Dissipe le fantôme Le cardinal Dubois, qui
était ministre d'État * pendant la minorité du Roi, et qui parut avec éclat, tant que Philippe d'Orléans le protégea.
Version de 1793 : «L'abbé Dubois, homme nul jusqu'à la mort de Louis XIV, et devenu pour ainsi dire un colosse de puissance sous la Régence du duc d'Orléans. Il avait d'abord été simple répétiteur, puis précepteur de ce prince. Devenu Régent, son élève le fit conseiller d'État en 171 6, ambassadeur plénipotentiaire à La Haye et secrétaire de la Chambre en 1717, ambassadeur extraordinaire à Londres et ministre des affaires étrangères en 1 718, archevêque de Cambray en 1720, cardinal en 1721, enfin premier ministre en 1722.
« Ce fut lors de son élévation à l'archevêché de Cambray que, demandant à celui qui le sacrait, préalablement la prêtrise, le diaconat, le sous-diaconat, les
* Cette expression de notre manuscrit — ministre d'État — nous rappelle un nom. Le dernier Empire avait donné cette appellation à M. Rouher, Thomme ingénieux qui découvrit la pim belle pensée du règne et la fatale théorie des trois tronçons. Tous ces gens-lA avaient le cœur léger et Vespfit vide.
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quatre ordres mineurs et la tonsure, le célébrant, impatienté, s'écria : Ne vous faudra-t-il pas aussi le baptême? On dit du moins que c'était le jour de sa première communion.
« L'abbé Dubois fut promu au cardinalat le i6 juillet 1721, par le pape Innocent XIII. Cette promotion, que le cardinal de Rohan avait négociée à Rome, fut vivement censurée du public. Entre tous les couplets par lesquels les plaisants s'égayèrent aux dépens de h nouvelle Eminence, nous en avons'choisi un, que nous allons transcrire; il est sur l'air : Tm humeur est, Cathiriîie :
Or, écoutez la nouvelle Qui vient d'arriver ici.
Rohan, ce commis fidèle, A Rome a bien réussi :
Chargé par Dubois, son maître, D'escamoter un chapeau.
Vous allez le voir paraître, Et couvrir un m
« Il faut l'avouer, le nouveau cardinal n'avait que trop bien mérité la qualification infamante qu'on lui donne dans le dernier vers. Ses mœurs étaient trèscorrompues; et l'on sait qu'il ne mérita d'abord les bonnes grâces, puis la faveur du duc d'Orléans, de qui il avait été précepteur, qu'en favorisant dans le prince, jeune encore, le penchant qu'il eut toute sa vie vers les plaisirs et le beau sexe, et en s'occupant de fournir sans relâche de nouveaux aliments à ses désirs toujours renaissants. Ce commerce scandaleux était d'une telle
publicité, qu'à Tcpoque dont nous parlons, les harengères disaient hautement que le Pape venait de faire un miracle, puisqu'il avait changé un maqmreau en rouget.
Ces annotations exégétiques demandent à être expurgées soigneusement. Le génie de notre langue est de dire les choses avec une simplicité qui n'exclut pas la force, le mouvement, voire même le pathétique ; — mais ses facultés natives, les seules vraies, ne s'accommodent pas des indécences, des hideuses gravelures du dix-huitième siècle. Notre langue peut être, au besoin, excessivement gaie , vive ; allures prestes, — souvent charmeresses — jamais obscènes; ce jour-là, elle faillirait à sa mission, mission civilisatrice s'il en fut ; la langue diplomatique et du droit civil, ne serait plus qu'un instrument faussé, puissant encore, mais sans influence européenne. Notre admirable langue est un de nos plus légitimes sujets d'amour-propre national; sachons la respecter, et, par elle, nous marcherons aux conquêtes intellectuelles et scientifiques, les seules avouables, les seules profitables à l'humanité.
Si les Asiatiques se ruaient sur l'Occident, il faudrait tout prévoir et tout craindre; le siècle de la force, celui des Krûpp et des navires blindés, a peut-être méconnu la force de résistance la plus formidable et la mieux appropriée à la nature spéculative des races latines, — nous voulons dire la langue, se mouvant dans une sphère d'activité morale et philosophique. Les peuples passent.
— les idiomes restent. Les Latins de Rome dorment dans le sépulcre blanchi de l'oubli; et leur langue, si bien assouplie , si caractéristique, fondue et nuancée d'une manière parfaite, a survécu aux catastrophes royales, impériales et populaires; le moyen âge nous Va transmise, et le Droit en a fait jaillir les formules de b liberté ! L'École encyclopédique s'en servit au siècle dernier pour renverser la Féodalité ; ces progrès gigantesques se prononcent en faveur de notre thèse.
Une langue est le rempart de la liberté d'une grande nation. Les écrivains qui osent la prostituer aux productions de boudoir ou de courtisannerie sont de^ coupables, dont la critique devrait faire prompte et bonne justice. Et les coupables ne manquent pas!
