs de l'affaire de la constitution. Son successeur n'était pas en âge. Madame n'avait pour lui que de la crainte et de la bienséance, Madame la duchesse de Berry ne l'aimait pas et comptait aller régner. Af. le duc d'Orléans n'était pas payé pour le pleurer, et

ceux quirétaient n'en firent pas leur charge. Madame de Maintcnon était excédée du roi depuis la perte de la Dauphine; elle ne savait qu^en faire ni. à quoi Vamwser ; sa contrainte en était triplée, parce qu'il était beaucoup plus chez elle, ou en parties avec elle.

« Sa santé, ses affaires, les manèges qui avaient fait tout faire, ou, pour parler plus exactement, qui avaient tout arraché pour le duc du Maine, avaient fait essuyer continuellement d'étranges humeurs, et souvent des sorties à Madame de Maintenon. Elle était venue à bout de ce qu'elle avait voulu ; ainsi, quoiqu'elle perdit en perdant le roy , elle se sentit délivrée, et ne fut capable que de ce sentiment. »

Et plus loin : « Paris, las d'une dépendance qui avait tout assujetti, respira dans l'espoir de quelque liberté, et dans la joie de voir finir l'autorité de tant de gens qui en abusaient. Les provinces, au désespoir de leur ruine et de leur anéantissement, respirèrent et tressaillirent de joie, et les Parlements de toute espèce de judicature, anéantis par les édits et par les révocations, se flattèrent, les premiers de figurer, les autres de se trouver affranchis.

« Le peuple, ruiné, accablé, désespéré, rendit grâces à Dieu. »

Après un semblable jugement, nous ajouterons peu de mots. La conviction doit être établie chez tous les bons esprits ; ces tableaux ne sont pas des exhibitions historiques recouvertes d'une draperie littéraire, le but est placé plus haut.

Des récîts de cette nature, — et venant à cette heure, — so nt indispensables pour un nombre infini de citoyens, encore hésitants sur la forme gouvernementale, et ne sachant pas au juste à quels abaissements peut conduire le pouvoir personnel !

Nous ne dirons pas que le passé monarchique de la France soit dépourvu de gloire; nous ne soutiendrons pas qu'il n'ait rendu aucun service à la cause de la civilisation; nous l'accordons volontiers, et nous concluons que la' seule puissance créatrice, organisatrice et gouvernementale réside aujourd'hui dans le peuple, dans ce tout h monde qui est la nation, la force, la grandeur, l'élément constituant par excellence.

Les monarchies ont depuis longtemps doublé le cap des expériences ; nous n'attendons plus rien d'elles, et ce pays, très-attaché aux principes de justice, n'admettrait pas de nouveaux essais, préludes d'inévitables déchirements, amenant à plus ou moins longue échéance la ruine et les invasions.

Avant de passer à Philippe d'Orléans et d'établir une rigoureuse confrontation avec son oncle Louis XIV, mort si misérablement sur le premier Trône de l'Europe, nous résumerons- nos impressions dans une phrase courte, mais expressive.

Dieu seul est grand I s'écriait le prélat chargé de parler devant le cadavre qui allait dormir son dernier sommeil sous les voûtes de Saint-Denis ; à son point de vue, le mot était vrai.

76 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

Si nous avions l'honneur de parler au nom de l'histoire, nous dirions, nous, avec Tintime confiance de proclamer une vérité : Les peuples seuls sont grands * !

* Il va de soi que nous ne confondons pas Tordre surnaturel avec Tordre humain.

Dieu seul est grand reste vrai dans la sphère théologique et religieuse, — comme les peuples seuls sont grands reste vrai dans la sphère humaine et politique.

Nous serions désolé que Ton se méprît sur notre pensée. Le doute n'est plus possible.

Philippe (f Orléans, son rôle à r armée et à la cour, — Son caractère et sa vie privée. — Dubois^ Cardinal- Archevêque de Cambray. — Jugements de Saint-Simon, Duclos et Mathieu-Marais,

Le juge rigoriste de Philippe d'Oriéans vient de passer sous les yeux du lecteur, — avec ses qualités rares, ses vices considérables, ses travers pernicieux, sa domination écrasante; ses velléités étranges ; — venons à l'accusé, qui fut loin d'être impeccable, qui se laissa vivre de la vie corrompue des ruelles les plus infectes, — mais n'oublions pas qu'il fut poussé aux désordres par l'injustice de Louis XIV.

Après le souverain, le sujet; — après le Roy, tyran de sa famille et de son peuple, voyons le Prince, lui aussi courbé, et le plus profondément peut-être, sous l'autorité du Maître, son oncle.

Ce n'est pas Thistoire domestique que nous ébau chons dans une Étude; les Mémoires, très- nombreux et très-volumineux sur Fépoque, n'ont rien laissé à glaner ; depuis longtemps les collectionneurs connaissent CCS particularités, qui sont, à vrai dire, plus du ressort des bibliothèques que des ouvrages courants; on y rencontre une infinité de détails qui feraient reculer la vertu pudibonde d'un grand nombre de nos éditeurs, en l'an de grâce 1875.

Philippe d'Orléans naquit en 1674; ^^s l'âge de dixneuf ans, il se distingua aux armées, en 1691 et 1693, sous les ordres de M. de Luxembourg et au siège de Mons; le jeune duc de Chartres commandait la cavalerie de, ce maréchal ; ces succès précoces eurent pour résultat d'aliéner la confiance du Roy, qui ne souffrait pas que nul, dans sa famille, acquit une célébrité tapageuse. Ce fut un tort, bien grave même, à le juger par les conséquences néfastes qu'il produisit.

