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LES PRATIQUES

GLV. Devons-nous à Dieu un culte intérieur?

— Oui ; M. Cousin, après avoir parlé du Dieu, non plus panthéistique, mais personnel, comme du Dieu véritable, continue en ces termes : « En pensant à un tel être, l'homme éprouve un sentiment qui est le sentiment religieux par excellence. Tous les êtres dont nous approchons éveillent en nous des sentiments divers, suivant les qualités que nous y apercevons, et celui qui possède toutes les perfections n'exciterait en nous aucun sentiment particulier ! Pensons-nous à l'essence infinie de Dieu, nous pénétrons-nous de sa toute-puissance, nous rappelionsnous que la loi morale exprime sa volonté et qu'il a attaché à l'accomplisement et à la violation de cette loi des récompenses et des peines dont il dispose avec une justice inflexible, nous ne pouvons nous défendre d'une émotion de respect et de crainte à l'idée d'une telle grandeur. Puis, si nous venons à considérer que cet être tout-puissant a bien voulu nous

créer, nous dont il n'a aucun besoin ; qu'en nous créant il nous a comblés de bienfaits, qu'il nous a donné cet admirable univers pour jouir de ses beautés toujours nouvelles, la société pour agrandir notre vie dans celle de nos semblables, la raison pour penser, le cœur pour aimer, la liberté pour agir ; sans disparaître, le respect et la crainte se teignent d'un sentiment plus doux, celui de l'amour... L'amour, quand il remonte jusqu'à Dieu, est un pur hommage rendu à ses perfections : c'est l'épanchément naturel de l'àme vers un être infiniment raisonnable (1). »

M. J. Simon est du même sentiment : « Il est clair, ce sont ses paroles, que vivant sous la main de Dieu et de ses dons, nous serions coupables de la plus horrible ingratitude si nous n'avions pas le cœur pénétré des bontés dont il nous comble. Le premier de nos devoirs est donc de l'honorer. Tous ces principes nous paraissent incontestables ; car, poulies malheureux hommes qui croient que l'imparfait peut exister sans que le parfait existe, ou que Dieu, l'auteur du monde, abandonne son œuvre après l'avoir faite, nous avouons que nous n'avons rien à disputer contre eux et que ce n'est pas à. eux que nous parlons (2). »

CLYI. Le culte intérieur a-t-il besoin du culte extérieur pour être stimulé et exprimé ? — Oui ; Voltaire, jetant un coup-d'œil sur l'ensemble des religions de la terre, a fait l'aveu que « les religions

{{) Du Frai, du Beau et du Bien, XVIe leçon, p. £25, Paris, 1865.— (2) Le Devoir, quatrième partie, oh. IV, au commencement.

ont toujours roulé sur deux points : observance et croyance (1). »

Portails a dit à son tour : « Nier l'utilité des rites et des pratiques en matière de religion et de morale, c'est faire preuve de déraison et d'ineptie, car c'est nier l'empire des notions sensibles sur des êtres qui ne sont pas de purs esprits. Les rites et les pratiques sont à la morale et aux vérités religieuses ce que les signes sont aux idées (2). » — Et encore : « Un des grands avantages des religions positives est de lier la morale à des rites, à des cérémonies, à des pratiques qui en deviennent l'appui... La vraie philosophie respecte les formes autant que l'orgueil les dédaigne (3). »

On lit dans Montesquieu : «Une religion chargée de beaucoup de pratiques attache plus qu'une autre qui l'est moins ; on tient beaucoup aux choses dont on est constamment occupé (4). »

On lit aussi dans M. Cousin : « La preuve la plus répandue et la plus touchante de l'existence de Dieu n'est-elle pas cet élan du cœur qui, dans la conscience de nos misères et à la vue des imperfections de tout genre qui nous assiègent, nous suggère irrésistiblement l'idée confuse d'un être infini et parfait, nous remplit à cette idée d'une émotion inexprimable, mouille nos yeux de pleurs, et même nous prosterne à gemux devant Celui que le cœur nous révèle (5) ? »

On lit enfin dans M. Jules Simon : « Lors même

(1) Diction. phil.9 art. Climat. — (2) De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique, t. II, p. 162. — (3) Corps législatif, séance du 1S germinal an X. — (4) Esprit des Lois, 1. XXV, ch. II.- (5) Du Vrai, du Beau et du Bien, XVIIe leçon.

K 1/KS PHILOSOPHES

qu'entre autres motifs on se propose d'honorer Dieu par sa conduite, il est nécessaire qu'on en avertisse les autres hommes par des signes extérieurs qui ne leur permettent pas de s'y méprendre. Regardonsnous dans le monde comme un enfant dans la maison de son père. Témoignons d'abord notre respect et notre reconnaissance par une conduite exemplaire, par une soumission sans réserve ; mais ne nous croyons pas quittes de tous nos devoirs, si nous ne saisissons, si nous ne cherchons toutes les occasions d'exprimer nos sentiments par notre attitude et nos paroles. Beaucoup d'esprits ne veulent pas admettre la nécessité d'un culte formel. Dieu n'en a pas besoin, dit-on. Il est vrai. Mais la perfection de Dieu ne nous dispense pas de nos devoirs. Quand notre bienfaiteur est tellement au-dessus de nous que nous ne pouvons rien ni pour sa gloire, ni pour son bonheur, nous n'en sommes pas moins tenus à exprimer notre reconnaissance (1 ) . » — Et encore : « La reconnaissance ne doit pas être muette, elle doit se produire par des actes. Il y a quelque chose qui choque la conscience dans le spectacle d'un homme qui ne cherche pas toutes les occasions de montrer sa reconnaissance à son bienfaiteur ; de même il ne se peut qu'étant les enfants de Dieu, on n'entende pas sur nos lèvres le nom de notre père.

» Il ne faut pas dire que Dieu n'a pas besoin de nos respects, car la grandeur du bienfaiteur ne nous affranchit pas de nos obligations. Il est dans l'ordre que nous lui témoignions notre reconnaissance,

(1) La religion naturelle, IVe partie, le Culte, ch. f.

quoiqu'il ne puisse rien résulter, à l'égard de lui, de notre reconnaissance ou de notre ingratitude.

» A ce premier motif, il faut en joindre un autre : c'est qu'inutile pour lui, notre reconnaissance est profitable pour nous. Tout sentiment conforme à l'ordre est sanctifiant. La piété envers Dieu nous donne de nouveaux moyens d'aimer le bien et de le pratiquer, et elle est elle-même un moyen de nous rendre le bien plus facile à accomplir (1). »

CLVII. Le culte extérieur a-t-il besoin d'être aidé et réglé par un culte public, prescrit par l'autorité publique, par l'autorité religieuse ? — Oui, cette vérité ressort de ces paroles de M. Cousin : « La religion naturelle, c'est-à-dire l'instinct de la pensée qui s'élance jusqu'à Dieu à travers le monde, n'est qu'un éclair merveilleux, mais fugitif, dans la vie de l'homme naturel ; cet éclair illumine son âme comme l'idée du beau, l'idée du juste, l'idée de Futile. Mais dans ce monde, lotit tend a obscurcir, a distraire, a égarer le sentiment religieux. Que fait donc l'homme ? Il crée, à l'usage de l'idée qui le domine, un autre monde que celui de la nature, un monde dans lequel, faisant abstraction de toute autre chose, il n'aperçoit plus que son caractère divin, c'est-à-dire son rapport avec Dieu. Le monde de la religion, c'est le culte. C'est un sentiment bien impuissant que celui qui s'arrêterait à une contemplation rare, vague et stérile. Le culte est infiniment supérieur au monde ordinaire, en ce que 4° il n'a d'autre destination que de rappeler Dieu à l'homme,

(1) Le Devoir, IVe partie, ch. IV.

