DEVOIR DES FRANÇAIS
Roi à couronner.
Banque à redouter, Régent à brûler (sic) y Law à rouer.
Un peu de bonne foi, de grâce, messieurs les annotateurs, et vous reconnaîtrez que la Révolution n'a pas inventé le Régicide ; elle l'a pratiqué, et ce crime nous parait suffisant ; votre verbiage ne déplacera pas la question.
Les mœurs de la Régence confinaient à deux sentiments que Ton ne déracinera jamais dans l'àme humaine : la volupté, la cruauté; une affinité redoutable existe entre ces deux opérations psychologiques; Rome, la Grèce, le Bas-Empire, nous l'ont démontré ; la Régence et une époque contemporaine que nous ne qualifions pas, sont encore venues établir cette vérité expérimentale.
Les argumentations sur des faits littéraires de ce genre ne vont pas sans une certaine amertume ; on conviendra néanmoins que nous sommes guidés seulement par Tamour de la justice; nous flétrirons La Grange hautement, quand l'occasion s'en présentera ; nous ne céderons jamais à l'instinct de pani, le plus funeste qui puisse guider l'écrivain !
Pour nous — et nous concluons — la strophe con-
servée par Mirabeau et propagée par les sottisiers, est bien du style de La Grange ; la responsabilité retombe sur lui — et sur lui seul.
Une goutte de sang ne peut être versée en Europe sans qu'aussitôt les partis, avec une entente digne de meilleurs succès, ne rappellent la mise en coupe réglée de la société française par les Conventionnels ; à les en croire, le monstre révolutionnaire dévora la génération conteanporaine de ces événements. La Terreur revient à chaque ligne, comme un personnage de comédie dont la présence est nécessaire au mouvement d'esprit de la salle ; toute la rhétorique y passe ; les anathèmes de Joseph de Maistre, le docteur ultramontain, sont rajeunis, ou plutôt estropiés par des écrivains remplis de bonnes intentions, mais absolument dépourvus de style. L'éloquence a cessé de fleurir par là; les lèvres inspirées y sont rares.
Ces accusations furibondes contre les crimes commis par la Révolution française sous le règne de la grande Convention, sont un des ressorts de la politique contemporaine, — et spécialement du parti qui a fait les criminels 18 Brumaire et 2 décembre 185 1. Précipité du pouvoir dans un moment terrible et avec des circonstances qui ne laissent aucune prise à l'esprit de retour, ce parti, non satisfait d'avoir attiré sur la France l'invasion et le démembrement, vise encore à déshonorer les libéraux, en offrant sans cesse la Terreur comme un hideux épouvantail, capable, — il le pense, — d'éloigner des nouvelles institutions les
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hommes du centre droit et la masse bourgeoise» faciles à duper.
Faut-il laisser écrire et dire sans protester, au nom de la raison, au nom de la vérité ? Faut-il laisser employer ces vieux clichés qui trament leurs oripeaux dans les premiers-Paris de la presse réactionnaire? Non; un mot nous a paru nécessaire.
Il est fâcheux que la méthode de controverse soit percée à jour à propos d*une strophe ; nous sortons visiblement de notre sujet, — mais l'occasion est bonne, et nous la saisissons avec empressement, c'est un malheur des temps que toutes les questions, celles même qui semblent s'en éloigner le plus par leur nature littéraire, confinent à la politique ; c*est la situation déplorable d'un pays où le gouvernement est contesté par les partis, où nul ne veut désarmer, heureux encore quand la stricte légalité est toujours et pleinement garantie ! La poHtique va aujourd'hui du salon à l'échoppe de l'artisan, du château au village, du ministère aux réunions, du haut de la société jusque dans ses bas-fonds; c'est une fièvre qui nous rappelle iin beau vers, — et l'un des derniers, — d'Alfred de Musset :
La politique, hélas 1 voilà notre misère.
Ériger le crime en système, et faire de la Terreur un détestable principe de gouvernement, — tel est évidemment le but poursuivi par nos adversaires; l'expédient n'aboutira point; le piège est d'une grossièreté qui révoltera les plus crédules.
CHANCEL DE LA GRANGE. l8x
Les attaques ont revêtu depuis quelques années un tel caractère d'universalité et d'intensité, que M. Louis Blanc, l'historien de la Révolution, lassé d'entendre constamment les injures, les haines, lessophismes des anciens jours, a rompu le silence qu'il s'était imposé, et, dans un discours qui restera une de ses pages les plus magistrales, il s'est écrié :
« Inclrnons-nous, Messieurs, avec respect, avec amour, devant la République de nos pères, et que le souvenir des maux qui assombrissent son histoire, que la haine des crimes qui la souillèrent, ne nous empêchent pas de glorifier ce qu'elle eut d'héroïque, et de fécond. Répondons à ses ennemis, quand ils nous parleront de la Terreur y que, loin d'avoir été le résukat des idées de la Révolution et l'instrument de leur triomphe, la Terreur eut pour effet d'en obscurcir la signification et d'en fnasquer aux intelligences myopes la souveraine gran-deur; que nous le savons, que nous le déplorons du fond de l'âme, et que nous voudrions, au prix de tout le sang qui est dans nos veines y que rien de tel n'eût été possible ; mais que la Terreur ne fut pas, comme on l'a prétendu, le délire de quelques hommes réduit m système; que, préparée par plusieurs siècles d'oppression, provoquée par des attaques furieuses, surexcitée par des périls sans exemple, elle sortit pour ainsi dire des entrailles mêmes de la situation, et qu'elle est nwrtepour ne plus renaître, morte avec les circonstances qui l'engendrèrent, circonstances effroyablement exceptionnelles auxquelles rien n'avait ressemblé et auxquelles rien
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ne ressemblera jamais; qu'aussi bien des actes sans nombre prouvent combien elle était humaine, au fond, cette Révolution que la rage de ses ennemis rendit terrible : témoin l'organisation de Tlnstitut des aveugles et de l'Institut des sourds-muets, l'indemnité accordée aux victimes d'une accusation reconnue injuste, l'adoptioii des orphelins par la patrie, la protection étendue par l'État aux enfants abandonnés, aux vieillards^ aux indigents, aux bannis !
« Ah ! ils ont beau faire, les calomniateurs de la Révolution française ne parviendront pas à effacer tout cela de la mémoire des hommes. Pour nous, messieurs, qu'elle a faits ce que nous sommes, et qui n'avons, grâce au ciel, à continuer son œuvre que dans les calmes régions de l'intelligence, bénissons-la d'avoir si fort élargi, au profit de ses calomniateurs eux-mêmes, les horizons de l'esprit humain, et montrons-lui notre reconnaissance, en servant d'un cœur indomptable la justice et la liberté! »
(Discours prononcé à Saint-Mandv le 26 septembre 1875.)
Quelle élévation de pensée! quelles nobles sentiments! quelle vibrante éloquence! Il était réservé à M. Loiiis Blanc d'exposer combien fut progressiste et humanitaire cette Révolution tant décriée, présentée quotidiennement comme la cause première des perturbations européennes; l'orateur, visiblement ému par le chaleureux accueil fait à sa loyale démonstration, a tracé de la Convention un tableau qui semble détaché
de son livre célèbre; ces enseignements sont utiles, — ils seront profitables. La science du devoir ne peut qu'y gagner, et la moralité des masses s'accroître, deux bienfaits inappréciables !
Que les annotateurs de parti soient donc avertis ; la mauvaise foi ne suffit pas quand il faut inoculer un mensonge, l'éloquence elle-même ne pourrait y atteindre, et cette qualité ne brille pas dans leurs élucubrations ! Non, jamais la Terreur ne fut un système de gou^ vernement, et nous voudrions, au prix de tout le sang qui est dans nos veines, que rien de tel n'eût été possible. Est-ce clair? Est-ce concluant? Est-ce un faux- fuyant, un argument de circonstance, un mouvement oratoire ? Estce l'expression d'une vérité? — La vérité n'a pas deux accents; nul homme cultivé ne s'y méprendra. Il y a désaveu, regret, profonde afiliction, tous sentiments qui peuvent aller avec les principes les plus sincèrement libéraux, avec 'les doctrines philosophiques et scientifiques les plus hasardées en apparence^ — ^car nos adversaires ne se piquent guère de logique et de conséquence dans les idées; ils jugent un écrivain sur une donnée parfois très-vague, très-superficielle ; — vous êtes positiviste, on ne vous lira pas : pourquoi ? La réponse à cette question demanderait plus de place que nous ne pouvons lui en consacrer. Et nous ne parlons pas seulement des philosophes positivistes; nous avons cité cette école au courant dé la plume, sans esprit de préférence. Les concepts politiques manquent de fondement ; de semblables exclusions condamnent un parti.
184 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
une doctrine, et les frappent sans retour devant l'opinion, si redoutable aujourd'hui quand il faut juger les conflits, les reculs, les soubresauts, les désordres, les périls et les misères qui résultent d'une compétition acharnée de vues personnelles; — l'énergie nationale se trouve en dehors et au-dessus de ces agrégations ambitieuses, et l'opinion renverse ces arrangements factices, où ne se rencontrent pas les éléments d'expansion de l'âme humaine, l'exercice des libertés publiques et le respect des lois. — Mais les réactions sont accommodantes sur le choix des moyens !
La Terreur est un moyen d'intimidation tombé en désuétude; les bourgeois libéraux, les hommes du peuple qui ont reçu quelque instructioh, les premières notions de Thistoire; le paysan familier avec le journal républicain de l'arrondissement, en un mot, pour ceux qui ont gardé le respect de leur intelligence et le culte des principes, les insinuations de nos adversaires perdent chaque jour leur prestige, nous allions dire leur danger. Et il y a toujours danger, lorsqu'on propage la haine au lieu de répandre à profusion la divine charité!
Laissez la Révolution nous doter de toutes les sublimes améliorations contenues dans son Credo philosophique et social; laissez-la s'implanter dans les mœurs politiques de l'Europe ; ce travail merveilleux s'accomplit; les doctrines s'épurent à son contact; Dieu est plus visible dans les Codes; la peine de mort chancelle sous les coups de la pensée ; le travail, mieux compris, aimé dans toutes ses applications, devient le trait
CHANCEL DE l\ GRANGE. 185
d'union entre les citoyens; une large fraternité réunit dans son sein des millions de Français; le règne de la loi ne fut jamais plus calme, plus souverain; laissez-la donc passer cette Révolution, fille de la philosophie, qui vous donnera la liberté sans bouleversements, la charité vraie, la République d,e Tordre et de la paix !
Et à quelle époque, nous le demanderons aux détracteurs les plus acharnés de 1789, eut-on plus besoin de calme et d'union ? Une catastrophe épouvantable vient de s'abattre sur la France, la guerre et sa triple conséquence : perte de nos vieilles frontières du Rhin, indemnité colossale à payer au vainqueur, recul de la patrie sur l'échiquier européen ; — à ces malheurs ne faut-^1 pas joindre les troubles civils, qui sont, eux aussi, une conséquence de juillet 1870? Quoi! ce serait après tant de bouleversements et d'agonies que l'on viendrait ressusciter la Terreur et raviver les mauvais souvenirs ; — nous ne voulons pas le croire. La grande famille française, soucieuse de sa gloire, de ses plus nobles intérêts, de sa légitime prépondérance dans le monde, ne vise qu'à effacer les moindres vestiges de ses désastres, — que les écrivains imitent cet exemple venu de si haut, et qu'ils aient constamment au bout de la plume les augustes mots de travail, concorde, amour du devoir!
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La Grange et sa production littéraire. — Théâtres et pièces diverses. — Voltaire et ses inconséquences.
L'auteur des Philippiques n© connut pas cette heureuse pondération d'esprit qui sait éviter le scandale, qui rencontre la vérité sans exagération, qui sait, au besoin, infliger un blâme sans encourir la réprobation de l'opinion publique, et qui traite les questions de l'ordre spéculatif avec autant de conscience que les affaires privées les plus importantes. La Grange était né satirique; il eût sacrifié le meilleur de ses amis au besoin de satire qui le tourmentait; pour amener une malicieuse chute de strophe, il n'est sorte de ménagements qu'il n'eût été disposé à fouler aux pieds; bref, le pamphlétaire primait les autres qualités dans son organisation intellectuelle; cette habitude, devenue une manie coupable, dégénéra en passion, et, comme tous les sentiments violents, cette disposition le tortura jusqu'au dernier jour; — le père plaida contre son fils; les secrets du foyer furent Hvrés aux indiscrétions des fol-
CHANCEL DI- i.K GRANGE. 187
liculaires, tant le besoin de controverse se fait sentir impérieusement aux satiriques qui suivent plutôt le tempérament que la conscience ! La Grange porta la peine de ses feutes, de ses erreurs ; — la satire devint son supplice quotidien.