Le siècle sacrifie à la force; nous estimons que cette conduite est dangereuse ; elle recouvre des projets misérables; ces hommes qui, après avoir invoqué à haute voix les principes de droit et de justice, cherchent en secret les moyens de tromper l'opinion publique, et qui appellent le silence sur leurs actions, ont été stigmatisés par Horace :
cJare qttum dixii, ApoUo!
Lahra tnovei, metutns audiri : Puîcljra Laverna, Damihi JaUere, da iustum sancUimqtie vider i ; Nactem pcccatis, et fraidihus obiice nubcm.
(Horace, Epîlres.)
Qui, après avoir invoqué Apollon à haute voix, ajoute aussitôt tout bas , en remuant à peine les lèvres : « ^cUc Laverne, donne-moi les moyens de tromper , et de passer
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pour un homme de bien; couvre d'un nuage épais, d'une obscure nuit, mes friponneries secrètes. »
Horace semble avoir écrit hier, tant ses vers sont applicables au temps où nous vivons.
Cette digression ne nous sera pas reprochée par les écrivains sérieux. La langue de Pascal, de Bossuet, de Voltaire, de Montaigne et de Rabelais, de Victor Hugo et de Barbier, de Villemain et d'Alexis de Tocqueville, ne peut s'abaisser aux indécences; elle doit planer sur les sommets de la philosophie; son flambeau doit éclairer les nations !
(L Annotateur de 187 S')
Quelques écrivains, — en critiques qui discernent les faits, leurs développements graduels et leurs conséquences, et qui savent apprécier à sa juste valeur un rôle historique, ne s'arrêtent pas servilement aux chansons des Sottisiers; ils prononcent sur le Cardinal- Archevêque de Cambray des paroles graves. Nous avons fait au cours de l'Étude une part considérable au génie diplomatique de Dubois; sa vie privée n'infirme en rien notre jugement. Divisons l'homme : d'un côte, le conseiller d'État; de l'autre, le libertin prostituant sa pourpre dans les Ruelles galantes de son maître Philippe d'Orléans; de cette façon, la vérité sera exprimée tout entière,— et chacun pourra scinder l'existence du personnage politique et du viveur.
(L'A nnotateur de jSjs .)
Voici la note de 1838 : « Il faut bien se garder de ne
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voir dans Dubois qu'un prêtre indigne, qu'un précepteur dépravé. Il fut aussi un ministre habile et dévoué, un diplomate consommé, et son œuvre ne doit pas être étouflfée par la réprobation que mérite sa vie. Voir pour l'élévation de Dubois jusqu'au rang de cardinal et de premier ministre, fantaisie qui coûta huit millions à h France, — Saint-Simon, Duclos, 568, 577; — Barbier, 141 et suivantes, — et surtout Lemontey, totoe H, chapitre xui, pages 147 et suivantes.
« La Ffance tout entière se souleva contre ce scandale qui justifie au moins, en ce qu'il s'applique à Dubois, la définition de Chamfort : Qu'est-ce quu'i cardinal? C'est un prêtre habillé de rouge qui a cent mi!!: éctis du Roi, pour se moquer de lui au nom du Pape. Dubois, en effet, sur la fin de sa vie, ne s'occupait plus que de la Constitution. Les brocards plurent de tous côtés. Voici les moins cités :
due chacun se réjouisse ; Admirons sa Sainteté^ Q.ui transforme en écrevissc Ce vilain crapaud crotté.
Après un si beau miracle, Son infaillibilité Ne saurait trouver obstacle Dans aucune faculté.
Les mœurs de son Eminonce, Son esprit de probité, Sont aussi connus en France Qpe sa grande qualité.
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On sait d ailleurs les services Q.u'il a rendus au Régent.
Aussi, pour pareils offices, Fillon au chapeau prétend.
Fillon, célèbre entremetteuse, ou, comme on disait, appareilleuse,
(Mathieu Marais, 25 juillet 1721.)
« Du reste, ces réserves d*humilité faites vis-à-vis du Régent, de Madame, et de quelques autres, on ne peut assez s'étonner du sang-froid goguenard, de l'aplomb spirituel de Dubois sous ses nouvelles dignités :
Cette scandaleuse Erainence, Ce champignon de la Régence, Ce champignon empoisonné
se carre sans frayeur dans le logement de Louvois, rudoyé l'orgueil intraitable de Baufremont, gagne jusqu'à l'austère Charost, adresse au cardinal de Rohan des compliments ironiques, fait des devises et s'entend, sans sourciller, comparer à Richelieu parles harangueurs de l'Académie française. »
(de Lcscurc, 1858.)
Nous croyons urgent, pour la complète intelligence du récit, de remonter aux sources; nous donnons la note de Marais, du 25 juillet 1721, sous la rubrique : L'abbé Dubois, cardinal, (Édition Firmin Didot, 1864, volume II, page 180.)
«Ce soir, 25 juillet, est arrivée la nouvelle de Rome que le Pape avait donné le chapeau de cardinal à
Mgr l'Archevêque de Cambray, autrement Tabbc Dubois. On croyait ce chapeau perdu, mais le voilà retrouvé. La famille du Pape, qui n'est pas riche, en a touché de bon argent, et a mieux fait que le défunt, qui promettait et ne tenait point. »