QUE LEUR PRODIGUE LE CULTE CATHOLIQUE
Mme de Staël a écrit ces lignes qui n'ont pas besoin de commentaire : « On a prétendu que c'était une sorte de frivolité dans les écrivains allemands de présenter comme l'un des mérites de la religion chrétienne, l'influence favorable qu'elle exerce sur les arts, l'imagination et la poésie, et le même reproche a été fait, à cet égard, au bel ouvrage de M. de Chateaubriand sur le Génie du Christianisme. Les esprits vraiment frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues profondes, et se persuadent qu'on peut procéder avec la nature humaine par voie d'exclusion et supprimer la plupart des désirs et des besoins de l'àme. C'est une des grandes
PREUVES DE LA DIVINITÉ DE LA RELIGION CHRÉTIENNE que
son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales (2). »
Pierre Leroux, dans son écrit intitulé Aux philosophes, s'écrie : « L'ordre social , autrefois, se peignait dans tous les arts ; l'art était comme un grand
(1) Essai sur la ré formation de Luther, par Charles de Villers, de Bolehen. — (2) De l'Allemagne, IVe partie.
lac qui n'est ni la terre ni le ciel, mais qui les réfléchit. Tous les arts qui sont l'expression d'une société véritable font défaut aujourd'hui comme cette société. Hommes de mon temps, où sont vos fêtes religieuses où le cœur des hommes bat en commun ? Vous vivez solitaires, vous n'avez plus de fêtes. Vous vous bâtissez des demeures alignées géométriquement, mais vous n'avez plus de temples. Vos architectes vivent de plagiat, vos peintres rendent la nature sans vérité et sans idéal et aucune pensée ne dirige leur pinceau. Mais, je le reconnais, la poésie de la parole est venue fleurir dans vos ruines, elle est venue seule célébrer des funérailles. C'est Shakspeare qui conduit le chœur des poètes ; Shakspeare qui conçut le doute dans son sein bien avant la philosophie (1). »
Ailleurs, le même Pierre Leroux dit encore : « Est-ce à dire que l'institution papale était et devait rester une spéculation métaphysique, une abstraction vaporeuse et insaisissable ? Non, car pour frapper les hommes ej agir sur eux il faut des formes, mais ces formes n'existaient-elles pas indépendantes du pouvoir temporel ? La papauté n'était-elle pas formulée dans cette longue hiérarchie sacerdotale qui, pareille à une chaîne électrique, mettait en communication le chef de la chrétienté avec le dernier serf du dernier seigneur : dans ces magnifiques cathédrales où l'art humain épuisait ses miracles, dans ces statues, dans ces tableaux, dans ces chants qui les animaient; dans ces cloches aériennes qui y appelaient les fidèles comme des voix du ciel ; dans ces
(1) Revue Indépendante, lrc livraison.
cérémonies pompeuses qui parlaient aux yeux des hameaux comme à ceux des capitales (4). »
CLXXVIL Les moyens de sanctification que l'Eglise, dans son culte, propose ou prescrit aux fidèles, sont-ils justifiables aux yeux de la raison et de la philosophie ? — Oui, témoin ces paroles de M. J.Simon : « Il ne doit pas se passer un seul jour sans que notre âme se soit mise en la présence de Dieu. Tenons-nous en garde contre les défaillances et les frivolités de notre nature en nous imposant l'obligation de prier à des heures déterminées par avance. La raison semble indiquer le commencement et la fin du jour. Le matin on demandera courage, on formera la résolution de bien faire. Le soir on se recueillera soi-même pour se juger dans le silence, sous l'œil de Dieu. Ces saintes et salutaires pratiques font partie de la discipline dans toutes les églises chrétiennes. Une courte méditation sur le but sérieux de la vie et sur le devoir que Ton peut être appelé immédiatement à remplir, une ardente prière pour demander à Dieu l'occasion et la force d'agir en homme de cœur, voilà ce qui est à la fois sage, respectueux et utile. Quiconque remplit ce devoir chaque jour est prêt à toute heure à paraître devant Dieu. Le soir, quand la tâche est remplie, quand la société et la famille nous rendent à la solitude, pesons devant Dieu cette journée qui va s'ajouter aux autres et demandons-nous si nous sommes prêts pour la mort. La conscience nous parlera de plus près pendant cette heure que nous lui aurons
(1) Encyclopédie nouvelle, 1. VI!, p. 295, art. Papauté.