tandis que la nature extérieure, outre son rapport à Dieu, en a beaucoup d'autres qui distraient sans cesse la faible humanité de la vue de celui-là ; 2° parce qu'il est infiniment plus clair, comme représentation des choses divines ; 5° parce qu'il est permanent, tandis qu'à chaque instant, à nos faibles regards, le caractère divin du monde s'affaiblit ou s'éclipse tout-à-fait. Le culte, par sa spécialité, par sa clarté, par sa permanence, rappelle l'homme à Dieu, mille fois mieux que ne le fait le monde (1). » Ailleurs, M. Cousin ne s'est pas exprimé moins clairement sur la nécessité du culte public. Après avoir dit que « l'adoration contenue dans le sanctuaire de Fàme est le culte intérieur, principe nécessaire des cultes publics, » il continue : « Le culte public n'est pas plus une institution arbitraire que la société et le gouvernement, le langage et les arts. Toutes ces choses ont leur racine dans la nature humaine. L'adoration abandonnée à elle-même dégénérerait aisément en rêve et en extase, ou se dissiperait dans le torrent des affaires et des nécessités de chaque jour. Plus elle est énergique, plus elle tend à s'exprimer au-dehors dans des actes qui la réalisent, à prendre une forme sensible, précise, régulière, qui, par un juste retour sur le sentiment qui l'a produite, le réveille quand il s'assoupit, le soutient quand il défaille et le protège aussi contre les extravagances de tout genre auxquelles il pourrait donner naissance dans tant d'imaginations faibles ou effrénées. La phi-

(1) Cours de l'histoire de la philosophie. Irc leçon, p. 21 et 22, Paris, 1828.

losophie pose donc le fondement naturel du culte public dans le culte intérieur de l'adoration. Arrivée là, elle s'arrête, également attentive à ne point trahir ses droits, à ne point les excéder, à parcourir dans toute son étendue et jusqu'à sa limite extrême le domaine de la raison naturelle, comme aussi à ne point usurper un domaine étranger (1). »

Droz, faisant sentir la nécessité du culte public sous un autre rapport, a dit : « L'honnête homme doit l'exemple de faire ce qui est bien, c'est par conséquent un devoir de rendre à Dieu un culte public (2). »

CLVIII. La raison peut-elle, par ses seules lumières, déterminer le culte qu'il faut à l'homme? — Non, d'après M. Jules Simon, dont voici les paroles : « Il ne nous reste à chercher que le culte. Disons-le d'abord sans détour, c'est ici que la religion naturelle ne donne pas à l'humanité tout ce que ï humanité lui demande, car inventer un culte, cela ne se peut ; et nier l'utilité d'un culte, cela ne se peut davantage. Quoi donc ? ne ferons-nous que poser la question et déclarer notre impuissance ? Quand même nous serions réduits à cette nécessité, il faudrait avoir le courage de la subir. On ne gagne rien à dissimuler un problème qui sort de la nature même des choses. Est-il vrai qu'un culte soit nécessaire ? Si cela est vrai, disons-le. Mais pourquoi le dire si nous reconnaissons nous-mêmes qu'un culte est impossible? Parce qu'un livre de philosophie

(1) Du Vrai, du Beau cl du Bien, XVIe leçon. — (2) Pensées sur le Cliristiunisme , p. 103.

n'est pas une apologie de la philosophie. Un philosophe doit la vérité tout entière sur sa foi, sur ses espérances, sur ses doutes, sur ses regrets. Après la conscience de sa force, ce qu'il y a de plus souhaitable au monde, pour un ami de la vérité, c'est d'avoir conscience de sa faiblesse. On ne sait bien ce qu'on sait que quand on connaît la limite de sa science (1). » CLIX. Les fêtes du culte catholique sont-elles de nature à élever et à édifier l'âme? — Oui. Parlerons-nous de ces fêtes en général? Diderot a dit: « Les absurdes rigoristes en religion ne connaissent pas l'effet des cérémonies extérieures sur le peuple. Us n'ont jamais vu notre adoration de la Croix, le Vendredi-Saint, l'enthousiasme de la multitude à la procession de la Fête-Dieu, enthousiasme qui me gagne moi-même quelquefois. Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes, vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement ; cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le front prosterné contre la terre ; je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d'hommes, de jeunes filles et d'enfants, sans que mes entrailles ne s'en soient émues, n'en aient tressailli et que les larmes ne m'en soient venues aux yeux... J'ai connu un peintre protestant qui avait fait un long séjour à Rome et qui convenait qu'il n'avait jamais vu le Souverain-Pontife officier dans

(1) Religion naturelle, IVe partie, le Cuite, eh. H.

Saint - Pierre , au milieu des cardinaux et de toute la prélature romaine , sans devenir catholique... Supprimez tous les symboles sensibles et le reste se réduira bientôt à un galimathias métaphysique qui prendra autant de formes et de tournures bizarres qu'il y aura de têtes (1). »

On lit dans Y Encyclopédie nouvelle, au sujet des fêtes chrétiennes : « A cet égard, le catholicisme a été profond dans sa doctrine et dans sa discipline. De même qu'il définit l'existence des élus dans le ciel une fête continuelle célébrée en face de Dieu, il voit dans nos fêtes d'ici-bas un avant-goût passager de cet état parfait que l'homme une fois dégagé des entraves terrestres, est destiné à posséder. Quel est en effet, selon lui, le caractère essentiel de toute fête ? C'est la suspension des œuvres serviles. Or, les œuvres serviles ce sont évidemment les mêmes que les anciens regardaient comme indignes de citoyens libres de leurs républiques, par la raison qu'elles n'ont pas directement pour objet l'exercice normal des facultés humaines, le développement régulier dans notre nature, en un mot la vertu, comme on disait alors. Il suit de là que les arts, les occupations libérales, les jeux, les réunions, en un mot tout ce qui sert au perfectionnement de l'homme et de la société ont le droit de figurer dans les fêtes. Aussi, l'Eglise catholique n'en a-t-elle jamais proscrit l'usage... Ce qu'il y a surtout de remarqnable en tout cela, c'est la simplicité aussi bien que la grandeur des moyens employés, simplicité telle que, dans les moindres

(1) Essai sur ta peinture.

localités on peut organiser avec plus ou moins d'éclat ces pompes religieuses. Grâce à ces institutions, il n'est pas de village dont les habitants ne voient luire sur leurs jours rembrunis quelques rayons de joie et de poésie».

» Si telle est encore de nos jours l'influence des fêtes du catholicisme, quel merveilleux effet ne devaient-elles pas produire au moyen-âge ! Quel enchantement pour les pauvres serfs, dégradés par l'oppression, de se rassembler à certains jours sous les voûtes majestueuses de ces cathédrales, merveilles du genre humain ; et là, associés à leurs maîtres, dans les joies sévères de la religion, de goûter sous la forme du culte tout ce que les arts pouvaient alors produire de plus élevé ! Les tournois étaient les fêtes de l'aristocratie féodale ; les solennités catholiques étaient celles du peuple, celles de l'humanité.

» C'est surtout par l'emploi de symboles propres à frapper les sens ou l'imagination que le catholicisme agit sur les peuples. Dans ses fêtes, ce n'est jamais une idée abstraite qu'il célèbre , mais le fait historique par lequel cette idée s'est manifestée au monde ; toutes les fois qu'il présente une vertu au culte des hommes, c'est sous la figure d'un saint qui l'a pratiquée avec éclat. Le symbole est, en effet, le moyen le plus efficace pour saisir les âmes d'une masse d'hommes et les monter, pour ainsi dire, au ton d'un même sentiment (1). »

M. Michelet, plein d'enthousiasme, s'est écrié à son tour : « Qu'ils fassent les fiers tant qu'ils voudront,

(1) Encyclopédie nouvelle, t. V, p. 285, art. Fêtes.

AUX PRISES AVEC EUX-MÊMES. il

philosophes et raisonneurs qu'ils sont ! Qui peut entendre sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix des cloches et comme leur doux reproche maternel ? Qui ne voit, sans les envier, ces fidèles qui sortent à flots de l'église, qui reviennent de la table divine, rajeunis et renouvelés? L'esprit reste ferme, mais l'àme est bien triste... Le croyant de l'avenir ? qui n'en tient pas moins de cœur au passé, pose alors la plume et ferme le livre. Il ne peut s'empêcher de dire : Ah ! que ne suis-je avec eux, un des leurs, et le plus simple, le moindre de ces enfants (1) ! » — Mais entrons dans les détails.

