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La vie de La Grange fut aventureuse ; il eut des torts envers sa famille, envers le Régent ; ses allégations sont ou hasardées^ ou fausses ; les Odes Philippiques sont un pamphlet, — et nous n'en poursuivons pas moins sa réhabilitation littéraire.
Les écrivains qui se targuent d'une conduite rectiligne auraient mauvaise grâce à lui refuser sa place de littérateur et de poëte éminents ; nous comprendrions peu une froideur aussi persistante qu'inutile ; la vérité n'a qu'un langage, sachons le faire entendre aux géné^ rations nouvelles.
La question se trouve posée par notre Edition ; en ce moment de grande culture intellectuelle et de profonde critique, elle se résoudra ; la formation des légendes est devenue impossible ; les procédés lumineux du libre-examen ne le permettent plus.
Plus de légendes, plus d'opinions toutes faites, que l'on accepte comme une succession d'un siècle éteint au siècle qui s'ouvre ; — la justice pour tous, fût-il le Régent avec ses vices, fût-il La Grange avec sa vie romanesque et ses exagérations de plume, fût-il Dubois, le prêtre dissolu, l'homme des transactions de conscience ; justice sévère, mais justice, nous ne cesserons de la demander ; nous ne craignons pas la discussion, nous l'appelons de tous nos vœux.
L'Académie déféra aux secrètes espérances des puissants en tenant rigueur au satirique ; cette conduite est traditionnelle.
Le public, lui, qui n'a pas de gouvernants à se con-
cilier, qui ne connaît ni la haine, ni les brigues, repousserait cette persécution ; il couvrirait la victime d'une généreuse sympathie.
C'est alors que l'on pourrait appliquer à notre temps le mot acerbe du cardinal de Retz : « Comœdia in comcsdia! » Qyxtl est celui qui voudrait endosser cette injure gratuite ?
En lice, Messieurs les critiques ; taillez votre bonne plume ; le champ est ouvert ; soyez éloquents ; vous serez toujours persuasifs, si vous êtes sincères 1
Depuis le concert d'imprécations soulevé par l'apparition des Philîppiques, qui eut lieu le 3 septembre 1720 (voir à la Bibliothèque nationale le Journal manuscrit de la Régence^ n** 1886, tome III, page 1506), jusqu'au commencement de notre siècle, un seul témoignage décisif s'est montré favorable à La Grange; nous voulons parler de Tavertissement inséré en 1795 (an VI de la Liberté) dans l'Édition livrée au commerce parDidot jeune ; cette Édition, aujourd'hui introuvable, puisqu'elle fut tirée seulement à 200 exemplaires, contient certaines annotations, dont le style est si crous< tillant, parfois si décolleté, ordurier même, qu'il nous est impossible d'y faire le moindre emprunt; ce qui distingue ces notes, c'est le soin et l'attention scrupuleux avec lesquels les dates y sont ramenées à propos de chaque événement et de chaque* personnage his* torique.
L'annotateur de 1795, tout en rendant justice aux brillantes quaUtés personnelles qui semblaient accumu-
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lées chez le Régent, comme pour faire mieux ressortir ses vices, ne craint pas d'affirmer la liaison incestueuse du père avec sa fille ; on a vu, aux chapitres précédents^ ce qu^il faut penser de cette allégation ; notre critique historique nous parait établie sur ce point et sur les cas d'empoisonnement; nous la maintenons jusqu'à preuves nettes, évidentes, irréfiragables du contr;^ire ; et nul ne peut les produire ; les Mémoires du dix-huitième siècle, fouillés avec patience et talent depuis 1830, n'ont laissé passer aucune pièce authentique sur laquelle on puisse baser de si terribles accusations.
Ainsi, page 105 des Notes, note 39* et dernière sur la deuxième Ode, voici ce que nous lisons : « Disons, par amour pour la vérité, que c'est à tort que le Régent est appelé prince sans courage ; il en avait montré beau* coup aux combats de Neerwinde et de Steinkerque, au siège de Turin, où il fut blessé, à la prise de Lërida, et dans toutes les occasions où il avait commandé ou combattu. »
Est-ce clair ? La valeureuse conduite de Philippe sous le canon de Steinkerque et de Neerwinde, commandait l'admiration de ses ennemis eux-mêmes; son oncle seul, comme nous l'avons vu, l'égoïste et stérile Louis XIV, ne soufirait pas ce langage autour de lui.
L'affirmation de cette bravoure dans la branche ca-
dette Bourbon-Orléans, lui paraissait être une cri* tique de son impéritie, de sa mollesse.
A Pavie, François I", au moment suprême, présentait sa poitrine à l'çnnemi ; il entraînait ssi maison milî-
taire avec la pétulance d'un jeune générali et il pouvait écrire cette phrase célèbre à juste titre : « Tout est perdu. Madame, fors l'honneur I »
Le Régent était de grande race militaire ; l'annotateur de X7959 si crédule aux calomnies^ en convient avec une rondeur qui llionore.