Aussi brutalement évincé du champ de bataille, où sa nature éminemment française se pbisait beaucoup plus qu'à la Cour, Philippe, mécontent; cherchant sa voie, aigri par les tracasseries de Versailles, se jeta à corps perdu dans l'étude des sciences naturelles et physiques; intelligence ouverte à la compréhension philosophique, il étudia avec fruit les auteurs sévères de l'antiquité; la littérature ne lui fut pas étrangère, quoiqu'il préférât les chiffres ou la chimie, sa passion favorite, trop prononcée, s'il faut en croire là-dessus les écrivains du moment; — ces occupations devinrent le point de départ d'accu-

LE RiGENT. 79

sations ignobles^ qui allèrent colporter leur venin jusqu'aux pieds du Roy; — sa postérité mourut, et le monarque ne fut pas éloigné de soupçonner son neveu. Nous exposerons cette ténébreuse affaire dans le chapitre suivant ; et, nous environnant des auteurs qui font autorité par leur amour de la vérité, par leur conscience, leur constante recherche des causes, nous réduirons à néant ces grossières inventions, dues à l'imagination malsaine de trois femmes, la du Maine, la des Ursins et la Maintenon 1 En présence de pareils témoins, Thistoire se voile noblement le front, et passe, grave, recueillie et pensive ; — ce qu'il lui faut, c'est précisément ce qui manque ici, la dignité de la vie, la hauteur du caractère, le culte des principes, la pratique des augustes choses de l'âme et de la pensée. Q^e peuvent trois intrigantes, dont l'une fut la maltresse d'un Roy, après avoir promené ses charmes d'un poëte cul-dejatte à ceux qui daignèrent les remarquer, — dont l'autre régna à Madrid par son astuce, son cœur froid, anti«français, vile créature plutôt que Sujette dévouée, toujours prête à mettre le feu aux quatre coins de l'Europe, alors inflammable. comme aujourd'hui, — dont la dernière fut dévorée d'une ambition de gouverner que rien, ou presque rien, ne légitimait, — épouse d'un bâtard de Louis XIV, le plus insignifiant, le moins courageux, le moins bourbonnien par les grandes qualités de race, vipère de Cour qui n'osa jamais attaquer d'Orléans en face, se servant de la calomnie pour abattre son ennemi et le mettre entre les mains du bourreau, car les griefs

80 ÉTUDE SUR LUS PHILI PPiaUES.

d*empoisonnement, s'ils eussent été reconnus et entourés de preuves plus ou moins apocryphes , la hache seule pouvait vider la question à la satisfaction de trois femmes, conseillères de deux couronnes, inspiratrices de deux Cabinets, Madrid et Versailles !

La conduite militaire du Prince lui concilia l'estime des soldats et la chaude amitié des généraux; ses connaissances spéciales, son action, sa stratégie, ses résolutions, aussi promptes que bien raisonnées et appliquées sans retarder, son esprit de suite, sa vivacité de coup d'œil sur le champ de bataille, lui valurent l'adhésion des hommes rompus au métier des armes ; — de semblables opérations de guerre, suivies d'éloges tombés des lèvres les plus autorisées, et qui parlaient ouvertement en sa faveur dans le cabinet royal, devaient produire un revirement ; d'habiles courtisans ouvrirent le feu contre le Prince, — et le troupeau à souple échine suivit les meneurs.

Nous n'écrivons pas une froide biographie, tout entière composée de noms propres et de dates; — nous ne pouvons pas nous attarder aux campagnes, et suivre le soldat dans ses étapes; — ce que nous cherchons à établir, c'est l'insigne mauvaise foi de l'onde contre le neveu, — c'est la tyrannie de famille qu'exerçait Louis, tyrannie sans amendements, sans appels, sans le moindre adoucissement, pesant de tout son poids sur les plus grands^ les plus illustres de son entourage, comme sur le dernier et le plus obscur de ses sujets; nous visons l'incarnation du pouvoir personnel.

LE RÉGENT. 8l

— et k démonstration nous semble déjà surabondamment faite.

Quand cette manie orientale de gouverner les hommes (wec son bon plaisir s'est une fois emparée de l'intelligence, le ver rongeur est au cœur du fruit, et ses ravages ne peuvent que s'accroître; — ni les sages représentations, ni les conseils politiques et prudents, ne sont de nature à extirper cette soif de domination ; l'homme entier se trouve englobé, et l'on peut dire des potentats le mot sombre et douloureux inscrit au seuil de l'enfer :

LasciaU ogni speranxa, voi che intrate,

(Dante, Inferno, ch. m, v. 9.)

Laissez toute espérance, ô vous qui entrez! Et le penseur, à plus forte raison, doit ainsi conclure, quand il se trouve en présence d'un parti pris malveillant; nulle considération n'est assez forte pour faire pencher les plateaux de la balance historique en faveur du souverain ; — la conclusion arrive d'elle-même, et c'est une énergique réprobation, et c'est une mise en lumière des droits de la nation, et c'est, en dernière analyse, une glorification raisonnée des principes de justice et de liberté ! Malheureusement pour sa gloire, Philippe, élevé à cette école de la compression, devait l'imiter de 171 5 à 1723; — mais la réprobation, si elle veut frapper juste, doit remonter à Louis XIV.