CLX. Parlez-vous des fêtes qui ont les Saints pour objet? — Elles sont éminemment moralisantes. « Les Grecs, dit Voltaire, divinisaient les conquérants, comme Bacchus, Hercule, Persée.Rome dressa des autels à ses empereurs. Nos apothéoses sont d'un genre différent. Nous avons infiniment plus de Saints qu'ils n'avaient de ces Dieux secondaires, mais nous n'avons égard ni au rang, ni aux conquêtes. Nous avons élevé des temples à des hommes simplement vertueux, qui seraient ignorés sur la terre s'ils n'étaient placés dans le ciel. Les apothéoses des anciens sont faites par la flatterie, les nôtres par le respect pour la vertu -(2). »

Quant à Pierre Leroux, voici l'expression de sa foi : « En résumé, on peut soutenir que le culte des Saints a été justifiable et heureux pour l'humanité.

L'art, sans ce culte, aurait péri. C'est par lui que l'art s'est continué. On abattait les statues et tous les

(1) Hist. de France, t. V, p. 145. — (2) Diction, phit., art, Idole.

monuments du polythéisme ; que serait-il resté d'art sur la terre ; si le culte des Saints ne s'était pas substitué au culte des idoles ?

» Et Fart ! comme l'art profitait à ce culte qui lui ouvrait tant d'horizons ! Comme nous sommes froids, stériles et glacés, jetés aujourd'hui sur la terre avec les animaux sans autres compagnons de notre exil ! Qui nous rendra la céleste bande que nous entrevoyons au-dessus de nos tètes ? Qui nous fera entendre de nouveau les divins concerts ou rêver les divines formes et les divins types àe la beauté ? Il est vrai, l'homme était appuyé alors sur un monde invisible (1).»

CLXI. Parlez-vous de la fête des morts ? — Elle a sa place naturelle dans le culte. « On n'honore pas dignement les morts, dit M. Guizot, si la religion n'est là pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend ; c'est à elle qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans les temples où l'immortalité est tous les jours proclamée et leur culte est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu (2). »

CLXII. Parlez-vous du culte des Saints et du culte des morts se succédant les jours de la Toussaint et de la Commémoraison des trépassés ? — Rien de plus touchant que cette succession. « La différence entre la Toussaint et la fête des

(t) Encyclopédie nouvelle, t. III, p. 219, art. Canonisation. (2) Mémoires, t. 11.

morts, dit Voltaire, c'est qu'à la première nous invoquons et à la seconde nous sommes invoqués ; à la première nous nous recommandons à tous les heureux, à la seconde les malheureux se recommandent à nous (1). »

CLXIII. Doit-on dire que les fêtes nuisent au travail et à l'industrie ? — Rousseau va répondre : « Que doit-on penser de ceux qui voudraient ôter au peuple les fêtes, les plaisirs et toute espèce d'amusement, comme autant de distractions qui le détournent de son travail ? Cette maxime est barbare et fausse. Tant pis si le peuple n'a de temps que pour gagner son pain, il lui en faut encore pour le manger avec joie, autrement il ne le gagnera pas longtemps. CeDieu juste et bienfaisant qui veut qu'il s'occupe veut aussi qu'il se délasse, la nature lui impose également l'exercice et le repos, le plaisir et la peine. Le dégoût du travail accable plus les malheureux que le travail même. Voulez-vous donc rendre un peuple actif, laborieux, donnez-lui des fêtes ; offrez-lui des amusements qui lui fassent aimer son état et l'empêchent d'en envier un plus doux. Des jours ainsi perdus feront mieux valoir tous les autres (2). »

CLXIV. L'Eglise a-t-elle eu raison d'introduire dans le culte les images en général et en particulier l'image de la croix ? — Le protestant Meyer a dit: « L'image d'un Saint, quand elle est bien faite, prêche sans parler. On a proscrit l'image des églises dans un temps où elles poussaient les hommes à 'idolâtrie, mais si l'on en fait un bon usage, elles

(1) Diction, plût., art. Purgatoire. — (2) Lettre à d'Alembert.

peuvent servir à l'ornement convenable des temples et à la grande édification de ceux qui ont appris de la saine doctrine à n'adorer que Dieu seul. Aucun commandement ne nous interdit les beaux-arts. Leur usage, une fois admis, qu'ils soient consacrés au service du sanctuaire plutôt qu'à des fins mondaines et deviennent par là des moyens de piété et d'instruction chrétienne (1). »

Marmontel a dit aussi : « Si le catholicisme, comme l'idolâtrie, avait pour emblèmes les passions et les vices et les crimes déifiés , sans doute il faudrait abolir ou du moins tenir renfermées ces silencieuses images. Mais que peuvent avoir de scandaleux et de nuisible les symboles des plus modestes et des plus douces vertus ? Que peuvent avoir d'alarmant, ou pour les mœurs ou pour les lois, des exemples d'humilité , de patience , d'indulgence , d'abnégation de soi-même, de bienfaisance universelle?

» Quel est surtout le signe qu'on voudrait défendre aux catholiques d'arborer dans leurs fêtes et dans leurs funérailles ? Le signe de leur foi et de leurs espérances, leur gage d'immortalité, le signe de l'amour d'un Dieu et de son dévoûment pour le salut des hommes.

» Ah! que ce signe mystérieux, objet de la vénération de tant d'hommes recommandables par leur génie et leurs lumières, soit regardé avec mépris par des hommes qui se prétendent plus éclairés, plus

(i) Cité dans Esslinger, Entretiens familiers, IXe Entretien, second appendice, p. 296.

sages, c'est là ce que permet la liberté de penser, mais que ceux-là même nous disent quel mal peut faire au monde sur le frontispice du temple ou sur le cercueil d'un chrétien, ou sur la tombe d'un homme juste qui est mort victime des méchants, quel mal peut faire, dis-je, l'image de Celui dont le dernier soupir demandait à son Père le pardon de ses ennemis ? Qu'a-t-il de dangereux ce symbole de paix, dans un temps où l'esprit de conciliation, de concorde est si nécessaire ? Dans un temps où le seul espoir du repos du salut public n'est peut - être fondé que sur l'oubli des crimes et le pardon des injures (1)? »

Solger, parlant des peintures et des sculptures, qui font de l'église « mn musée populaire, » selon l'expression de M. Cousin, a dit aussi : « Celui qui ne peut en esprit arriver jusqu'à Dieu, doit le chercher dans les images; il ne se trompe pas. La Réforme a voulu élever l'homme de l'image de Dieu jusqu'à Dieu lui-même, mais la plupart n'ont pas eu assez de force pour prendre un tel essor. C'est pourquoi ils vivent maintenant tout-à-fait privés de Dieu et ils s'en glorifient. Qu'est-ce qui est donc plus grand de vivre sans Dieu ou avec l'image de Dieu ? Qu'est-ce qui est plus pieux de renoncer entièrement à ce Dieu que l'on ne peut atteindre, ou de le rabaisser jusqu'à soi pour se le rendre plus humain, plus familier (2) ? »

Schubarl rapporte une réflexion qui, aussi, est

(1) Opinion sur tes cultes. — (2) Œuvres posthumes, t. 1, cité dans Hurter, Tableau des instilutions) t. III, ch. XXXIII, p. 351, noie.

toute à la justification de l'emploi des images. « J'ai toujours présent à mes yeux, dit ce protestant, le franciscain qui, agenouillé dans le jardin de son couvent devant l'image du Christ, toute sanglante encore du fouet des bourreaux, se leva subitement au moment où j'entrai ; ses yeux étaient rayonnants d'une douce piété.

— » Un magnifique tableau, mon Père, lui dis-je.

— » L'original, me répondit-il, est encore plus magnifique.

— » Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à l'original ?

— » Il paraît que vous êtes protestant, mais sachez que l'art ne fait que seconder mon imagination. Mon esprit séjourne auprès du véritable Christ, Pouvez-vous prier sans avoir une image devant votre àme? Or, ne vaut-il pas mieux que ce soit la main d'un maître qui nous trace le portrait des Saints que notre imagination souvent maladive ?

