Nouveaiuc mélanges, p
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heur léger et passager qu'il faut prendre ou perdre, sans beaucoup le regretter ni l'attendre, et sur lequel il ne faut pas réfléchir. L'homme réfléchi le trouve misérable, et, comme il n'y en a pas d'autre, il juge que la joie n'est pas. Bien plus, apercevant les choses par des vues générales, il découvre en l'homme cent mille misères que le vulgaire n'aperçoit pas : l'immensité de notre ignorance, l'incertitude de notre science, la brièveté de notre vie, la lenteur de notre progrès, l'impuissance de notre force, le ridicule de nos passions, l'hypocrisie de notre vertu, les injustices de notre société, les douleurs sans nombre de notre histoire. Il lui semble, nonsans raison, que la vie estun mal, ets'ilne tombe pas dans la misanthropie méchante de Swift, il n'a de refuge que la gaieté douloureuse de Candide, ou la quiétude mathématique de Spinoza : refuge inutile, qui laisse la blessure aussi cuisante. M. Jouflroy crut en trouver un autre ; il y languit, blessé aussi, peut-être plus blessé que personne. Les conversions complètes, quand elles se font tard, laissent l'âme à jamais malade ; à vingt ans on est déjà trop vieux pour devenir philosophe ; celui qui quitte sa religion doit la quitter de bonne heure ; après ce moment, on ne peut plus la déraciner sans ébranler tout le soL ChezM. Jouflroy, cet ébranlement dura. Comme Hamlet, il souflrit trop de ses premières et chères illusions entièrement et subitement flétries. La ré-
volutîon qu'il avait soufferte subsistait en lui par des retentissements si forts qu'il y voyait l'explication
'T de tout le présent et la prédiction de tout Ta venir*. A son avis, l'instabilité des gouvernements contemporains, rimpatîencedespeuples modernes, lafragilitè de toutes nos charpentes sociales et de toutes nos machines politiques, n'ontd'autre causeque lachute du christianisme et l'attente d'une religion nou-
/ velle. Ailleurs, comparant les différentes poésies, il n'en trouve qu'une digne de ce nom, la poésie lyrique, parce qu'elle seule exprime les grandes et intimes douleurs de l'âme. Un critique a remarqué qu'involontairement sous sa plume le mot mélancolique revenait sans cesse. Il achevait son cours d'esthétique par l'aveu du même sentiment : « A la vue d'un arbre sur la montagne battu par les vents, nous ne pouvons pas rester insensibles : ce spectacle nous rappelle l'homme, les douleurs de sa condition, une foule d'idées tristes*. » Avons, peut-être ; mais combien d'hommes n'y verront rien de semblable, et combien d'artistes n'y verront qu'un sujet de tableau ! — Poursuivi par une douleur fixe, il l'épanchait jusque dans une distribution de prix. L'endroit et la circonstance demandaient un lieu commun officiel et banal ; il parla d'un ton passionné
1. Cours de droit naturel. Du scepticisme actuel, p. 173. % Esthétique, p. 322.
et sincère. Devant des parents et des fonctionnaires , il osa dire, en style de poëte : « Le sommet de la vie vous en dérobe le déclin; de ses deux pentes, vous n'en connaissez qu'une, celle que vous montez. Elle est riante, elle est belle, elle est parfumée comme le printemps. Il né vous est pas donné, comme à nous, de contempler Tautre avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui Téclaire, et le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c'est que nous la voyons. » Il n'acheva pas de la descendre. Bientôt on ne l'entendit plus qu'à de rares intervalles. Il faisait une leçon, puis s'arrêtait. La consomption physique vint aider l'autre. Une interpellation de tribune l'acheva. Il mourut à quarantesix ans.
Ce caractère et ces événements conduisirent son esprit et déterminèrent ses idées. Ayant quitté la religion parce qu'elle manque de preuves , son premier besoin en philosophie fut la certitude. Pour toute garantie, il trouvait la méthode ; avec sa passion ordinaire , il embrassa la méthode et ne la quitta plus.
Son premier soin, en abordant une recherche,
était de la diviser en plusieurs recherches. Puis il examinait comment celles-ci dépendent les unes des i utres, laquelle est supposée par les autres et n'en 3 uppose aucune autre. Ayant marqué leur ordre, il montrait leurs subdivisions, puis les questions que chacune d'elles engendre, puis les réponses qu'on y a faites, puis les conséquences de ces réponses. Gela faisait une sorte de « carte et de plan de campagne* » très • détaillé, très-compliqué, sur lequel il retenait bon gré mal gré les auditeurs. Il ne quittait leur main qu'après les avoir orientés dans ce labyrinthe, munis de classifications, de définitions, d'explications, éclairés sur la route à suivre, mis en état de guider leur guide, remplis de défiance pour euxmêmes, d'espoir en la vérité et de confiance en la méthode. Alors seulement il se mettait en marche, aussi attentif dans le voyage que pendant les préparatifs. Ses raisonnements font plaisir à voir, tant le réseau en est serré, solide, soigneusement disposé pour ne laisser aucune issue à la vérité fuyante. On le juge aussi soigneux dans ses fautes que dans ses réussites ; lorsqu'il se trompe, il est exempt de reproche ; il a employé toute sa force ; ce sont les circonstances ouquelque invincible illusion philosophique qui l'ont perdu. Je ne connais guère dé lecture
1. Préface du Cours d' esthétique j p. 8. — Cours de droit naturel ^ première leçon. — De Vorganisation^des sciences philoso' phiques.