D'Orléans, après une assez longue absence, remplie par de vastes études, — où l'inquiète curiosité d'un esprit

82 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

novateur et hardi trouvait d'amples satisfactions, — reparut à l'armée. En deux mots, puisque nous reprenons le fil biographique, rappelons qu'à dix-sept ans, en 1691, il fut remarqué par le Roy lui-même au siège de Mons et en 1692 à la prise de Namur. Il fut blessé à Steinkerque en 1692, — et en 1693, ^ Neerwinden, il faillit rester aux mains de Tennemi, tant sa valeur avait de pétulance et de fougue, — ce jour-là, il chargea cinq fois, malgré les remontrances des vieux officiers, qui lui rappelaient son âge et l'inutilité d'une mort héroïque. — Tenu à l'écart après Neerwinden, son oncle, ombragent et jaloux de la réputation des autres, surtout quand des services éclatants la légitimaient aux yeux de tous, lui rendit un semblant de faveur, et lui confia le commandement de l'armée d'Italie sous les murs de Turin ; on eut le soin de borner son initiative, et Marsin, un courtisan incapable, fut chargé de modérer son élan ; à la bataille de Turin, compromise et enfin perdue par Marsin, en i'/06, il se conduisit valeureusement, mais ne put ramener la victoire sous nos drapeaux; il s'engagea personnellement dans la mêlée ; deux blessures, dont l'une était assez dangereuse^ furent le résultat d'un courage chevaleresque indéniable 1

Un an après, en 1707, il fut appelé au commandement de l'armée d'Espagne; il opéra dans les royaumes de Valence et d'Aragon, porta les arûies en Catalogne, prit . d'assaut l'importante place de Lérida, en 1 707 ; avec un pareil bonheur, en 1708, il entreprit les campagnes de Dénia et d'Alicante, soumit Tortose, et reçut

de grands hommages lors de son entrée à Madrid ; ces marques de la faveur populaire produisirent un effet facile à prévoir sur une nature ambitieuse : il rêva le trône d'Espagne ! Quelques seigneurs mécontents attisèrent dans le cœur du Prince ce désir coupable ; — mais Philippe avait compté sans la police du Cabinet de Versailles. Des indiscrétions compromirent le succès du complot; le Roy, irrité de voir se produire une com^* pétition sur laquelle il ne comptait pas, fit signifier à d'Orléans d'avoir à rendre compte.de sa conduite et des espérances qu'il avait conçues à l'endroit du trône de Philippe V. — Le criminel d'État parut devant son redoutable maître ; la mort se dressa sinistre aux yeux du général victorieux; et sans la haute et bienveillante intervention des plus éminents personnages de la Cour, le Procès criminel eût été instruit ; de cette instruction à' une sanction, il n'y avait qu'un pas. U signa une renonciation par laquelle il abdiquait toute prétention sur l'Espagne, — et le Roy l'admit à justification. Le prestige du Prince était diminué; Torgueil de l'oncle se trouvait satisfait; les petites coteries de malveillants et d'impuissants purent reprendre le thème favori des plus grossières imputations ; quant au Prince, il se renferma dans une soUtude où la débauche seule fut admise à le consoler ; — il y eut sans doute faute de sa part : le soldat, sujet de Louis XIV, n'avait pas le droit de briguer une Couronne^ dont la succession n'était pas léga^* lement ouverte ; mais la vengeance à triple tranchant que lui infligea la Cour ne fit qu'augmenter en lui la

84 ÉTUDE SUR LES PHiLIPPiaUES.

haine contre les coteries et Tamour des plaisirs. Le Roy le froissa dans ses instincts les plus nobles ; sa famille le repoussa durement; les courtisans firent le vide autour de lui ; la conspiration de la calomnie ourdit ses trames les plus scélérates; elle pénétra dans le cœur généreux du Prince par les plus petites fissures , elle y brisa Finstinct du bien, y réveilla les passions, seulement endormies, et prépara la Régence, ses hontes et ses turpitudes. Du sentiment de sa valeur personnelle et de son orgueil blessé, d'Orléans se fit des griefs contre les créatures de Versailles^ qui entouraient son oncle et l'entretenaient sans cesse des machinations de Saint- Qoud ; avec l'esprit de famille, avec un large pardon, avec une tolérance pleine de gravité, on eût pu ramener le Prince au devoir, à la conduite digne qui convient à ceux qui sont le plus en vue dans une nation éclairée ; — tous ces égards lui manquèrent, et le débordement des passions de la chair, brutales et sauvages, ennemies du frein, fit le reste. Un quart d'heure de conversation avec le Roy eût changé ces dispositions; ces intentions, les seules raisonnables, les seules en harmonie avec une situation fausse créée par la Cour et ses agents dévoués, n'étaient pas entrées dans les intelligences, — et ne nous en étonnons point outre mesure, car la frénésie du pouvoir personnel réussit à détruire les vertus de l'homme qui la subit; U n'y a plus pour lui d'atmosphère sereine où les intérêts de famille priment les divagations d'une volonté sans règle et sans limites ; l'absolu dans toute sa laideur, toute son omni-

potence, règne et dicte ses lois, qui sont des ordres indiscutables.

Philippe, adonné aux femmes, ne cherchant plus dans la science, les lettres ou les arts, les distractions sérieuses d'un esprit supérieur, attendait que le temps lui montrât une occasion digne de ses facultés ; — car, établissons-le, cet homme n'était pas encore parvenu à rompre les liens qui le rattachaient à la vie publique ; il se sentait capable de jouer un grand rôle dans la société de Versailles, et ses facultés, quoique ébranlées au contact des plaisirs, étaient néanmoins encore aptes à comprendre les ressorts du gouvernement et à les faire mouvoir au bénéfice d'un enfant de France, puisque le Trône ne lui revenait pas en ligne directe. C'est à ce propos, c'est en se rendant un compte parfait de cette situation si particulière et si périlleuse pour un premier prince du <ang, que ses ennemis, ses détracteurs, — et ils étaient nombreux alors, — prirent occasion de la mort simultanée des Dauphins pour faire peser sur lui un soupçon criminel. La destinée de Philippe était d'être incriminé partout et toujours; la calomnie ne l'épargna pas même au pouvoir, — et La Grange- Chancel, qui flagella ses débauches, — et c'était son droit de poète satirique, — ne recula point devant la réédition des clichés enfiellés de Versailles ; les ThilijH piques reprirent le texte des empoisonnements et des actes incestueux avec ses deux filles, Mademoiselle de Chartres, abbesse de Chelles, et avec sa fille aînée, Madame la duchesse de Berry ; — nous citons les accusa-