» Je n'avais point de réponse à lui faire (1). » GLXV. Les chants de l'Eglise, considérés sous le rapport de la poésie, sont-ils dignes de faire partie d'un culte divin ? — Oui ; car ils sont, pour la plupart, empruntés à la Bible qui est, nous l'avons vu, un livre divin, et qui, comme tout ce qui constitue le catholicisme, a reçu les hommages des incroyants. En effet, Considérerons-nous la Bible en général? —Laharpe

(1) Chr. Pr. Scliubart , Lcben und Gesinnungen (Selbstbiographie) ; Stuttgard, 1791 (Von seiner Jnwcsenhert in Mùnchcn, 1773).

en a dit : « Les Livres saints me disaient tout, parce que Dieu m'a fait la grâce de les ouvrir de bonne foi et de les lire avec amour (4). » Si Maintenant nous considérons quelques-uns des livres particuliers dont se compose la Bible, ils ont, eux aussi, reçu des hommages particuliers.

Examinerons-nous Moïse? Diderot , après avoir dit que la législation de Moïse « est un chef-d'œuvre d'économie politique dont les plus fameux législateurs n'ont jamais approché, » ajoutait que « s'il était obligé de vendre sa bibliothèque, le livre qu'il conserverait avant tout serait le Pentateuque (2). »

Examinerons-nous Job ? Hcrder, après avoir fait ressortir les beautés de ce livre, s'écriait : « 0 grand homme ! où trouver ta tombe afin que je puisse m'approcher de ta poussière et réchauffer mon génie (5) ? »

Examinerons-nous les Psaumes, qu'un incroyant a eu l'effronterie d'appeler des chansons de vielle ? M. Renan, rendant hommage en même temps à tout l'Ancien Testament et aux psaumes, a dit : « Si nous envisageons dans son ensemble le développement de l'esprit hébreu, nous sommes frappés de ce haut caractère de perfection absolue qui donne à ses œuvres le droit d'être envisagées comme classiques, au même sens que les productions de la Grèce, de Rome et des peuples latins. Seul entre tous les peuples de l'Orient, Israël a eu le privilège d'écrire pour le monde entier. C'est certainement une admirable

(1) Biographie univ., art. Laharpc. — (2) Eloge de Richardson. — (3) Essai sur te génie de la poésie hébraïque, t. 1, p. 130 et suiv.

poésie que celle des Védas, et, pourtant, ce recueil des premiers chants de la race à laquelle nous appartenons ne remplacera jamais, dans l'expression de nos sensations religieuses, les Psaumes, œuvre d'une race si différente de la nôtre. Les autres littératures de l'Orient ne sauraient être bien appréciées que des savants ; la littérature hébraïque est la Bible, le livre par excellence, la lecture universelle; des millions d'hommes répandus sur le monde entier ne connaissent pas d'autre poésie. On peut affirmer que si ces livres n'avaient pas renfermé quelque chose de profondément universel, ils ne fussent jamais arrivés à cette fortune. La proportion, la mesure, le goût, furent en Orient le privilège exclusif du peuple hébreu et c'est par là qu'il réussit à donner à la pensée et aux sentiments une forme générale et acceptable pour tout le genre humain (1). »

Ces paroles rappellent cette page de M. Lamartine : « David est le premier poète du sentiment, c'est le roi des lyriques. Jamais la fibre humaine n'a raisonné d'accords si intimes, si pénétrants, si graves ; jamais la pensée du poète ne s'est adressée si haut et n'a vu si juste ; jamais l'àme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, si sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements du cœur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et sur la harpe de cet homme, et, si on remonte à l'époque reculée où de tels chants retentissaient sur la terre, si l'on pense qu'alors la poésie

(1) Histoire des langues sémitiques, !.. I, ch. 1.

lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le vice, l'amour, le sang et la victoire des coursiers dans les jeux de l'Elide, on est saisi d'un profond étonnement aux accents mystiques du Roi-Prophète. On ne peut lui refuser une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme. Lisez de l'Homère ou du Pindare après un psaume, pour moi je ne le peux plus (1). »

Examinerons-nous Isaïe, les prophètes ? « Tout ce qui constitue les œuvres achevées, dit encore M. Renan, le goût, la mesure, la perfection de la forme se rencontre dans Isaïe (2). » Déjà Laharpe avait dit : « On peut trouver beau de railler comme raillent les impies, mais ce qu'il y a de vraiment beau, c'est d'écrire comme écrivaient les prophètes (3). »

Examinerons-nous les Evangiles, dont une page est chantée ou récitée à chaque messe? Rousseau, dans sa lettre du 25 mars 1748, écrivait : « Je vous l'ai dit bien des fois, nul homme au monde ne respecte plus que moi l'Evangile. C'est à mon gré le plus sublime de tous les livres ; quand tous les autres m'ennuient, je prends celui-là avec un nouveau plaisir, et quand toutes les autres consolations me manquent, jamais je n'ai en vain recouru aux siennes (4). »

Examinerons-nous la Bible en général? Barrère, parlant de Lefranc de Pompignan, a dit : « Loin de nous ce préjugé récent que le genre de l'ode a perdu le grand intérêt qui l'animait chez les

(1) Voyage en Orient. — (c2) Histoire des lang. sèm., I. II, ch. L — (3) Discours prèlim. sur les psaumes. — (4) Correspond., 25 mars 1748,

païens, comme si l'esprit divin n'inspirait pas aux hommes plus d'ascendant et de puissance que la stupide religion du paganisme et la vaine gloire de ses héros ; comme si les merveilles de la nature et la promesse de l'Etre suprême ne saisissaient pas les poètes d'un enthousiasme aussi soudain que le spectacle des jeux pythiques ou des courses néméennes. C'est dans les Livres saints que sont déposés, depuis les premiers siècles, les grands intérêts du genre humain et les grands mouvements de la poésie. Ce fut la religion qui dicta des cantiques à Moïse, des hymnes à David, des odes aux prophètes. Quels poèmes sublimes la reconnaissance du législateur des Juifs, et les longs repentirs de leur roi ne produisirent-ils pas dans la langue hardie et pittoresque des Hébreux? Aussi, nos poètes n'ont jamais été supérieurs à eux-mêmes que lorsqu'ils ont puisé dans les sources sacrées. Ne fût-ce pas en traduisant quelques psaumes que Bacan offrit les plus rares beautés ? Racine n'a-t-il pas pris dans les Livres saints ce ton d'inspiration qui règne dans Athalie et cet accent sublime qu'on remarque dans ses cantiques? Rousseau, transporté par la beauté et la véhémence des chants de David, ne donna-t-il pas à l'ode cette pompe et cette hardiesse de figures dont notre langue ne paraissait pas susceptible ? Pompignan voit qu'il est encore des palmes à cueillir sur les pas de ces grands poètes. La majesté de l'Ecriture sainte le transporte, le génie des prophètes lui inspire la fierté de ses débuts et notre langue s'enrichit d'un recueil de poésies dans lequel le génie, par des chants énergiques et animés, peint

AUX PRISES AVEC EUX-MÊMES. 2 i

la .gloire et la puissance de l'Eternel en même/ temps qu'il trace à l'homme les devoirs de la vie avec une yerve heureuse et une abondante élocution. C'est ainsi que la poésie, en consacrant ses richesses au triomphe de la morale et de la religion, acquiert des droits aux hommages des lettres et à la reconnaissance publique (1).