Il existe peu d'ouvrages sur lesquels Tiiistoirc ait porté des jugements aussi différents et aussi entachés de partialité ; c'est pourquoi nous invitons notre époque à lire l'œuvre et à formuler définitivement un arrêt littéraire ; — quant au fond des choses, tout le monde sera d'accord; à quelque parti qu'il soit inféodé, malgré les attaches du camp romantique ou les prédominances opposées, l'écrivain qui a souci de sa dignité flétrira aussi énergiquement que nous le poôte vendu à la faction du Maine ; ce n'est donc pas là-dessus que se produiront les divergences d'appréciations, mais sur la forme, sur la phrase poétique des Philippiques; telle école le rejettera comme vieux classique ; — telle autre, et voyez la contradiction, comme introduisant déjà dans la langue les éléments nerveux et solides, précis et malléables tout ensemble, qui passeront, vers la fin du siècle, dans les Ïambes amers et terrifiants d'André Chénier.
Allier ces doctrines est un travail critique que nous pourrions faire, si nous ne préférions le laisser tout entier aux écrivains qui, par la voie des grandes feuilles quoridiennes, par les discours et par les revues spéciales, sont admirablement outillés pour la vulgarisation de l'idée. Le cerveau français est encyclopédique; la tournure même de notre esprit national se prête au
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mode propagandiste; on le vit au dix-huitième siècle; d'éloquents exemples sont venus confirmer cette démonstration. Nommer Alexandre Dumas fils, qui porte avec tant d*aisance la lourde réputation paternelle, et qui s'es,t fait une si large, une si belle place au théâtre, dans le roman de mœurs et dans la controverse philosophique, — nommer Francisque Sarcey, le courageux et sympathique conférencier, l'homme de combat toujours sur la brèche pour signaler les empiétements de l'esprit clérical, — nommer Paul de Saint-Victor, dont le talent élevé, souple, investigateur, possède si bien cette sorte d'émotion électrique dans le langage^ que Villemain applique à Diderot,- — nommer Arsène Houssaye, l'intelligent directeur de Y Artiste y et M. François Coppée, poëte et critique, dont le dernier Salon, au Moniteur universely a révélé une somme de connaissances peu ordinaire ; — nommer des intelligences do premier ordre comme Challemel-Lacour, Spuller, Antonin Proust, Georges Avenel, Isambert, Edmond About, Eugène Asse, Jules Claretie, Paul Meurice, Auguste Vacquerie, Edouard Lockroy, Emile de Girardin, Odysse Barrot, Maxime Gaucher, Henri deLapommeraye et la brillante pléiade de critiques qui s'inspirent de la grande tradition laissée par Sainte-Beuve et Gautier, c'est montrer les ressources si variées du journalisme parisien, dont les jugements font autorité en Europe; — c'est aussi prouver jusqu'à l'évidence que les Philippiques et La Grange peuvent être et seront pris vigoureusement à partie; c'est notre vœu le plus cher;
et, dût-on égratigner un peu le commentateur, nous ne songerions pas à nous plaindre, tellement nous avons à cœur la justice historique ; les opinions littéraires qui nous sont venues de la Régence, de Saint-Simon, de Duclos, de Voluire lui-même, ont besoin 'd'être révisées soigneusement. L'œuvre, et son texte désormais irréprochable, — les annotations abondantes qui suivent chaque ode, — les témoignages d'auteurs célèbres, — permettront aux publicistes de se faire une sérieuse base d'appréciation, et la libre discussion fera jaillir la vérité ; l'accusateur de Philippe d'Orléans et le poëte des Philippiques seront jugés en dernier ressort. ^Les écrivains ont formulé sur la satire du dix-huitième siècle Us opinions les plus diverses, les plus contradictoires; Michelet, sans rechercher la valeur de forme, est allé au fond de la question : « Le vrai chant des Furies, les vers atroces de La Grange Chancel, qui invitent à l'assassinat. » Ce caractère sera général à tous ceux qui seront appelés à se prononcer sur les conséquences de l'œuvre ; notre précédent chapitre est entré là-dessus dans une série de considérations sur lesquelles nous ne reviendrons pas; nous avons voulu établir solidement que ces mœurs violentes ne furen^ pas l'apanage exclusif de la Révolution, puisque d'odieuses et de semblables' suggestions trouvèrent place sous la Régence. La Révolution, elle, ne généralisa point le système, comme l'a prétendu Joseph de Maistre ; elle subit une fiitale nécessité, que nous déplorons sincèrement; — mais, en dépit de la bonne foi, les partis
n'abandonneront pas de sitôt uile vieille arme de guerre, et, s'il fallait dire toute notre pensée, nous serions amenés à avouer que rien n'est plus indestructible qu'un cliché politique ; les générations passent, les mœurs se font plus humaines, l'éducation se propage, l'entente se fait entre les citoyens, et le cliché persiste, c'est une puissance contre laquelle le progrès ne peut rien. Laissons dire et passons !
Une publication qui jouit d'un crédit illimité auprès de ceux qui regrettent la monarchie, la Biographie unilerselky de Michaud, s'exprime ainsi sur les Philippiqua au tome XXII, page 522 de la seconde édition : « Quelques personnes ont trouvé beaucoup de force dans le style; il se pourrait que Tatrocité des imputations leur eût fait illusion à cet égard ; du reste, il est certain que cette satire coupable contient plusieurs strophes vraiment poétiques et bien tournées. Ce libelle, longtemps manuscrit, ne circula que sur des copies infidèles, pleines de fautes^ d'omissions et de contre-sens. »
La biographie catholique Michaud croit écrire quelque chose de méchant, elle se trompe; ces lignes contiennent plus d'exactitude, d'impartialité même, qu'il ne semble au premier abord ; la force du style des Philippiques ne fera pas question pour la critique contemporaine; assurément l'atrocité des imputations a pu tromper certains esprits superficiels ou prévenus contre l'auteur; cette illusion a dû se produire, elle n'infirme en rien la beauté du style; l'aveu du rédacteur est précieux à noter, puisque c'est un adversaire ; il dit que
cette satire coupable contient plusieurs strophes vraiment poétiques et bien tournées, — nous sommes d*accord sur la forme, et nulle division n'existe entre nous sur la qualification de satire coupable, assurément elle le fut, elle dépassa en insinuations perfides les récits hollandais du temps, qui avaient le pouvoir d'irriter Louis XIV au milieu de son Versailles; quant aux copies manuscrites infidèles, il est de notoriété que ce libelle eut quantité d'éditions à la main, toutes plus fautives les unes que les autres et surchargées d'annotations qui sont loin de reproduire la physionomie de l'époque; les bonnes versions sont rares et encore faut-il les éplucher soigneusement, au risque d'écrire l'histoire à la Loriquet I
On le voit, la discussion sérieuse n'est pas commencée; — effleurer une œuvre semblable n'est pas la juger, et ce sera le sentiment de nos critiques éminents.
Dans un autre passage, la biographie Michaud apprécie le théâtre de La Grange : « Il a pounant excellé réellement dans une partie essentielle de l'art, qui est l'entente de la scène ; ses intrigues sont à la fois compliquées et claires; les situations frappantes y sont prodiguées, mais un amour fade et ridicule défigure tous ses sujets, dont plusieurs sont terribles; et sa versification dure, prosaïque et incorrecte, efface, en quelque sorte, tout ce 4u'il pourrait y avoir d'énergie, de noblesse et de grâce dans les pensées et dans les sentiments. »
192 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
Le théâtre de La Grange ne nous préoccupe nullement ; nous passons condamnation sur les scènes et les intrigues de Jugurtha, AmasiSy Alceste, Ino et Mélicerk, Érigone, Médus, Cassiiis et Victorinus, etc., etc. ; — les lundistes de la presse prendront parti pour ou contre; nous voulons rester en dehors de cette question^ qui ne se rattache qu'indirectement aux Philippiques.
Les cantates de La Grange n'ont pas de vol ; il y a un fâcheux abus de naïvetés, avec un rhythme peu soigné et une mise à contribution de tous les mythologues connus et inconnus ; ce n'est que Vénus, Pluton, Icare, Bellone, Dryades, Ménades, Apollon, Cyprisj Syrènes, Flore, Adonis, Bacchus, Iris, Pallas, Silvandre, Orphée, Vulcain, et les remplissures obligatoires; cette poésie écœurante ne supporte plus la lecture.
L'édition de 1758, chez les libraires associés, nous donne un fort bon texte de l'Ode à la princesse de Conti; cette ode se trouvait imprimée, quand nous avons pu nous procurer les 5 volumes de 1758, assez recherchés par les bibliophiles, parce que l'auteur dirigea les travaux d'impression ; nous prenons acte de la version, tome V, page 116, pour corriger la strophe V de notre édition, ode sixième, page 459 ; au lieu de :
Parmi les plcgcs des méchants, Au milieu des glaives tranchants, Il ne tremble que pour sa vie,
il faut lire le dernier vers ainsi modifié, et répondant exactement au sens logique de la phrase :
Il ne tremble point pour sa vie,
De même, page 461 de notre édition, strophe DC, au lieu de :
Vous qui vers lui, par tant de grâces,
le lecteur lira le vers avec une modification essentielle; le voici :
Vous que vers lui, par tant de grâces,
Et, puisque nous sommes sur le chapitre, toujours si intéressant, quelquefois très-absorbant, des corrections, il en est une autre que nous voulons faire. Page 480, vers la fin du chapitre, au lieu de lire^ à propos des chiffres qui indiquent les notes, « ils sont rigoureusement nécessaires, » le lecteur traduira ainsi : « ils sont rigoureusement indispensables ; nul éditeur ne les évitera, c'est un mal nécessaire !»
Qjie Ton veuille bien nous pardonner cette préoccupation, qui semblera puérile à beaucoup, mais une édition définitive, qui entre dans une foule de considérations sur les époques, les hommes, les dates, les choses de Tart et de l'esprit^ doit être, auunt que possible, meilleure que ses devancières ; nous ne pouvons fournir que cette excuse à la critique, généralement bienveillante à Tégard des bonnes intentions.
194 ETUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
C'est dans les pièces diverses que La Grange s'est montré poète de jet; la fibre est délicate, le vers chante sans effort et l'envergure de la strophe possède une puissance véritable. — L'Ode à son imprimeur sur la nouvelle édition de ses ouvrages et sur l'utilité de l'imprimerie est un morceau digne d'attention ; même après les meilleures odes Philippiques, on lira les strophes suivantes avec satisfaction.
Ami, dont les soins et la peine Immortalisent nos écrits, Et dont Tait, plus sûr que la scène, Laisse mieux juger de leur prix ; Sans toi les plus doctes merveilles, ^ Fruits tardifs de nos longues veilles,
Ne dureraient que peu de jours ; Et comme des fleurs passagères , - Le temps, sur ses ailes légères.
Les emporterait pour toujours.
Lorsque, par les soins d'un faux prêtre Qu*animait Tenfer en courroux, L'art si meurtrier du salpêtre Se fut répandu parmi nous , Le Ciel, par un présent plus rare, Voulut qu'un guerrier moins barbare Fit autant de bien aux mortels Que raf&eux démon de la guerre Fit sentir de maux à la terre Par un ministre des autels.
Par cette heureuse découverte.
Chefs-d'œuvre de l'antiquité Dont les savants pleuraient la perte^ Votre éclat fut ressuscité.
Un livre unique dans le monde Reçut de la presse féconde Des essaims de frères jumeaux , Et pour les lettres fortunées, L*ouvrage de peu de journées Valut des siècles de travaux.
Q.ue d'auteurs, que d'écrits célèbres Dont les noms seuls nous sont connus, Auraient surmonté les ténèbres Où le temps les a retenus !
Le fameux chantre de la Thracc, Par le récit de sa disgrâce, Charmerait encor l'univers.
Tendres cœurs que l'amour inspire, Sapho vous prêterait sa lyre Pour le modèle de vos vers«
Pour moi, dont le dieu du Permcssc, De quelques regards caressants Daigna dans ma tendre jeunesse Honorer les travaux naissants, Plus de ces esprits vénérables Je vois les restes préférables A tout ce qui les a suivis, Moins je puis retenir mes larmes, Q^and je compare à tant de charmes Ceux que le temps nous a ravis.
Qjie j'admire le sort d'Athcnes, Qui, pour vaincre en tout ses voisins, Choisissait ses grands capitaines Parmi ses doctes écrivains I Toujours cher aux rives attiqucs, Tantôt par leurs chants dramatiques^
196 ÉTUDE SUR LES PHiLÎPPiaUES.
Tantôt par leurs travaux guerriers, Pallas, doublement occupée, Pour leur lyre et pour leur épée.
N'avait point assez de lauriers I
C'est toi, divine Melpomène,
Qui par d'utiles fictions
Sais purger la nature humaine
De ses injustes passions ;
C'est dans ton école sublime
Q^*un Roi, du sentier légitime.
Apprend à ne point s'égarer.
Et qu'il voit sans voile et sans feinte
Ce que le respect et la crainte
Empêchent de lui déclarer.