86 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.

tions, nous les examinerons bientôt, et nous en ferons toucher au doigt toutes les invraisemblances. Nous avançons seulement, — et nul écrivain au courant du dix-huitième siècle ne s'inscrira en faux contre Tassertion, — que les libertés de calomnie prises envers le Régent par la du Maine, la des Ursins et la trop fameuse Maintenon, donnèrent le branle aux hardiesses de langage déployées par la suite ; le vers, la prose, le théâtre, le livre, le pamphlet, le feuilleton manuscrit du Sottitisier, tout servit de porte-paroles aux partisans des trois intrigantes dont nous avons esquissé la moralité au début de ce chapitre ; les Mémoires du temps ne tarissent pas, et, s'il fallait les prendre au pied de la lettre, jamais Rome n'eût supporté un monstre aussi odieux que le duc d'Orléans; la conspiration réussit au delà des souhaits formés dans l'antichambre royale, — car Louis XIV, après tout, dans les rares lueurs que lui laissait sa vieille gouvernante, devenue premier ministre, et le directeur de sa conscience, le P, LeTellier, avait su discerner chez son neveu plus de bizarrerie, plus d'amour de la gloire, plus de soif d'ambition, plus d'inconséquences que de vices réels, que de criminelles intentions ; le Roy mourut sans croire aux monstrueuses fables d'empoisonnement et d'inceste, ce qui prouve combien nous sommes dans la tradition historique en attribuant aux seules coteries et à leurs porte-voix les affreuses et multiples accusations lancées contre le Prince, alors réduit au silence et plongé dans un loisir voluptueux.

Nous avons hâte, — et que Ton veuille bien nous pardonner ce que l'expression peut avoir de commun, — d'aborder carrément le taureau par les cornes, et de porter la lumière dans les sombres récits des courtisans; — cependant, nous croirions manquer à la vérité qui doit ressortir à chaque ligne de cette Étude, si nous ne donnions pas ici, comme préambule aux horreurs qui vont suivre, le portrait si original et si fidèle que le duc de Saint-Simon nous a laissé de Philippe d'Orléans ; les relations intimes, fréquentes, et qui durèrent jusqu'à l'heure de la mort, font de l'historien des Mémoires un témoin précieux ; le déshabillé de l'homme lui était familier; Saint-Simon disait brutalement au Prince ce que nulle personne au Palais-Royal n'eût osé articuler, et sa franchise nous est. attestée par des auteurs très-dignes de foi, très-bien placés pour connaître les actions et les discours à leur source ; ce portrait se recommande par ses touches larges et profondes, par la vivacité et la franchise de son coloris; c'est un Rubens où l'on voit les formes éblouissantes, la vigueur qui s'allie à la grâce, l'ensemble qui se détache nettement, et la figure qui semble .sourire, et les lèvres qui s'ouvrent, et les bras qui se tendent ; — en un mot, toute l'illusion d'une œuvre d'art parfaite.

Il manquerait quelque chose à notre Étude, si le portrait peint à si larges touches par le duc de Saint-Simon ne s'y rencontrait pas.

Laissons donc l'historien nous montrer un coin du

88 ÉTUDK SUR LKS PH ILTPPIQU T.S.

tableau de son siècle, — laissons à l'artiste le soin de nous révéler les secrets de sa riche palette.

a II est à propos de faire bien connaître, si l'on peut, le premier personnage, ses entraves intérieures et extérieures, et tout ce qui lui appartient personnellement, je dis si Von peut, parce que je n'ai de ma vie rien connu de si éminemment contradictoire et si parfaitement en tout que M, le Duc d'Orléans. On s'apercevra aisément qu'encore que je le visse à nu depuis tant d'années, qu'il ne se cachât pas à moi, que j'aie été dans ces dernières années-ci le seul homme qui le voulût voir, et l'unique avec lequel il pût s'ouvrir et s'ouvrît en effet à coeur ouvert, et par confiance, et par nécessité, — on sentira, dis-je, que je ne le connaissais pas encore, et que lui-même aussi ne se connaissait p^s parfaitement.

a Monseigneur le Duc d'Orléans était de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, l'air et le port aisé et fort noble, le visage large, agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même. Quoiqu'il eût fort mal dansé, et médiocrement réussi à l'Académie, il avait dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières, une giâce infinie, et si naturelle, qu'elle ornait jusqu'à ses moindres actions, et les plus communes. Avec beaucoup d'aisance, quand rien ne le contraignait, il était doux, accueillant, ouvert, d'un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole, qui lui était tout particulier en quelque genre que ce pût êtrc^ avec une facilité et une netteté que rien

LE RfeGl-A'T. 89

ne surprenait, et qui surprenait toujours. Son éloquence était naturelle jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont la justesse était égale sur les sciences les plus abstraites^ qu'il rendait claires, sur les aHaires du go u vernement, de politique, de finance, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d'arts et de mécanique. Il ne se servait pas moins utilement des histoires et des Mémoires, et connaissait fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui étaient présents, et les intrigues desanciennes cours comme celles de son temps. A l'entendre, on lui aurait cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcourait légèrement, mais sa mémoire était si singulière, qu'il n'oubliait ni choses, ni noms, ni dates, qu'il rendait avec précision, — et son appréhension était si forte qu'en parcourant ainsi, c'était en lui comme s'il eût tout lu fort exactement. Il excellait à parler sur-le-champ , et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de réparties. Il m'a souvent reproché, — et d'autres plus que lui, — que je ne le gâtais pas, mais je lui ai souvent aussi donné une louange, qui est méritée par bien peu de gens, et qui n'appartient à personne si justement qu'à lui, — c'est qu'outre qu'il avait infiniment d'esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien se trouvait jointe à une si grande justesse, qu'il ne se serait jamais trompé en aucune affaire, s'il avait suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Il prenait quelquefois cette louange de moi pour un reproche, et il n'avait pas tou-

jours tort, mais elle n'en était pas moins vraie. Avec cela nulle présomption, nulle trace de supériorité d'esprit ni de connaissances, raisonnant comme d'égal à égal avec vous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d'imposant dans la société, et, quoiqu'il sentît bien ce qu'il était, et de façon même de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettait tout le monde à Taise, et lui-même comme au niveau des autres.