réservée. Le résultat de Yexamen de conscience sera, avec le temps, de nous éclairer sur nos défauts. Quand nous nous connaîtrons bien et quand nous saurons quelle est notre principale faiblesse, nous pourrons nous imposer la tache volontaire de la combattre chaque jour. Si c'est à la vanité que nous inclinons, nous ferons le sacrifice de quelqu'une de nos prétentions. Si c'est à la colère, nous nous efforcerons toujours de conserver notre sang-froid et de rester maîtres de nous-mêmes. C'est se montrer pieux envers le créateur que de travailler sans relâche à se rendre plus digne de lui (1). »
M. Hip. Forloul a dit dans le même sens : « Les chrétiens ont une pratique excellente et qu'on doit recommander à notre siècle égaré sur la croûte des choses. Cette pratique, qui consiste à se recueillir en soi-même pour trouver dans sa pensée la force de s'élever jusqu'à l'infini, s'appelle la méditation. Nous la conseillons à tous les hommes de science, d'art et d'action. L'usage de cette pratique donnera infailliblement l'énergie et la profondeur à ceux qui en ont besoin (2). »
Franklin rend compte en ces termes de la méthode d'examen de conscience à laquelle il dut tous ses progrès dans la vertu : « Comme je connaissais ou croyais connaître le bien et le mal, je ne voyais pas pourquoi je ne pouvais pas toujours faire l'un et éviter l'autre ; mais je m'aperçus bientôt que j'avais entrepris une tache plus difficile que je ne l'avais
(1) La religion naturelle, IVe partie, le Culte. — (2) Encyclopédie nouvelle, t. I, p. 578, art. Apparence.
d'abord imaginé. Pendant que j'appliquais mon attention, et que je mettais mes soins à me préserver d'une faute, je tombais souvent, sans m'en apercevoir, dans une autre. » Après quoi, Franklin, ênumérant les vertus qu'il regardait comme nécessaires et désirables, rend compte en ces termes de la méthode qu'il s'était prescrite : « Voulant contracter l'habitude de toutes ces vertus, j'imaginais avec Pythagore, dans ses vers dorés (il était bien nécessaire d'aller chercher si loin), qu'un examen journalier était nécessaire; pour diriger cet examen, je résolus d'abord de m'observer sur une vertu pendant quelque temps, et, quand je croyais m'y être affermi, de passer à une autre. Je fis un petit livret, où je notais, sous chaque titre de vertu, mes fautes et mon amendement. Mon petit livret avait pour épigraphe divers textes qui me rappelaient à Dieu, et, en considérant Dieu comme la source de la sagesse, je pensais qu'il était nécessaire de solliciter son assistance pour l'obtenir, je composai, en conséquence, une courte prière et je la mis en tête de mon livre d'examen pour m'en servir tous les jours.
» J'avais fait un plan pour l'emploi des vingtquatre heures du jour naturel. Quoiqu'en suivant mon plan, je ne sois jamais arrivé à la perfection à laquelle j'avais tant d'envie de parvenir et que j'en sois même resté bien loin, cependant, mes efforts m'ont rendu meilleur, et plus heureux que je n'aurais été si je n'avais pas formé cette entreprise, comme celui qui tâche de se faire une écriture parfaite en imitant un exemple gravé, quoiqu'il ne puisse jamais atteindre la même perfection, néan-
moins les efforts qu'il fait rendent sa main meilleure et son écriture passable. Il est peut-être utile à ma postérité de savoir que c'est par ce petit artifice et à l'aide de Dieu, que leur ancêtre a dû le bonheur constant de sa vie jusqu'à sa soixante-dix-neuvième année, pendant laquelle ceci est écrit (1). »
GLXXVIII. Doit-on dire que le culte catholique, par les pratiques dont il est surchargé, est trop astreignant? — Non, témoin Mme de Staël, qui a dit: « C'est un usage pieux des catholiques et que nous devrions imiter, de laisser les églises toujours ouvertes; il y a tant de moments où l'on éprouve le besoin de cet asile et jamais on n'y entre sans ressentir une émotion qui fait du bien à l'âme, et lui rend, comme par une ablution sainte, sa force et sa pureté (2). » Et encore : « La religion n'est rien si elle n'est pas tout ; si l'existence n'en est pas remplie, si l'on n'entretient pas sans cesse, dans l'âme, cette foi à l'invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs qui doivent triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose. Néanmoins, comment la religion pourrait-elle sans cesse nous être présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une belle vie ? Un grand nombre de pratiques sont recommandées aux fidèles, afin qu'à tous les moments du jour, la religion leur soit rappelée par les obligations qu'elle impose ; mais si la vie entière pouvait être naturellement et sans efforts un culte de tous les instants,
(4) Dans ses Mémoires destinés à l'instruction de ses enfants. (2) De l'Allemagne, l'e partie, ch. VIÏ, p. 49.
