‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 15 sur 56 · M. ROYER-COLLARD. S · texte numérisé non relu

M. ROYER-COLLARD. S

l'avenir entre dans la pensée de l'homme, et avec lui, toute prévoyance, toute prudence, toute philosophie. ^ Le lecteur a déjà distingué le ton dominant de ce style. L'imagination imposante est impérieuse; car, du haut de sa solennité msgestueuse, elle a l'air de laisser tomber des oracles. La précision énergique est impérieuse; car, par son exactitude concentrée, elle a l'air de prescrire des formules. L*^ style de M. Royer-CoUard est celui d'un législateur des hommes et des événements.

C'est pourquoi il traite ses adversaires en coupables. Il est fâcheux d'être refuté par lui : le pauvre Condillac est si malmené, qu'il fait pitié. D ordinaire , quand un philosophe prête des sottises à ses rivaux, il est généreux, et les méchants expliquent la chose en disant qu'il est en fonds. Mais les plus libéraux des philosophes , comparés à M. Royer-CoUard, sont avares. Ce qu'il voit ou ce qu'il croit voir d'absurdités dans Condillac est prodigieux. Après l'avoir lu, on se demande pourquoi le docte abbé ne finit pas sa vie à Bicétre; et ses fautes sont relevées avec une rudesse, une roideur de conviction, une hauteur de mépris, une brièveté tranchante, un ton déjuge, qui interdisent le doute et terrassent la résistance. Le dédain est d'autant plus fort, qu'il semble plus contenu, Après avoir exposé la confusion des qua-

litës premières et des qualités secondes : « C'est à cette erreur, dit M. Royer-CoUard, que se réduisent quelques-unes des découvertes les plus vantées de la philosophie moderne. » Ailleurs, parlant des sceptiques, il raille amèrement et d'un geste la philosophie qui, par ses paradoxes, « soulage le vulgaire d'une partie du respect qu'elle exige de lui. » Au reste , ce style commandant ne fit point de lui un pédant gourmé. Il fut roi en philosophie, il ne fut point docteur. La science était nouvelle pour lui ; pour la première fois, il jouissait du plaisir d'enseigner; pour la première fois, il jouissait du plaisir de construire et d'abattre. De là une verve et une ardeur qui ressemblent à de la jeunesse. 11 invente vite et il invente beaucoup. Il se passionne et il montre sa passion. Il se concilie la sympathie en subjuguant les croyances. Il gagne ceux qu'il maîtrise ; il séduit ceux qu'il entraîne. On est coi.tent de voir cette belle source jaillir abondamment, à tlots clairs et rapides, et lancer son eau impétueuse entre les rives solides du lit le plus régulier et le mieux construit. Telle est sa dernière force; comptons-les toutes : le style simple et lucide qui met la science à la portée des ignorants; la précision du langage qui imprime des convictions nettes; la vigueur du raisonnem^-nt qui asseoit des convictions fortes ; les métaphores grandioses qui éclairent et domi-

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nentrimaginâtion; la volonté impérieuse qui asservit les esprits indécis; la verve féconde qui séduit les esprits grondeurs. Personne n'eut une plus belle armée pour faire la conquête des opinions humaines. Personne n'eut une plus belle occasion pour faire la conquête des opinions françaises. M. Royer-Gollard se mit en campagne , le 4 décembre \811, et le spiritualisme commença.

Malheureusement , il partait dans de mauvaises dispositions et avec un mauvais guide.

Son siège était fait. Par religion et par inclina* tion, il était l'ennemi de Cabanis et de Saint-Lambert. Il allait les combattre sur le dos de Gondillac leur père. La psychologie à ses yeux n'était point un but, mais un moyen. Il analysait non pour analyser, mais pour réfuter les matérialistes et les sceptiques. Son penchant inné lui faisait une doctrine préconçue; et toujours une doctrine préconçue fausse, invente ou omet les faits.

Son guide, honnête Écossais, esprit un peu étroit, très-sec et tout pratique, était arrivé par le plus singulier chemin à la voie qu'il avait ouverte. Poussé par Berkeley, puis par Hume, il arriva sur le bord du doute, il vit s'y engloutir l'esprit et la matière ; mais quand il vit sa famille précipitée avec le reste, il n'y tint plus : il cria aux philosophes qu'il voulait la garder; il ne vou-

8f CHAPITRE II.

lut point admettre qu'elle fût une collection d'im* pressions ou d'apparences ; plutôt que de la révoquer en doute , il se mit à les réfuter tous. Au reste, il débutait noblement par quelques exclamations poétiques : « N'était-ce donc que pour te jouer de lui, ô nature, que tu formas l'homme?... Si cette philosophie est celle de la nature humaine , n'entre point , ô mon âme , dans ses secrets *. » Après quoi, ayant énuméré les croyances du vulgaire, il somma les philosophes de les recevoir comme règles. Le sens commun devint pour lui une doctrine toute faite ; M. Royer-Gollard la subit ; ce fut sa seconde entrave. Ainsi lié par le sens commun , par Tamour de l'ordre , par le christianisme, il passa trois ans, défaisant l'ouvrage des autres, et creusant de toute sa force, au milieu de la route, un mauvais trou.

Quel trou? la théorie de la perception extérieure.

Si on l'en croit', Descartes, Malebranche, Leibnitz, Locke, Hume, Condillac, etc., bref, tous les philosophes modernes, ont admis des idées repré-

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