‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 17 sur 56 · Voici ia théorie réduite eu faits · texte numérisé non relu

Voici ia théorie réduite eu faits

Je suis un être ou substance. Je suis une cause, par exemple la cause de mes actions. Je dure depuis quelque temps, et je sais tout cela.

Grâce à ces connaissances, quand je touche ce mur, je prononce qu'il est une substance, une cause, et qu*il dure comme moi. Pourquoi? C'est un mystère.

Je prononce de plus qu'il est étendu et solide ; ces deux dernières idées entrent en moi pour la première fois. Comment? C'est un mystère.

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ments inexplicables, une induction inexplicable , une certitude subie, à cela se réduit la science. Que rbomme se soumette à la croyance et se résigne à l'ignorance. Qu'il soit docile et qu'il soit modeste. Qu'il réduise ses souhaits, et qu'il apaise ses révoltes. Le suprême géomètre nous laisse apercevoir quelques rouages extérieurs de l'horloge humaine, et mène par des ressorts inconnus les réponses forcées de son cadran. N'espérons point pénétrer ce mécanisme ; n'essayons point de démentir ces révélations.

Voilà les sceptiques à bas, les philosophes tancés, le sens commun vainqueur, la science réduite à deux faits inexplicables, la certitude transportée hors de nos prises, nos témérités réprimées, notre curiosité enchaînée, l'homme discipliné. La source de la théorie est visible. M. Royer CoUard est un amateur du bon ordre. Pratique et morale, sa philosophie a pour but non le vrai, mais la règle. A son insu, l'habitude et Tinclination le guident vers les doctrines qui nous courbent et qui nous retiennent. Il aime les barrières et il en pose. Il fait la police en philosophie.

Pour moi, j'avoue que je ne suis pas gendarme. Je ne pense pas qu'on doive se proposer pour objet la justification du sens commun et la réfutation du scepticisme. L'étude de la perception extérieure n'a qu'un but : la connaissance de la percei^WoxL «il-

térieure. Si on cherche autre chose, on est sûr de trouver autre chose. Un philosophe atteint toujours son but. Rien de plus pliant que les faits; rien de plus aisé qu'un système. L'histoire de la philosophie en offre trente ou quarante, très-bien faits, très-plausibles, avec lesquels on peut justifler le pour^ le contre et les opinions intermédiaires. Êtes- Yous dégoûté des affirmations? Entrez ici; voici ^nésidème et Hume. Êtes-vous dégoûté du doute? Passez là-bas : voilà Platon et Reid. Les faits sont des soldats; le but est le général, qui les mène du côté qui lui plaît, ici contre l'affirmation, là contre le doute. Toujours ils obéissent. Le bon général est celui qui les laisse aller d'eux-mêmes, sans contrainte, vers le termo où leur nature les pousse, qui constate ce terme et ne le choisit pas, qui les regarde marcher, qui ne leur prescrit pas leur marche, tt qui, au moment d'entrer dans l'examen de la perception extérieure, se parle ainsi :

Je fais deux parts de moi-même : l'homme ordinaire, qui boit, qui mange, qui fait ses affaires, qui évite d'être nuisible, et qui tâche d'être utile. Je laisse cet homme à la porte. Qu'il ait des opiviions, une conduite, des chapeaux et des gants comme le public : cela regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que ce public existe. Qu'on puisse tirer àe la vérité des effets utiles, il ne l'a jamais soup-

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çonné. A vrai dire, ce n'est pas un homme; c'est un instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner. S'il a quelque passion, c'est le désir d'opérer beaucoup, avec précision, et sur des objets inconnus. Quand j'entre dans la philosophie, je suis cet homme. Vous croyez qu'il souhaite autoriser le sens commun et prouver le monde extérieur. Point du tout. Que le genre humain se trompe ou non, que la matière soit une chose réelle, ou une apparence illusoire, il n'y met point de différence, c Mais vous êtes marié, lui dit Reid. — Moi, point du tout, fion pour l'animal extérieur que j'ai mis à la porte. — Mais, lui dit M. Royer- Collard, vous allez rendre les Français révolutionnaires. — Je n'en sais rien. Est-ce qu'il y a des Français? » Là-dessus, il continue notant, décomposant, comparant, tirant les conséquences pendues au bout de ses syllogismes, curieux de savoir ce que du fond du puits il ramène à la lumière, mais indiilérent sur la prise, uniquement attentif à ne pas casser la chaîne et à remonter le seau bien plein, 11 ôtera peut-être quelque chose à la cerlitude, peut être beaucoup, peut-être tout, peut-être rien. Peu lui importe; il n'ôtera rien à la vérité.

