M. ROYER-COLLARD
Bîtaées dans l'espace, et elles ont aussi leur moment dans le temps ; mais lé temps est partout, et l'espace est aussi ancien <iue le temps. Chacun d^eux réside toui entier dans chaque partie de Vautre.
Cette dernière phrase est d'une énergie étonnante. Il faudrait remonter à Pascal pour trouver des vérités aussi vastes, concentrées dans un si petit espace, avec des termes aussi simples, par une
métaphore aussi exacte. Gela est aussi beau qu'une' formule de Newton. Celles de M. Royer-CoUard, pénétrantes et distinctes, entraient dans l'esprit comme les sons perçants d'un battant d'acier. Au besoin, il les multipliait ; coup sur coup, répétées, résonnantes, elles tintaient et emportaient dans leurs volées vibrantes l'esprit étourdi et accablé. n mettait de Tacharnement dans l'explication et daûs la preuve; il prenait le lecteur à partie et lui disait :
Vous marchez devant moi; je vous vois ici, et je me souviens que vous étiez là. — La durée qui s'est écoulée entre le moment où vous étiez là et celui où vous êtes ici, c'est ma mémoire qui me la donne, ma mémoire, dis -je, et non la vôtre qui n'est point à mon service. Mais ma mémoire ne peut me donner que ma propre durée, elle ne peut pas me donner la vôtre ; je ne me souviens que de ce qui se passe en moi, je ne peux pas me souvenir de ce qui se passe en vous. C'est donc ma durée que je saisis entre ma perception actuelle et ma perception passée, ce n'est pas la vôtre que je saisis entre votre mouvement
actael et votre mouvement passé. Si je sais qa'un temps s'est écoulé entre vos deux mouvements, c*est parce que je sais qu'un temps s'est écoulé entre mes deux perceptions ; si je conçois que vous avez duré , c'est parce que j'ai connu que je durais, et si je mesure votre durée, c'est parce que je puis mesurer la mienne. Je ne vous prête pas ma durée; la durée n*estpas plus à moi qu^k vous. Mais ]'e ne connais la vôtre que par la mienne, et je n'en sais rien que je n'aie puisé en moi. Ce n'est donc jamais votre durée quej*observe, mais toujours la mienne. Encore moins peuton dire que c'est dans votre durée que j'observe la mienne, et de votre durée que j'induis ma durée ; c'est au contraire dans ma durée que j'observe votre durée, et de ma durée que j'induis la vôtre. A plus forte raison s'il s'agit d'un corps inanimé tel que le soleil, qui dure aussi certainement qu'il est étendu, mais dont la durée, ignorée de lui-même ainsi que son étendue, échappe k toutes nos facultés.
Cela est pressant, n'est-ce pas? Attendez le résumé. Il vous a conquis, il veut vous asservir; il vous a comblé de preuves, il va vous en accabler :
Ainsi, quoique je conçoive la durée des choses comme indépendante de la mienne, cependant, comme je ne me Souviens que de moi, et que ma durée est la seule dont j'aie le sentiment, c'est de ma durée que j'induis la durée des choses, c'est sur le type de la mienne que je la conçois, c'est par la mienne seule que je puis l'estimer. En d'autres termes, nous ne trouvons pas la durée hors do nous ; la seule durée qui nous soit donnée est la nôtre.. Quand nous l'avons, elle introduit dans notre entendement la conception d'une durée commune à tous les êtres, et indépendante de la nôtre, ainsi que tous les phénomènes
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du inonde matériel. Mais poar apprécier cette durée, pour la soumettre à la mesure, il faut la faire remonter à sa source; c'est là seulement qu'elle rentre dans notre puissance, en retombant sous Tobservation de nos facultés. Nous ne durons pas seuls; mais dans Tordre de la connaissance, toute durée émane de celle dont nous sommes les fragiles dépositaires. La durée est un grand fleuve qui né cache point sa source, comme le Nil dans les déserts, mais qui n'a ni source, ni rives, ni embouchure. Ce fleuve coule en nous, et c'est en nous seulement que nous pouvons observer et mesurer son cours.
La démonstration acharnée finit par une accumulation d'images magnifiques. C'est un vainqueur qui, sur ses ennemis tombés, étale la pourpre éclatante de son manteau. Involontairement et sans cesse, il aboutit au grandiose. Comme Bossuet, il s'y trouve bien. Il y revient comme dans la patrie; il achève de gagner par l'admiration les convictions qu'il a maîtrisées par la preuve. Des flots de métaphores jaillissent au milieu de son raisonnement sans le noyer ni le briser. Qu'il soit dans une tribune ou dans une chaire, il imagine. Il dira à la Chambre des pairs : « On déporte les hommes; les lois fondamentales d'un pays ne se laissent pas déporter. — Les fleuves ne remontent pas vers leur source; les événements accomplis ne rentrent pas dans le néant. » Il disait à la Sor bonne : « A mesure que la réflviion retire la causalité que l'ignorance avait ré-
pandue sur les objets, les volontés locales, exilées du monde matériel , sont successivemeot rassem^ blées et concentrées par la raison en une volonté unique, source commune de toutes les volontés contingentes, cause première et nécessaire que la pensée de Thomme affirme sans la connaître, et dont elle égale le pouvoir à l'étendue, à la magnificence, à rtiarmonie des effets qu'elle produit sous nos yeux. » Il invente des expressions superbes, qu'on n'oublie plus, images puissantes qui condensent sous un jet de lumière de longues suites d'abstractions obscures. Après avoir dit qu'expliquer un fait, c'est le déduire d'un autre fait inexplicable, il reprend t « La science sera complète quand elle saura dériver l'ignorance de sa source la plus élevée. » Plus loin : « On ne divise pas l'homme ; on ne fait pas au scepticisme sa part. Dès qu'il a pénétré dans l'entendement, il l'envahit tout entier. » Ailleurs, il expose ainsi l'induction : « Les faits que l'observation laisse épars et muets, la causalité les rassemble, les enchaîne, leur prête un langage. Chaque fait révèle celui qui à précédé, prophétise celui qui va suivre.... Ce qui est arrivé, arrivera dans les mêmes circonstances : le passé peut être affirmé de l'avenir; aussi longtemps que la nature sera vivifiée par les mêmes forces , elle sera régie par les mêmes lois qui reproduiront les mêmes connexions.... Ainsi