Confonds ces auteurs fanatiques, Q^i, n'admirant que les Anglois, Préfèrent leurs règles gothiques A la sagesse de tes lois ; Qui, fuyant les beautés connues Pour courir embrasser les nues De rirrégulière Albion, Veulent que Paris les encense Pour des monstres dont la naissance Fit le supplice d'Ixion.
Ami, si les fruits de ma veine, Plus convenables à nos mœurs, Sans les ornements de la scène.
Méritent d'attendrir les cœurs ; Si, dans le Temple de mémoire, Je puis espérer quelque gloire Dont tu veuilles prendre ta part, Prends soin que l'œil le plus sévère Trouve de quoi se satisfaire Dans ce qui dépend de ton art.
ïl ne faut qu'un mot pour un autre Pour défigurer un auteur; Dans un sens différent du nôtre Il jette l'esprit du lecteur.
Si je n*ai pas Tart de lui plaire, Fais que sa critique ordinaire '*' Ne s'étende point jusqu'à toi ;
Et ne soufire pas que la presse Joigne aux fautes de ma paresse Celles qui ne sont pas de moi !
Cette métrique, familière à La Grange, est celle qu'il comprenait et maniait le mieux ; cette strophe, d'ailleurs, est d'une structure admirable ; il n'y a qu'une coupe de quatre vers, deux féminines bien placées après l'exposition, et avant les deux secondes féminines, se trouve la masculine appelant et désignant la chute; nos grands Ijniques ont employé ce mode, qui se prête aux images, à l'ampleur, aux chutes retentissantes, et dans lequel le vers déploie toute sa grâce, sa force, allant et venant dans un cadre bien disposé ; nos romantiques n'ont eu garde d'oublier ce dispositif poétique ; — à coup sûr, les mètres français sont nombreux et riches ; leur étude vaudrait mieux que certaines tenutives modernes, plus belliqueuses que rationnelles. — On finira bien par le comprendre.
L'âme du vieux Corneille semble avoir passé dans le monologue de Jugurtha ; la poésie est pleine, vibrante; la pensée se meut avec aisance dans la phrase ; et l'on peut dire de ces quelques strophes qu'elles valent toute la tragédie d'où nous les extrayons.
Sceptres, qui rivaux du tonnerre N'avez à craindre que les dieux , Et vous qui donnez sur la terre Le pouvoir qu'ils ont dans les cieux.
Rayons des majestés suprêmes, Cessez-vous, sacrés diadèmes, De relever des immortels?
Et si les Rois sont leurs images.
Sont-ils nés pour d'autres hommages Que ceux qu'ils doivent aux autels ?
Allons brûler ce Capiiole, Lieu terrible aux fronts couronnés, Où Ton n'immole à ton idole Q.ue des monarques enchaînés ; Où Ton voit tant de noms augustes Consacrés par tes lois injustes A des opprobres étemels, Et tant de nations entières Servir de pompeuses matières A tes triomphes criminels.
Abattons les superbes tètes De CCS titans ambitieux, Q.ui, de conquêtes en conquêtes.
Veulent s'élever jusqu'aux cieux.
Augmentons les chutes célèbres, Que leurs jours couverts de ténèbres Rendent nos jours sereins et clairs.
Et que par un coup de tonnerre Du feu qui menaçait la terre Il ne sorte que des éclairs.
Rome, dont Taudace guerrière Remplit tout de sang et d'horreurs, N'est-il ni digue, ni barrière, Qui mette un frein à tes fureurs?
Sitôt que le front d*un monarque Est digne d'en porter la marque, Son abaissement est certain, Et m cours moins à la victoire Par l'espoir d'augmenter ta gloire Que par Tamorce du butin.
J'ai vu tout ce que tes entrailles Ont produit de chefs renommés.
Vaincu jusque dans tes murailles Par les trésors que j'ai semés.
Voyons si, prenant d'autres règles, Pour le choix bruyant de tes aigles Je n'aurai point un autre écueil.
Et si le fer de notre Afrique Brisera le joug tyranniquc Q.UC lui destine ton orgueil.
Par l'amour et par la nature Mon cœnr trop longtemps combattu N'ose, effrayé de leur murmure.
Donner l'essor à sa vertu.
Mais si d'un rival qui m'outrage Je ne puis ûéchir le courage, due son sang rougisse mes mains, Et commence par ces prémices Les innombrables sacrifices Que je veux faire des Romains 1
Loin dé nous la pensée, à coup sûr ridicule, de comparer La Grange à l'auteur du Cid; il n'y a pas d'analogie, quelque lointaine qu'on la suppose ; et cependant, ce fier langage de Jugurtha, un peu noyé dans l'accessoire, conserve du charme ; les imprécations, cette lave brûlante qui circule dans le vers et le rend sublime, ne
sont pas dans le tempérament de La Grange ; le poète lyrique ne put jamais atteindre le sommet de l'art tragique ; sa forme se brisait au premier obstacle, et ses efforts pour ressaisir le ton élevé, aboutissaient presque toujours à l'énervement, à Teffacement du caractère qu'il étudiait ; il ne parvenait pas à renouer le fil brisé d'une action interrompue par un accident littéraire ; — en un mot, l'ouvrier manquait des vastes et multiples connaissances qu'exige le style dramatique ; outre le don supérieur de poésie, le coup d'ailes altier se renouvelant sans fatigue, le tragique et le dramaturge ont besoin d'être artistes et linguistes ; une profonde étude de notre langue, de son génie^ de ses ressources, s'impose à ceux-là mêmes que la Muse a baisés au front, — et La Grange manqua de ces qualités de l'ouvrier, que rien ne remplace.
La Grange eut-il conscience du crime de calomnie colporté par ses Phiîif piques contre le Régent ? Nous serions porté à le croire, puisque dans l'ode sur ]es ans, il dit :
De là sont en foule venues Ces coupables productions, Qjue courent former dans les nues Nos sacrilèges Ixions.
En vain Thémis et son tonnerre S'efforcent d'en purger la terre ; Rien n'en peut arrêter le cours; Et toujours du sein des Harpies S'échappent des plumes impies Qui font la honte de nos jours I
En vérité, voilà qui s'appelle tirer sur ses propres troupes, ou n'est-ce qu'un changement de front plus habile que sincère ? Le poëte a-t-il voulu se dégager adroitement ? Peines perdues, M. Chancel de La Grange, car les Philippiques resteront accolées à votre nom, en dépit de votre strophe, et votre plume impie n'est pas une des hontes les moins repoussantes d'une époque trop féconde en tableaux de ce genre !
Et cet homme, si violent quand il parlait au nom d*une faction de cour, avait de magnifiques lueurs de raison, et l'instinct du progrès artistique et moral; c'est ainsi que dans l'ode sur les arts, déjà citée, nous trouvons quelques strophes également belles au point de vue de la pensée et de la forme.
Cependant des esprits célèbres Qu'éclairait la divinité, ' Aperçurent dans ces ténèbres La source de la vérité.
C*est de l'école de ces Sages Qu'on vit sortir ces grands courages Dont les exploits sont inouïs, Et qui, prodigues de leur vie, Attiraient l'estime et l'envie Sur la gloire de leur pays.
C'est ainsi qu'à chaque victoire Qp'ils remportaient dans les hasards, Us joignaient la paisible gloire De faire triompher les Arts.
Le temps eût détruit leurs trophées, Si la lyre de leurs Orphées
202 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES,
N'eût vaincu sa légèreté.
Celui dont Thémis fut la mère Serait, sans la gloire d'Homère, Comme s'il n'eût jamais été.
Q.ue de talents incomparables Voit-on briller de toutes parts I Qjie de chef-d'œuvres innombrables Viennent s'offrir à nos regards !
C'est là qu'un Xeuxis, un Apelle, Un Phidias, un Praxitèle, Animent le marbre et le bois, Et qu'un orateur intrépide.
Par son éloquence rapide, Fit trembler le plus fier des rois.
Peuple, que la paix ni la guerre Ne cessent point de signaler.
En est-il quelqu'un sur la terre Qui soit digne de t'égaler?
Avec quelle magnificence Marques-tu ta reconnaissance A tant d'illustres concurrents , Qjne le même désir inspire De réunir, pour ton empire, Tous leurs mérites différents.
L'un, pour l'attaque d'une ville.
Donne naissance à des travaux, Qui sont une source fertile De prodiges toujours nouveaux ; L'autre, assiégé dans sa patrie, S'élevant par son industrie Sur tout le reste des humains, Détache du flambeau du monde Des feux qui vont brûler dans l'onde Toute la Hotte des Romains.
Quelle Reine superbe et tendre, Fille de leurs nobles loisirs, Aux larmes qu'elle fait répandre Anache de si doux plaisirs !
Plus dans la pompe de ses fêtes On voit les fameuses tempêtes Sous qui le crime est abattu, Et plus on est forcé de croire Q.u'on n'entre au temple de la gloire Que par celui de la vertu.
Sagesse immense, mer profonde, Dont tout reçoit l'être et la loi.
Tu fais bien voir que dans le monde Rien n'est immuable que toi 1 La Grèce, en cessant d'être libre, Vit porter sur les bords du Tibre, Par les arts qu'elle avait nourris, La pompe de ces grands spectacles, Et de tous les autres miracles Qui sortirent de ses débris.
C'est là que les beautés d'Athènes , Ne perdant rien de leur renom, Ce qui charmait en Démosthènes Fut admiré dans Cicéron ; C'est là qu'au sommet du Parnasse, On vit Pindare avec Horace S'acheminer d'un pas égal ; Et de siècle en siècle on avoue Qu'Homère eut besoin de Mantoue Pour trouver un digne rival.
Chantres divins, dont l'harmonie Dispense l'immortalité.
N'occupez plus votre génie Des fables de l'antiquité;
204 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
Célébrez la gloire d'Auguste, Jusqu'à rendre un règne si juste L'exemple des siècles suivants; On ne voit point de jours sinistres Sous un prince dont les ministres Sont les Mécènes des savants.
Après la mort de ce grand homme, Par quelle étrange nouveauté Ne voit-on plus régner dans Rome Que des monstres de cruauté ?
C'est assez d'abhorrer les crimes Pour être les promptes victimes De ces infâmes souverains.
Quelles sanglantes catastrophes Pourtant de graves philosophes, Et de sublimes écrivains !
Ainsi le ciel, dont la colère Est toujours lente à s'exercer.
Prépare la chute exemplaire Des trônes qu'il veut renverser.
Il fait enfin tomber la foudre.
Du Capitole mis en poudre, Tous les honneurs sont effacés ; Et tout cède aux forces rustiques Des peuples dont les flots Baltiques Baignent les rivages glacés.
U y a dans cette poésie plus que de rélévation, — elle plane, elle éclaire les horizons de ThistoÎTe. L'école parnassienne ne possède pas cette envergure, moins encore cet acquis philosophique. Une belle strophe ne se compose pas seulement de mots agencés selon une règle mécanique, elle a surtout besoin d'une âme, et l'âme du vers, c'est la pensée !
Quel homme singulier, ce satirique, ce courtisan des factieux qui voulaient ruiner les espérances légitimes du premier prince du sang, Philippe d'Orléans ; quel mélange incroyable de platitude et de généreux élans vers le beau, vers la justice ! Qpelle mystérieuse nature est celle de Thomme ! Qjne de fanges et de lumières dans le limon avec lequel nous sommes pétris !
La Grange fut poëte ; il en eut l'ébranlement cérébral et l'ardente passion; son tour de phrase est naturellement poétique, trop souvent guindé, avec ce cortège mythologique qui dépare les œuvres du dix-huitième siècle, et la mièvrerie, l'aHectation des sentiments amoureux, — rien de hardi, de mâle, peu d'idées sublimes jetées dans une forme achevée, — le terre-àterre de la littérature bourgeoise, les scènes à effet, qui n'en produisent aucun, la boursouflure du style croyant pallier le vide du discours, et l'éternelle convention théâtrale si terne, si momifiée, sorte de coupe pneumatique où les plus heureux talents ne tardaient pas à mourir. — Voilà notre critique sur l'ensemble.
Où le poëte reparaît avec une sorte d'ampleur incontestable, c'est dans ce passage de l'ode :
Plus dans la pompe de ses fêtes On voit les fanjcuses tempêtes Sous qui le crime est abattu, Et plus on est forcé de croire Qja'on n'entre au temple de la gloire Qpe par celui de la vertu.
