ACTE DE DÉCÈS
a Le 29 décembre 1758 est décédé^ au château d'Antoniat, messire François-Joseph de Sancel (sic), âgé de 87 ans ou environ, et a été inhumé dans l'église de Razac. » (Registre de la paroisse de RazaCy au greffe du tribunal civil de Périgueux.)
« Il serait possible que le 29 décembre fût le jour de l'inhumation de la Grange-Chancel, et que le 26 décembre, date donnée dans la Kotice de 1797, fût le jour du décès.
« La Grange-Chancel est mort âgé de quatre-vingt-un ans moins quelques jours^ et non pas, comme dit l'acte de décès, de quatre-vingt-sept,
« Razac est un village à 1 1 kilomètres de Périgueux.
(c Ântoniat est à 8 ou 9 kilomètres de Périgueux, dans la paroisse de Razac. Ce château appartenait aune des branches de la famille Bertin, et c'est par sa mère que la Grange-Chancel était devenu propriétaire de ce manoir.
« La Grange, située près de Périgueux^ dans la conmune de Champuvinel, était une grande propriété, maintenant fort divisée. »
(M. Léon Lapeyrc à V Annotateur de 18^8^ M. de Lescurc.)
La science historique a fait de nos jours un si notable progrès, qu'il est urgent d'éclairer les moindres lacunes; nous voulons savoir où nous marchons.
Les Études historiques; remises en honneur par les travaux de Michelet, Guizot, Mignet, Cantu, Thiers, de Tocqueville, le docteur Robinet, Villemain, Sismondî, Avenel, ont ouvert aux générations issues de la Révolution française les sources vivifiantes des austères méditations et des expériences philosophiques ; l'acquis scientifique pratique a vu reculer les limites de son domaine.
L'histoire, de plus en plus, est moralisatrice : elle étudie l'homme; elle le sépare des événements ; elle lui met au cœur cette lampe aux éblouissantes clartés que Molière promenait impitoyablement de la cour à la ville et de la ville à la cour.
L'heure des mannequins historiques est passée, — et sans esprit de retour; ne nous en plaignons pas! On cherche Vhomme aujourd'hui; quand le lecteur moderne ne le rencontre pas, il ferme le volume avec dépit ; il lui faut la vie, l'inspiration, les mobiles de l'action ; tout l'homme en un mot.
Cette excellente satire du siècle dernier s'impose aux romantiques de 1828 et de 1830, par son incontestable mérite littéraire, débarrassé des appréciations haineuses du Voltaire courtisan de la Pompadour, et par sa verve satirique, digne de l'antique.
Philippe d'Orléans est certainement une des figures les plus hautes, les plus attrayantes du commencement
du dix-huitième siècle; — de 171 S> le i*' septembre, mort de Louis XIV, à 1723, Philippe règne et gouverne seul. L'Europe a les yeux fixés sur cet homme de plaisir, administrateur et philosophe, artiste et diplomate, également fait pour les rudes labeurs spéculatifs du cabinet et pour les divertissants commérages du boudoir, — nature implexe, très-originale, — masque d'une puissance, d'une mobilité, d'une attraction presque irrésistibles pour l'observateur et l'écrivain moralistes.
Philippe d'Orléans, régent de France, assis dès 171 5 sur les premières marches du trône, vit et respire, agit et parle, dans les six immortelles Odes Philippiques de La Grange Chancel, il est là tout entier; on l'y voit aller et venir, se mouvoir librement ; le prince et Thomme ressortent avec vigueur.
Les entrepreneurs de littérature comprendront sans doute peu de chose à notre amour des belles productions du dix-huitième siècle; nous pouvons cependant les assurer que notre édition peut être regardée comme définitive; — elle est établie sur un précieux manuscrit, qui est notre propriété, et datant de 1725; elle est collationnée sur la rarissime édition des Philippiques de 1795, Paris, Didot jeune, an vi de la Liberté, tirée seulement à 200 exemplaires, introuvable déjà aux premiers jours de notre siècle, et manquant dans nos collections nationales. Notre livre répondra, nous l'espérons, aux légitimes exigences de la critique historique contemporaine.
Notre édition des Philippiques comble une lacune,
ouverte en librairie depuis 1795 et 1858; elle donne sur La Grange et sa vie romanesque des renseignements nouveaux; chacune des six odes est largement expliquée ; toutes les autorités sont mises à contribution ; rËtude aborde les problèmes historiques qui se ratta^ chent à la Régence.
