‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 11 sur 56 · La Logique de Port'Boyal · texte numérisé non relu

La Logique de Port'Boyal

d'Allemagne ont précipité toutes les sciences particulières dans des voies nouvelles et leur ont ouvert des horizons inconnus. Nos Français du siècle dernier ont eu la même puissance, et méritent le ( même respect. Marquons donc en deux mots la \ portée, les limites et les règles de leur méthode. I Ils ne nous enseignent point à observer, à expérimenter, à induire; ils ne font pas collection de faits, ils n'interprètent point la nature; ils laissent Bacon gouverner les sciences expérimentales : c'est ailleurs qu'ils portent leurs efforts. Ils supposent l'esprit de l'homme plein et comblé d'idées de toutes sortes, entrées par cent sortes de voies, obscures, confuses, perverties par les mots, telles que nous les avons lorsque nous commençons à réfléchir sur nous-mêmes, après avoir pensé longtemps et a'i hasard. Ils débrouillent ce chaos, et d'un monceau de matériaux entassés, ils forment un édifice. Ils s'en tiennent là, et ne prétendent point aller plus loin. On les nomme idéologues, et avec justice : ils opèrent sur des idées et non sur des faits; ils sont moins psychologues que logiciens. Leur science aboutit dès l'abord à la pratique ; et ce qu'ils enseignent, c'est l'art de penser, de raisonner et de s'exprimer.

En quoi consiste cet art? et par quels moyens remplissent-ils l'esprit d'idées claires? En renversant les méthodes ordinaires. Au lieu d'axioroes.

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en tête des sciences, ils mettent des faits. Au lieu de définir les idées, ils les engendrent. Au lieu de commencer les mathématiques par une définition de la quantité et de la mesure, ils font nattre et rendent distinctes par une foule d'exemples les idées de quantité et de mesure. Au lieu d'ouvrir la psychologie par la définition des facultés, ils nous mettent dans les circonstances où la notion des facultés doit se développer dans notre esprit. Ils ont observé le mouvement naturel de la pensée, et le reproduisent; ils saventque ses premières opérations consistent dans la connaissance de faits particuliers, déterminés, et le plus souvent sensibles, que peu à peu elle se porte involontairement sur certaines parties détachées de ces faits, qu'elle les met à part qu'aussitôt les signes apparaissent d'euxmêmes, que les idées abstraites et les jugements généraux naissent avec eux; ils suivent cet ordre dans les vérités qu'ils nous présentent, et en retrouvant la manière dont l'esprit invente, ils nous apprennent à inventer. Us nous montrent comment des collections d'idées se rassemblent en une seule idée en se résumant sous un seul signe, comment la langue et la pensée marchent ainsi peu à peu vers des expressions plus abrégées et plus claires, comment la série immense de nos idées n'est qu'un système de transformations analogues à celles de l'algèbre, dans lequel quelques éléments très-sîm-

pies, diversement combinés, suffisent pour pro» duîre tout le reste, et où l'esprit peut se mouvoir avec une facilité et une sûreté entières, dès qu'il a pris l'habitude de considérer les jugements comme des équations, et de substituer aux termes obscurs les valeurs qu'ils doivent représenter

On a dit que le propre de l'esprit français est d'éclaircir, de développer, de publier les vérités générales ; que les faits découverts en Angleterre et les théories inventées en Allemagne ont besoin de passer par nos livres pour recevoir en Europe le droit de cité ; que nos écrivains seuls savent réduire la science en notions populaires, conduire les esprits pas à pas et sans qu'ils s'en doutent vers un but lointain, aplanir le chemin, supprimer l'ennui et l'effort, et changer le laborieux voyage en une promenade de plaisir. S*il en est ainsi, l'idéologie est notre philosophie classique ; elle a la même portée et les mêmes limites que notre talent littéraire. ; elle est la théorie dont notre littérature fut la pratique ; elle en fait partie puisqu'elle la couronne, et l'on peindrait en abrégé son dernier défenseur, en disant qu'avec les grâces aimables, la politesse exquise et la malice délicate de l'ancienne société française, il conserva la vraie méthode de l'esprit français.

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