« Il gardait fort son rang en tout genre avec les princes du sang, et personne n'avait l'air, le discours, ni les manières plus respectueuses que lui ni plus nobles avec le Roy et avec les fils de France. Monsieur avait hérité en plein de la valeur des rois, ses père et grand'père, et l'avait transmise tout entière à son fils. Quoiqu'il n'eût aucun penchant à la médisance, beaucoup moins à ce qu'on appelle être méchant, il était dangereux sur la valeur des autres. Il ne cherchait jamais à en parler, modeste et silencieux même à cet égard sur ce qui lui était personnel, et racontait toujours les choses de cette nature où il avait eu le plus de part, donnant avec équité toute louange aux autres et ne parlant jamais de soi; mais il se passait diflScilement de pincer ceux qu'il ne trouvait pas ce qu'il appelait francs du collier, et on lui sentait un mépris et une répugnance naturels à l'égard de ceux qu'il avait lieu de croire tels. Aussi avait-il le faible de croire ressembler en tout à Henri IV, et l'affecter dans ses façons, dans ses réparties, de se le persuader jusque dans sa taille et

la forme de son visage, et de n'être touché d'aucune autre louange ni flatterie comme de celle-là, qui lui allait au cœur. C'est une complaisance à laquelle je n'ai jamais pu me ployer. Je sentais trop qu'il ne recherchait pas moins cette ressemblance dans les vices de ce grand prince que dans ses vertus, et que les uns ne faisaient pas moins son admiration que les autires. Comme Henri IV, il était naturellement bon, humain, compatissant, et cet homme, si cruellement accusé du crime le plus noir et le plus inhumain, je n'en ai point connu de plus naturellement opposé au crime de la destruction des autres, ni plus singulièrement éloigné de faire peine même à personne, jusque-là qu'il se peut dire que sa douceur, son humanité, sa facilité, avaient tourné en défaut, et je ne craindrai pas de dire qu'il tourna en vice la suprême vertu du pardon des ennemis^ dont la prodigalité sans cause ni choix tenait trop près de l'insensible, et lui a causé bien des inconvénients fâcheux et des maux dont la suite fournira des exemples et des preuves.

« n aimait fort la liberté, et autant pour les autres que pour lui-même. Il me vantait un jour l'Angleterre sur ce point, où il n'y a point d'exils ni de lettres de cachet, et où le Roy ne peut défendre que l'entrée de son palais ni tenir personne en prison, et sur cela me conta en se délectant, car tous nos princes vivaient lors, qu'outre la Duchesse de Portsmouth, Charles II avait bien eu des petites maîtresses ; que le grand-prieur, eune et aimable en ce temps-là, qui s'était fait chasser

92 èTUDF. SUR LES PHlLIPPiaUES.

pour quelque sottise, était allé passer son exil en Angleterre, où il avait été fort bien reçu du Roy.

« Aussi d'ambition de régner ni de gouverner, n'en avait-il aucune. S'il fit une pointe tout à fait insensée pour l'Espagne, c'est qu'on la lui avait mise dans la tète. Il ne songea même, comme on le verra, tout de bon à gouverner que lorsque force fut d'être perdu et déshonoré, ou d'exercer les droits de sa naissance ; et, quant à régner, le cas forcé arrivé, il s'en serait trouvé également importuné et embarrassé. Que voulait-il donc? me demandera-t-on ; commander les armées, tant que la guerre aurait duré, et se divertir le reste du temps sans contrainte ni à lui ni à autrui,

« C'était, en effet, à quoi il était extrêmement propre. Une valeur naturelle, tranquille, qui lui laissait tout voir, tout prévoir, et porter les remèdes, une grande étendue d'esprit pour les échecs d'une campagne, pour les projets, pour se munir de tout ce qui convenait à l'exécution, pour s'en aider à point noipmé, pour s'établir d'avance des ressources et savoir en profiter bout à bout, et user aussi avec une sage diligence et vigueur de tous les avantages que lui pouvait présenter le sort des armes. On peut dire qu'il était capitaine, ingénieur, intendant d'armée ; qu'il connaissait la force des troupes, le nom et la capacité des officiers et les plus distingués de chaque corps; il savait s'en faire adorer, les tenir néanmoins en discipline; exécuter, en manquant de tout, les choses les plus difficiles. Ce qui a été admire en Espagne, et pleuré en Italie, quand il y prévit tout.

et que Marsin lui arrêta les bras sur tout. Ses combinaisons étaient justes et solides tant sur les matières de guerre que sur celles d'État; il est étonnant jusqu'à quel détail il en embrassait toutes les parties sans confusion, les avantages et les désavantages des partis qui se présentaient à prendre, la netteté avec laquelle il les comprenait et savait les exposer, enfin la variété infinie et la justesse de toutes ses connaissances, sans en montrer jamais ni avoir en effet meilleure opinion de soi. a Quel homme aussi au-dessus des autres, et en tout genre connu ! et quel homme plus expressément formé pour faire le bonheur de la France lorsqu'il eut à la gouverner. Ajoutons-y une qualité essentielle, c'est qu'il avait plus de trente-six ans à la mort des Dauphins et près de trente-huit à celle de M. le duc de Berry, qu'il avait passés particulier, éloigné entièrement de toute idée de pouvoir arriver au timon; courtisan battu des orages et des tempêtes, et qui avait vécu de façon à connaître* tous les personnages, et la plupart de ce qui ne l'était pas ; en un mot, l'avantage d'avoir mené une vie privée avec les hommes, et acquis toutes les connaissances, qui, sans cela, ne se suppléent point d'ailleurs. Voilà le beau, le très-beau sans doute et le très-rare ! »

(Saint-Simon, t. VII, c. xxvil, p. 339 à 345.)