La vie errante de La Grange trouve sa place naturelle aux annotations que nous faisons personnellement après chaque ode, quand Tauteur de notre manuscrit ne dira pas le tout ; — • suivre le poëte pas à pas serait trop fastidieux ; ce n'est pas une vulgaire gravure d'Épinal que désire le lecteur contemporain, mais bien, — et surtout, — un coin de toile hollandaise mouvementée et ruisselante de lumière. Les notes auront le soin d'apprendre les relations de La Grange avec la princesse de Conti, sa protectrice si bienveillante. Quant à Philippe, nous lui avons appliqué le même procédé d'exposition; la biographie sèche n'est pas suivie; elle ne pouvait pas l'être, puisque nous devions nous appesantir sur trois points : les torts de Louis XIV envers son neveu le Régent, — l'inanité des accusations d'empoisonnement, — le vrai caractère des relations du père avec la duchesse de Berry, conduite plus légère que coupable ; — voilà la division qui s'imposait à notre esprit, le seul plan rationnel. Philippe est présenté de telle façon, dans une telle lumière, qu'on peut facilement le mettre à nu pour lui infliger l'opération anatomique. Quel est donc le lecteur qui voudrait se priver du friand plaisir de manier le scalpel analytique ? Qpel
148 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES,
est rhomme de cœur au courant des calomnies du dix-huitième siècle, et connaissant les PhilippiqueSy qui ne suivrait l'écrivain dans sa réfutation historique ?
Si Ton nous questionnait sur notre théorie littéraire à l'endroit de la prose, nous ne pourrions mieux répon- • dre qu'en citant la parole d'Eugène Delacroix, ravi trop tôt à l'art et à notre admiration : « La franchise et l'abondance sont le plus sûr cachet dt la supériorité dans tous les arts. Raphailj Rubens, et les grands artistes de la Renaissancey ne cherchaient pas les idées ; les idàs venaient à eux d'elles-niinies, — et souvent m trop grand nombre. Le travail, chez de pareils hommes ^ ne s'applique guère à les faire naître, — mais à les rendre le mieux possible. »
(Sur un album.)
Nous faisons à la prose l'fipplication de cette théorie ; il faut rendre sa pensée avec toute l'ampleur de phrase qu'elle comporte, et s'attacher moins à l'abondance des idées qu'à leur arrangement; la forme doit être, après l'idée, après le fond, l'objectif constant de l'écrivain.
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Les Philippiques^ envisagées au point de vue littéraire et rapprochées des productions de Fécole Romantique" Hugonienne.
Notre expression Romantique- Hugonienne a sa raison d'être. Les lettrés n'ignorent pas l'apparition, — peu justifiée, — de la secte parnassienne, un mot nouveau, c'est déjà quelque chose !
L'idéal de ces rimeurs est une poésie toute vouée au culte de la forme ; abstraction faite de la pensée, avec une métrique en complet désaccord avec les traditions lumineuses de notre seizième siècle, — éclosion poétique qui nous a légué des œuvres inimitables. La réglementation du vers et de la strophe est aussi bizarre que nouvelle ; on voudrait, une fois encore, révolutionner l'art; — mais les modernes Titans rencontreront de sérieux obstacles dans cette escalade des cieux! Nos mètres français sont excellents, — ne les modifions pas ; ils sont assez nombreux, — n'y ajoutons rien.
Ces audacieux virtuoses ont eu un succès de curio-
150 ÉTUM SUR LES PHiLIPPiaUES.
site assez marqué ; nul homme de goût n'a ressenti une vive admiration. Les sectaires sont plus entreprenants qu'intelligents.
Un beau vers romantique doit être foncièrement musical, très-bien rhythmé, avec les coupures facultatives^ qui savent imprimer à son allure une si grande, une si originale souplesse, n'excluant ni la force, ni la richesse des images, ni les retours accentués de la rime riche, à laquelle, — et avec raison, — on est enfin revenu. Le chant, néanmoins, reste inséparable de l'idée.
Les parnassiens n'ont pas fait école ; — ils sont restés à l'état de secte, parce que leur lyrisme est plus conventionnel que raisonné. Les fréquentes hachures du vers parnassien lui donnent souvent la marche lourde, indécise, d'une prose mal équilibrée ; il paraîtrait que l'on vise plutôt une métrique fantasque, échevelée, qu'une forme vraiment poétique, ouvrant de larges ailes, sans cesser d'être admirablement pondérée, vêtement souple de l'idée, caressant à la fois l'oreille et la raison ; la rime ne doit jamais être sacrifiée à d'autres convenances, nous le savons^ puisque nous avons écrit :
Prête aux strophes d'airain Taile des rimes d'oi*.