Coupables et responsables, ces écrivains qui, sentant
2é6 ÉTUDE SUR LES PHILIPPICIUES.
la vérité avec cette énergie, comprenant ainsi le jeu des événements, osent prostituer leurs plumes aux ambitieux, qui les désavoueront plus tard ! Ils y laisseront tout : la réputation d'honneur, la dignité de la vie, h perte des vieilles relations; leur nom sera traîné de siècle en siècle dans les journaux et dans les livres ; il ne restera d'eux qu'un squelette dans un sépulcre blanchi ; n'importe, ils vont l'injure à la bouche et le fiel au bout de la plume, ils se jouent des convenances, des engagements les plus sacrés, — la famille elle-même ne les arrête pas, ils violent ce sanctuaire, où nous avons tous une mère, un père, des souvenirs pieux, — ils font bon marché des croyances devant lesquelles l'humanité s'incline avec un respect religieux, — et les puissants meneurs se gorgent dans la coulisse, où les jeunes femmes les enivrent de caresses et de baisers, — et l'homme de peine littéraire, le poëte à gages compromettent leur honneur et leur tête pour servir ces ambitions ! Honte à ceux qui chantent l'amertume des autres, qui salissent les mémoires sur un ordre reçu, et qui font de la calomnie un piédestal à leur réputation I
La Grange, auteur dramatique, est jugé par Victor Hugo, lettre huitième sur le Rhin :
« En sortant du palais par la grande pone, j'en ai pu contempler la façade actuelle, œuvre glaciale et déclamatoire du désastreux architecte de 1734. On croirait voir une tragédie de La Grange Chancel en marbre et en pierre. »
{Le Rhifty Bruxelles, 1842, page 106.)
Les lundistes seront aussi sévères que leur illustre chef de file. Le satirique ne composait pas avec la patience, la méthode pratiquées par Honoré de Balzac, et si bien décrite par Théophile Gautier :
« Sa méthode de procéder était celle-ci : Quand il avait longtemps porté et vécu un sujet, d'une écriture rapide, heurtée, pochée, presque hiéroglyphique, il traçait une espèce de scénario en quelques pages, qu'il envoyait à l'imprimerie, d'où elles revenaient en placards, c'est-à-dire en colonnes isolées au milieu de larges feuilles. Il lisait attentivement ces placards, qui donnaient déjà à spn embryon d'oeuvre ce caractère impersonnel que n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette ébauche la haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi d'un autre. Il opérait sur quelque chose ; s'approùvant ou se désapprouvant, il maintenait ou se corrigeait, mais surtout ajoutait. Des lignes partant du commencement, du milieu ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les marges, à droite, à gauche, en haut, en bas, conduisant à des développements, à des intercalations, à des incises, à des éphitètes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice dessiné par un enfant. Du texte primitif partaient des fusées de. style qui écbtaient de toutes parts. Puis c'étaient des croix simples , des croix recroisetées comme celles du blason, des étoiles, des soleils , des chiffres arabes ou romains^ des lettres grecques ou françaises, tous les si-
208 ÉTUDE SUR LES PHlUPPiaUES.
gnes imaginables de renvois qui venaient se mêler aux ra}aires. Des bandes de papier, collées avec des pains à cacheter, piquées avec des épingles, s'ajoutaient aux marges insuffisantes, zébrées de lignes en fins caractères pour ménager la place, et pleines elles-mêmes de ratures, car la correction à peine faite 'était déjà corrigée* Le placard imprimé disparaissait presque au milieu de ce grimoire d'apparence cabalistique, que les typographes se passaient de main en main, ne voulant pas faire chacun plus d'une heure de Balzac. »
(Théophile Gautier. Paris, 1861.
Les typographes, aujourd'liui patrons ou hommes de lettres, souriront en relisant cette page, souvenir du travail herculéen que nécessitait cette copie indéchiffrable. La Grange n'appliquait pas cette méthode; il croyait, avec Gautier, que l'improvisation est un signe de force, et, volontiers, il eût dit comme lui : « Un écrivain qu'une idée quelconque, tombant du ciel comme un aérolithe, trouve à court de termes pour l'exprimer, n'est pas un écrivain véritable. » Ce paradoxe littéraire, qui contient une vérité banale, à savoir l'instantanéité de l'expression, sa propriété et sa couleur locales, a fait des ravages dans les rangs des jeunes littérateurs; — ils ont cru, et rien n'est moins démontré, que l'inspiration, la rédaction de jet, sans retouches, sans variantes, constituent le caractère propre de la supériorité; — partant de là, on s'abandonne aux fugues de la plume, on fait peut-être beaucoup de copie, pro-
cédé lucratif, mais anti-littéraire par excellence ; — rien ne peut remplacer le travail de lime, le poli du contour, la ciselure des incidentes, et l'attention constante accordée à ces rappels de couleur, comme les désigne si heureusement Théodore de Banville dans son traité prosodique; — les puissants artistes eux-mêmes ont besoin de la réflexion et n'arrivent au sublime que par l'application des règles; nul ne peut s'en abstraire com* plétement.
Notre langue, à ce moment, n'avait pas encore reçu l'empreinte du romantisme, un siècle devait s'écouler ; André Chénier, Lamartine, Sainte-Beuve, de Vigny, Méry, de Musset, Barbier, et le premier de tous, Victor Hugo, n'étaient pas venus; — et ce mouvement, qualifié maintenant de vieux roniantique, comme si le génie pouvait vieillir, étant immortel de sa nature, a renouvelé les formes poétiques; les mots ont été admis à l'honneur de figurer indistinctement dans la strophe; -^ les lettres françaises ont reçu leur anoblissement par l'admission de tout le vocabulaire au droit de rendre la pensée, — et, quand nous voyons les bénéficiaires de cette magnifique révolution se retrancher derrière les nécessités actuelles, que nous ne comprenons pas, nous ne pouvons que glorifier et suivre la rénovation littéraire d'Hernani et des Orientales.
Les poésies diverses de La Grange, les seules bonnes, sont loin de la forme, pure autant qu'élevée, revêtue de nos jours par nos grands poètes romantiques. Ecoutez une musique, où l'idée se trouve à l'aise, et se meut
210 ÉTUDE SUR LES. PHILIPPiaUES.
comme un flot, murmurant sur une plage inondée de, soleil ; — cette citation chante dans notre mémoire, et nous ne pouvons résister à la tentation de l'éloquence :
Je te salue au seuil sévère du tombeau.
Va chercher le vrai, toi qui sus trouver le beau.
Monte Tâpre escalier. Du haut des sombres marches,
Du noir pont de l'abîme on entrevoit les arches;
Va ! meurs 1 la dernière heure est le dernier degré.
Pars, aigle, tu vas voir des gouf&es à ton gré :
"Çu vas voir l'absolu, le réel, le sublime.
Tu vas sentir le vent sinistre de là cime,
Et réblouissement du prodige étemel.
Ton olympe, tu vas le voir du haut du ciel ;
Tu vas, du haut du vrai, voir l'humaine chimère.
Même celle de Job, même celle d'Homère,
Ame, et du haut de Dieu tu vas voir Jéhovah.
Monte, esprit 1 Grandis, plane, ouvre tes ailes, va!
(Victor Hugo> sur le iotiibeau de Th. Gauiter.)
Ces quatorze vers contiennent la poétique nouvelle ; — quand une littérature possède un tel morceau, elle peut marcher à la conquête des âges, l'éternité lui est ouverte ; et la Gloire, qui s'assied avec plaisir sur les monuments funéraires, secoue ses fleurs sur l'œuvre des vivants; — et l'auréole est dès maintenant visible sur le front de Victor Hugo. La victoire nous reste : l'école classique est vaincue ; l'esprit géant a fait trois pas, et il a rempli l'immensité !
Théodore de Banville, écrivant avec un stylet d'or sur une table d'airain, pourrait adresser à notre Maître
Victor Hugo les rhythmes ailés qu'il consacrait à Gautier :
Et toi, monstre qui passes A travers les espaces, Usant ton sabot sur Les deux d^azur.
Cheval aux ailes blanches Comme les avalanches !
Tu prenais ton vol, Tceil Ivre d*orgueil,
Qpand sa main blanche et nue T'empoignait sous la nue, Ainsi que tu le veux, Par les cheveux.
Mais, ô déesses pures, Ornez vos chevelures De couroni^es de fleurs ; Séchez vos pleurs !
Car le divin poète Que votre voix regrette Va sortir du tombeau. Joyeux et beau.
Les Odes qu'il fit naiirc Lui redonneront l'être A leur tour, et feront Croître à son front
Victorieux de Tombrc L'illustre laurier sombre Que rien ne peut faner.
Ni profaner.
212 ETUDE SUR LES PHILlPPiaUES.
Toujours parmi les hommes , Sur la terre où nous sommes, Il restera vivant, Maître savant
De rOde cadencée, Et sa noble pensée due notre ûge adora, , Joyeuse, aura
Pour voler sur les lèvres Que brûleront les fièvres De notre humanité.
L'éternité !
(Théodore de Banville, jeudi 7 novembre 1872.)
Nous n'avons aucune indulgence à réclamer auprès du lecteur pour cette double citation; on a compris que nous voulions présenter la poésie romantique sous son aspect multiple, forme et fond, lyrisme et pensée, vol d'aigle et roucoulement de colombes, lys majestueux et simple bouton d'or des vallées, grondement du tonnerre et symphonie des mondes aériens, plainte de l'âme et recherches de la conscience, aspiration et souvenir, enthousiasme et rêverie, vibrations du cœur et plaintes inarticulées, toute la gamme des sentiments, toute la filiation des idées, tout l'homme pris dans son action, son désir de connaître, son désespoir et sa révolte contre la réalité ! Le romantisme nous a guidés vers les nouveaux rivages ; son génie est celui de l'humanité, avec ses élancements vers l'infini, avec ses co-
lères contre la vie quotidienne^ avec sa transfiguration sur les cimes de Tidéal, avec sa prière vers l'inconnu, — la contemplation de la nature : le brin d'herbe, l'étoile, la fleur, le météore flamboyant, cette autre fleur des deux, le golfe azuré, l'Océan en courroux, la nuit sombre, le ma;in vermeil, le sentier des bois, les voix de la solitude, extases et bonheurs, espérances et consolations, harmonies et mystères, — l'épanouissement de l'amour dans le cœur de la femme, le recueiflement de l'esprit dans les sanctuaires de la science, sa marche vers le progrès, le beau, la justice, la fraternité. Dieu ! '
Est-ce que l'ancienne poésie éclairait un pareil développement de nos facultés ? Q.uel est le poëte qui nous a parlé autrefois cette langue si abondante en philosophie, si riche en préceptes moraux, religion des intelligences supérieures, parce qu'elle embrasse les domaines les plus étendus de l'art et qu'elle ouvre les plus vastes perspectives, les méditations les plus hautes? La langue romantique seule a fait ce miracle. La Grange et les classiques ne la connurent pas; — notre siècle lui doit son éducation !
Hugo, avec Téternelle prescience du génie, explique, dans une page peu connue, écrite en 1830, au plus fort de la lutte, le caractère intime du romantisme : « Ce mouvement n'est qu'une conséquence naturelle, qu'un corollaire immédiat de notre grand mouvement social de 1789. C'est le principe de liberté qui, après s'être établi dans l'État et y avoir changé la face de toute
214 ÉTUDE SUR LES PHILlPPiaUES.
chose, poursuit sa marche, passe du monde matériel au monde intellectuel, et vient renouveler l'art comme il a renouvelé la société, cette régénération, comme l'autre, est générale, universelle, irrésistible. Elle s'adresse à tout, réédifie tout, refait à la fois l'ensemble et le détail, rayonne en tous sens et chemine en toutes voies. Or, — pour n'envisager ici que cette panicularité, — par cela même qu'elle est complète, la révolution de l'art a eu ses cauchemars, comme la révolution politique a eu ses échafauds. Cela est fatal. Il faut les uns après les madrigaux de Dorât, comme il fallait les autres après les petits soupers de Louis XV. Les esprits, affadis par la comédie en paniers et l'élégie en pleureuses, avaient besoin de secousses, et de secousses fortes. Cette soif d'émotions violentes, de beaux et sombres génies sont venus de nos jours la satisfaire. Et il ne faut pas leur en vouloir d'avoir jeté dans vos âmes tant de sinistres imaginations, tant de rêves horribles, tant de visions sanglantes. Qu'y pouvaient-ils 'faire? Ces hommes qui vous paraissent si fantasques et si désordonnés, ont obéi à une loi de leur nature et de leur siècle. Leur littérature, si capricieuse qu'elle semble et qu'elle soit, n'est pas un des résultats les moins nécessaires du principe de liberté, qui désormais gouverne et régit tout d'en haut, même le génie. C'est de la fantaisie, 'soit ; mais il y a une logique dans cette fantaisie. »
(Hugo, 1830, Lettre aux èàitnirs de Dovalîe.)
Et cette fantaisie est devenue la loi de l'art, et la
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liberté littéraire s'est implantée dans nos mœurs, avec la liberté politique, que nous poursuivons encore dans ses applications, mais qui viendra couronner Toeuvre issue de la Révolution : l'Art libre dans l'État libre !
Dès notre première ligne, nous avons tenu à déployer notre drapeau, et nous l'avons fait en rendant hommage à celufqui n'a cessé de combattre pour le progrès des lettres et h dignité de l'écrivain.
Je suis fils d'Hcrnani, mon vers est romantique £c je mets ta statue au seuil du grand portique Où, depuis cinquante ans, ton œuvre souverain Abreuve les esprits! O penseur, que d'insultes Rejaillirent sur toi^ — • que de rages occultes! Et ton nom cependant s'incrustait dans l'airain !