ne serait-ce pas mieux encore? Puisque l'admiration pour le beau se rapporte toujours à la Divinité et que l'élan même des pensées fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance d'aimer la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes du temple de la foi (1) ? »
Clausen est tout-à-fait du même sentiment, c'està-dire il regarde comme un titre de gloire pour l'Eglise d'avoir su, par les pratiques religieuses qu'elle a établies, s'emparer de la vie tout entière. Voyez plutôt : « Lorsqu'au bout de son pèlerinage, le voyageur, agenouillé sur les marches de l'église, adresse, dans sa pieuse joie, des actions de grâces à Celui qui aplanit sa route et guide ses pas ; lorsque la mère tombée au pied de l'autel, dans les espaces silencieux d'un temple, remet son jeune enfant à la mamelle à la garde du saint patron qu'elle lui a choisi ; lorsque le soleil couchant, à travers les hautes fenêtres gothiques, envoie, dans un magnifique coloris, ses derniers rayons à celui qui, revenant de sa pénible besogne, a choisi pour prier les dernières heures du jour; lorsque, pendant les vêpres, les cierges de l'autel jettent leurs lueurs sur les sombres voûtes et que les sons de l'orgue retentissent au milieu des chants sacrés du chœur ; lorsqu'enfin l'heure de minuit et le lever du soleil sont annoncés par le son des cloches, qui appellent de leurs cellules les moines, pour glorifier Celui qui commande au jour et à la nuit, et pour prier pour ceux qui souffrent, alors il devient évident, et l'Eglise catho-
(t) Ibid., p. M8, M9.
S*8 LES PHILOSOPHES
lique a le mérite de rendre cette vérité plus palpitante encore, il devient évident, dis-je, que la vie doit être une adoration continue, incessante de Dieu et que Fart et la nature possèdent une langue éternelle et universelle pour exprimer, peur réveiller dans le cœur de l'homme les sentiments les plus élevés. Et ne devons-nous pas estimer heureuse l'Eglise qui est en état de s'approprier cette langue dans toute son étendue (1) f »
CLXXIX. Les conclusions de la philosophie moderne sont-elles tout en faveur du culte catholique? — Oui, écoutons plutôt M. /. Simon, au nom de tous ses confrères : « La pensée de Dieu ne vient pas nous trouver comme les autres objets de nos amours. Dieu nous est toujours présent à l'esprit, mais il ne nous est jamais visible. Il y a donc, pour la plupart des âmes, une nécessité de le rappeler, de le représenter à la pensée, pour que l'amour se porte vers lui. De là les temples, les prières, le culte public ou solennel et l'adoration privée. On a dit très-bien, « mettons-nous en la présence de Dieu, » quoique nous ne passions pas un seul instant hors de cette présence, parce qu'il faut s'abstraire du monde extérieur et se recueillir en soi pour retrouver l'idée de Dieu avec plus d'évidence.
» La religion catholique est la seule qui ait parfaitement compris cette nécessité d'avertir les âmes et de les arracher à la matière par des signes matériels. Non contente de multiplier les églises et les chapelles, elle plante des croix partout où elle do-
(1) Cité dans ïsidorus Graf von Lôben. lotosblaster, 1817, 1. 1.
mine, sur les monuments, sur les tombeaux, aux carrefours des chemins. Elle attache un rosaire à la ceinture des fidèles, elle est ingénieuse à créer sans cesse de nouveaux objets de dévotion. Elle ne laisse pas une place dans ses temples sans la couvrir de tableaux, de statues, d'images, de sentences tirées de l'Ecriture ou d'ex-voto. Le goût des oratoires domestiques, ou, dans une plus humble fortune, des chapelets, des estampes, et de ce qu'on appelle en général des saintetés, est essentiellement catholique. Elle n'est pas moins attentive à mêler la prière à toutes les actions de la vie ; elle multiplie les oraisons et les signes de croix; aux uns elle indique l'oraison mentale, aux autres les pratiques de dévotion qui exigent à peine l'attention de l'esprit et peuvent aller leur train, tandis qu'on vaque à quelque travail ; à tous, elle fournit des prières, des formules, des actes tout faits d'adoration et d'amour. Les incrédules ne manquent pas de dire que la religion est dans ces formes extérieures, mais, dans le fond, ce réseau d'obligations qui enlacent toute la vie, ces cloches qui frappent les oreilles vingt fois par jour, ces églises, ces calvaires, ces images qui remplissent les yeux, ne sont pas autre chose que cette unique sentence, répétée sous mille formes et en mille langages divers : Pensez à Dieu, adorez Dieu, Nous avouons que quelques âmes naturellement disposées à la piété n'ont aucun besoin de ce secours, mais, pour l'immense majorité des hommes, TOUTE CETTE FORMALITÉ DU CULTE N'EST PAS DE TROP.
» On peut même ajouter que les formes extérieu- T. h. 5
res du culte ont de l'effet sur les âmes en apparence les moins disposées. C'est encore là un fait psychologique et qui va nous servir à montrer de plus en plus que l'idée de Dieu a souvent besoin d'être rappelée à l'homme et qu'elle peut l'être par des signes matériels. On peut admettre comme un fait incontestable qu'il y a très-peu d'hommes, même parmi les plus incrédules, qui ne se sentent quelquefois ramenés à Dieu par le spectacle d'une cérémonie religieuse... Les plus cuirassés contre l'effet des cérémonies religieuses ne les affronteraient pas toutes impunément. On voit qu'ils les évitent, ou, s'ils y assistent par quelque bienséance ou par désœuvrement, ils ne cessent de protester et de railler, preuve évidente qu'ils ont peur (1). »
(1) Le Devoir, IIe partie, La Passion, ch. IV, l'amour divin.