Il est temps de s'arrêter dans une voie qui diènerait la poésie aux abimesi Le vers ample et sonore des Orientales, du Roi s^âmuse, des Feuilles d^automtte, et surtout la Légende des sOcks, ce bréviaire du romantisme^ ce diamant enchâssé dans l'or d'Ophir par un ciseleur de
génie, — ce vers, nous le croyons fermement, répond à toutes les exigences de la forme ; et, à moins de sentir palpiter en soi l'âme éloquente des vieux maîtres du seizième siècle, comme Téminent Théodore de Banville, qui se fait un jeu des travaux les plus difficiles, en ressuscitant les tours de phrase de Ronsard et de son école, on risque de confier à l'écho littéraire un nom qu'il ne transmettra pas à l'avenir.
Une poésie parfaite doit charmer le sens euphonique de l'oreille; sa prosodie doit être une merveille de science et de goût ; elle reste au-dessous de sa mission, quand elle n'émeut pas les plus hautes facultés de l'homme : le cœur, l'âme, l'intelligence, ayant à leur sommet une suprême sanction, — la conscience !
Au fond, — et il importe de lever tous les voiles, — cette brusque tentative ne manquait pas d'une certaine hardiesse ; on voulait inaugurer une réforme qui pût faire oublier Victor Hugo, et son œuvre, cependant si merveilleux, si vaste, si colorié, si profond, si divers, — œuvre étincelant de forme exquise comme un Benvenuto Cellini, — éblouissant de poésie comme une vierge de Raphaël, comme un groupe d'anges de Mu-» rillo, — ^ rempli de sentiments et de méditations comme une lecture de Virgile ou de Pétrarque, — offrant à l'oreille et à l'esprit les satisfactions lyriques les plus délicates, les plus étendues, comme un concert des vagues sur une plage orientale, — œuvre qui donne aux peuples et aux rois les leçons d'une philosophie aussi humaine que celle du Ghrist !
132 ÉTUDE SUR LES PHILlPPiaUES.
Que les parnassiens se consolent ; on reste de glorieux vaincus, quand le vainqueur se nomme Victor Hugo. Jacob luttait contre l'ange, — il fut terrassé. Les parnassiens ont eu le même orgueil et le même sort !
Cette déclaration, faite avec loyauté, sans le moindre sous-entendu, sans réquisitoire d'aucune sorte, sans personnalité, revenons à notre poëte satirique.
Nous nous trouvons en face d'un phénomène litté- .•al:2, ou plutôt d'une criante injustice; nous voulons parler du peu de notoriété acquis au nom de La Grange Chancel, malgré le travail opiniâtre d'une vie certainement orageuse, également remplie d'œuvres qui resteront, l'une du moins, les Odes Philippiques,
A première réflexion, cette injustice laisse une pénible impression dans les cœurs généreux. Tant de célébrités véreuses, infâmes quelquefois, — le marquis de Sades et son école, — ont survécu à leur époque, qu'il y a lieu de s'étonner de la conspiration du silence ourdie contre notre auteur; les presses françaises; les presses étrangères surtout, belges et britanniques, ont accueilli ces productions délétères avec un empressement significatif; et le pamphlet du dix-huitième siècle, chef-d'œuvre d'audace, coup de pied de génie adroitement porté aux gouvernants corrompus de la Régence, n'a eu que de rares éditions.
La conspiration du silence, que nous signalions plus haut, semble s'être acclimatée dans notre siècle, au point de ne plus rencontrer, en librairie courante, un
seul volume des PhilippiqueSy à moins de pouvoir consacrer à son achat une somme relativement élevée.
Une semblable anomalie nous confond ; car. en admettant que toutes les allégations de La Grange soient fausses, — et rien n'est moins vrai, — il resterait encore le tour littéraire, l'encadrement linguistique de ces satires véhémentes, mérites incontestables de forme, qui ne peuvent se prêter à la proscription du fond. Combien de chefs-d'œuvre ne faudrait-il pas rayer de la circulation, si le fond pouvait ainsi primer la forme ? Les Châtiments de Victor Hugo, les ïambes de Barbier, presque tout Beaumarchais, les pointes d'esprit si redoutables de Courier, ne seraient plus qu'un souvenir pour les nouvelles générations; la première édition, introuvable par conséquent, tiendrait lieu de postérité à ces auteurs illustres.