GLXVI. Les autres chants liturgiques, ceux qui ne sont pas tirés de l'Ecriture, sont-ils également dignes de faire partie d'un culte divin ? — Oui. En effet ; voulez -vous parler du Dies irœ, du Stabat mater, par exemple? M. Cousin a dit : « Dans le chant célèbre de Pergolèse, Stabat mater dolorosa, on peut demander ce qui émeut le plus de la musique ou des paroles. Le Dies irœ, dies Ma, récité seulement, est déjà de l'effet le plus terrible. Dans ces paroles formidables, tous les coups portent pour ainsi dire ; chaque mot renferme un sentiment distinct, une idée à la fois profonde et déterminée. L'intelligence avance à chaque pas et le cœur s'élance à la suite (2). »

Un autre libre-penseur, après avoir commenté la prose des morts, était obligé de s'écrier : « Comprenez-vous, maintenant, cette lugubre complainte, solennelle et monotone comme l'éternité, et qu'on dirait chantée par le dernier des humains sur les décombres de l'univers? Je le dis en vérité, je suis encore à chercher une inspiration plus gigantesque, une lamentation plus désolée, une prophétie d'anéantis-

(1) Eloge de Le franc de Pompignan, Paris, 1785. — (2) Du Vrai, du Beau et du Bien, IXe leçon, à la fin.

sèment plus attérante que celle-là. Que l'artiste est puissant quand il peut dans Famé humaine faire vibrer de pareilles cordes, quand il est sûr d'ébranler et de mettre en jeu, non pas ce superflu de sensibilité qu'on met en réserve pour la distraction, mais ce qu'il y a de plus sérieux, de plus intime, de plus imposant dans la vie. Quand lui-même, au lieu de s'éprendre artificiellement d'un sujet de fantaisie, il peut, sûr d'être senti de tous, jeter toute son âme dans un cri de joie, de terreur, dans une prière ardente ou une menaçante prophétie (1). »

CLXVII. La cloche a-t-elle des harmonies secrètes avec les sentiments les plus intimes de l'âme ? — Oui, au jugement de Chateaubriand : « Les dimanches et les jours de fêtes, j'ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau, j'écoutais en silence le pieux murmure. Chaque frémissement de l'airain portait à mon àme naïve l'innocence des mœurs champêtres, le calme de la solitude, le charme de la religion et la délectable mélancolie des souvenirs de ma première enfance. Oh ! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal, de ces cloches qui frémirent de joie sur son berceau, qui annoncèrent son avènement à la vie, qui marquèrent le premier battement de son cœur, qui publièrent dans tous les lieux d'alentour la sainte allégresse de son père, les

(1) Guéroult, Revue encyclopédique, cité dans les Annales de phi losophie chrétt, t. VI, p. 279-281.

douleurs et les joies encore plus ineffables de sa mère ? Tout se trouve dans les rêveries enchantées où nous plonge le bruit de la cloche natale : religion, famille, patrie, le berceau et la tombe, le passé et l'avenir (1). »

Mais Chateaubriand est un génie chrétien, c'est pourquoi écoutons M. J. Reynaud : « On ne peut nier qu'il n'y eût une certaine poésie dans les accents de cette puissante voix, partant, à jour fixe, du faîte du temple et allant inviter indistinctement tous les fidèles, soit à la prière isolée, soit à la réunion générale dans le lieu saint, dans cette retentissante parole implorant pour chaque chrétien à son tour, et à chaque instant grave de sa vie , à l'heure de sa naissance, à celle de son mariage, à celle de sa-mort, la grâce de Dieu, l'intercession des Saints ou les pieuses pensées de ses frères.

» Qui voudrait nier que dans certaines circonstances, sur le soir, au milieu des solitudes mélancoliques de la campagne , le bruit lointain de la cloche villageoise, comme par une sorte de réminiscence, ne réveille encore en nous, de temps à autre, quelques douces et religieuses harmonies, soit des jours de notre enfance, soit des âges noyés au loin derrière nous , dans le passé , soit de la simple et touchante communauté de tous les hommes , ainsi rappelée à nos cœurs par un commun signal de prière.

» Le triomphe des cloches, au moyen-âge, n'a pas été seulement dans la vie religieuse ; la vie civile leur a été soumise aussi. Pour comprendre que ces

(1) René, Paris, 1826, p. ÏU,

&4 LKS PHILOSOPHIE

instruments ne sont pas quelque chose de mesquin, il suffit de voir quel a été leur rôle au temps de l'émancipation des communes. Le droit de posséder un beffroi était placé à côté des plus précieuses libertés, c'était celui d'avoir au sein de la cité un organe public, c'était presque celui, pourrait-on dire, d'avoir un orateur. Un incendie a-t-il lieu ? le beffroi sonne l'alarme, éveille les citoyens, excite leur zèle, soutient leur ardeur, sa voix est plus impérieuse, ses instances plus vives à mesure que le danger devient plus fort, il parle seul et domine le tumulte ; il jette dans toutes les âmes le courage , l'effroi , la pitié , il rallie tout le monde et sans que nul résiste, précipite la population tout entière au secours de la communauté menacée. S'agit-il d'une révolution intérieure, d'une attaque de l'ennemi aux portes de la ville ? quel tribun vaudrait la cloche, quelle éloquence égalerait le tocsin? Chacun porte en son cœur tout ce que la parole pourrait lui exprimer ; de longs discours sont inutiles, le beffroi suffit pour ranimer tous les sentiments endormis et les ressusciter sous la forme où ils ont, pour chacun, le plus de force : l'honneur , l'intérêt , l'amour des concitoyens et de la famille , les haines et les passions politiques ; le beffroi n'oublie rien; sa voix pénètre dans les replis les plus intimes des âmes, touche et entraîne les cœurs, et l'instrument mugit comme Démosthène, avec toute sa puissance, ne savait mugir (1). »

CLXVIII. Le temple chrétien répond-il comme la cloche aux besoins de lame chrétienne ? —

(1) Encyclopédie nouvelle, t. III, p. 645, 614, art. Cloches.

Oui. Lord Byron, à la vue de Saint-Pierre de Rome, s'écriait dans les transports de l'admiration la plus vive : «Me voici dans le temple sacré du Christ, élevé sur la tombe de son martyr. On ne peut rien te comparer, édifice imposant, le plus saint, le plus vrai, le plus digne de l'Eternel!... Majesté, puissance, gloire, force et beauté, tout est réuni dans ce temple du Dieu de l'univers (1). »

M. Raspailz dit , en parlant de la cathédrale : « La simplicité du plan n'admet rien qui détourne la pensée du but qu'y recherche le croyant; l'immensité des proportions de la voûte élève l'àme, l'ampleur des ouvertures par où descendent des torrents de lumières console le cœur. L'extérieur, c'est le monde avec le ridicule de ses gargouilles, la satire de ses cartouches, le comique de ses choses sérieuses et de ses mystères ; l'intérieur , c'est l'image du ciel avec sa simplicité symbole de l'unité, sa lumière symbole de la vérité , son silence symbole de la quiétude et de la félicité. Les architectes du moyen-âge devaient être de grands architectes autant que de grands physiciens. Il y a plus d'éloquence chrétienne dans leurs œuvres que dans un sermon de Massillon ; plus de connaissance des besoins du corps et des besoins de l'âme que dans nos meilleurs traités d'hygiène et de morale. Ecrivains à coups de ciseaux, ils ont flagellé au dehors l'histoire cynique de leur temps, ils ont tracé au dedans leurs espérances d'avenir , leurs vœux de fraternité. Nos architectes ont construit nos temples

(i) Childe Harold, strophes 153 et \U.

T. Iï. 2

comme si le soleil de la Grèce et de l'Italie descendait sur nos têtes. 0 imitalores. Aussi comme on a froid et comme on reste froid en entrant dans le Panthéon ou la Madeleine ; on n'y respire plus comme à Notre-Dame de Paris, ni comme dans l'incomparable basilique de Saint-Ouen à Rouen (1). »

On lit dans M. Michelel : « Les monuments du moyen-âge sont mélancoliques, mais non ennuyeux, on y sent la force et la sincérité du sentiment qui les éleva ; ce ne sont pas, pour la plupart, des monuments officiels, mais des œuvres vivantes du peuple, les fils de sa foi (2). » — On voit que les incroyants sont loin de regarder les monuments de l'architecture catholique comme des entassements de pierres, ainsi que l'on a appelé avec raison d'autres monuments.