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plus attachante que le Cours de droit naturel. Les réfutationsy principalement, sont admirables ; il est impossible de mieux posséder son sujet, de pénétrer plus complètement le fort et le faible des systèmes, de mettre plus exactement et plus visiblement le doigt sur l'origine des sophismes, de démêler et de corriger plus sûrement les déviations par lesquelles une doctrine vraie fléchit et va se perdre dans Terreur. On prend courage, et on estime la raison humaine, quand on la voit si assidûment victorieuse, si assurée dans sa démarche, capable de surmonter tant de si grands obstacles, pourvue de tant de fînesse, de rectitude, de solidité et d'attention. Ces sortes de livres font honneur à l'homme ; et si le Cours de droit naturel était écrit en style exact, on pourrait le lire à côté des Provinciales de Pascal.
L'amour du vrai avec la force de prouver donne le courage d'être sincère. Il y a des philosophes qui croiraient se discréditer en avouant que leur science a des obscurités et que leur vue a des bornes ; ils auraienthonte de fléchir sous un doute, ou de rester courts devant une objection ; ils goûtent l'admiration aussi vivement que les coquettes ; pour la garder entière, ils simulent des explications, comme elles achètent de fausses dents. Autour de M. Jouffroy, on écrasait le scepticisme, sans laisser dans le monstre la moindre partie saine; M. Jouffroy, quoique philosophe officiel , osait dire que sa tête
est invulnérable, et bien au-dessus de nos coups*. « Je ne comprends pas que, prenant le scepticisme corps à corps, on prétende démontrer que Tintelligence humaine voit réellement les choses telles qu'elles sont. Comment ne s'aperçoit-on pas que cette prétention n'est autre chose que celle de démontrer l'intelligence humaine par l'intelligeDce humaine? ce qui a été, ce qui est et ce qui sera éternellement impossible. Nous croyons le scepticisme à jamais invincible, parce que nous regardons le scepticisme comme le dernier mot de la raison sur elle-même. » Ses amis m'ont raconté qu'une fois, ayant entrepris de prouver la spiritualité de l'âme, il passa involontairement trois mois à décrire les nerfs, le cerveau, les effets moraux des blessures et des contusions cérébrales, à décomposer les actions de l'esprit, à comparer les deux ordres de faits, et qu'enûn, obligé de conclure, il déclara que la science n'était pas assez avancée et qu'on ne pouvait rien dire. D'autres aussi avaient douté d'abord ; une fois dans les hautes places ils quittaient le doute, et croyaient de par leur habit brodé. M. Jouffroy fit mieux. Avec une modestie très-fière peut-être S il déclara qu'il n'entendait point la théorie de Spinoza sur la liberté, et qu'après une étude attentive, il ne pouvait expliquer la liaison de sa métaphysique et
1. Mélanges, p. 219. — Cours de droit nature, etc. 3. Cours de droit naturel, p. 184; 199, 209.
de sa morale. Beaucoup de gens qui ont réfuté T^thique auraient bien fait de l'imiter. Quant aux excursions allemandes, aux importations deSchelling, à la fabrication de l'absolu, de l'ontologie et de la raison impersonnelle, il ne s'y fiait guère. Appuyé sur ses chers Écossais, surtout sur lui-même, il essayait de fonder la science, et laissait son rival installé sur le trône amasser des nuages et emprunter des rayons.
Il s'est trompé pourtant, et plus d'une fois. Quelque efifort que fasse un homme, il ne peut parcourir qu'un certain espace ; si les circonstances l'ont déposé à l'entrée de la carrière, il n'atteint que la première borne; pour qu'il touche le terme, il faut que d'elles-mêmes elles l'aient porté jusqu'au milieu. M. Joufîroy à vingt ans était encore chrétien ; il dépensa toute sa force à établir le système qu'on construit en sortant du christianisme, celui du Vicaire savoyard. Sur vingt hommes qui pensent, il y en a dix-neuf qui, en quittant leur religion d'enfance, tombent dans cette philosophie; elle n'est qu'un christianisme tempéré et amoindri ; c'est pourquoi elle devait être la philosophie de M. Joufîroy. Il avait beau retenir son cœur, il y était mené de force; s'il empruntait à sa méthode et à ses preuves des raisons de croire, sa croyance venait de ses souvenirs et de ses aspirations. Aujourd'hui, cette source est visible; on
la découvre* dans le choix et dans Ténoncé des questions par lesquelles il débutait et qu'il embrassait de toute son âme : à la manière dont elles sont posées, on s'aperçoit qu'elles sont résolues d'avance. Involontairement il faisait comme Descartes : il s'attachait aux pieds, comme des entraves, la méthode et les règles philosophiques; mais il tenait ses yeux fixés sur un but unique, et n'allait que là. En vérité, nous sommes encore au moyen âge; nous imitons saint Anselme, avec un peu moins de timidité et un peu plus d'indépendance ; nous ne cherchons comme lui qu'à prouver un dogme préconçu. Les Méditations, le Vicaire savoyardy et les Théodicées modernes, ne font que traduire pour un autre siècle et dans un autre style le Monologîum et le Prosîogium du vieil archevêque. La philosophie est toujours la fille de la religion, fille indisciplinée, qui parfois bat sa mère, mais qui finit par la servir.
Déjà arrêté par les circonstances, il était encore gêné par un défaut. Son esprit, quoique profond, V perçant et sensé, n'était point complet. Il ignorait l'analyse. Gomme M. de Biran, comme M. Cousin, comme tous les philosophes du siècle, il se tenait continuellement guindé dans le style abstrait et vague. Il n'aimait pas les exemples par-