Philosoplie immoral l d tes- vous. Eh bien, je prends vos maximes. Je donne la pratique pour règle à la spéculation. J'étudie la perception extérieure pour réfuter les sceptiques et d\adç\\w^\'

l'esprit humain. Je m'applique à réprimer le désordre, à prévenir les dangers, à diminuer le mal, à augmenter la vertu. Je choisis les croyances d'après leur utilité; je suis homme de gouvernement; je forme des théories pour les mœurs. J'appelle intempérance et témérité tout ce qui ébranle les doctrines spiritualistes; j'arrête d'avance les séditions de la rue en comprimant l'insurrection des esprits. Mais je serai conséquent, j'irai jusqu'au bout de ma tâche; ce que je fais en philosophie, je le ferai dans toutes les sciences. Si vos maximes sont bonnes quelque part, elles sont bonnes partout. Si elles sont vraies en psychologie, elles sont vraies en géologie, en astronomie, en histoire naturelle. Si la philosophie ne doit pas être philosophique, mais morale, la science ne doit pas être scientifique, mais morale. Gourons chez les savants, et que votre autorité les arrête sur le bord des funestes doctrines qui, insensiblement, goutte à goutte, vont faire couler la corruption dans le cœur humain.

Nous allons au plus vite chez M. Flourens, et nous le supplions de ne plus taillader de cerveaux vivants. « Fermez vos bistouris, vos scalpels, rengainez vos scies, lâchez vos poules, vos lapins, vos chats, vos cochons d'Inde. Quoi! vous prouvez que la destruction des hémisphères cérébraux détruit la mémoire, les instincts, le raisonnement,

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sans abolir la vie ni les sensations brutes! Tous attachez tel groupe de facultés à tel morceau de pulpe cérébrale! Vous préparez les expériences de ce médecin, qui, pressant ou lâchant la cervelle saillante d*un trépané, supprimait et ranimait en lui la pensée, à l'instant, d'un coup de pouce, ouvrant et fermant tour à tour Tintelligence aussi sûrement qu'un robinet I Cessez de compromettre l'immortalité de l'âme ; et,quand vous ouvrez votre trousse, songez que vous allez trancher dans les croyances morales du genre humain. »

Nous remontons en cabriolet, et nous arrivons chez M. Élie de Beaumont. < Ah 1 monsieur, quell pernicieuse doctrine que celle du soulèvement des montagnes! Quoi! indiquer l'âge des chaînes, marquer la succession des continents, prouver les convulsions périodiques du globe? L'homme n'est donc plus le propriétaire d'un sol destiné, préparé, assuré à sa race, le roi paisible d'une nature qui a travaillé et qui s'est pacifiée pour lui ? C'est l'hôte passager d'une terre vingt fois fracassée, le jouet fragile des forces souterraines qui font bouillonner des tempêtes de lave sous ses pieds. Notre civilisation n'est donc qu'une jolie fleur éclose entre deux éruptions au bord d'un cratère 1 Cessez de décourager le travail et l'espérance , et choisissez une hypothèse consolante pour le genre humain. »

Nous courons rue Saint- Jacques; nous grim-

pons les escaliers du Collège de France. Nous ar* rêtons M. Coste. « Brisez, monsieur, ces détestables bocaux, ces fœtus immoraux, ces œufs, ces spécimens d'embryogénie. Renoncez à Tépigénèse. Revenez à la théorie des germes préexistants. Rien de plus dangereux que de montrer une goutte de sang se transformant elle-même, et par elle seule, en un animal qui vit et qui pense. Cela sent le panthéisme. On voit trop clairement ici l'instinct aveugle de la nature artiste et créatrice , l'effort inné par lequel la matière dispersée s'organise, acquérant des propriétés et des perfections qu'elle n'avait pas. Gardez plutôt la théorie qui déclare les vivants tout formés dans l'ovaire ; dites que l'animal ne se crée pas, qu'il s'accroît; que, fabriqué tout entier d'avance, il est aussi compliqué au premier qu'au dernier jour, que sa grosseur change, non sa structure; qu'Eve contenait incluses les unes dans les autres, achevées et complètes, les cent quatre-vingts générations qui d'elle ont transmis la vie jusqu'à nous. Comprenez, comme Malebranche, que nulle théorie ne révèle mieux l'industrie d'un artisan tout-puissant, distinct du monde. Dogme très-beau et trèsbon, et qui, à ce titre, a le droit de régler la science des fœtus, comme la science des roches, et comme la science du corps humain. »