CLXIX. Aller au sermon est-ce aller entendre la parole élevée à sa plus haute dignité? — Laharpe a ainsi répondu à cette question: «Le ministère de la parole n'a nulle part plus de dignité et de puissance que dans la chaire. Partout ailleurs , c'est un homme qui parle à des hommes ; ici, c'est un être d'une autre espèce. Elevé entre le ciel et la terre, c'est un médiateur que Dieu place entre la créature et lui. Indépendant des considérations du siècle, il annonce les oracles de l'éternité. Le lieu même d'où il parle, celui où on l'écoute font disparaître toutes les grandeurs pour ne laisser sentir que la sienne. Les rois s'humilient comme le peuple devant son tribunal, et n'y viennent que pour être ins-

(1) Histoire naturelle de la santé et de la maladie. — (2) Du prêtre, de la femme et dû la famille, ch. IV, Couvents du dix-septième siècle.

aux Crises avec eux-mêmes. 27

truits. Tout ce qui l'environne ajoute un nouveau poids à sa parole. Sa voix retentit dans rétendue d'une enceinte sacrée et dans le silence d'un recueillement universel. S'il atteste Dieu, Dieu est présent sur les autels ; s'il annonce le néant de la vie, la mort est auprès de lui pour lui rendre témoignage et montrer à ceux qui l'écoutent qu'ils sont assis sur des tombeaux (1). »

Marmontel a dit aussi : « Quant à l'éloquence morale, la religion lui a élevé non pas une tribune, mais un trône et ce trône est la chaire. Pour se faire une idée du ministère qu'elle y exerce, il faut se figurer dans un temple, aux pieds des autels, sous les yeux de Dieu même, en présence de tout un peuple, une lice ouverte où l'éloquence aux prises avec les passions, les vices, les faiblesses, les erreurs de l'humanité, les provoque les unes après les autres, quelquefois toutes ensemble, les attaque, les combat, les terrasse avec les armes de la foi, du sentiment, de la raison. L'homme qui parle est l'envoyé du ciel, et, par la sainteté de son caractère, il semble porter sur le front le nom de Dieu dont il est le ministre ; la cause qu'il défend est celle de la vérité et de la vertu ; ses titres sont les droits de l'homme, la loi de la nature empreinte dans tous les cœurs, et la loi révélée écrite et consignée dans le dépôt des Livres saints; les intérêts qu'il agite sont ceux du ciel et de la terre, du temps et de l'éternité ; enfin, les clients qu'il rassemble autour de lui et comme sous ses ailes sont la nature dont il défend les

(1) Cours de littérature, Massillon.

L>K LES PHILOSOPHES

droits, l'humanité dont il venge l'injure, la faiblesse dont il protège le repos et la sûreté, l'innocence à laquelle il prête une voix suppliante pour désarmer la calomnie, ou des accents terribles pour l'effrayer; l'enfance abandonnée pour laquelle, dans l'auditoire, il cherche des cœurs paternels, la vieillesse souffrante, l'indigence timide, la grande famille de Jésus- Christ, les malheureux, en faveur desquels il émeut les entrailles du riche et du puissant : tel est le fidèle tableau du plaidoyer évangélique (1). »

Yollaire a dit plus brièvement : « C'est une trèsbonne institution de se rassembler pour entendre une exhortation à la vertu (2). »

CLXX. Le culte des reliques est-il justifiable aux yeux de la raison ? — Oui, et le protestant Krummacher en a fait tout une apologie dans ces paroles : u II est naturel d'éprouver un certain respect religieux pour les restes bien qu'inanimés et corruptibles des hommes éminents. Les Romains conservaient comme des objets sacrés les cendres et les restes des personnes qu'ils chérissaient. L'abus ne détruit pas l'usage et la superstition se rattache toujours à la vérité, bien que la liaison soit souvent imperceptible pour un observateur qui ne va pas au fond des choses. Pourquoi vous paraît-il si inconcevable et si absurde de croire à l'histoire, quand elle vous dit qu'un pouvoir extraordinaire s'est trouvé dans les ossements des Saints? S'il y a dans le corps humain, comme dans toutes les semences, une force indestructible qui, appelée à agir par la voix de

(1) Mélanges. — (2) OEuvres, éJ. de Kehl, in-12, t. II, p. 257.

Dieu, fera sortir de la poussière et de la cendre une vie nouvelle et un corps glorieux, sera-ce un contresens de supposer dans les ossements, ex-domicile d'une âme sainte, une force vivifiante qui, pour se manifester, n'attend que l'appel du Seigneur ? Faudra-t-il appeler superstition la foi de la femme malade qui ne demande qu'à toucher l'extrémité de la robe de Jésus-Christ et qui, de cet attouchement, attendait la guérison avec la plus vive confiance? Et, bien que ce ne soit pas précisément ce bord de la robe, mais la vertu du Seigneur qui l'ait sauvée, s'ensuit-il que cet attouchement et cet habit n'y fussent absolument pour rien ? Qui voudrait exiger de l'histoire qu'elle n'enregistrât pas ce qui est arrivé, par la seule raison que cela n'arrivera pas tous les jours, et peut-être n'arrivera plus ? Qu'y a-t-il donc de si contradictoire et de si superstitieux dans la pensée que Dieu peut, entr' autres moyens, se servir et s'est aussi servi des ossements de ses confesseurs et de ses martyrs pour l'accomplissement de ses décrets adorables, pour la consolation et l'encouragement de ses fidèles serviteurs ? Par combien d'exemples l'Ecriture sainte ne confirme-t-elle pas cette manière de voir? Il n'y aura de superstition en cela que lorsqu'on ira plus loin que la foi, en oubliant que Dieu fait tout en tout, et en cherchant par pure idolâtrie, dans les ossements inanimés eux-mêmes, et abstraction faite de Dieu, la source de la vie et du pouvoir divin (1). »

Hurler a dit aussi : « Quoi que l'on puisse dire

(1)S. Ansgar ou l'ancien el le nouveau temps, Brcmcn, 1828,

contre les reliques, il y a peu de personnes qui soient complètement dépourvues d'inclination pour elles, et celles-là ne sont certes ni les plus distinguées, ni les plus éclairées, ni les plus sensibles, ni les plus ardentes. Le fils qui conserve avec un respect tout particulier quelque objet dont son père s'est servi, le rejeton d'un illustre aïeul qui garde précieusement tout ce qui lui en rappelle le souvenir, le propriétaire d'un cabinet de curiosités qui attache un prix imaginaire à tout ce qui a appartenu à quelque personnage haut placé ou qui s'est élevé par son mérite, le collecteur d'autographes qui ne connaît pas de plus grand bonheur que de posséder celui de quelque vaste génie , le curieux qui enlève une écharde au prétendu lit de Luther à la Vartbourg , qui achète à prix d'or la plume avec laquelle Bonaparte a signé son abdication, qui coupe un petit morceau des rideaux de Voltaire à Ferney ; tous ces gens que font-ils , si ce n'est aller à la recherche de reliques d'une grande valeur à leurs yeux (1)? »

Un savant voyageur anglais rapporte, sans même s'occuper de critique dans ce cas particulier, que « la relique très-authentique » de la barbe de Mahomet « constitue la sainteté attachée, par les Musulmans , à la ville de Cairwaan (2) ; » preuve que le culte des reliques a été universel.

