M. ROYER-COLLARD
en Champagne 9 dans une famille qui ajoutait à la sévérité des anciennes mœurs provinciales la rigidité du christianisme primitif. Ses parents avaient transporté dans le village la ferveur et les pratiques de Port- Royal; les laboureurs emportaient le Nouveau-Testament avec eux quand ils allaient travailler aux champs, et les femmes lisaient l'Écriture à la veillée. Sa maison était une Thébaïde^ et sa mère une sorte de puritaine catholique. Lui-même, après une éducation toute religieuse, grave, studieux, muni de convictions fortes, éprouvé par la proscription, formé pour gouverner les hommes sans les contraindre, et préparé à la politique par la morale » il entrait dans les affaires publiques, lorsque l'anarchie du Directoire et le despotisme de l'Empire lui fermèrent la carrière pour laquelle il était né et il était prêt. Relégué dans la théorie, il y porta les instincts du moraliste et les préoccupations de l'homme d'État ; tel on devait le revoir à la tribune^ tel on le vit dans sa chaire ; dans l'une comme dans l'autre sa pensée dominante fut celle de la règle, et son ton ordinaire fut celui du commandement. Il avait par excellence le caractère impérieux et noble. En fait de science comme en fait de conduite, aucun des dons naturels qui confèrent l'autorité ne lui manquait; il était né conquérant et dominateur des esprits. Mais la soumission qu'on lui rendait était volontaire et confiante ; on
le trouvait digne de la suprématie qu'il réclamait ; on fléchissait sous sa dictature méritée et naturelle, comme sous une magistrature bienfaisante et légitime. Le dernier des philosophes français, il écrivit simplement, sans mots abstraits ni phrases allemandes, à la manière du dix-huitième siècle. S'il détruisait la théorie de Ciondillac, il gardait son style ; il lui emprunta sa clarté, pour lui prendre ses lecteurs, n eut une précision étonnante, n'employant que des phrases brèves et des mots exacts , véritable mathématicien, dont toutes les expressions étaient des chiffres. Tel est le morceau suivant, digne d*un géomètre par sa force et sa justesse ^ :
De même que la notion d'une étendue limitée nous suggère la notion d'un espace sans bornes, qui n'a pas pu commencer, qui ne pourrait pas finir, et qui demeure immobile, tandis que les corps s'y meuvent en tous sens; de même la notion d'une durée limitée nous suggère la notion d'une durée sans bornes qui n'a pas pu commencer, qui ne pourrait pas finir, et qui se serait écoulée uniformément, quand aucun événement ne l'aurait remplie. La durée se perd dans l'éternité, comme Tespace dans l'immensité. Sans le temps il n'y aurait pas de durée ; sans l'espace il n'y aurait pas d'étendue. Le temps et l'espace contiennent dans leur ample sein toutes les existences finies, et ils ne sont contenus dans aucune. Toutes les choses créées sont
1. M. Royer-Gollard avait été, dans sa jeunesse^ passionné pour les mathématiques, et môme à Saint-Omer il les avait enseignées quelque temps. (Royer-Collard, par M. A. Philippe, médecin de l'Hôtel-Dieu.)