Certes, nous connaissons trop notre époque librepenseuse, et, partant, remplie de tolérance, pour l'accuser d'avoir adopté une théorie si négative des droits imprescriptibles du talent ; non, mille fois non, nous n'avons pas fait plusieurs révolutions, et la première notamment, qui a changé la face du monde moral et social, pour édicter aujourd'hui une pénalité, nous ramenant, en droite ligne, au système inquisitorial de ce bon moyen-âge, regretté peut-être par les confréries de Jésus et leurs adhérents civils, mais repoussé par l'esprit moderne, qui proclame le libre examen et la libre discussion. — C'est donc ailleurs, dans un autre ordre d'idées de passions malsaines, qu'il tant chercher
IS4 ÉTUDE SUR LES PHILIPPIdUES.
le verdict d'interdiction qui pèse sur La Grange Chancel. Expliquons-nous franchement.
Les mauvais gouvernements appellent les satires^ comme les bons reçoivent une première et large récompense, la confiance nationale, Tamour des peuples, toujours si doux au cœur d'un souverain honnête homme ; ces deux conséquences^ la satire et Tappro-* bation universelle, se tiennent, se confondent; vouloir les désunir, gérait méconnaître à la fois les lois élémentaires de la moralité politique, et les droits, non moins primordiaux, non moins sacrés, de la conscience humaine. Les corruptions de Rome à son déclin, les règnes si monstrueux de Néron, Tibère, et autres personnalités contre nature, ont eu des historiens satiriques, des poètes vengeurs, consécration éclatante de ces droits de la conscience^ qui parlent si haut, qui ont un tel retentissement, que l'atmosphère la plus chargée de despotisme leur ouvre passage, afin qu'ils aillent protester dans les siècles futurs contre les aberrations, les crimes, les erreurs épouvantables du pouvoir personnel. Juvénal, Perse, Suétone^ Tacite, ces grands vengeurs de la morale dans l'antiquité, ont traversé les âges; ils ont ranimé la vertu, le courage, le patriotisme des défaillants, des persécutés, et, même, sur l'échafaud, ces leçons austères ont su adoucir les derniers moments des victimes augustes. Tant qu'une conscience droite palpitera au souffle généreux de la vérité. Tacite sera lu, commenté, admiré, et non-seulement Tacite> mais tous les satiriques inspirés de
Rome, d'Athènes, de Florence, qui vit naître Dante, le gibelin inspiré destiné au malheur, à Texil, aux châtiments immérités ; de pareils cris ne peuvent pas être étouffés; cette tentative insensée rappelle l'action dérisoire du potentat oriental faisant fouetter la mer, qui s'opposait, sans doute avec raison, au passage de ses cohortes; Xercès était logique avec lui-même; les flots Tétaient beaucoup plus que lui, obéissant aux lois mystérieusement puissantes de la nature, alors que le tyran cédait à la mauvaise humeur démoniaque. Ces colères ardentes, sourdes, inavouées, se traduisent par les exils, la confiscation des biens, quand la mort n'est pas la première conséquence d'une satire courageuse ; — néanmoins, disons-le à l'honneur de Philippe d'Orléans, sa conduite envers La Grange Chancel fut celle d'un monarque civilisé, plus apte à gérer sa vie personnelle que les ensembles politiques d'une grande nation ^ il amnistia pour ainsi dire le censeur de ses vices, et ce ne fut qu'excité par des sollicitations malignes, que nous dirons plus tard, qu'il envoya La Grange aux Ues Sainte^^Marguerite.
Quel était, en définitive, le laîsser-passer motzl du Régent?
Écoutons là-dessus un homme austère^ qui sut être vertueux à une époque où cette vertu était presque considérée comme un travers ; nous voulons parler de Duclos. Une anecdote peint l'écrivain des Mémoires.
« Qpand une commission, choisie non pour juger.
156 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
mais bien pour condamner l'éloquent La Chalotais \ violait, pour le perdre, les formes de la justice, Duclos, son compatriote, en réclamait hautement les droits. M. de Calonne, un des commissaires, fît paraître contre l'accusé un insidieux rapport. On le vendait publiquement aux Tuileries, un dimanche. Duclos s'y promenait ce jour-là. Un de ses amis, indigné, vint lui dire : « Le croiriez-vous ? ici, aux Tuileries, en plein jour, « voilà cet infâme rapport qui se vend ! . . . — Cotntnc « h juge!.,. » répondit Duclos. Le mot courut à l'instant tout Paris. »
Cette réponse mémorable, que nous empruntons à l'excellente introduction de M. Barrière, nous dispense de plaider en faveur de Duclos.