L'histoire nous apprend même que , dans les siècles passés, on a fait beaucoup plus qu'honorer les reliques ; elle nous apprend, en effet, que Tandé-

(1) Tableau des institutions, etc., t. III, ch. XXX II. — (2) Davis, Ruined Cities, p. 272, cité dans les Missions chrétiennes, par Mahrshali, Missions du Levant, t. II, p. 75.

mus « avait tellement infatué ses sectateurs, qu'ils

BUVAIENT DE L'EAU QUI LUI AVAIT SERVI DE BAIN et

qu'ils la gardaient comme une relique (1). »

CLXXI. Le culte catholique, considéré dans son ensemble, est-il digne d'à dmiration ? — Oui ,

d'après les protestants et les philosophes eux-mêmes. Clausen a écrit ces lignes remarquables : « Nous avons déjà eu l'occasion de montrer un titre de préférence pour le culte catholique parce qu'il n'est pas limité à un seul jour de la semaine. Chaque fois que le soleil se lève, la vie de l'Eglise se renouvelle avec celle de la nature. Le jour renaissant est toujours consacré à Dieu par le son des cloches, par le chant et la prière. Il en est du soir comme du matin. Les portes des églises, à quelques heures près, sont ouvertes le jour entier pour tous ceux qui se sentent attirés vers le sanctuaire de la paix et de la piété par la joie ou par la tristesse, par l'espoir ou par la crainte, selon les impressions diverses que nous pouvons recevoir et qui se succèdent avec les heures (2). »

On lit dans Y Encyclopédie nouvelle: « Il semble que l'Eglise catholique, comprenant très-bien la valeur et l'utilité des spectacles publics, voulut en réserver le prestige pour les cérémonies du culte. Dans cette sphère, du moins, il faut reconnaître qu'elle a déployé un art puissant. Les solennités du culte catholique sont ordonnées de manière à saisir l'âme par toutes ses fibres sensibles. Les pompes exté-

(1) Bayle, Diction., art. Tandcmus. — (2) Cite dans Esslinger, Entretiens familière, etc., p. 297.

Heures, les images, les chants y sont prodigués ; les symboles qu'on y emploie, à raison même de leur obscurité (pour ceux qui ont la vue basse), frappent les imaginations, et la représentation des grandes scènes mystiques que la tradition place au berceau du christianisme est faite pour produire l'émotifen dramatique avec toute la profondeur dont elle est susceptible (1). »

Isidorus a dit également : « Il y a dans le christianisme je ne sais quoi de poétique et d'entraînant, je dirais presque de maternel qui nous touchera toujours. L'àme trouve un doux repos dans les silencieuses chapelles, devant les cierges allumés, dans cette suave atmosphère d'encens, dans les sons harmonieux de la musique. L'Eglise catholique, avec ses portes toujours ouvertes, ses cierges toujours allumés, ses mille voix toujours parlantes, ses hymnes, sa messe, ses anniversaires et ses fêtes, nous avertit, avec une sollicitude véritablement touchante, qu'icibas les bras d'une mère sont toujours ouverts, toujours prêts à soulager celui qui gémit sous le fardeau, qu'ici-bas est préparé pour chacun le doux banquet de l'amour, qu'ici-bas, enfin, est un refuge le jour et la nuit. A voir cette activité incessante des prêtres qui rentrent et qui sortent le Saint-Sacrement, la richesse de la parure qui change chaque jour comme un printemps de fleurs, l'Eglise catholique paraît alors à nos yeux comme une source profonde et abondante au milieu d'une ville qu'elle rafraîchit, soulage et purifie (2). »

(1) Encyclopédie nouvelle, t. V, p, 285, article Fêtes. — (2) Cité

Leibnitz a dit aussi : « Je ne pense pas que Dieu dédaigne autant que plusieurs se plaisent à le croire dans leur simplicité , les douces harmonies, les chants sublimes, l'encens, le son solennel des cloches et en général tout ce qu'un pieux désir d'épanchement invente à la gloire de Dieu. Nulle part les architectes ne déploient mieux leur art que dans la construction des dômes et autres monuments qui ont une pieuse destination (1). »

De nos jours, M. /. Simon a ajouté : « Nous ferons une remarque sur laquelle tout le monde sera d'accord, c'est qu'il y a dans son culte (de l'Eglise catholique) quelque chose de pompeux et de naïf à la fois qui émeut et qui transporte. Les descriptions d'Italie sont toutes pleines de la magnificence de Saint-Pierre de Rome ; et tout le monde sait que, dans le dernier village catholique, quatre murs de pierre blanchis à la chaux, quatre planches de sapin pour autel, une branche de buis dans un bénitier, suffisent, avec un vieux prêtre et un enfant à demi-vêtu, pour rendre le culte imposant et touchant. Il y a dans toutes les fonctions catholiques une image vive de la présence de Dieu et de la piété des hommes ; et ces chants, ces rites, ces costumes, dans notre société réaliste, qui n'a plus ni formalités, ni traditions, tranchent si vivement avec tout le reste, quon ne se sent plus le même homme en leur présence. Il est difficile de ne pas oublier Dieu, partout ailleurs ; et il est difficile, dans

dans Hœninghauss : La Réforme contre la Réforme, t. IJ, ch. X, Paris, 1845. — (\YSystematheot., p. 207.

une chapelle catholique , de ne pas s'en souvenir (1). »

CLXXII. Le culte catholique réalise-t-il l'idéal conçu par la philosophie ? — Oui, car l'illustre Bacon exprimait en ces termes son idéal de culte : « Je désirerais 4° que la liturgie ou prière publique eût une forme constante et ne fût point abandonnée à la liberté ou à l'inspiration de celui qui est chargé de la faire ; 2° qu'on fît entrer dans la composition de la liturgie, des hymnes et des cantiques et des actions de grâces, aussi bien que des demandes, des invocations et des supplications ; 5° que, pour exciter et soutenir l'attention, les prières et les hymnes fussent courtes et variées et de plus, que la voix du peuple qui chante et la voix des ministres qui prêchent se succédassent de temps en temps ; 4° qu'on y eût quelque égard aux différents temps de l'année et qu'on y rappelât la mémoire des principaux bienfaits de Dieu, tant généraux que particuliers ; 5° que les prières fussent pareillement adaptées aux besoins et aux diverses nécessités de l'Eglise (2).» Je le demande; le culte catholique ne réalise-t-il pas de point en point l'idéal que Bacon s'était formé d'un culte ?

CLXX1II. Le culte protestant, mis en regard du culte catholique, peut-il soutenir le parallèle ? — Non, car les protestants eux-mêmes se plaignent de la nudité des temples et de la sécheresse de la liturgie évangéliques. Ulmann concluait ses réflexions sur ce

(1) La retiglon naturelle , IVe partie, le Culte. — (2) Emery, Christianisme de Baron, sur la liturgie et les cérémonies.

sujet par ces paroles remarquables : « La meilleure preuve que le sentiment religieux est indestructible dans le cœur de l'humanité, c'est que le culte protestant n'a pu le déraciner et le détruire (1). »

Voltaire s'écriait : « Combien le culte catholique est auguste et simple ! Ailleurs, il est simple sans avoir rien de majestueux, comme chez les Réformés de notre Europe et dans l'Amérique anglaise (2). » — Et encore : « Quelle différence entre les pompeuses cérémonies romaines et la sécheresse des calvinistes (3) ! »

Mais c'est surtout H. de Saint-Simon qu'il nous faut entendre ici.

« Le réformateur Luther, et, depuis sa mort, les ministres des Eglises réformées auraient dû rechercher les moyens de rendre le culte le plus propre possible à fixer l'attention des fidèles sur les intérêts qui leur sont communs. Or, pour stimuler l'attention des hommes dans quelque genre d'idées que ce soit, pour les pousser fortement dans une direction, il y a deux grands moyens : il faut exciter en eux la terreur par la vue des maux terribles qui résulteraient cour eux d'une conduite différente de celle qu'on leur prescrit, ou leur présenter l'appât des jouissances résultant nécessairement des efforts faits par eux dans la direction qu'on leur indique.

» Pour produire dans ces deux circonstances l'action la plus forte et la plus utile, il faut combiner

(1) Cite dans Hœninghauss, La Reforme contre ta Reforme, t. Hs ch. X, Paris, 1845. — (2) OEuvres, éd. de Kchl, in 12, t. XLViJ p. MO. -(3) /*«/., p. 111.

tous les moyens, toutes les ressources que les beauxarts peuvent offrir.

» Le prédicateur, appelé par la nature des choses à employer l'éloquence, qui est le premier des beauxarts, doit faire trembler de la position affreuse dans laquelle se trouve, dans cette vie, l'homme qui a mérité la mésestime publique. Il doit montrer le bras de Dieu levé sur l'homme dont tous les sentiments ne sont pas dominés par celui de la philanthropie.

» Les poètes doivent seconder les efforts des prédicateurs, ils doivent fournir au culte des morceaux de poésie propres à être récités en chœur, de manière à rendre tous les fidèles prédicateurs à l'égard les uns des autres.

