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Mueller, Traité de Physiologie, t. n, p. 26t

M. ROYER-COLLAUD. 47

mène par l'illusion à la vérité, qui trompe Thomme pour l'instruire, et, par les fantômes du dedans, lui révèle les substances du dehors *.

En quoi consistent ces simulacres? Quelle force les forme, les accommode à la nature des objets extérieurs, les enchaîne entre eux, les attache à la sensation ? Par quelle mécanique admirable la nature tire-t-elle la vérité de Terreur? Comment naissent ces trompeurs dont le mensonge est véridique? Qui nous assure de leur véracité? Quelles raisons avons-nous pour nous fier à des témoignages d'imposteurs et pour affirmer un dehors inaccessible? Il faudrait un traité dogmatique pour répondre. Je ne suis ici que critique; mon unique but était de prouver que M. Royer-CoUard, à l'exemple de Reid et avec plus de force, a traité d'hypothèse gratuite un fait certain, qu'il a détruit des découvertes fécondes, et décrié des vérités visibles, qu'il a réduit la théorie de la perception extérieure à Ténumération inutile de deux faits dénués de nouveauté et d'importance ; qu'au lieu d'une psychologie accrue il n'a eu qu'une psychologie absente, et que, dans son ardeur pour disci-

1. Cette théorie est si naturelle; que M. Royer-Colîard l'accepte en partie, lorsqu'il forme l'idée de la' substance, de la durée, de la cause extérieure et corporelle, avec l'idée de la substance, de la durée, de la cause humaine et personnelle.

pliner les esprits et abattre les sceptiques, il a mutilé la science et réfuté la vérité.

On vit un jour un cheval plein de feu, d'orgueil et de courage, le cœur aussi grand que la force, généreux, capable de durer et de s'user à la peine. Il y avait là un char abandonné par son attelage fatigué. Il s'y attacha et d'un élan l'emporta roulant et retentissant à travers les obstacles, par-dessus les corps de ses adversaires. Les spectateurs applaudirent, et il fut déclaré vainqueur.

Une heure après, regardant autour d'eux, ils aperçurent bien loin à l'horizon, la colonne sacrée, but de toutes les courses. Le noble animal lui avait tourné le dos.

Pendant que M. Boyer-Collard du haut de sa chaire dénonçait pour la première fois le danger . des doctrines régnantes, un penseur solitaire, opiniâtrement absorbé dans la contemplation de lui-même, s'écartait peu à peu de la philosophie sensualiste par l'elffort répété de son propre esprit. Quoiqu'il fût entré dans l'administration et les affaires, il avait toujours réservé à la psychologie une part de lui-même. « 11 avait, dit-il lui- « même, une pente naturelle vers les choses « d'observation intérieure ».... Il suivait « une lu- « mière intérieure, un esprit de vérité c^vA VaxV

dans les profondeurs de l'âme et dirige rhomme méditatif appelé à visiter ces galeries souterraines... Cette lumière n'est pas faite pour le monde, car elle n'est appropriée ni au sens externe ni à l'imagination; elle s'éclipse ou s'éteint même tout à fait devant cette autre espèce de clarté des sensations et des images; clarté vive et souvent trompeuse qui s'évanouît à son « tour en présence de l'esprit de vérité. »

Ainsi occupé, et ses regards concentrés sur luimôme, il avait fini, comme les philosophes indiens, par isoler et constituer à part, du moins à ses propres yeux, son être intérieur et sa volonté active. Des sentiments platoniciens et même chrétiens avaient fortifié les secrètes dispositions que rabstraction psychologique et la retraite en soi avaient formées. Faute d'écho parmi les compatriotes de Cabanis, de iM. de Tracy et de Laromiguière, il avait envoyé ses idées en pays germanique. Après avoir écrit pour notre Académie des sciences morales, il adressait ses mémoires aux Académies de Copenhague et de Berlin. De Gondillac, il passait à Descartes, à Leibnitz, Platon, Plotin lui-même, admirait M. Royer-Gollard, inspirait le brillant jeune homme qui, la trompette à la main, parcourant la contrée philosophique déployait la variété, l'agrément et l'agilité de ses fanfares, pour attirer la foule autour des nouveaux

dogmes. Pour lui, enfermé dans son œuvre, il s'enfonçait toujours plus avant dans sa psychologie des forces, de là dans une métaphysique subtile, plus loin encore jusqu'aux conGns du mysticisme, laborieux, abstrait, obscur dans son style, sorte d'oracle visité par quelques cherrheurs, mais reculé dans les hauteurs^ voilé de nuages, entouré de broussailles, inaccessible au vulgaire. Encore aujourd'hui, il rebute, et si on le donne à lire à des gens versés dans les sciences expérimentales, amateurs d'idées claires, accoutumés aux fdits précis et prouvés, il n'est pas sûr qu'ils lisent un de ses volumes jusqu'au bout.