Saint-Simon est un grand peintre. Toutes les lignes sont accusées avec une précision, une ampleur, une force, qui nous rappellent ces magnifiques préparations

de La Tour, conservées religieusement au musée de Saint-Quentin, et qui sont d'une puissance, d'une vérité, vraiment idéales; nous pouvons dire que jamais l'illustre pastelliste du dix-huitième siècle n'a dépassé le coloris, l'harmonie du dessin, le jeu des ombres et des lumières, qui se rencontrent dans ce vigoureux portrait dii Duc d'Orléans; cette peinture, si large et si vivante, n'est pas une reproduction , c'est une résurrection I Nous allons ajouter une anecdote, qui est précieuse pour l'observateur; au surplus, elle est crayonnée avec une heureuse finesse et une arrière-pensée narquoise, qui lui prêtent infiniment de séduction.

a Deux ou trois ans après la mort du Roy, je causais à un coin de la longue et grande pièce de l'appartement des Tuileries, comme le Conseil de Régence allait commencer dans cette même pièce où il se tenait toujours, tandis que Monseigneur le Duc d'Orléans était à l'autre bout, parlant à quelqu'un, dans l'embrasure d'une fenêtre. Je m'entendis appeler comme de main en main; on me dit que Monseigneur le Duc d'Orléans me voulait parler. Cela arrivait souvent en se mettant au Conseil. J'allai donc à cette fenêtre, où il était demeuré. Je lui trouvai un maintien sérieux, un air concentré, un visage fâché, qui me surprirent beaucoup. « Monsieur, me « dit-il d'abordée, j'ai fort à me plaindre de vous, que « j'ai toute ma vie compté pour le meilleur de mes amis. « — Moi, monsieur! plus étonné encore, qu'y a-t-il « donc, lui dis-je, s'il vous plaît? — Ce qu'il y a, répon- « dit-il avec une mine encore plus colère, chose que

a VOUS ne sauriez nier, des vers que vous avez faits « contre moi. — Moi, des vers! répliquai-je; ch! qui « diable vous conte de ces sottises-là ? et depuis près « de quarante ans que vous me connaissez, est-ce que « vous ne savez pas que de ma vie je n'ai pu faire, non « pas deux vers, mais un seul ? — Non, par la calotte « du Pape! reprit-il, vous ne pouvez nier ceux-là », et tout de suite il me chante un pont-neuf à sa louange dont le refrain était: Notre Régent est débonnaire, là, là, il est débonnaire f avec un grand éclat de rire. « Com- « ment, lui dis-je, vous vous en souvenez encore ! et « en riant aussi^ pour la vengeance que vous en prenez, a souvenez-vous-en du moins à bon escient. » U demeura à rire longtemps, à ne s'en pouvoir empêcher^ avant de se mettre au Conseil. Je n'ai pas craint d'écrire cette bagatelle, parce qu'il me semble qu'elle peint, »

(Saint-Simon, t. Vil, p. 341-342.)

Oui, monsieur de Saint-Simon, cette bagatelle peint mieux qu'un discours en trois points; — c'est bien là le Prince sans fiel, sans morgue^ connaissant ses bons amis, et sachant les récompenser avec un mot, un sourire, un de ces riens, qui empruntent aux circonstances un prix quelquefois inestimable.

Le Régent restera aux yeux de l'histoire dans l'attitude que lui laisse Saint-Simon; on le verra dans un demi-jour très-favorable, — sans masque> sans apprêts d'aucune sorte, homme tout de premier mouvement ; — sans rigorisme, sans aubtéritc feinte, sans hypocrisie

96 HTUDU SUR LLS PHlLlPPiaUliS.

dans le discours, droit, sardonique, galant, rieur, probe, instruit, courageux, général et diplomate distingués, — très-respectueux avec le jeune Roy, — rempli d'égards pour la duchesse d'Orléans, quoiqu'il soupàt chaque soir avec une série de drôlesses, — ne divulguant jamais les affaires d'État, ni aux viveurs, ses amis, ni aux petites dames, ses convives, se retranchant sous un rigoureux silence, — ayant fait de sa vie deux parts, une pour le travail, l'autre pour le plaisir! voilà le Régent de France !

L'opinion de Duclos est d'un grand poids; Thonnèteté proverbiale de son caractère est un sûr garant dé ses assertions ; cœur droit, courageux et bienfaisant^ il fut toujours sincère; il soutint l'éloquent et malheureux La Chalotais contre le rapporteur M. de Calonne, — et, dans cette circonstance très-grave, il réclama hautement la justice; sa parole fit sensation, mais on passa outre ! De tels écrivains apportent dans l'histoire un sérieux, une conscience, un sentiment des responsabilités, qui impriment à leur narration ce je ne sais quoi de réfléchi qui repose la pensée et fixe le jugement. Homme d'esprit à ses heures, il a émaillé son récit de traits malicieux, de pointes ironiques, d'aperçus mordants qui restent au premier plan de son œuvre, comme une date Uttéraire et un rapprochement curieux à constater. Le dix-huitième siècle ne pût jamais atteindre à la dignité historique vraie ; l'accent ému, le sens humain, la force de l'idée morahsatrice , lui manquèrent toujours ; — siècle de transition, il prépara 89, sans en

avoir ni la grandeur, ni le dévouement aux principes.