Ton 6:rin contient l'or, la perle, la topaze, Le saphir, l'émeraude, et le voile de gaze Dont se revêt l'aurore aux portes d'Orient ; Tantôt c'est Juvénal, puis la flûte argentine, Quelque charmant tableau d'école florentine, T«i malédiction près d'un vers souriant ' !
Parfois le voyageur qui explore le désert se trouve face à face avec un royal et formidable passant, qui re-
* La Sèmiramis ailée, poésie, avec une lettre de Victor Hugo appréciant la voluptueuse Babylonienne sous le double aspect du tyran et de la femme, — eau-forte d'Emile Hébert, sculpteur, auteur du buste si remarqué au foyer de l'Odéon, nous rendant un Balzac plein de vie et de pensées, — traduisant avec toute l'élégance d'une pointe exercée la fascinante Reine nourrie par des colombes I
Tiré à petit nombre, papier teinté, 2 francs; — papier Hollande,
2l6 ÉTUDE SUR LES PHILIPPIQUES.
vient de la source voisine, ou qui arpente majestueusement la solitude ; — une double supériorité rehausse encore ce fauve : le calme et la puissance, — de cette conscience résultent l'empire sur soi-même, le dédain motivé, — et le lion fixe l'homme sans ostentation, sans courroux, et ces deux étincelles se croisent, se heurtent, sans amener une catastrophe. Le lion et l'homme se regardent et continuent leur chemin, peut-être aussi émus l'un que l'autre, — le lion de l'audace de l'homme, et celui-ci de la fière clémence avec laquelle on accueille sa témérité!
C'est ainsi que notre critique, occupée à disséquer l'œuvre d'un auteur de second ordre, est subitement placée devant la personnalité sardonique et persifleuse la plus haute du dix-huitième siècle. Voltaire. Nous ne déclinons pas la tâche qui nous incombe ; il y va d'un avantage supérieur aux craintes puériles ou trop fondées, la vérité en tout ordre de choses, la justice appliquée au grand seigneur de lettres du siècle philosophique.
Pourquoi ces^deux hommes qui eurent un talent satirique si prononcé , restèrent-ils des ennemis ! La Grange, relevons-le dès ce moment, avait salué le suc-
couverture parchemin, 10 francs; — ce livre, véritable bijou typographique, carte de visite déposée chez les bibliophiles et les amateurs, est en vente depuis novembre 187$. — Il reste quelques tirages de luxe sur Hollande , numérotés et parafés. — Adolphe Mouveau et G. Levcsque^ libraires-éditeurs, 20, avenue du Maine.
{Xote des éditeurs.)
CllANCEL DE LA GRANGE. 217
ces iï Œdipe en 1718; cet esprit, si peu fait pour la louange, sec et dur même quand il croyait se montrer agréable, ne put réfréner son indépendance , — son indomptable manie de critique perça sous les fleurs de Tépître. Voltaire, jeune alors, étroitement circonvenu par les femmes et les courtisans, se renferma dans un dédaigneux silence. Établissons la situation et donnons quelques dates ; — une date est un jalon souvent précieux.
Voltaire, né le 20 février 1694, ^^ait vingt-quatre ans en 171 8, lors de la première représentation d*Œdipe; La Grange, né le i^' janvier 1677, ^^^^^ quaranteet-un ans à cette même époque. — Voltaire mourut le 30 mai 1778, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, et La Grange le 29 décembre 1758, à quatre-vingt-un ans; — voilà les deux existences les plus longuet et les plus accidentées que nous connaissions; les lettres françaises, avant la Révolution, n'offrent pas d'autres exemples de cette nature.
Voltaire vécut vingt ans après La Grange; sa gloire remplissait l'Europe ; Catherine de Russie et Frédéric de Prusse consultaient cet homme universel dont la facilité de plume et l'abondance de parole n'avaient d'égales que l'orgueil du caractère, mal déguisé sous une feinte bonhomie et un abord souriant ; — la griffe, de temps à autre, se montrait sous la patte de velours ; le rictus diabolique faisait grimacer la figure, car il y eut toujours chez Voltaire quelque chose de fauve et de méphistophélique.
2l8 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
Allons à la source et disons quel fut le seul, le véritable grief de Voltaire contre La Grange. La plupart de ceux qui déchirent encore l'auteur des Vhilippiques avec les phrases venimeuses de Voltaire ne savent pas qu'à Torigine de la brouille une question de rimes vint aigrir ces deux esprits si pointilleux, et si enclins à verser dans Tomière des passions violentes.
Voltaire et Boileau, pour ne citer que ces deux classiques, n'eurent pas la fibre musicale de la rime fort exercée; M. Théodore de Banville est sans doute le premier qui ait osé le dire, et nous le répétons avec bonheur, non par amour de la singularité, mais pour rompre une bonne fois avec les opinions imposées par la tradition.
Oser prendre à partie une rime et faire allusion à ce goût des relations mélangées qui le distingua toujours, c'était commettre un crime que Voltaire ne pardonnait pas très-facilement ; en perçant le côté faible de l'homme , on se faisait un ennemi de l'écrivain ; La Grange le comprit trop tard, ou céda à la tentation maladive de la taquinerie, circonstance qui étonnera peu les observateurs. S'il se fût placé au-dessus de la rancune, tout en marquant sa contrariété par une pointe, — elles lui étaient si familières! — Voltaire eût prouvé sa grande supériorité sur le pamphlétaire; — mais, d'où qu'elles vinssent, les flèches avaient la faculté d'irriter profondément l'ami des monarques et le flatteur des favorites; nous le verrons surabondamment.
Le ton du poëte s'adressant à l'heureux auteur d'Œ-
dipe est empreint de cette morgue et de cette raideur de style qui rendent si pénible la lecture du théâtre de cette époque, et nous n'en exceptons pasu un nombre considérable de pièces appartenant à d'illustres auteurs, Voltaire lui-même, car dans les cinquante ouvrages écrits pour la scène, il en est au moins quarante que personne ne voudrait relire aujourd'hui ; les tragédies, comédies, opéra-bufFa, opéra-comique, constituent un fonds que les hommes du métier ont cessé de consulter. Toutes ces conventions, ces fougueuses passions rendues en lourds alexandrins, froidement alignés dans la tirade comme les [ifs de Le Nôtre dans ♦es solennelles avenues du parc de Versailles, — cette rhétorique, ce parti pris ne rentreront plus clans le cadre de l'art théâtral.
Voltaire avait plus de lettres que La Grange, — son instinct du style était plus vivace, — il répandait plus de vie, d'images, de mouvements, de mots caractéristiques dans le dialogue; il éclairait davantage les caractères ; les passions se développaient sur un plan moins banal, et Ton sentait l'homme, le roi ou la reine, le ministre ou le serviteur dans le langage rhythmé, La Grange jetait dans un moule les sentiments que le premier venu pouvait ressentir. Voltaire étudiait les sujets; son analyse philosophique, jointe à une langue plus sonore, travaillée par un habile artiste, son agencement des scènes, le rendirent prédominant au théâtre, comme il le fut plus tard dans le roman, dans l'histoire, dans le conte, dans la poésie légère ; nous ne parlons pas de
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la poésie épique, — ces drames fabuleux charment rimagination exubérante des peuples enfants; ils bercent les douleurs inhérentes à l'enfantement social ; ils ont souvent le glorieux avantage de transmettre l'idiome national à la postérité la plus reculée, — mais les récits épiques sont devenus impossibles avec nos méthodes critiques, avec le libre-examen, les progrès de la science, et cette désillusion curieuse et observatrice qui est la marque des intelligences contemporaines. La Henriade de Voltaire n'est pas "une action épique ; le siècle encyclopédiste ne pouvait pas enfanter une œuvre de ce genre, et le nôtre moins encore. L'art épique a vécu. Personne ne ressuscitera les âges de foi; et nous sommes de ceux qui, tout en les appréciant, en leur rendant justice, en leur tenant compte des progrès réalisés, ne les regrettent pas. La science vaut bien le dogme ; l'analyse personnelle vaut bien la version inquisitoriale de la caste !
Voltaire, qui fut le plus acharné, le plus intrépide discuteur de son temps, ne répondit pas à l'épître de La Grange ; la clef de ce mystère se trouve dans les vers suivants ;
Cest une gloire due à la fleur de tes aus;
C'est à toi de monter alors que je descends.
Mais souffre au zèle ardent qui pour toi m'intéresse,
QjLie du peu que je sais j'instruise ta jeunesse,
Et que, par ces leçons, ton esprit avisé
Évite les écueils où je me suis brisé I
Ce début n'était pas fait pour amadouer un écrivain
ambitieux, tourmenté d'une soif de gloire qui ne s'éteignit jamais ; la domination est le propre de l'homme qui a une confiance illimitée en son talent, — et Voltaire ne brillait pas précisément par la modestie, cet aveu tacite d'impuissance, selon les uns, cette pierre de touche du vrai mérite, selon les autres ; — ces premiers vers ne pouvaient que blesser l'auteur acclamé qui posait sur la scène un pied déjà si victorieux.
Mais l'emportement ne dut pas connaître de bornes aux vers suivants :
Il nt t'appartient pas, pour tes premières veilles, De vouloir réformer nos yeux et nos oreilles. Jamais un écrivain, habile dans son art , Ne fit rimer les mots de char et de rempart, Et dt frein avec rien. Tu n'as point d'éloquence Qui fasse tolérer Thorrible dissonnance ; Ne crois pas, Arouet, que ce soit sans dessein Qu*à la raison trop vague on crut devoir un frein ; Puisqu'on voit tous les jours, à l'abri de la rime, Briller des sentiments qui n'ont rien de sublime, Lorsque d'autres plus beaux, quoique bien exprimas, Ne frapperont pas tant, s'ils sont plus mal rimes. La rime dans les vers, dans l'homme la jeunesse, Sont deux charmants défauts qu'on aimera sans cesse.
Afin de fournir une leçon prosodique complète, — et le cas était puéril, avouons-le, — La Grange pousse la méchanceté jusqu'à faire rimer ce mot frein dont il vient de critiquer l'emploi ; — et lui-même n'a pas
222 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
une rime pleine, puisqu'elle- manque de la consonne d'appui exigée par l'école romantique.
Il faudrait connaître bien peu Voltaire pour ne pas admettre son ressentiment contre l'audacieux précepteur; il est vrai, le ton change après cette mercuriale, mais le coup est porté. Voltaire était de ceux qui infligent des leçons et n'en reçoivent jamais^* aussi les palliatifs ne sont ici que pour la forme :
Tout censeur qui s'arrête à ces légers défauts, Te fait connaitre assez qu'il sent ce que tu vaux ; Et loin qu'à Tamitié ce reproche déroge, Te censurer ainsi, c'est faire ton éloge. Car enfin, nos destins ont un rapport si grand, Q.ue je ne puis te voir d'un œil indifférent. Nous avons l'un et l'autre attiré sur nos têtes Tout ce que peut l'envie assembler de tempêtes ; De nos crimes pareils les récits odieux , Dans leur vivante image ont irrité les Dieux ; Et je serais fâché qu'aucun sujet de plainte Rallumât contre toi leur foudre mal éteinte.
Ces exhortations partent d'un bon naturel, M. La Grange, et vous le croyez si bien que vous allez critiquer ensuite la dignité de conduite et la vie privée de votre jeune rival. Poëte imprudent que vous êtes ! Vous tenez un langage austère, vous blâmez, et les lauriers du succès ceignent le front de l'auteur à'Œdipe I
Trop lâche adulateur ou censeur trop farouche, Xc va point chez les grands prodiguer tes écrits : L*un excite leur haine et l'autre leur mépris.
Tu sais que dans tout temps les sages leur reprochent D'être des feux brûlants pour ceux qui les approchent. - A les voir d'un peu loin, on en est éclairé ; A les voir de trop près, on en est dévoré. Surtout, pour ton repos, ne va point t'introduire Chez tout grand possédé de la fureur d'écrire, Q.UÎ, pour être applaudi, novice dans ton art , De ses minces travaux viendrait te faire part ; Tyrans de Sjrracuse, il faut sur ces matières Vous élever au ciel, ou descendre aux carrières !
Non content de se faire un mortel ennemi de Voltaire, La Grange trouve ici le moyen de blesser le duc de La Force, poëte par procuration, plagiaire sans vergogne, homme sans honneur que le Parlement dut ad-» monester d'une façon exemplaire, conscience vendue au Rëgent, le dernier et le plus vil des courtisans, et d'autant plus à craindre que sa nature était un composé d'infamies et de bassesses !