Or, voici ce que je lis dans les Mémoires, édition Didot, 1865, tome H, page 272, premier alinéa : « Jamais gouvernement plus capricieux, jamais despotisme plus frénétique ne se virent sous un régent moins ferme. Le plus inconcevable des prodiges pour ceux
^ Louis-Réné Caradeuc de la Chalotais, procureur général au Parlement de Bretagne, refusa courageusement de conspirer à la ruine de sa province ; il déclara une haine motivée au despotisme, ÙL la superstition ; ce fut lui qui porta éloquemment la parole contre le duc d'Aiguillon; il rédigea également un rapport contre U Compagnie de Jésus ; son crime é^it là tout entier. Les Jésuites intriguèrent ; ils le firent enlever et renfermer dans la citadelle de Saint-Malo. Il ne quitta cette prison que pour entrer à la Bastille. On connaît le reste.
Voilà un spécimen de ce passé monarchique vanté par le mystique M. de Belcastel !
qui ont été témoins de ce temps-là, et qui le regardent aujourd'hui comme un rêve, c'est qu'il n'en ait pas résulté une révolution subite, que le Régent et Law n'aient pas péri tragiquement. Us étaient en horreur, mais on se bornait à des murmures : un désespoir sombre et timide, une consternation stupide avaient saisi tous les esprits; les cœurs étaient trop avilis pour être capables de crimes courageux.
« On n'entendait parler à la fois que d'honnêtes familles ruinées, de misères secrètes, de fortunes odieuses, de nouveaux riches étonnés et indignes de l'être,. de grands méprisables, de plaisirs insensés, de luxe scandaleux. »
Que pensez-vous de ce crayon ? n'est-ce pas, au contraire, un tableau flamand d'une puissance extraordinaire ? La ligne est fortement accentuée; l'ensemble se présente à l'esprit avec une lumière qui porte la conviction la plus inébranlable.
Un trait précise d'une façon catégorique : « Une consternation stupide avait saisi tous les esprits ; les cœurs étaient trop avilis pour être capables de crimes courageux. 3»
Quelle époque de décadence ! quel évanouissement du sens moral s'était emparé de la société' française I
Connaître, analyser et supporter la tyrannie, est un crime irrémissible pour une génération ; il n'y a qu'une seule excuse, et cette excuse constitue encore une circonstance aggravante, c'est la situation des « coeurs trop avilis pour être capables de crimes courageux ».
Il y z, d'ailleurs, d'autres issues que le crime ; c'est là une solution contre laquelle nous nous inscrivons en faux; le crime politique, fÙt-il absous parles plus hon* nètes gens, n'en reste pas moins le crime; le sang n'a jamais produit d'excellentes métamorphoses sociales. Le temps a marché depuis le moment où Duclos ècri* vait cette phrase, digne de Machiavel, ou de quelque ministre comme Alberoni ,- ou notre Richelieu ; les mœurs se sont singulièrement adoucies ; nous entrons dans une période. où tous les conflits seront du resson de la représentation nationale ; les expédients sauvages, les crimes, les restrictions mentales appliquées aux assassinats politiques, ne sont plus de notre goût. L'harmonie des pouvoirs se rencontre dans le droit, ayant comme expression finale la justice pour tous.
Les citations de Duclôs ne prouvent qu'une chose, une chose souverainement vraie, c'est que le Régent Philippe d'Orléans appelait la strophe satirique comme la plaque en acier d'un tir appelle une balle de calibre. Il y a une logique que l'on ne froisse pas impunément, et les mœurs de la Régence se trouvaient un peu trop au-dessous de ce niveau appelé maintenant demi-monde^ un continent dont nous devons la découverte littéraire à M. Alexandre Dumas fils; ces mœurs resteront l'éternelle condamnation de l'interrègne qui sépare la mort de Louis XTV de la majorité de Louis XV ; nous savons bien que, loin de s'épurer, elles se gâtèrent, fruit de la Régence; le Parc-aux-Cerfs fut la conséquence des roués et des petits soupers du Palais-Royal. Le déni de
CHAKCEL DE LA GRANGB. 159
justice ouveriement pratiqué à l'endroit de La Grange Qiancel nous fait de la peine ; non que Thomme privé n'eût, lui aussi, des vices et des passions; mais nous maintenons qu'au point de vue littéraire il n'est pas à sa place ; il a des droits légitimes à franchir plusieurs échelons.