Voici le portrait de Dudos : a Le duc d'Orléans était d'une figure agréable, d'une physionomie ouverte, d'une taille médiocre^ mais avec une aisance et une grâce qui se faisaient sentir dans toutes ses actions.

Doué d'une pénétration et d'une sagacité rares, il s'exprimait avec vivacité et précision. Ses réparties étaient promptes, justes et gaies. Ses premiers jugements étaient les plus sûrs ; la réflexion le rendait indécis. Des lectures rapides, aidées d'une mémoire heureuse, lui tenaient lieu d'une application suivie ; il semblait plutôt deviner qu'étudier les matières. Il avait plus que des demiconnaissances en peinture, en musique, en chimie, en mécanique. Avec une valeur brillante, modeste en parlant de lui , et peu indulgent pour ceux qui lui étaient suspects sur le courage, il eût été général, si le Roy lui eût permis de VHre; mais il fut toujours en sujétion à la Cour^ et en tutelle à l'armée. Une familiarité noble le mettait au niveau de tous ceux qui rapprochaient ; il sentait qu'une supériorité personnelle le dispensait de se prévaloir de son rang. // ne gardait aucun ressentiment des torts qu'on avait eus avec lui, et en tirait avantage pour se comparer à Henri IV. Son insensibilité à cet égard venait de son mépris pour les hommes ; il supposait que ses serviteurs les plus dévoués auraient été se^ ennemis, pour peu que leur intérêt les y eût portés. // soutenait que l'honnête homme était celui qui avait l'art de cacher qu'il m l'est point, — jugement aussi injuste pour

l'humanité que déshonorant pour celui qui le porte. Il tenait cette manière de penser de l'homme le plus corrompu, l'abbé, depuis cardinal Dubois, qui ne croyait pas à la vertu ni à la probité, et n'était pas fait pour y croire. »

Nous avons relevé les traits qui se rapprochent de nos appréciations, tels que le constant mauvais vouloir de Louis XIV à Tendroit de son neveu, — les entraves apportées à sa conduite valeureuse sur les champs de bataille, — la haine de la Cour contre le persécuté de Meudon, î— le facile pardon des injures, — et, en dernière analyse, la corruption des vues morales dans Tâme du Prince, exemple sa définition excentrique de l'honnête homme ; Duclos est plus sévère que le duc de Saint-Simon, — il est plus dans le vrai^ l'étude plonge plus avant dans le cœur et dans les mobiles déterminants de la conduite publique et privée. Pouvait-il en être autrement? Voyons-le.

Le duc Philippe d'Orléans avait eu quatre gouverneurs, de caractères et de formes très-dissemblables : le maréchal de Navailles, le maréchal d'Estrades, le duc de la Vieuville, le marquis d'Arcy, et deux sous-gouverneurs, la Bertière et Fontenay ; le cinquième précepteur fut, tout le monde le sait, ce coquin de Dubois, ainsi que l'appelait le Régent et son entourage le plus intime ; cet abbé, qui ne croyait ni à Dieu, ni à diable, quoiqu'il fût prince de l'Église, mit le sceau à l'éducation du prince; la morale souflFrit de sanglantes atteintes, et l'élève conserva jusqu'au lit de mort les préceptes accom-

modants de son premier ministre et ami. Dubois s'est réhabilité comme homme d'affaires et comme diplomate consommé; ajoutons qu'elles étaient urgentes, ces vertus de gouvernement, pour que l'historien lui octroie une grâce pleine et entière; le Régent le supportait parce qu'il en avait besoin, et aussi parce qu'il avait su démêler dans le secrétaire d'État un réel dévouement à sa personne ; . l'intrigue si hardie de Cellamare, qui consistait à enlever d'Orléans, afin de placer Philippe V d'Espagne sur le trône de France, fut découverte à son instigation; les Mémoires entrent là-dessus dans une foule d'explications, et la plus saisissante à coup sûr est celle-ci: le complot faillit réussir, — ce fut la Fillon, célèbre appareilleuse, par conséquent très-connue de Dubois, qui les connaissait toutes, qui eut la première un soupçon très-fondé ; un des secrétaires de Cellamare avait pour m^tresse une fille de la Fillon ; il bavarda après boire, — la créature parut flairer une importante affaire; elle avertit la Fillon, qui instruisit Dubois de l'événement, et le prince-ambassadeur fut arrêté. Le secret d'État se trouvait en bien mauvaise compagnie!

Le Régent n'oublia jamais l'éminent service rendu par Dubois à sa personne et au royaume, car de terribles complications se fussent produites à l'avènement au pouvoir de la faction du Maine; — il passa l'éponge sur les travers, les débauches, les vices de son ex-précepteur, devenu son chef de cabinet, et nul ne put lui faire renvoyer Dubpis, pas même Madame la Palatine,

l'astucieuse et vindicative Allemande, qui avait bien les qualités et les défauts de sa race, ne pardonnant pas et gardant rancune aux membres les plus proches de sa famille, desservant tout le monde, et soufflant à son fils deux passions germaniques qu'il ne ressentit pas : la haine et la dissimulation! Philippe vivait au grand jour, — il pardonnait facilement; sa mère ne put modifier la nature, à son grand regret. Dubois fut bon ministre, homme corrompu et prince de l'Église détestable, il eut de grandes qualités de tête et toutes les ardentes passions d'un tempérament sanguin. Entre le Régent et le Cardinal l'amitié persévéra; les meilleurs amis, les sonpeurs du Palais-Royal furent évincés sur une plainte; ces deux hommes, supérieure par l'intelligence, esclaves de leurs vices, attaqués par des ennemis puissants, sentirent qu'il fallait rester unis pour lutter avec plus d'avantage— peut-être aussi, — et certainement il y a du vrai dans cette appréciation, — les dangers communs et les travaux quotidiens amenèrent dans la liaison un sentiment de franche amitié; ne calomnions pas l'humanité, en prenant au pied de la lettre les racontars du dixhuitième siècle ; la diplomatie de Dubois, inspirée par son maître et ami, fut un bienfait, puisqu'elle éloigna la guerre, réprima les troubles intérieurs et permit à Louis XV d'atteindre sa majorité sans passer par les émeutes, les révoltes, qui signalèrent la minorité de Louis XIV; les deux hommes qui parvinrent à ce but furent crapuleux dans l'intérieur, mais ils aimèrent la France, — et il faut leur pardonner beaucoup. Si le pa-