Les vers que l'on vient de lire, véritable fer rouge appliqué sur l'ignorante sottise du duc* de La Force, furent le point de départ des persécutions ; le grand seigneur, quoique chassé du conseil de la Régence, conservait assez de crédit pour faire tuer un innocent soupçonné d'avoir écrit les Philippiques. — La Grange ne sut rien ménager, ni la haine des autres, ni la sienne I
La fin de l'épître est sifflante, sous le couvert hypocrite d'un conseil désintéressé ; on ne pouvait pas dire méchamment de cruelles vérités avec plus d'art et plus d'heureuses transitions ; — le sang-froid implacable du
224 ETUDE SUR LES PHlLIPPiaUES.
satirique perce à chaque hémistiche, aveugle qui ne saurait le distinguer :
Pour tout le reste, ami, moins facile et moins rare, Tu dois de ton commerce être un peu plus avare. Qjii se donne à notre art, s'y doit donner entier; Qui tourne ailleors ses pas, quitte le vrai sentier. Dans le champ des horreurs d'Œdipe et de Jocaste, En vain ton premier vol n'a rien vu de trop vaste, Plus par leurs longs malheurs, heureusement tracés, L'un et l'autre Sophocle ont été surpassés. Plus tu couvres ton nom d'une tache étemelle. Si, pour de vains plaisirs, à ta gloire infidèle. Tu souffres qu'aujourd'hui leur soufHe empoisonné Éteigne le beau feu qu'Apollon t'a donné.
• (1758, tome V, p. 215 à 220.)
Deux puissants^ Voltaire dans le monde des lettres, le théâtre, les ministères, les coulisses de Ruelles, — La Force dans les sphères officielles, au Palais-Royal, à Saint-Cloud, auprès de la duchesse de Berry, ou par les amis que son immense et scandaleuse fortune avait rattachés auprès de lui, — voilà ce que La Grange rencontra sans cesse de 1718 a 1758, c'est-à-dire pendant quarante années d'exils, de souffrances, sans compter les calomnies posthumes qui se donnèrent libre carrière. Voilà ce qui fit écrire à Voltaire, dans son épitre à d'Alembert :
Mais ne pardonnons pas à ces folliculaires,
De libelles affreux, écrivains téméraires,
Aux stances de La Grange, aux couplets de Rousseau,
due Mégère eh courroux tira de son cerveau.
Et, comme si le trait ne faisait pas une assez profonde blessure. Voltaire ajoute en note ces mots martelés par le souvenir persistant des critiques de 1 718 : « Les Philippiques de La Grange et les couplets de Rousseau passèrent assez longtemps pour être écrits avec force et enthousiasme ; mais les esprits bien faits et les gens de bon goût ne s'y sont jamais laissé tromper. En effet, ôtez les injures, il ne reste rien. Le succès ne fut dû qu'à la malignité humaine. Mais quel succès qui conduisit La Grange en prison, et le portrait de Rousseau à la Grève ! La Grange était le plus coupable des deux, sans contredit ; mais le duc d'Orléans, Régent, eut encore plus de clémence que La Grange n'avait eu de folie. »
(Paris, Jules Didot aîné, 1828, p. 1075.)
On ne nous accusera pas de taire les appréciations sévères qui ont atteint l'œuvre que nous rééditons ; — c'est le devoir du commentateur de préparer les jalons et de réunir les matériaux; la critique viendra plus tard; rien n'échappé à son contrôle ; la presse exerce sur les productions de l'esprit une salutaire influence. La discussion ouvre le champ libre à tous les progrès.
Avait-il bien le droit, Voltaire, de se montrer irrité des conseils de La Grange touchant les relations du poëte avec les grands ? Nous croyons que son emportement fut irréfléchi ; et, quoique l'auteur des strophes contre le Régent de France n'eût pas l'autorité morale nécessaire, puisqu'il avait prostitué son talent à Sceaux,
226 ÉTUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
OÙ régnait la faction du Maine, Voltaire dépassa en violences, en calomnies, en brigues peu dignes de son caractère, les torts qu'avait endossés La Grange en faisant une allusion aux visites qu'il pouvait rendre et recevoir. Une telle vengeance est indigne d'un homme de génie, fût*il l'ami d'un philosophe couronné, le décrasseur ordinaire de ses hémistiches royaux ! Il faut le dire, Voltaire flagorna tout le monde, Philippe d'Orléans et ses maîtresses, le cardinal Dubois, les ministres en situation de lui être agréables, Louis XV, les créatures qui aspiraient aux faveurs royales, et surtout la Pompadour.
Une lettre à Damilaville reste dans la correspondance de Voltaire comme preuve de cet attachement ; il va jusqu'à dire : « Comptez que les vrais gens de lettres, les vrais philosophes, doivent regretter Madame de Pompadour. Elle pensait comme il faut ; personne ne le sait mieux que moi. On a fait, en vérité, une grande perte. » — Un membre de phrase est accablant dans cette lettre; la pudeur, à défaut d'autre sentiment plus noble, eût dû retenir la plume du Ubre-penseur; l'histoire sait qu'effectivement personne ne connaissait mieux que lui la Pompadour, — mais il y a trop de cynisme à l'avouer aussi crûment. Cette femme put se croire le tutélaire génie de la Monarchie en se voyant adulée par les hommes que l'Europe tenait en estime au point de vue de leur science, — et la Monarchie, entrait précisément dans la période critique qui devait l'abattre comme forme gouvernementale ! — Cette
favorite si mielleuse et si arrogante, selon les circonstances et selon les personnages, n'avait-elle pas reçu une communication officielle de l'autoritaire Marie-Thérèse, et ce billet ne parlait-il pas de chère cousine ? Un compliment impérial à la Pompadour, une génuflexion de Voltaire devant la maîtresse du Roy, — voilà toute la femme et les germes de son orgueil, de cette puissance de fer qui brisait les ministres et se faufilait même dans les chancelleries européennes. — Mais un billet de Marie-Thérèse à l'impudique servante du palais, voilà le comble! Comme on reconnaît bien là la célèbre théorie des accommodements !
L'œuvre de Voltaire a gardé les traces de ces condanmables promiscuités; d'ailleurs, le courtisan qui pliait son échine au point de porter une clef de chambellan dans le dos, à la cour du roi de Prusse, était capable d'encenser une impure haut placée; — en 1750, chargé par elle de présenter ses respects à Frédéric, il rendait ainsi compte de sa mission :
Dans ces lieux jadis peu connus, Beaux lieux auJ9urd'hui devenus Dignes d'étemelle mémoire, Vos compliments sont parvenus ; Vos myrtes sont dans cet asile Avec les lauriers confondus; J'ai l'honneur, de la part d'Achille, De rendre grâces à Vénus.
Nous détestons cordialement ia mythologie et l'abus que les poètes en ont fait, mais notre répulsion scnit
228 ÉTUDE SUR LES PHILlPPiaUES.
plus grande encore, si les dieux de l'Olympe descendaient parmi nous sous des figures aussi peu recommandables que la Vénus de Voltaire !
Le poète de la décadence, — car Voltaire ne fut pas autre chose, — s'oublia complètement; — la voyant un jour dessiner une tête, il écrivit :
Pompadour, ton crayon divin Devait dessiner ton visage ; Jamais une plus belle main N'aurait fait un plus bel ouvrage.
Et ailleurs, avec un arrière-goût qui fait songer aux divertissements de Paphos :
Ne pourrai- je me consoler, Et voir Vénus à sa toilette?
Qiielle Vénus, M. de Voltaire? Il est vraiment dommage que votre siècle ne connût pas la sémillante Vénus Hottentote ; cette rare beauté eût été digne d'occuper le royal ennuyé du Parc-aux-Cerfs !
Encore une citation, et l'on nous accordera que Voltaire poussa la flatterie à ses limites extrêmes ; à moins de rester des heures et des jours dans une attitude prosternée, à l'exemple de quelques orientaux, on ne peut pas aller plus loin. — En 1747, à cinquantetrois ans, alors que nous aurions pu le croire très-absorbé par sa controverse avec les jésuites , ayant été reçu à Étioles, le poëte courtisan remercia la propriétaire du château :
Sincère et tendre Pompadour, Car je peux vous donner d'avance Ce nom qui rime avec l'Amour,
Et qui sera bientôt le plus beau nom de France ; Ce Tokai dont votre Excellence Dans Étiole me régala, N*a-t-il pas quelque ressemblance Avec le roi qui le donna?
Il est, comme lui, sans mélange ;
Il unit, conmie lui, la force et la douceur, Plaît aux yeux, enchante le cœur, Fait du bien et jamais ne change.
L'homme philosophique fut supérieur à Thomme proprement dit ; — nous en tirons vanité, car le Voltaire personnel avec ses abandons et ses flatteries^ avec ses conspirations du silence contre ses ennemis, ou ceux qu'il croyait tels, — cet homme ne nous inspire aucune sympathie.
Ce que nous préférons, c'est Voltaire à Ferney, d'après la peinture de M. Desnoireterres ; le vaillant défenseur des infortunes, l'apôtre des revendications, la voix éloquente toujours prête à tonner contre l'abus et le crime. Pourquoi citer Calas, les époux Montbailly, le chevalier de La Barre, décapité avant d'être brûlé, et d'Etalonde, qui avait quitté la France dès la dénonciation, le comte de Lally, le comte de Morangiés, et autres !
Ce Voltaire, ami de l'humanité, valait mieux que l'homme de lettres froissé , ne pardonnant pas à La Grange ; — le travail anti-ultramontain de Voltaire a
immortalisé son nom ; le philosophe restera, le poëte ne supporte plus la lecture.
Les responsabilités, distribuées par l'histoire, doivent aller à Voltaire comme le rayon d'aurore traverse les infinis; ce sceptique, grand seigneur, pessimiste par genre, oublia le devoir, et, historien par nature, connaissant l'inflexibilité des jugements ratifiés par les siècles, il jeta de la boue au fi'ont d'une jeune fille, héroïne et martyre, courageuse et inspirée, sortant du village et entraînant la noblesse française. Ce poëme, que le patriotisme réprouve, que l'esprit rejette, que Tâme désavoue, est une des monstruosités de ce siècle, qui devait guillotiner ses rois après s'être incliné devant leurs turpitudes et leurs abus de pouvoir.
Ce roman, auquel la Muse prêta sa complicité, est apprécié par Victor Hugo, hs Rayons et les Ombres :
Plein de ces chants honteux , dégoût de la mémoire, Un vieux livre est là-haut sur une vieille armoire, Par quelque vil pas^^ant dans cette ombre oublie. Roman du dernier siècle ! œuvre d'ignominie ! Voltaire alors régnait, ce singe de génie, Chez l'homme en mission par le diable envoyé.
Hélas ! si ta main chaste ouvrait ce livre infâme, Tu sentirais soudain Dieu mourir dans ton âme, Ce soir tu pencherais ton front triste et boudeur Pour voir passer au loin dans quelque verte allée Les chars étincelants à la roue étoilée. Et demain tu rirais à la sainte pudeur !
Sois pure sous les cieux ! Comme l'onde et l'aurore^ Comme le joyeux nid, comme la tour sonore.
CHANCEL Di: LA GRANGE. 23!
Comme la gerbe blonde, amour du moissonneur; Comme l'astre incliné, comme la fleur penchante, Comme tout ce qui rit, comme tout ce qui chante, Comme tout ce qui dort dans la paix du Seigneur !
La Grange calomnia un prince ; — Voltaire commit le même crime envers la France, envers une courageuse enfant, sans relations et sans lettres, n'ayant pour toute inspiration que ses voix, n'écoutant que son âme, ses résolutions viriles, son éloquence simple et sa confiance en Dieu !
La gloire philosophique ne peut absoudre ce crime; Voltaire fut coupable et le comprit, circonstance aggravante! La Pîictlh chassa l'étranger, fit sacrer son Roy à Rheims, rendit le courage aux capitaines et aux soldats, et accomplit l'œuvre devant lequel ont reculé depuis des généraux et des armées régulières !
Aussi, tant que notre langue sera parlée, tant qu'on lira les romans versifiés du dix-huitième siècle, une i protestation générale atteindra Voltaire, ce poète qui osa flétrir l'ange de la Patrie, le combattant inspiré, la douce et charmante paysanne, — portant la cotte de mailles, le casque, la lance et le gantelet, vcstue d'estoc et de taille, brassardée et cuissardée, pour courir bravement sus aux mescréants estrangiers, qui respandoient moult opprobres, malversations, dangiers et ruines dans le royaulme, — la figure la plus haute, la plus pure, la plus rayonnante de notre histoire, la vierge-héros, Jehanne d'Arc !
La Grange fut moins cynique, moins railleur que
232 ETUDE SUR LES PHILIPPiaUES.
Voltaire ; — il vaut mieux attaquer une personne qu'une nation ; — le Régent pouvait se défendre, la libératrice du territoire, Jchanne la chaste et la vaillante, avait péri sur le bûcher de Rouen !
Lo duca ed io per quel cammino ascoso EiUramtno per tornar tieî chiaro inortdo.
(Dauti\ chant xxxiv, v. 1 3 3 et 1 34.)
Mon guide et tnoi entrâmes dans ce sentier caché pour retourner au inonde lumineux.
Enfin, nous sommes parvenus aux derniers mots sur La Grange, les conclusions finales.