» Les musiciens doivent enrichir de leurs accords les poésies religieuses et leur imprimer un caractère musical profondément pénétrant dans l'âme des fidèles.

» Les peintres et les sculpteurs doivent fixer dans les temples l'attention des chrétiens sur les actions les plus éminemment chrétiennes.

» Les architectes doivent construire des temples, de manière que les prédicateurs, les poètes et les musiciens, que les peintres et les sculpteurs puissent, à volonté, faire naître dans l'âme des fidèles les sentiments de la terreur ou ceux de la joie et de l'espérance.

» Voilà évidemment les bases qui doivent être données au culte et les moyens qui doivent être employés pour le rendre utile à la société.

» Qu'a fait Luther à cet égard ? Il a réduit le culte de l'Eglise réformée à la simple prédication ; il a

prosaïque le plus qu'il a pu tous les sentiments chrétiens, il a banni de ses temples tous les ornements de peinture et de sculpture, il a supprimé la musique, et il a donné la préférence aux édifices religieux dont les formes sont les plus insignifiantes, et, par conséquent, les moins propres à disposer favorablement le cœur des fidèles à se passionner pour le bien public.

» J'ai dit clairement ce que devait être le culte pour remplir le mieux possible la condition d'appeler l'attention des fidèles, aux jours de repos, sur la morale chrétienne.

» J'ai prouvé clairement que le culte des protestants était dépourvu des moyens secondaires les plus efficaces pour développer dans l'àme du fidèle la passion du bien public. Ainsi, j'ai prouvé que cette seconde accusation d'hérésie contre le protestantisme était fondée (1). »

CLXXIV. A-t-on bien le droit d'objecter contre le culte catholique l'emploi qui y est fait de la langue latine ? — Non, car la langue latine est la langue officielle, la langue scientifique et littéraire de l'Eglise latine ; or, tous les peuples, ainsi que Bayle l'a fait observer, ont eu une grande prédilection, un zèle marqué pour leur langue. Claude ne souffrait point dans les charges ceux qui ignoraient la langue latine, il les radiait du tableau des juges et les forçait à s'éloigner (2). Jugeant une affaire im-

(i) Nouveau Christianisme, par II. de Saint-Simon, p. 15 et suiv. — (2) Splendidum viruin Graeciaeque provinciœ prineipem, verùm latini sermonis ignarum, non modo albo judicum erasit, sed etiàm in peregrinationem redegit. Suet. in Claud., c. XVI.

portante qui concernait les Lyciens, il demanda des renseignements à l'un de leurs députés, qui était né dans la Lycie et qui avait acquis le droit de bourgeoisie romaine, l'interrogeant en latin. Voyant que le député ne l'entendait pas, il lui ôta la bourgeoisie, disant que ceux qui ignorent la langue de Rome ne doivent pas être Romains (1). Valère -Maxime, voulant donner une preuve de l'ancienne gravité romaine, remarque que les magistrats romains répondaient toujours en latin aux Grecs, et les obligeaient ainsi à se servir d'un interprète ; il ajoute qu'ils le faisaient non-seulement à Rome, mais encore dans la Grèce et dans l'Asie, et, un peu après, il nous apprend que le rhéteur Molon,qui enseigna l'éloquence à Cicéron, fut le premier à qui l'on permit de parler en grec dans le Sénat (2). Tibère ne souffrait pas qu'un homme de guerre, Grec de nation, rendît témoignage en sa langue maternelle devant les juges (3). Même usage, même jalousie chez les Grecs, chez les Huns, chez les Sarrasins, comme on peut en voir les preuves dans Bayle (4).

Vix, bien que protestant, a dit aussi : « Quant à l'usage de la langue latine dans le service divin des catholiques , on a souvent prétendu qu'on se servait d'une langue étrangère parce qu'on voulait laisser le peuple dans l'ignorance. Mais cet usage

(1) Dicens romanum cum esse non deberc qui sermoncm cum nescirct. Dio, 1. LX. — (2) Magna perseverentiâ custodiebant ne Graecis unquam nisi latina responsa darent. Pcr interpréterai loqui cogebant, non in urbe tantum nostrâ, sed etiam in Graecià et Asiâ. Lib. H, c. II. — (3) Dio, l LV1I et Suet. in Tiber., c. LXX1 — (4) Diction., art. Claudius Tiberius.

aurait pu être expliqué d'une manière plus charitable par la prédilection que les catholiques romains ont pour la langue latine, qui est en quelque sorte une langue catholique. On ne doit pas non plus oublier qu'en dehors de la messe, on dit, pour les masses, des prières dans la langue du pays. Outre cela, il faut considérer encore que la langue dans laquelle on célèbre le service divin n'est pas un objet de croyance, mais une mesure de discipline. On a voulu, pour ainsi dire, accorder la langue avec le recueillement et la sainteté du lieu. Et, en effet, jamais je n'ai rencontré un recueillement plus humble et moins dissimulé que chez les catholiques. Il règne pendant la messe une attention qui devrait servir d'exemple aux protestants. Nous voyons aussi que, dans les livres de prières des catholiques se trouve en regard du latin la traduction en langue du pays; qu'ils ont, en outre, pour toutes les parties du service divin, d'excellentes prières dans cette même langue (1). »

CLXXV. Doit-on alléguer contre le culte catholique l'usage des quêtes et des offrandes qui aident les fabriques à faire leurs frais? — Pas davantage. Voltaire a dit avec beaucoup de raison : « Il faut convenir qu'il est impossible qu'une société subsiste sans que chaque membre paie quelque chose pour les frais de cette société (2). » Et encore : « Le prêtre, en tout pays, doit être nourri de l'autel, puisqu'il sert la république (3). »

(1) Cité dans Migne, Dictionnaire des apologistes involontaires, art. Liturgie.— (2) Diction, philosophique, art. Impôt.— (3) Ibidem, art. Curé de campagne.

CLXXVI. Le culte catholique est-il favorable aux arts? —Oui, Charles de Villers, de Bolchen, parlant expressément du culte catholique, a écrit cette page remarquable : « C'est quand un culte pompeux exige de magnifiques temples, des cérémonies imposantes, un appareil éclatant, c'est quand la religion offre aux yeux les objets sensibles de la vénération publique, quand la terre et le ciel sont peuplés d'êtres surnaturels, à qui l'imagination peut prêter une forme ; c'est alors, dis-je, que les arts encouragés, ennoblis, atteignent le faîte de leur splendeur et de leur perfection. L'architecte, appelé aux honneurs et à la fortune , conçoit le plan de ces basiliques, de ces cathédrales dont l'aspect imprime un effroi religieux, dont les riches murailles sont décorées des chefsd'œuvre de l'art. Ce temple, ces autels sont parés des marbres et des métaux précieux dont la sculpture a fait des anges, des bienheureux, des images d'hommes illustres. Les chœurs, les jubés, les chapelles sont ornés de tableaux appendus de toutes parts. Ici Jésus meurt sur la croix; là, sur le Thabor, il resplendit de tout l'éclat de la majesté divine. L'art, si ami de l'idéal, lui qui se complaît uniquement dans le ciel, y va chercher ses créations les plus sublimes; un saint Jean, une sainte Cécile, une Marie surtout, cette patronne de toutes les âmes tendres, médiatrice de grâce placée entre l'homme et son Dieu, être auguste et touchant dont aucune religion n'offre ni la ressemblance ni le modèle. Durant les solennités, les étoffes les plus recherchées, les broderies, les pierres précieuses recouvrent les autels, les prêtres, les vases et jusqu'aux cloisons du

saint lieu. La musique en complète le charme par les chants les plus ravissants, par l'harmonie des orchestres. Ces encouragements si efficaces se renouvellent en cent lieux divers; les métropoles, les simples oratoires voulant briller à l'envi et captiver toutes les jouissances de l'àme religieuse. Les célèbres écoles d'Italie et de Flandre ont fleuri sous cette influence, et les plus beaux ouvrages qui nous en restent attestent la magnificence des encouragements

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