A ces réclamations que diront les savants? D'à-

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vance vous les voyez sourire, et reprendre l'un son scalpel, l'autre son marteau, l'autre son bocal. Faisons comme eux et reprenons l'analyse. Désormais, à leur exemple, nous ne craignons plus d'être appelés téméraires et sceptiques. Notre but n'est plus de prouver que la perception extérieure est certaine. Nous osons regarder de près les idées représentatives, meurtrières maudites de la certitude; et si, par hasard, la vérité se rencontre chez elles, nous irons prendre chez elles la vérité.

Elle s'y rencontre. Nos mees sont si bien représentatives, que ce nom exprime leur nature et donne leur définition.

Que le lecteur daigne examiner une idée, celle de triangle, en elle-même, toute seule, sans considérer avec les yeux aucun triangle effectif et réel. Il découvrira dans cette idée toutes les manières d'être du triangle, ses trois côtés, ses trois angles, l'opposition du plus grand côté au plus grand angle, la propriété qu'ont les trois angles, de valoir ensemble deux angles droits, etc II apercevra ces manières d'être aussi pleinement et aussi aisément dans l'idée intérieure du triangle que dans Je triangle extérieur lui-même. L'idée pourra donc tenir lieu du triangle. Elle le rendra présent quoique absent. Elle le représentera Elle est donc représentative. Il y a donc des idées re-

présentatives , c'est-à-dire douées de la propriété de suppléer les objets, d'offrir leur simulacre, de contenir la copie de leurs manières d'être, de rendre possibles en leur absence les opérations qu'on ferait en leur présence, de subir les opérations qu'on ferait sur eux. Ce n'est point là une hypothèse inventée, comme le veut M. Royer- GoUard, c'est un fait constaté. Cette propriété représentative n'est point une supposition gratuite de quelques philosophes ; c'est une découverte nécessaire que chaque homme, chaque jour, fait en soi-même. Ces idées représentatives ne sont pas des choses distinctes de nos pensées ; elles sont nos pensées mêmes. Toute idée est une représentation. La puissance de représenter est si véritable, qu'elle est la puissance même de penser.

Pour rendre cette vérité sensible, prenons une idée sensible. Vous voilà au coin du feu, les rideaux tirés, les pieds au feu, auprès d'une lampe, rêvant un peu, et vous figurant une forêt. Au printemps, que les clairières sont belles I Les jolies têtes des bouleaux se lèvent là-bas frissonnant, et leur bouquet de molle verdure se détache sur le bleu tendre du ciel, entre les flocons de nuages moites qui traînent en s'évaporant sur la forêt. r«es vieux taillis de chênes montent au fond en colonnades. Sur le labyrinthe des rameaux bruns, on voit déjà courir des rougeurs douteuses. Les

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•geons du sommet crèvent et baignent leurs ^es pousses dans l'air lumineux des hauteurs, ois entre les tas de feuilles mortes des primes, des violettes, des pervenches bleues comme yeux de jeune fille ; il y a aussi des euphorbes

pleins de lait, si gonflés de sève, que leur imide verte fléchit sous le faix de leur tète.

ce vent est doux ! Que ces feuillages sont jeu-

On les voit trembler sous ses coups d'aile, et ^eux, malgré eux, suivent le miroitement des Iles, qui tour à tour montrent et cachent au il leur dessous blanchâtre et leur dos luisant. 3ue s'est-il passé en moi-même? Je viens de

la forêt ; un peintre l'eût vue mille fois mieux, it clair que les idées sont représentatives, que eu en moi un simulacre de la forêt, que mon ît a la propriété de prendre toutes sortes d'apinces, et que je puis apercevoir en lui comme 5 un miroir ou dans un tableau, tantôt véridi- , tantôt infidèle, les objets qu'en cet instant e vois pas.