Le style des Philippiques a vieilli, nous le savons ; il n'en conserve pas moins une grande saveur pour les chercheurs de belles choses et les dilettante ; l'historien n'a rien, ou presque rien à relever dans ces strophes de vol et de jet, où la haine frappe à son coin les meilleurs vers ; et, pourtant, après avoir lu et relu, on y rencontre un signe qui manque aux éphémères productions de certains contemporains : l'ongle du Uon ! L'envergure de la phrase est vaste ; la palpitation du vers dans la sphère poétique produit un son , qui va du piano au crescendo, en suivant harmonieusement toutes les gammes, tantôt légères, tantôt grondantes comme le choc de deux tonnerres.
L'accent hugonien n'y manque pas. Écoutez plutôt :
Nocher des ondes infernales,
Prépare*toi sans t'effrayer,
A passer les ombres royales
Qjie Philippe va t'envoyer.
O pertes toujours renaissantes)
Coup sur coup, que de morts fréquentes,
Sujets de pleurs et de sanglots !
Tels dessus la plaine liquide,
D'un cours étemel et rapide,
Les flots sont suivis par les flots.
ï6o ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
Il nous semblait, en lisant cette strophe, entendre le Dieu vivant de la poésie, comme l'a si bien qualifié Théodore de Banville sur la tombe de Théophile Gautier, dire aux proxénètes de son siècle :
Loin de moi ces jeunes infâmes Dont les jours, comptés par la nuit , Se passent à flétrir des femmes Q.ue la faim aux antres conduit ; Lâches à qui dans leur délire Une voix secrète doit dire :
Cette femme que l'or salit, Qpe souille Torgie où tu tombes, N*eut à choisir qu'entre deux tombes :
La morgue hideuse — ou ton lit !
Victor Hugo, — tète par Dieu touchée, — le mot est de lui — nous avons le droit de lui en faire l'application, procède avec plus de chaleur que La Grange ; c'est un génie plus mâle. Eschyle, Dante et Shakespeare peuvent seuls soutenir la comparaison avec le père du romantisme.
La strophe citée contient la plus grave accusation lancée contre le Régent, l'empoisonnement des Enfants de France, dans l'intention de se frayer une voie au trône ; nous n'avons, cela va de soi, voulu admirer là qu'une forme littéraire aussi vigoureuse qu'achevée; quant au fond, nous l'avons, on s'en souvient, élucidé avec la plus complète bonne foi. La Grange aime les raccourcis ; il rappelle les magnifiques plans des écoles de Venise et de Rome, où le raccourci était si fort en
CHANCEL DE LA GRANGE. l6l
honneur; les passages composés d'après cette inspiration, sont les meilleurs de son œuvre. Parfois, les mots perdent leur élégance; ils se ressentent de la nudité, de la crudité de certames mœurs exposées par le satirique au grand jour de l'observation; cette recherche de mots vulgaires est un procédé puissant, Barbier s'en est souvenu dans ses ïambes :
Certe, on ne voyait pas, comme au jour où nous sommes,
Tant d^uniformes à la fois.
C'était sous des haillons que battaient les coeurs d'hommes ;
C'était alors de sales doigts Qpi chargeaient les mousquets et renvoyaient la foudre ;
C'était la bouche aux vils jurons Qui mâchait la cartouche, et qui, noire de poudre,
Criait aux citoyens : Mourons I
L'éloquence mâle ressort ici, non de la forme, quoique excessivement belle de raccourci, mais du déshabillé des expressions. Barbier a imité La Grange, preuve indéniable que le satiriqiie du dix-huitième siècle peut être, à bon droit, considéré comme un artiste littéraire de pure race. Deux exemples vont appuyer nos préférences :
Royal enfant, jeune Monarque, Ce coup a réglé ton destin ; Par lui, l'inévitable Parque Pénétrera jusqu'à ton sein ; Tant qu'on te verra sans défense, Dans une assez paisible enfance On laissera couler tes jours ; Mais quand, par le secours de Tàgc, Tes yeux s'ouvriront davantage, On les fermera pour toujours 1
l62 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
Cette accusation est une de celles qui eurent l'avantage précieux de faire jaillir les larmes des yeux du Régent; nous l'avons réduite à sa valeur; le tour ne le cède en rien aux plus vigoureuses peintures des latins illustres. L'affirmation hautaine est une des pratiques favorites des Philippiques ; de nos jours, Alfred de Musset, mort jeune, quoiqu'il se survécût déjà, n'a-t-il pas écrit :
Je ne crois pas, 6 Christ, â ta parole sainte ! Je suis venu trop tard dans an monde trop vieux.