L'Avertissement de l'Édition examine la valeur littéraire de l'œuvre :
a Les Pbilippiques de La Grange Chancel méritent d'être conservées et comme production littéraire, et comme monument historique. Sous ce dernier rapport, elles présentent un tableau sans doute exagéré quelquefois, mais aussi trop souvent fidèle des excès et des vices du duc d'Orléans, régent du royaume pendant la minorité de Louis XV. »
Ici, l'auteur anti*orléaniste fait une allusion très-vive à Philippe-Égalité ; puis il donne les quatre vers gravés au bas du portrait de La Grange, en 1723, gravure hollandaise :
Ma plume, à combattre les crimes, A t6noigné si peu d'efifroi, Qpe peut-être mon jeune Roi Ne doit-il le jour qu'à mes rimes.
Après cette ciution, l'auteur blâme énergiquement ce qu'il appelle ks intrigues et la sctUratessc de Lmiis" Pbilippe-Joscpb Égalité; il lui reproche son vote, et rapproche la mort de Louis XVI (21 janvier 1793) de
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la mort du duc d'Orléans (9 novembre 1793). Son alinéa se termine ainsi :
a Les Romains expulsèrent Torquin et sa famille, mais ils ne dressèrent point d'échafaud devant Tautel qu'ils élevaient à la Liberté. »
Cette phrase, en apparence jetée dans un Avertissement, nous fournit la clef des opinions politiques de l'annotateur de 1795; il était libéral-modéré, les insinuations de ses Remarques l'établissent d'une manière irrécusable; peut-être était-il de cette nuance multicolore que nous traduisons maintenant par conservatistelibérale. Si le mot conservateur n'existait point alors dans la langue des gazettes, les partis politiques connaissaient déjà la chose ; elle est de tous les temps. Revenant sur l'œuvre, l'auteur ajoute :
« Un mot sur le mérite littéraire des Philippiquts, « Ces odes sont la meilleure des productions de La Grange Chancel; c'est celle où l'on trouve le plus de verve, de chaleur, et de cet enthousiasme qui, seul, fait vivre les ouvrages de ce genre. Tout en convenant de cette vérité, un littérateur moderne s'est écrié : « Malheur à Técrivain qui ne montre de la supériorité « que lorsque la bile fermente dans son estomac ! » Nous disons, au contraire : Heureux le poète, même médiocre, que le crime tout-puissant ne fait point pâlir, et à qui l'indignation tient lieu de génie pour peindre les excès du vice dans toute leur laideur, et en montrer les traits difformes jusques dans la postérité la plus reculée ! »
CHANCEL DE LA GRANGE. # IJj
L'auteur afârme avoir eu en sa possession un exemplaire des trois premières odes, imprimées en Hollande en 1723, format in-12; c'est le texte de cet exemplaire qu'il dit avoir suivi dans l'édition de 1795? parce qu'il lui « aparu bien préférable à celui des nombreux manuscrits qu'on trouve dans les cabinets de tous les amateurs. » Cette autorité nous suffit.
Parlant des notes, l'auteur termine ainsi son Aver* tissement :
(c Les notes étant la partie la plus essentielle de notre travail, nous nous garderons d'en porter aucun jugement; c'est aux gens de goût et de lettres à décider si nous avons réussi à les rendre plus piquantes et plus exactes que celles qu'on trouve dans les divers manuscrits et les imprimés que nous venons de citer. »
Ainsi^ ce fut soixante-quinze ans après la divulga** tion des Philippiques qu'on commença l'œuvre de justice; les expressions de production littéraire excellente et de monument historique sont les seules qui conviennent ; à la fin du siècle dernier, on le comprenait déjà; le mouvement de réhabilitation^ entravé depuis 179s, va prendre un nouvel essor. L'œuvre poétique sera étudiée; de son étude à la justice qui lui est due, il n'y a qu'un pas ;. ce pas, la critique contemporaine le franchira.
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La strophe de Mirabeau. — Une tactique éventée.
Voulez-vous une nouvelle et décisive preuve de l'excellence littënure de l'ouvrage que nous réimprimons pour combler une lacune existant en librairie depuis 1858, et pour fournir aux lettrés un aliment d'études?
Une strophe, la onzième de l'Ode III, va*nous fournir cette preuve ; la langue française, maniée depuis par de puissants artistes, par des poètes qui font époque dans l'histoire des peuples, n'a pas su rendre mieux Fin* dignation du patriotisme; l'accent n'est pas corné'» lien, il emprunte du relief à la méthode de concen* tration shakespearienne^ et, si l'on dent à rassimila-" tion vraie^ on doit le rapprocher du vers brûlant des ChdttmetitSy ces Phitippiques du dix-neuvième siècle^ comme les Philippiques furent les Châtiments du siècle précédente
Donnons U parole à la poisie, en faisant toutefois quelques réserves que nous développerons ensuite :
La patrie en vain vous implore 1
Vils Français 1 tremblez que sur vous
Le ciel n^appesantisse encore
Les fers dont vous semblez jaloux.