3ussons plus loin. Votre feu est chaud, vous

seul ; le roulement des voitures vous arrive [flfé et monotone , la rêverie vous prend tout à

A l'instant la scène change. L'illusion vient, 'antôme prend un corps. L'objet imaginaire*

Loi de Spinosa retrouvée par Dugald Stewart. La concep-

paraît réel ; la forêt intérieure devient extérieure. Vous apercevez des pans de ciel lointain au bout des allées, des têtes de biches peureuses, des volées d'oiseîux effarés ; vous entendez des bourdonnements d'insectes, des bruissements de feuilles, les chuchotements du vent arrêté entre les branches. Si une bûche roule, vous sursautez étonné : sur les charbons noircis flottent encore des restes de la vision brisée. Vous vous croyiez parmi les arbres ; la représentation était si vive, que vous l'avez prise pour l'original. Et cette nuit, pendant votre sommeil, d'autres représentations semblables et plus puissantes produiront des illusions semblables et plus intenses. Vous ajouterez foi à votre songe. Les objets rêvés vous sembleront aussi réels et aussi consistants que vous-même. Pour achever, allez à la Salpêtrière : là, des hallucinations persistantes, d'une netteté accablante, indestructibles à la conscience la plus éclairée et à la raison la mieux avertie, vous montreront l'idée représentative dans toute sa plénitude et dans tout son ascendant,

La perception extérieure est une hallucination vraie. A l'occasion d'une sensation naît une idée représent«itive, ou, en d'autres termes, un simulacre que nous prenons pour l'objet, qui, comme

tion, à l'état naturel et primitir, e-t accompagnée d'affirmation et de croyance.

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l'objet, nous paraît extérieur et réel, dont la naissance coïncide avec la présence d'un objet réel et extérieur. Malebranche a raison : le soleil qui brille là-haut nous est invisible. Celui que nous aperce* vons est un fantôme do notra esprit. Pourvu que notre nerf optique et notre cerveau soient touchés à l'endroit convenable, ce soleil subsistera en l'absence de l'autre, et nous le verrons luire dans le ciel noir et désert.

La place manque pour énumérer les preuves multipliées d'une vérité si certaine. Le lecteur nous permettra de ne point écrire ici une psychologie; j'abrège en quelques mots un demi-volume. L'analyse, le raisonnement, l'expérience, là-dessus tout est d'accord : qu'on me pardonne d'indiquer et d'effleurer ce qu'il faudrait démontrer et établir : — La perception extérieure est précédée d'une sensation; mais toute sensation, maladive ou saine, spontanée ou forcée, née au dedans ou causée par le dehors *, suscite le simulacre d'un objet extérieur qui parait réeL Donc, dans la perception extérieure, il y a en nous le simulacre d'un objet extérieur qui paraît réel. — Au sortir d'une perception extérieure, nous conservons la représentation trèsexacte, très-claire, très-complète de l'objet perçu* Mais selon la loi de Dugald Stewart, l'état primitif

1. Voyez les traités des maladies sensorielles et des halluci* nations.

d'une idée ou représentation, c'est de faire illusion et d'être affirmative ; donc, un instant auparavant, c'est-à-dire dans la perception, cette représentation ou simulacre intérieur nous a fait illusion, et nous est apparue comme un objet extérieur et réel. — Dans un très-grand nombre de cas, par exemple dans toutes les illusions des sens, l'objet apparent diffère de l'objet réel, et par conséquent s'en distingue *. On conclut, par induction, qu'il s'en distingue même dans les cas où il n'en diffère pas. Donc, en tous les cas, il y a un objet apparent, c'est-à-dire un simulacre qui paraît être l'objet réel et ne l'est pas. — La perception extérieure, selon M. Royer- CoUard lui-même, est une conception affirmative ; mais une conception est une représentation, et la propriété de l'affirmation est de réaliser les représentations en les projetant dans le dehors. Donc la perception extérieure est une représentation du dedans, projetée et réalisée dans le dehors. — De la nature de la perception extérieure, de ses précédents, de ses suites, de ses vérités, de ses erreurs, jaillit cette phrase dix fois répétée et dix fois démontrée : la connaissance sensible est la conscience d'un simulacre intérieur, lequel paraît extérieur, sorte d'hallucination naturelle, ordinairement correspondante à un objet réel, opération qui

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