C'est exactement la tradition- de notre auteur ; frapper un grand coup, c'est l'important, dût la galerie se trouver déroutée dans ses appréciations ; l'école de 1830 n'abuse pas de la formule du dix-huitième siècle ; nous estimons qu'elle est dans la vraie voie. — duels mouvements plus beaux^ quels vers plus heureux que ceux de la septième strophe de l'Ode «deuxième :
Déjà, quels bataillons accourent Sur nos rivages pleins d*ef!roi !
D'où vient que tant d'armes entourent Le sacré séjour de mon Roi?
L'étranger est-il à nos portes?
Par de fanatiques cohortes Nos temples sont-îl menacés?
Et l'État, voisin de sa chute.
Craint-il de se revoir en butte Aux horreurs des siècles passés?
Si Tart de bien écrire consiste — et nous sommes (ie
ceux qui le pensent, — à grouper un petit nombre de mots pour rendre un grand nombre de pensées^ d'imagés ou de sentiments, La Grange posséda son instrument d'une façon parËiite. L'idée n'est point entortiDèe dans le mùllot des périphrases ; elle se dégage nette et harmonieuse :
L^étranger e$t-il à nos portes?
Nos temples sont-ils mexucés?
Idée simple, simplement exprimée, c'est la théorie ; on y arrive quelquefois tard ; mais l'écrivain de race, celui qui possède vraiment le flair des mots, qui pressent le )eu des membrures de la phrase^ ne tarde pas à jeter son inspiration dans ce moule où Biaise Pascal écrivit un jour les immortelles Provinciales, et, plus tard, son ouvrage capital, un monument sans colonnes et sans fronton, puisqu'il reste inachevé, et le plus complet répertoire néanmoins des ressources, des infinies variétés d'une langue universelle comme la nôtre ; nous indiquons les Pensées, chef-d'œuvre posthume du phi* losophe inquiété par le doute.
Afin d'échapper aux mutilations intéressées que font subir à leurs adversaires les grands partis politiques, deux voies se présentent : ou se taire sur leurs agissements, ou les aider dans leur œuvre anti-populaire, et, par conséquent, anti-nationale ; entre ces deux conduites, le terme moyen n'existe pas.
L'observateur n'est jamais dérouté en face d'une injustice flagrante venant d'une pareille source ; ce fut
î64 ÉTUDE SUR LES PHIUPPiaUES.
le sort réservé à La Grange. L'entente s'établit ; le silence se fit autour de son nom ; restait son mérite littéraire ; quelques Basiles de bas étage, prosateurs, ou plutôt aboyeursde la presse vendue, déchirèrent à belles dents son mérite d'écrivain ; et le temps passa insou* cieux, et, maintenant encore, sauf pour les vrais lettrés, La Grange est un inconnu. Que dites-vous de ce procédé savant: m Calomniez ^ calomniez , il en restera toujours quelque chose. » •
L'analyse des PhilippiqueSy pénétrante comme un scalpel, mordante comme l'acide sur le cuivre d'une eau-forte, a fait des ravagea qu'on ne lui pardonne pas ; nous avons discuté, un à un, les griefis touchant la vie privée, la vie politique ; la justice seule nous a servi de guide dans ce travail réparateur; aussi avons-nous l'intention d'en appeler du verdict littéraire rendu en première instance contre La Grange, auprès des critiques qui font autorité dans la haute presse ; notre appel sera entendu ; il s'agit d'extirper une injustice ; nul ne voudrait, nul ne pourrait s'abstenir.
Si La Grange Chancel, esprit bilieux, mais indépendant, eût consenti à servir les compressions de la Régence sur les classes inférieures^ et les compromissions de ce gouvernement dans les affaires financières, les portes de l'Académie se fussent ouvertes devant lui ; la docte assemblée nous a prouvé, depuis ce moment, qu'elle n'est pas inhumaine avec les amis du pouvoir, nous pourrions dire les flatteurs ; le crime du pamphlétaire reste donc entier, et ce crime fut d'avoir déchiré les
voiles, plus que transparents^ qui cachaient au public les débauches du Palais-Royal.
La pensée commande aux poètes ; ils aiment leur inspiration, tous ces rêveurs ; et il s'en rencontre — c'est l'exception glorieuse — qui préfèrent les âpres luttes de la vie publique aux promenades dans les sentiers inondés de rayons et de senteurs; tous ne consentiraient pas à dire avec Musset :
Pour être d*ua parti j'aime trop la paresse, Et dans aucun haras je ne suis étalon. Ma muse, vierge encor, n*a rien d'édrit au front. Je n*û servi que Dieu, ma mère et ma maltresse. Et par quelque seiitier qu'ait passé ma jeunesse, Aucun gravier fangeux ne lui traîne au talon.