LE RÉGENT. lOI

triotisme n'absout pas les turpitudes et les dérèglements y il est du moins un commencement de justification aux yeux de l'histoire, qui tient compte des moindres services et des plus obscurs, dès qu'il s'agit de cette chose auguste, la Patrie ! ^ *

L'appréciation de Duclos nous conduit à celle d'un jurisconsulte, avocat au Parlement, qui tenait un journal des événements de son époque, Mathieu-Marais, qui est plus détaillé, plus verbeux, plus ami du réquisitoire, et constamment sur la piste d'une intrigue ou d'une nouvelle.

Comme nous ne pourrons pas consacrer à Dubois un chapitre spécial, nous prenons acte du passage de Marais, au lo août 1723, sur le cardinal, pour relever les traits les plus originaux de cette physionomie célèbre.

Marais, 9 et 10 août 1723, Édition Didot, tome m, pages 3, 6 et 7 : «Le 10^ jour de la Saint-Laurent, on lui a levé l'appareil (maladie de la vessie). La gangrène a paru, et, sur les cinq heures après-midi, le cardinal est mort. Et voilà ce grand cardinal, premier ministre de France, en plomb comme les autres ; mais il n'a pas eu la consolation d'emporter ses pièces en l'autre monde, car on lui a coupé tout, rasibus. Il ne s'est pas mis en peine des derniers sacrements.

« Le cardinal Dubois a fait de grandes choses pour son maître. Il a fait les traités, les mariages d'Espagne, et a établi la paix avec l'étranger. »

Mathieu-Marais intercale dans son journal l'article

nécrologique de la Gazette de France du 14 août 1723 : « Guillaume Dubois, cardinal-prêtre, archevêque, duc de Cambrai, prince de l'Empire, comte de Cambrésis, abbé de Sàint-Just, de Nogent-sous-Coucy, deBourgueil, d'Airveaux, de Cercamps, de Bergue-Saint- Vinox et de Saint-Bertin-de-Saint-Omer, principal et premier" ministre d'État, ministre et secrétaire d'État ayant le département des affaires étrangères , grand maître et surintendant général des courses, postes et relais de France, l'un des quarante de l'Académie française, honoraire de l'Académie royale des sciences et de celle des inscriptions et belles-lettres, élu par les prélats et autres députés à l'assemblée générale du clergé de France, pour en être premier Président, et, ci-devant, précepteur de Monseigneur le duc d'Orléans, mourut à Versailles, le 10 de ce mois, vers les cinq heures du soir, âgé de soixante -six ans, onze mois, quatre jours, étant né le 6 septembre 1656. Le cardinal Dubois avait été nommé conseiller d'État d'Église vers la fin de l'année 171 5. Au retour du premier voyage qu'il fit en Hollande, en qualité d'ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de Sa Majesté pour le traité d'alliance entre la France, l'Angleterre et la Hollande, qu'il signa le 4 janvier 17 17, le Roy lui donna une des charges de secrétaire de la Chambre et Cabinet de Sa Majesté, et l'entrée au conseil des affaires étrangères. Il fut envoyé ensuite en Angleterre, avec le même titre d'ambassadeur et plénipotentiaire du Roy, et il y signa, le 2 août 171 8, le traité conclu à Londres pour la pacifi-

cation de l'Europe . Le 24 septembre de la même année, * le Roy le nomma ministre et secrétaire d'État au département des affaires étrangères, et en 1720, archevêque de Cambrai. Le pape le &t cardinal, dans le consistoire tenu le 16 juillet 1721, et le 15 octobre suivant, Sa Majesté lui donna la change de grand mdtre et surintendant des postes. Il eut séance au conseil de Régence, au mois de mars 1722, et le 22 août de la même année^ le Roy le déclara principal et premier ministre d'État. L'heureux succès des différentes négociations dont le cardinal Dubois a été chargé, la grande réputation et le crédit qu'il s'est acquis dans les pays étrangers et la confiance dont le Roy a honoré sa personne, seront des témoignages étemels de l'étendue de son génie, de sa capacité dans les affaires et de son zèle infatigable pour le service de Sa .Majesté et pour la gloire de l'État. »

Certes, la Gazette officieuse de Renaudot soldait en beaux compliments, véritable eau bénite de Cour, le privilège dont il se trouvait investi d'être le gazetier en titre ; — les éloges sont outrés ; il est d'ailleurs rare que les officieux restent dans la mesure et sachent prendre le ton convenable : ils dépassent invariablement les limites, soit dans le blâme, soit dans la louange ; — c'est le châtiment infligé à ceux qui vendent la noble indépendance de leur plume ou de leur parole !

Dubois eut pour successeur le comte de Morville, — mais on remplace un pareil homme sans le faire oublier. Le négociateur primait chez le cardinal toutes les autres qualités; retors par nature et aussi par éducation spé-

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ciale, adroit et dissimulé, très-prudent, faisant de la réserve son arme principale en diplomatie, il réussit à' merveille dans ses ambassades, — et la^aix européenne en fut le résultat.

En France, où l'on chansonne tout et tout le monde, même les tètes couronnées, il devait se rencontrer un sottisier pour rédiger une nécrologie moins pompeuse que celle de Renaudot ; — c'est ce qui arriva :

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