Caractère aigri de bonne heure, ambitieux par caIcu! plutôt que par tempérament, l'auteur des Philippiques s'attacha aux factions de Sceaux et de Versailles, — il perdit l'usage de son libre arbitre, il calomnia Philippe d'Orléans comme il l'eût absous et glorifié, sans conviction, sans générosité^ sans intentions personnelles, endossant une responsabilité effrayante, qu'il est urgent de partager avec les inspirateurs aristocratiques de sa conduite et de sa plume.
Coupable néanmoins, puisqu'il se prêtait à de semblables mutilations de la renommée princière, et, comme tel, justiciable de l'opinion d'alors et d'aujourd'hui.
La Grange, ainsi ballotté entre sa conscience et ses commettants, ne fut qu'un poëte de second ordre ; son théâtre ne vaut rien, ses cantates n'ont aucune abon-
dance, aucun lyrisme, ses pièces légères seules, — et encore en petit nombre, — conservent un reflet du génie poétique; et La Grange qui, avec l'étude,- de la persévérance, de la dignité, la fierté excusable chez un écrivain de talent, eût dominé un siècle, partagé entre les femmes et les idées spéculatives, n'a rien laissé que SCS PhilippiqueSy des strophes où manque l'énergie personnelle et la conviction d'une conscience !
Ni empoisonneur, ni incestueux, tel est le Régent de la critique historique ; — et, nous le demandons, pour atteindre un pareil but, était-il nécessaire d'émotionner l'opinion de l'Europe et de faire couler un torrent de larmes? — La forme persiste, mais le fond est un objet de risée, même pour les légitimistes, ces ennemis de 1793 et de 1830, Philippe-Égalité et Louis-Philippe I".
L'exil seigneurial de Ferney mit Voltaire en relations avec tous les personnages de l'Europe ; l'orgueil l'y retint plus que les rigueurs de Versailles; le poëte rentra à Paris pour mourir, mécontent de lui-même, du public, de ses amis, ne sachant guère quelle fin léguer à l'histoire. En attaquant le Régent, La Grange risqua sa tête ; en salissant l'héroïne d'Orléans, Voltaire n'eut en face de lui qu'une mémoire, qu'il ne sut ni respecter, ni glorifier !
La Grange, — et c'est notre dernier mot, — chanta l'amertume des factions ; là fut son crime, et rien ne peut l'excuser !
Bibliographie des Philippiques.
Avant d'énumérer les éditions imprimées, il est nécessaire , urgent à notre sens , de s'étendre sur les innombrables manuscrits qui eurent cours au siècle dernier dans les ruelles et qui se fixèrent dans les bibliothèques nobiliaires, où beaucoup sont restés, perdus ainsi pour l'œuvre générale de La Grange et le travail critique moderne ; — le bon vouloir de quelques hommes consciencieux pourrait éclairer Thistoir-e bibUographique sur ce point; — nous le souhaitons plus que nous ne l'espérons; les "passions, les haine's de parti ont aveuglé les détenteurs de ces copies manuscrites ; ils devraient comprendre cependant que ces soustractions intellectuelles sont un anachronisme à l'époque où nous vivons ; le verdict sera rendu sévèrement, et leur abstention ne produira qu'une chose : le retrait des circon-
CHAKCEI. DE LA GRANGK. 235
Stances atténuantes en -faveur des personnages illustres qu'ils croient soustraire à l'opinion publique! La lumière doit se faire; elle se fera pleine, entière, éblouissante, et les détenteurs nobiliaires en seront pour leurs frais de rancunes ; la presse passe là-dessus ; sa grande voix retentit dans les deux mondes, d'autant plus imj)érative et concluante qu'on a voulu mettre une barrière à ses investigations. Philippe d'Orléans et la Régence^— Dubois et son milieu de corruption, — La Grange et ses calomnies, avec ses patrons titrés, — Voltaire et ses fautes courtisanesques, seront jugés, et nous connaîtrons enfin ceux qui rappelleront d'une sentence ayant son point d'appui dans les progrès de la raison et des moeurs !
Copies manuscrites résultant des ventes, — Les Philippiques y en 1720, avec notes, chez Filheul, 1799, adjuge au prix de 24 livres 6 sols. Ce manuscrit a figuré sous la Restauration dans une vente assez considérable de vieilles Bibles et d'ouvrages nobiliaires; il doit être en Russie.
L'édition manuscrite connue sous le nom de Mirabeau, avec l'addition d'une strophe très-violente, sur laquelle notre livre s'explique tout au long; ce cahier se vendit à l'époque (1792) 113 livres 10 sols.
Un bibliophile distingué nous a affirmé que ce manuscrit, vendu en 1792, figure dans l'une de nos collections nationales ; sa mémoire le servant mal sur la désignation exacte, et nos recherches personnelles sans résultat, ne nous permettent pas d'éclairer les amateurs
236 ÉTUDE SUR LES PHILlPPiaUES.
comme nous le voudrions; — c'est une erreur de catalogue, ou de classement dans les rayons; ces irrégularités sont assez fréquentes.
Un manuscrit contenant 6 odes, vendu chez Belin Junior (1797) 5 livres. Sans doute, l'Ode à la princesse de Conti figure à titre de sixième ode, comme nous l'avons fait dans notre Édition définitive ; — le repentir sincère du poète incline le lecteur à l'indulgence en faveur du pamphlétaire, ami non convaincu de la faction du Maine; — et, puisque nous revenons incidemment sur les responsabilités, avouons que La Grange flattait les du Maine parce qu'il connaissait les dispositions testamentaires de Louis XIV, et qu'il escomptait la faveur royale du boiteux, lâche et bâtard.
Le premier vers satirique répandu dans les salons coalisés, le mal devint irrémédiable ; et, en 171 3, quand les enfants des prostituées furent exclus du trône par le Parlement patriote et justicier, La Grange ne pouvait plus faire un virement de front; l'orgueil s'y opposait ; et il faut compter avec ce sentiment, surtout avec le tempérament de notre poëte !
Il existe un remarquable manuscrit à la bibliothèque de Vesoul; — les armes de la famille d'Orléans, trois lys de France avec lambel, distinguent cette version calligraphique.
On peut toujours consulter avec curiosité le Recueil Maurepas; on y rencontre des variantes ; la strophe indiquée par le manuscrit Schlesinger est également de son domaine, mais avec un tel fatras, de telles non-
valeurs littéraires et historiques, qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter longtemps.
Nous possédons trois remarquables manuscrits du dix-huitième siècle ; mais le lecteur n'augmenterait pas son acquis en apprenant la beauté de leur papier^ le fini de leur reliure ; nous ne suivrons pas l'annotateur de 1838 dans ces puérilités. La science historique n'a rien à y gagner.
Éditions imprimées. — 1723, Hollandaise, in- 12, petit livret, 3 odes; introuvable, à moins que les collections flamandes et wallonnes, peu cataloguées, n'en possèdent un ou plusieurs exemplaires; c'est vraisemblable. Il y a peut-être une édition antérieure; nulle vente ne l'a montrée, — nul bibliophile ne l'a révélée ; — attendons.
En 1783, à Londres, grand papier, avec gravures, chez John Peter Lyton, Mouffle d'Angerville donna 5 odes, suivies d'annotations au bas des pages. Le style ne vaut rien; les vers sont quelquefois prosodiquement faux; l'ordre des odes se trouve interverti; le savoir du compilateur est à l'état rudimentaire ; — ces 4 volumes de 1783, très-précieux pour le déshabillé du scandaleux règne de Louis XV, sont nuls en ce qui touche les Philippiques.
Enfin, la ravissante édition Didot jeune, 1793 (an vi de la liberté). Rare au point de passer pour une merveille, cette édition est riche surtout en notes; le texte est bon, ponctué avec intelligence ; ce livre est indispensable à tout éditeur de La Grange. Nous avons sous
238 ÉTUDE SUR LES PHILlPPiaUES.
les yeux un magnifique exemplaire, conservation parfaite, sans notes marginales, superbement enchâssé dans une reliure en maroquin rouge signée Bozérian ; — la découverte de ce trésor est due à une main amie, aussi discrète que généreuse; cette perle bibliographique fait beaucoup d'honneur à son Christophe-Colomb. (Avertissement 10 pages, les 5 odes 63, et les notes 69, petit in-i2.)
En 1797, le fils de La Grange imprima à Bordeaux le libelle de son père, in-8, de 80 pages, avec d'autres pièces peu importantes; — assez rare.
Les œuvres dramatiques, mises au jour chez les libraires associés en 1758, l'année de sa mort; restent le meilleur ouvrage et le plus complet sur son théâtre ; 3 volumes.
Une édition légitimiste de 183 1 nous est signalée à la dernière heure ; nous ne la connaissons pas ; elle est justifiée par sa date politique. Avis aux bibliophiles!
Poulet-Malassis, 1858, annotations de M. de Lescure, un volume in-8 de 423 pages; cette édition est épuisée.
Cette bibliographie des Philippiques appelle notre attention sur une pratique littéraire contemporaine, que nous jugeons très-désastreuse.
Quoique le cas qui tombe sous notre plume à propos d'un satirique soit, nous l'avouons, épineux de sa nature et prêtant aux commentaires personnels, nous saurons rester dans les limites générales exigées par la courtoisie; l'opinion des lecteurs, bon juge en ces
matières, saura faire le reste ; — qu'il nous suffise de signaler le sans-gêne avec lequel on tourne une difficulté historique. Il y a des courtiers en littérature, comme il y a des courtiers en liqueurs et en bijouterie; on commande un livre comme on commande un vêtement, avec cette différence capitale, que Ton ne donne pas une pointure exacte, une mesure précise, — ce qui permettrait aux manœuvres soi-disant lettrés de puiser à telle ou telle source, de remuer les in-fôlios de telle ou telle bibliothèque, de recourir à Tobligeance de tel écrivain, publiciste, romancier, auteur dramatique ou poète.
Et que l'on ne croie pas que nous allions au-delà du vrai ; ce que nous écrivons, nous l'avons vu, de nos yeux vu, et bien vu, selon une tirade fameuse, et souvent citée ; — il y a des ouvriers qui ne font que le dix-huitième siècle, d'autres l'antiquité, ceux-ci la Révolution, ceux-là l'Empire avec le Waterloo retentissant, quelques-uns la seconde épopée impériale, pastiche de la première, moins la gloire, et l'ignominie de Sedan en plus ; il y a des distributions pour tous les caractères, selon la fierté individuelle, selon le savoir, le style, la position plus ou moins obérée du courtier littéraire.
Nous avons pu discerner le mal, tantôt à Madrid avec madame des Ursins, l'intrigante alliée d'Alberoni, ennemie de Philippe d'Orléans, — tantôt à Versailles, avec le Tellier, le confesseur du Roy, ou la Maintenon, reine et ministre, — tantôt à Sceaux, avec le bâtard et sa femme ; — dans ces différentes situations se trouvent
invariablement un courtier en diffamation, un poète sans génie prenant l'orgueil pour de l'inspiration et vomissant des injures comme on donne le bonjour, comme on remplit les plus simples actions de la vie quotidienne; ces. esprits ne s'appartiennent pas; ils sont à la solde; la louange et le blâme leur importent peu, et l'or a facilement raison de leurs consciences !
C'est ainsi que les La Grange, les cyniques, se forment et se continuent, — c'est ainsi que les lettres perdent leur dignité, leur noblesse, leur sacerdoce, — c'est ainsi qu'une langue descend la pente rapide de la corruption et qu'elle perd son effigie, la finesse, la pureté de son métal^ — c'est ainsi que les demi-talents encombrent les rédactions et les cabinets, semant à profusion les fausses nouvelles et la mauvaise littérature!
Ces lignes, courtes et caurageuses, — c'est l'opinion des lettrés, — s'adressent aux producteurs intellectuels, à tous les hommes qui ont quelque souci de la France et de sa gloire, du passé, des difficultés actuelles et de l'avenir qu'il faut préparer; — passonsnous de courtiers-rédacteurs, ayons des hommes instruits, moraux, patriotes, et les bons ouvrages viendront d'eux-mêmes augmenter le trésor de notre bibliographie; poursuivons les fortes études, qui nous donneront à la fois des prosateurs, des poètes, des journalistes et, ce qui vaut mieux, des citoyens français !
Fin de l'Étude sur les Philippiqués.
Paris, décembre 1875.
ODE T%E9tCIÈ%E
LES
Vous dont réloquence rapide, Contre deux tyrans inhumains Eut jadis l'audace intrépide D'armer les Grecs et les Romains, Contre un monstre encor plus farouche Mettez votre fiel en ma bouche :
Je brûle de suivre vos pas.
Je vais affronter le naufrage, ' Plus charmé de votre courage Ou 'effrayé de votre trépas.
244 ^^S PHILIPPIQ.UES.
A peine il ouvrit les paupières,
Que tel qu'il se montre aujourd'hui,
Il fut infligné des barrières
Qu'il vit entre le Trône et lui.