J'habitais porte à porte avec un jeune médecin rue Mazarine, et depuis six mois, pn sque tous les soirs, nous philosophions ensemble. Mon impétueux ami avait le tempérament de Broussais, et couvrait ma table de physiologistes auxquels je répondais par des métaphysiciens. Un jour je lui apportai les œuvres de Maine de Biran et je lui dis en empruntant les paroles de M. Cousin :

« Prenez et lisez. Voici la pierre angulaire du lemple, le premier maître du spiritualisme, le révélateur de la force libre, le dIus fî'^and métaphysicien de notre temps. •»

Il tourna et retourna les quatre volumes, les ouvrit, fronça les sourcils, gronda un peu, me prit par la main, et me poussant dans ira cWtcùit^^

52 CHAPITRE Itl.

me pria de le laisser seul. Après quoi il s'installa dans un grand fauteuil, s*accouda sur la table, apprêta des plumes, remplit l'encrier, fit tous ses préparatifs exactement comme un brave cheval qui va traîner une poutre de trois mille livres, et tend d'avance son harnais et ses jarrets.

Deux heures après, je le retrouvai rouge, les veines du front gonflées, entouré de pages raturées, les volumes de M. de Biran honteusement jetés par terre, et de très-mauvaise humeur.

« Ahl c'est vousl Le beau livre! Et clair surtout 1 Un galimatias, un fouillis d'abstractions, un fourré de chardons métaphysiques! Vous y êtes à votre aise, n'est-ce pas? Et l'on rit des Allemands ! Je voudrais être à Berlin et subir le récit des évolutions de la substance. Ils sont lucides, légers, agréables en comparaison. Ni faits précis, ni exemples distincts, jamais d'exordes nets, des courses à droite et à gauche à travers des citations inutiles et des questions accessoires, de grands mots qui semblent des vessies enflées d'air^ Qu'est-ce que rimmédiationy les modes mixtes de l'existence sensitivej V absolu de la substance ? Le beau style! Cet homme met des barbarismes jusque sur ses titres. Regardez : comme celui-ci est clair! comme on entre vite dans le dessein de l'auteur I quelles expressions simples et engageantes! Réponse aux arguments contre Vapercepiion immédiate

éPuné liaison causak entre le vouloir primitif et la motUmy et contre la dérivation d*im principe universel et nécessaire de cette soitrce. Y a*t-il un jargon plus rude chez Duns Scot, Albert le Grand, chez les plus hérissés des docteurs du moyen âge!

Voici 9 au dix-neuvième siècle, un abstracteur de quintessence qui les rappelle et les dépasse tous.

— Vous exagérez.

— Laissez-moi dire ; j'en ai le cœur plein.

Vous subirez les phrases de M. de Biran. A votre tour, je veux les lâcher sur vous : « Si la collec- « tion de tous les modes, de toutes les qualités « sensibles, étant brisée par l'abstraction, la subc stance imaginaire n'est plus rien ou n'a qu'une « valeur nominale, la substance abstraite du oc mode, dans ce point de vue intellectuel, con- M serve encore la réalité qui lui appartient, à « l'exclusion de toutes les apparences sensibles « qui n'existent qu'en elle et par elle ". » Osez dire que vous comprenez ce jargon. Et c'est avec ces phrases qu'il prétend réfuter le charmant Laromiguièrel Osez dire que vous entendez celleci : « Chacun peut observer en lui-môme que les < perceptions directes des sens externes, comme c les images ou intuitions du sens interne, et les

l. Tome IV, p. 20.

< idées mêmes , produits élaborés de Tintelli-

• gence, venant à être réfléchis ou contemplée « successivement par le moi sous des roodifica- « tions sensitives diverses, ou avec un senti- « ment variable de l'existence, triste ou pénible,

• agréable ou facile, se proportionnent jusqu'à « un certain point à ces variations , quant aux « degrés de clarté ou d'obscurité, de mobilité ou

• de persistance^ de confiance ou de doute, qui

< impriment à ces idées un caractère particulier « et comme une physionomie propre*. » Voilà un fait bien désigné, n'est-ce pas? l'écriteau est clair î on découvre du premier coup de quel phénomène il a parlé? Indiquez-le-moi, si vous pouvez. Et je ne vous ai cité que son meilleur ouvrage. Si je vous mettais les autres devant les yeux, que serait-ce ? Tenez, débrouillez ce grimoire : « Il y « a immédiation entre l'aperception immédiate « de la force constitutrice du moi et l'idée de la « notion de mon être au titre de force absolue, « par la raison que je pense et entends la réalité % absolue de mon être, de la même manière que « j'aperçois ou sens immédiatement l'existence in- « dividuelle et actuelle du m>oi *. » Savez-vous ce que c'est que cette philosophie? Un charivari

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