‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 10 sur 56 · M. LAR0M16U1ÈRE · texte numérisé non relu

M. LAR0M16U1ÈRE

comparaison est le rapprochement des deux objets; la préférence est le choix entre deux objets qu'on vient de comparer. Le raisonnement et la liberté semblent d'abord ne pas offrir la même analogie. Cependant, en quoi consiste un acte libre ? N'est-il pas la détermination prise après avoir mis en balance deux ou plusieurs parties après en avoir calculé, pour ainsi dire, les inconvénients et les avantages? Et la conclusion d'un raisonnement, n'est-ce pas le résultat de deux comparaisons, d'une sorte de balancement entre deux propositions?

Rien de plus ingénieux que cette marqueterie philosophique. Je ne sais si depuis Fontenelle la science avait eu tant de souplesse et tant d'esprit.

La seconde question populaire était celle de rorigine des idées. Laromiguière fît une seconde distinction, et remarqua que l'âme est capable de plusieurs sortes de modifications passives. Outre les sensations qui sont déterminées par les impressions des organes et qu'avait décrites Condillac, il nota les modifications ou sentiments que nous éprouvons à l'occasion de Tactioii de nos facultés % à Toccasion de deux idées présentes à la fois et comparables^, à l'occasion d'une action qui nous paraît produite par un agent libre ^11 trouva

1. Vous lisez un beau roman, vous avez le sentiment de votre attention.

2. Vous voyez un hêtre et un charme, vous avez le sefUimefU de leur ressemblance.

3. Vous écoutez un homme qui ment, vous avez le serUimerU de sa coquinerie.

ainsi qu'il y a quatre sortes de sentiments ou modifications passives, et que toutes les idées ont leur origine dans l'un ou dans Tautre de ces sentiments :

Les idées des objets sensibles ont leur origine dans le sentiment-sensation, et leur cause dans l'attention,

Les idées des facultés de l'âme ont leur origine dans le sentiment de Faction de ces facultés, et leur cause aussi dans l'attention^

Les idées de rapport ont leur origine dans le sentiment de rapport, et leur cause dans la comparaison et le rai* sonnement.

Les idées morales ont leur origine dans le sentiment moral, et leur cause dans Faction séparée ou réunie de l'attention, de la comparaison et du raisonnement.

Tel est l'abrégé du système. Le lecteur y reconnaît l'œuvre d'un esprit très-fin, très^délicat, très-conséquent et très-net. Je crois pourtant que, si la psychologie se bornait à enseigner des vérités de cet ordre, son utilité serait médiocre. On peut se faire sur Fâme des questions plus intéressantes, et peut-être un jour on se les fera. La psychologie est un livre qu'au dix-septième siècle on a présenté par devant, au dix-huitième siècle par derrière, au dix-neuvième siècle encore par devant, mais que peu de personnes jusqu'ici ont songé à ouvrir. On en connaît très-bien la couverture; quant au contenu, c'est autre chose.

H. LAROMIGUIËRE. 17

Parmi les descriptions de la couverture , celle ae Laromiguière est des meilleures et restera.

Mais ce qui durera plus encore, c'est la méthode qu'il a reçue de Condillac, et que, dans son Dis* cours sur le raisonnement , il résume avec une lucidité admirable. A notre avis, cette méthode est un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Nous l'avons oubliée depuis trente ans, et nous la dédaignons aujourd'hui ; nous avons relevé une vieille logique, composée de pièces disparates, machine discordante dont la scolastique, Descartes et Pascal ont fourni les rouages rouilles, qu'Arnauld construisit un jour par défi, pour un- enfant, et qui ne pouvait servir qu'à des esprits encore empêtrés dans la syllogistique du moyen àge^ Nous laissons ^ dans la poussière des bibliothèques la Logique de Gondillac, sa Grammaire y sa Langue des calculs, et tous les traités d'analyse qui guidèrent Lavoisier, Bichat, Esquirol, Geoffroy Saint-Hilaire et Cuvier. La philosophie fut alors la maltresse des sciences; elle indiqua une nouvelle route, et on la suivit. C'est à cette direction imprimée aux sciences positives qu'on reconnaît les grandes découvertes philosophiques; le centre déplacé, tout le reste s'ébranle. Ainsi, dans notre siècle, les méthodes de construction et les hypothèses des métaphysiciens

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