La Grange était de ceux que le combat attire ; véri-table nature de lutte, on peut dire de lui :
Il nommait par leur nom les choses et les hommes. Ni le bien, ni le mal, pour lui n'était voilé
Il ne fut pas l'amant des servitudes; dans quelque vêtement doré qu'on les présentât, elles lui inspiraient la plus profonde horreur ; un tel caractère ne pouvait s'accommoder des capitulations de conscience qui déshonorèrent la Régence.
Les sociétés qui s'éteignent sont marquées au coin des voluptés ardentes, des frivoles occupations de la pensée, des plus fougueux rêves de l'imagination.
Rome mourante connut ces abominations ; elle vida jusqu'à la lie la coupe des farouches grandeurs.
l66 ÉTUDE SUR LES PHILIPP1Q.UES.
Les vers passionnés de ses poètes, — les scènes scandaleuses de son Forum, — rabètissement des foules devant les idoles césariennes, qu'elles s'appelassent Néron ou Tibère, — ses femmes traînant leurs vices avec leurs splendeurs, leurs vêtements de gaze chargés de folles arabesques, leurs lourds anneaux d'or aux poi« gnets et aux chevilles, — l'immonde troupeau des clients, à toute heure du jour en quête d'argent ou de faveurs ; — ces signes précurseurs de la décadence ne manquèrent pas à la bruyante capitale du Paganisme.
Et l'on chantait Catulle, Ovide, Properce, et Tibulle sur le mode lyrique, un souffle ionien faisait frémir les instruments, — et les courtisanes essayaient leurs plus gracieux sourires, leurs poses les plus lascives, leurs mouvements les plus provocants, — et les jeunes patri* ciens prenaient les bains orientaux dans les bassins de porphyre, — et le cercle ondoyant des belles impures ornait de fleurs leurs fronts pâlis, et leurs yeux, bis« très par la débauche, n'avaient plus de rayons et leur teint plus de velours, — et les longues épingles d*or étaient plongées dans le sein palpitant de l'escUvQ éthiopienne par la main galante d'une Délia, -^ et les grands lions Nubiens aiguisaient leurs formidables crocs sur la chair humaine, — et le parfum des roses et celui des baisers se mêlaient au parfum des vins de Qiypre, -^ et l'odeur enivrante du sang se répandait dans le cirque, comme un nuage poussé par une invincible électricité !
Et la matrone austère tirait le verrou de son gynécée, r- çt la débauche sardanapalesque allumait ses flam**
CHANCEL DE LA GRANGE. l67
beaux sur les sept collines, — et les couleurs éblouissantes du diamant éclairaient les épaules infâmes, — et la perle des mers brillait sur les gorges sans palpitations, sur les cœurs sans amour, — et l'on jetait les chrétiens aux murènes, — et les fauves lueurs des bijoux misses laient dans les chevelures, — et LucuUus, ayant épuisé les délices de la table, se préparait à mourir, — et les jardins impériaux étaient illuminés par des martyrs enduits de résine, candélabres d'un genre nouveau I — et le Sénat délibérait sur la sauce du turbot, — et de l'ivresse, et des chants, et des soupirs, et des pleurs, et des imprécations, et des cris de joie, et des murmures, célébraient cette horrible fin d'un monde ; — et les barbares, eux, se massaient dans le lointain, -« et Rome, la voluptueuse, Timpériale maltresse du monde^ tomba de si haut qu'elle eut les reins fracassés I
Ne retrouvez*vous pas ces signes menaçants à l'époque régentée par Philippe d'Orléans ? N'est-ce pas le même dédain du devoir ? n'est-ce pas le même élan vers les plaisirs ? n'est-ce pas l'oubli confier du qu'en dira l'opinion publique ? n'est-ce pas surtout la même langueur dans les liaisons éphémères ?
Oui ! D'autres temps sont venus, qui nous ont rappelé ces sombres tableaux d'une société à son déclin ; c'est inévitable, c'est fatal !
Et La Grange-Chancel se devait à lui-même, il devait à l'histoire, de protester dans la forme la plus haute et la plus accomplie que puisse revêtir la pensée humaine, )a poésie r
l68 ÉTUDE SUR LES PHILIPPIQUES.