Q)ii vit esclave, est né pour l'être.
Armez-vous ; dans le sang du traître
Efiacez votre déshonneur.
Dieu suspend souvent son tonnerre ;
Mais il mit le fer dans la terre
Pour en frapper l'usurpateur.
On le voit, nos réserves avaient leur raison d'être ; les deux derniers vers contiennent la théorie sanglame du régicide ; nous la repoussons ; nous Tavons fait déjà à propos d'une ciution de Duclos; nous ne saurions trop prémunir les jeunes intelligences contre ces insinuations détestables, ^qui empruntent à la poésie un dangereux laissez-passer; quand on a l'honneur de tenir une plume, on doit à la conscience publique de £sdre en^ tendre un langage sévère; nous ne Êûllirons jamais à cette mission.
V Annotateur de 179$ 0'^ vi de la liberté) s'exprime ainsi :
« Cette strophe, qui est sans contredit une des plus véhémentes de l'ouvrage, ne se voit ni dans les Philip-^ piques imprimées, ni dans les nombreuses copies qu'en conservent les amateurs. Nous l'avons trouvée dans le beau Manuscrit du comte de Mirabeau (Gltalogue
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n° 319) OÙ elle est écrite en entier de la main de ce célèbre député, ainsi que la courte note que voici : « Un homme de lettres tris-estimable sous tous les rapports «''(c'est Mirabeau qui parle) m'a dit tenir de la tradition, « que la strophe suivante avait été soustraite des Philip- « piques. C'est assurément la meilleure, »
C'est aussi notre avis ; nous avons présenté nos raisons^ et, à notre sens, elles sont péremptoires.
La strophe, dite de Mirabeau, ne se trouve ni dans le manuscrit de la bibliothèque de Vesoul, ni dans une édition de 1797, ni dans l'édition hollandaise de 1723, in- 12, contenant les trois premières Odes, ni dans les nombreuses copies qui ont eu cours à l'époque, et que les amateurs collectionnent précieusement.
La strophe est-elle de Mirabeau ou de La Grange- Chancel ? L'édition de 1858, réunie par M. de Lescure, qui s'est servi de travaux remarquables et complets sur le dix-huitième siècle, ne croit pas que le grand tribun ait composé de tels vers. Nous partageons cet avis.
Pourtant, nous nous séparons de" M. de Lescure sur un point ; il prétend que les vers de cette strophe « respirent un accent plus moderne que l'archaïque colère d'un poëte qui, dans ses satires, s'est souvent souvenu de Juvénal. »
Nous ne croyons pas qu'il faille remonter jusqu'à la Révolution pour trouver une haine des gouvernants si chaudement rendue; — les auteurs contemporains du Régent — et des plus honnêtes — ont conclu comme La Grange ; Duclos dit la même chose.
Certes « la sinistre apothéose du poignard » nous répugne autant qu'à M. de Lescure ; mais nous connaissons la manie d'une certaine école politique, qui consiste à charger la Révolution de toutes les audaces, de tous les crimes, de toutes les impiétés ; assez de monstruosités restent à son avoir; nous n'en récusons aucune; les complaisances de parti-pris ou de parti politique ne nous feront jamais fausser la ligne historique ; à quoi bon torturer sa propre conscience ? La Grange, inquiété par le succès scandaleux de ses vers, averti peut-être par un ami sincère, aura jugé opportun de retrancher la strophe ; il eût même dû la brûler; car, de cette façon, les sottisiers, toujours à l'affût des obscénités et des outrages, ne l'eussent pas ramassée dans les fanges de la Régence.
Mirabeau, très-fin connaisseur en littérature, amoureux du trait, de la couleur, du jet de la pensée, devait être frappé, et il le fut, puisque son exemplaire était enrichi de la strophe condamnée parle poëte ; le tribun ne la fit pas ; et la paternité revient de droit à La Grange. A chacun son œuvre, à chacun sa responsabilité devant l'histoire.
Une dernière réflexion : M. de Lescure, qui taille dans le domaine du dix-huitième siècle avec le sansgêne d'un héritier légitime, avoue qu'en 1720 des billets burinés étaient jetés dans les carrosses avec cette inscription : « Sauvez h roi, tuez h tyran, et m vous embarrassez pas du trouble. » Les mêmes appels, les mêmes défis, c'est encore M. de Lescure qui le dit, se renou-
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vêlaient souvent. Un jour on trouve à la porte du Palais-Royal cette inscription :