Dans ces détestables idées,
De l'art des Circés, des Médées, 3
Il fit ses uniques plaisirs;
Il crut cette voie infernale
Digne de remplir l'intervalle
Qui s'opposait à ses désirs.
Contre ses Villes mutinées,
Un Roi l'appelle à son secours, 4
Et lui commet les destinées
De son Empire et de ses jours.
Mais Prince aveugle et sans alarmes.
Vois qu'il ne prend en main les armes
Que pour devenir ton Tyran , S
Et pour imiter la furie 6
Par qui jadis ton Ibérie
Subit le joug de l'Alcoran.
Que de divorces, que d'incestes 7
Seront le fruit de ses complots!
Verrons-nous les flambeaux célestes 8
Reculer encor sous les flots?
Peuple, arme-toi, défends ton maître ; 9
Apprends que la main de ce traître,
Cherche à lui ravir ses États;
Le lit même de ton Philippe
Doit voir de Thyeste et d' Œdipe 10
Renouveler les attentats.
Mais ses trames sont découvertes ; 1 1
Quels climats lui seront ouverts ?
Quelles îles assez désertes
Le cacheront à l'univers ?
Sa patrie, indulgente mère.
Ouvre son sein à la vipère
Avide de le déchirer.
S'il perd l'espoir d'une Couronne, 12-13
Ce malheur n'a rien qui l'étonné ;
Il a de quoi le réparer.
246 LES PHILIPPiaUES.
Nocher des ondes infernales, 14
Prépare-toi sans t'efFrayer,
A passer les ombres royales 1 5
Que Philippe va t' envoyer. .
O pertes toujours renaissantes !
Coup sur coup, que de morts fréquentes.
Sujet de pleurs et de sanglots !
Tels de^us la plaine liquide, lé
D'un cours éternel et rapide,
Les flots sont suivis par les flots !
Ainsi le fils pleurant le père, 17
Tombe frappé des mêmes coups ;
Le frère est suivi par le frère, 1 8
L'épouse devance l'époux. 19
Mais, ô coups toujours trop funestes !
Sur deux fils, nos uniques restes,
La faulx de la Parque s'étend ;
Le premier est joint à sa race, 20
L'autre, dont la couleur s'efface.
Penche vers son dernier instant, 21
O Roi depuis si longtemps ivre 22
D'encens et de prospérité,
Tu ne te verras plus revivre
Dans ta triple postérité . 2 3
Tu sais d'où part le coup sinistre ;
Tu tiens son infâme ministre,
Monstre, vomi par les enfers ; 24
Son déguisement sacrilège
N'usurpe point le privilège
De le garantir de tes fers.
Venge ton Trône et ta famille,
Arme-toi d'un noble courroux ;
Prends moins garde aux pleurs de ta fille 25
Qu'aux attentats de son époux.
Ta pitié serait ta ruine ;
Sois sourd aux cris d'une héroïne, 26
Digne d'un fils moins détesté,
Qji'il expire avec son complice ; 27
Tu sauveras par son supplice.
Le peu de sang qui t'est resté. 28
Mais par le juge que tu nommes 29
Qu'espères- tu développer?
C'est le plus noir 'de tous les hommes^
Il ne cherche qu'à te tromper.
Sur le silence et l'imposture
Erigeant sa grandeur future, 30
U se ménage un sûr appui ;
Sur cet événement tragique.
Consulte la rumeur publique.
Elle est plus sincère que lui.
Vois comme le rang du coupable.
N'imprime plus aucun respect.^
Comme la cour inconsolable
Frémit d'horreur à son aspect ? 31
Son âme tremblante et confuse
Craint déjà qu'on ne lui refuse
L'usage des feux et des eaux, 32
Et que les fières Euménides
N'arment contre ces Parricides
Leurs couleuvres et leurs flambeaux.
Enfin, le jour fatal arrive,
Tel qu'Albion l'avait prédit ; 3 5
Louis va sur la sombre rive ;
Son ennemi s'en applaudit,
Et prenant les mœurs de Byzance, 34
Comme s'il avait pris naissance
Des Sélims et des Bajazets, 35
Court avec l'effroi qui l'inspire,
Muni des rênes de l'empire, 36
Saisir le prix de ses forfaits.
fS
Le tyran le plus sanguinaire 37
Montre d'abord quelques vertus.
Tels furent Néron et Tibère, 38
Tel fut le frère de Titus ; 39
Le bruit du passé se dissipe ;
Déjà Ton transporte à Philippe
Tous les noms donnés à Trajan ; 40
Il suit les antiques exemples
Des rois qui défendaient nos temples 41
Des attentats du Vatican. 42
250 LES PHILIPPiaUES.
Et toi, cabale insociable, 45
Sous le nom de société.
De ton pouvoir insatiable
Vois détruire l'impiété;
Vois sortir de tes mains profanes,
De l'exil où tu les condamnes, 44
Et des fers où tu les retiens.
Ces grands cœurs, ces esprits sublimes.
Qui n'ont jamais eu d'autres crimes
Que d'avoir combatty les tiens.
La pourpre, à tous les traits en butte, 45
Trouve aujourd'hui sa sûreté ;
La foi, qui penche vers sa chute.
Va reprendre sa pureté. 46
Du Caton que tu veux proscrire, 47
Soutien des lois de cet Empire,
Le sacré dépôt est remis ;
Tremble ! crains la main équitable.
Qui joint le glaive redoutable
A la balance de Thémis.
Achève d'être notre Maître, 48
Prince digne du nom de Roi ;
Les vertus que tu fais paraître,
Ramèneront les cœurs à toi.
Auguste, en suivant ces maximes, 49
Sur ce qu'il obtint par ses crimes,
S'acquit d'inviolables droits.
Les usurpateurs des Provinces
En deviennent les justes Princes,
Qjaand ils en observent les lois.
Ma voix le frappe, il persévère ;
Tous ses instants sont glorieux ;
Je vois purger le ministère
D'un triumvirat furieux; 50
Nos armes, longtemps négligées.
Nos finances mal dirigées.
Passent en de plus dignes mains,
Et le Cyclope impitoyable, S i
N'a plus le pouvoir effroyable
Dont il accablait les humains.
Vous, dont les palais magnifiques 52
Se sont formés de nos débris,
Auteurs des misères publiques,
Monstres de notre sang nourris ;
Tels qu'on vit les fils de la Terre
Dans un champ semé par la guerre 53
Détruits aussitôt qu'enfantés,
Thémis s'apprête à vous poursuivre ; 54
Rentrez, troupe indigne de vivre ,
Dans le néant d'où vous sortez.
Et toi, leur agent détestable, 5 5
Et receleur de leurs larcins,
Dont la police épouvantable
Viole les droits les plus saints,
Regarde les honteux supplices 56
Où Thémis livre tes complices ;
Crains pour toi les mêmes horreurs ; 57-58
Paris, devenu ta partie.
Attend cette dernière hostie.
Comme la fin de ses malheurs.
Mais ta fureur a beau paraître, 59 .
Certain d'en braver les effets,
Tu fus trop utile à ton maître
Dans l'examen de ses forfaits ; 60
Il est à présent ton refuge ;
Il fait plus, il te rend le Juge 61
De quiconque a cru te juger;
Ton bras, armé de son tonnerre.
Fait connaître à toute la terre
Qu'il n'est pas sûr de l'outrager.
Attaque d'abord le grand homme 62
Que Philippe craint encor plus
Que jadis le Tyran de Rome 63
Ne craignit Sénèque et Burrhus; 64
Hâte sa chute et sa disgrâce ; 65
Le Tyran te garde sa place.
Et tu conviens mieux à ses mœurs;
Avec le prix de tes services,*
Tu sauras mieux flatter ses vices.
Tu serviras mieux ses fureurs.
254 l-ES PHILIPPIQ.UES.
Royal enfant, jeune Monarque, 66
Ce coup a réglé ton destin ;
Par lui, l'inévitable Parque
Pénétrera jusqu'à ton sein;
Tant qu'on te verra sans défense,
Dans une assez paisible enfance
On laissera couler tes jours ;
Mais quand, par le secours de l'âge,
Tes yeux s'ouvriront davantage.
On les fermera pour toujours !
Enfin, le Torrent en furie 67
Rompt la digue qui le soutient,
A sa première barbarie
Le Tigre apprivoisé revient.
Quel chaos ! quels affreux mélanges ! 68
A des maux encor plus étranges
Faut-il toujours nous préparer ?
Thémis s'envole avec Astrée ; 69
Cette détestable Contrée 70
N'est plus digne de l'arrêter.
Quel nouveau spectacle s'apprête,
Et nous remplit d'étonnement ?
Quelle hydre, esclave d'une tête, 7 1
S'empare du gouvernement ?
Tout commence, rien ne s'achève; 72
Chaque sentiment qui s'élève
Trouve un sentiment opposé ;
Il n'est plus de fils secourables 73
Contre les détours innombrables
Dont ce Dédale est composé.
Où va ce monstre fanatique 74
De qui l'orgueil s'est emparé ?
Pourquoi, contre l'usage antique.
Vouloir faire un corps séparé ?
Fiers de titres imaginaires,
Ces grands cœurs, au rang de leurs pères,
Dédaignent de se voir réduits,
Et comme les fleuves superbes.
Ils méconnaissent sous les herbes
Les sources qui les ont produits.
256 LES PHILIPPiaUES.
Ombres, dont par toute la Terre,
On connaît les illustres noms,
Polîgnac, BaufFremont, Tonnerre, 75
Et vous, mânes des Châtiions,
Je vous vois sur le noir rivage
Gémir du honteux esclavage
Où vos neveux sont retenus
Par des noms égaux à tant d'autres,
Des noms obscurcis par les vôtres,
Et qui ne vous sont pas connus. 76
Contre vous, filles de Mémoire, 77
Le fier Tyran n'est point aigri;
Des traits d'une fidèle histoire 78
Il voudrait se mettre à l'abri.
Surtout, ennemi de la Scène 79
Que par une rivale obscène
Il a cru pouvoir avilir.
Il craint que vos vers dramatiques
Ne content sous des noms antiques
Ce qu'il voudrait ensevelir.
De cette crainte imaginaire,
Arouet ressent les eflfets ; 80-81
On punit les vers qu'il peut faire,
Plutôt que les vers qu'il a faits.
C'est sur des alarmes pareilles
Qiae l'imitateur des Corneilles 82
Gémit au fond du Périgord;
Et, quoique atteint de mille crimes,
Celui dont on craint peu les rimes 83
N'éprouve pas le même sort.
Cependant V État se renverse ; 84
Tous nos trésors sont engloutis;
Ce mal interrompt le commerce,
Et fend les arts anéantis.
Des traités honteux s'exécutent; 85
Un roi, que les siens persécutent, 86
Nous éprouve encor plus cruels;
Mais dans un temps comme le nôtre,
Les Usurpateurs, l'un à l'autre, 87
Se doivent des soins mutuels.
238 LES PHILlPPiaUES.
Tandis qu'on brise les barrières 88
Que nous achevons d'élever,
Q.u'on ouvre de vastes carrières
A ceux qui voudront nous braver,
On passe le temps en délices ;
Chacun se pare de ses vices,
Comme d'un Trophée éclatant,
Et les fers, l'exil et les chaînes
Sont toujours les suites certaines
Des moindres plaintes qu'on entend.
Infâmes Héliogabales, 89
Votre temps revit parmi nous !
Voluptueux Sardanapales, 90
Philippe vous surpasse tous !
Vos excès n'ont rien qui le tente;
Son âme serait peu contente
De les avoir tous réunis.
S'il n'effaçait votre mémoire
En faisant revivre l'histoire
De la naissance d'Adonis. 91
Toi qui joins au nœud qui te lie, 92
Des nœuds dont tu n'as pas d'efFroi ;
Ni Messaline, ni Julie, 93
Ne sont plus rien auprès de toi.
De ton père, amante et rivale, 94
Avec une fureur égale,
Tu poursuis les mêmes plaisirs;
Et toujours plus insatiable.
Quand le nombre même t'accable, 95
Il n'assouvit p^int tes désirs.
Fille du plus grand Roi du monde, 9 e
Qui, loin de marcher sur leurs pas,
Dans une retraite profonde.
Ensevelissez vos appas,
Seule exempte de leurs intrigues.
Parmi leurs plaisirs et leurs brigues,-
Tous les vôtres sont limités ;
On ne vous voit que dans les Temples,
Où vous nous donnez des exemf^les
Q^i ne seront point imités.
260 LES PHILIPPiaUES.
Vous, dont, par un arrêt injuste, 97
Le grand cœur n'est point abattu,
Prince, qui d'une race auguste 98
Emportez toute la vertu ;
Tout le reste la déshonore ;
La France aujourd'hui vous implore.
Par ses cris laissez vous gagner, j
Et forcez sa reconnaissance
D'ajouter à votre naissance
Ce qu'il y manque pour régner.
Fin de la première Ode.
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