Préface de sa traduction de Dugald Stewart
voir à tout le monde que nous avons connaissance de nos sensations, de nos idées, de nos plaisirs, de nos peines, de nos désirs, de nos résolutions ; que cette connaissance est perpétuelle; qu'elle est commune à tous les hommes ; que ni les yeux, ni les oreilles, ni les mains, ni aucun sens n*y a part; que néanmoins elle est indubitable, et que,lorsque nous mangeons une pêche, nous ne sommes pas plus assurés de la présence de la pêche que de la présence de notre plaisir. Il y a donc des faits intérieurs et non sensibles aussi réels que des faits extérieurs et sensibles. Ily a donc une observation intérieure de conscience aussi véridique que l'observation extérieure des sens. Il y a donc dans la science de l'âme un objet et un instrument comme dans la science des corps.
Cet instrument , manié maladroitement par le vulgaire, peut être manié adroitement par des hommes spéciaux. L'observation intérieure,comme l'observation extérieure, n'embrasse d'abord que des masses, et n'atteint que tardivement et péniblement les détails. L'homme ordinaire, apercevant un lis, ne voit qu'une grande fleur blanche dont le calice évasé contient des ûls jaunâtres; le botaniste distingue la corolle, les six pétales, l'ovaire, le style, le stigmate, les étamines, les anthères, le pollen, les divers changements et les divers rapports de toutes ces parties depuis leur
naissance jusqu'à leur mort. L*bomme ordinaire, apercevant un objet beau, remarquera en lui-même une sensation déplaisir, et rien de plus ; le psychologue démêlera que ce plaisir est désintéresséi qu'il est produit par la sympathie, qu'il a pour cause 1? notion d'une force invisible*, qu'en cette force nous nous reconnaissons nous-mêmes; que la matière n'est qu'un symbole ou moyen d'expression ; que notre plaisir est augmenté par la nouveauté de l'objet, ou par son ancienneté, ou par les idées associées. L'observation de conscience, comme l'observation sensible, peut donc, en se perfectionnant, distinguer plusieurs objets là où elle n'en remarquait qu'un seul, changer les notions vagues en notions précises, les notions incomplètes en notions complètes, les notions fausses en notions exactes. La science de Tâme, comme la science des corps, est donc capable de progrès.
Gomme la science des corps, elle est capable de lois. Car, de même que dans l'enfance des sciences physiques les hommes savaient quelques règles des phénomènes physiques, de même-, dans cette enfance des sciences morales, nous savons quelques règles des phénomènes moraux. Ils savaient que la chaleur fond le plomb, et qu'une pierre abandonnée à elle-même tombe vers la terre; nous
'i. Esthétique, Théorie de M. JoufTroy.
savons que toute résolution est précédée par la vue d'un motif, que tout souvenir est précédé et suscité par une idée associée, que l'attention rend le souvenir plus sûr et plus prompt. Les événements intérieurs ont donc leurs lois, comme les événements extérieurs, et, puisque le progrès de l'observation a découvert de nouvelles lois dans le monde physique, le progrès de l'observation doit découvrir de nouvelles lois dans le monde moral.
En dernier lieu, il est certain que ces observations et ces lois pourront être comprises, vérifiées et acceptées; car déjà, tous les jours, les hommes se comprennent lorsqu'ils se parlent entre eux de leurs espérances, de leurs craintes, de leurs émotions, de leurs idées^ toutes choses intérieures et invisibles. De plus, nous entendons et nous vérifions les descriptions minutieuses que les grands écrivains nous font des sentiments les plus compliqués et les plus particuliers. Donc, dans la psychologie comme dans la chimie, en décrivant les caractères des faits et leurs circonstances, les observateurs pourront s'entendre, s'instruire et se contrôler.
Ainsi la psychologie est utile. Elle a un objet réel. Elle a un instrument vérîdique. Elle est capable de progrès. Elle peut découvrir des lois. Elle peut transmettre et contrôler des découvertes. Toutes ces vérités ont été mises par M. Jouffroy dans
une lumière éclatante. Elles attestent que la psychologie peut être une science. Après les Écossais, après Gondillac, c'est leur démonstrateur qui Ta fondée.
Ce n'est pas assez d'ouvrir une porte; il faut franchir le seuil et marcher. M. Jouffroy a marché; ses auditeurs parlent encore avec admiration de ses analyses. De cette belle anatomie, il ne reste que des pages éparses, une leçon sur la sympathie, les préliminaires du Cours de droit naturel ^ surtout le Cours d'esthétique. Ce dernier cours, noté au vol et rédigé par un esprit précis *, surpasse de beaucoup tous les autres. Les longueurs et les abstractions de M. Jouffroy ont disparu. Le style, vraiment digne de la science, est celui d'un mémoire de physiologie. Nulle solennité, nulle emphase. D'ailleurs le lieu et l'auditoire y aidaient ; M. Jouffroy causait dans une chambre, devant vingt personnes, presque tous gens d'esprit. Les gens d'esprit méprisent les ornements; il faut parler devant eux non comme un livre, mais comme un homme, c'est-àdire être exact, trouver des idées, noter des faits, ne pas se croire à la Sorbonne, devant un public de jeunes enthousiastes et de vieux badauds. Ici, les descriptions sont faites avec une justesse et un scrupule admirables. M. Jouffroy classe tous les
le M. Delorme.
genres de plaisir désintéressé, les distinguant selon qu'ils sont produits par « l'association des idées, la nouveauté, rhabitude, Texpression, Tidéal, Tinvisible S » par la présence de l'unité et de la variété, par la vue d'un rapport d'ordre et de convenance, par la sympathie; il montre les règles, les dépendances, les variations, les ressemblances, les différences de ces plaisirs, avec une abondance, un détail, une netteté, un soin que je n'ai vus dans aucun livre. Comparés à celui-ci, les écrits écossais et français sur le beau paraissent misérables. Pour tout dire en un mot, il est le seul qu'on puisse lire après l'Esthétique de Hegel. Nulle part M, Jouffroy n'a mieux montré son genre de talent, l'invention circonspecte et féconde, la floraison innombrable d'idées ramifiées et entre-croisées qui s'épanouissent en tremblant, prêtes à se replier et à se fermer au moindre orage. Nulle part il n'a touché de plus près la vérité. Pour l'y faire entrer, il suffirait presque de supprimer sa mauvaise metiphysique, de traduire ses formules, de les ré duire par l'analyse. Il n'y aurait qu'une notation à changer. Cela fait, on fondrait aisément les idées de Hegel et les siennes, et on verrait qu'aux deux extrémités de la science la description anatomiquc de nos sentiments et la construction métaphysique
l. Cours d'esthétique, p. 244. /"^^^^ op''T°i^^^^y\
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du monde s'accordent pour conclure que la beauté est un développement apparent ou réel, lequel^ étant conçu par nous, passe en nous.
Comment donc se fait-il qu'après lui la psychologie soit morte, et que de son vivant même elle ait paru radoter et languir ? Il avait le défaut de son école. Manquant de précision^ il ne savait point noter les faits. Ses cours sténographiés sont plus nets que ses livres écrits. Ses cours rédigés par d'autres sont plus nets que ses cours rédigés par lui-même. Supposez qu'un physiologiste chargé de décrire Testomac s'amuse à raconter les différents états delà puissance digestive et des capacités motrices, sécrétives, innervatrices, au lieu de remarquer que l'organe est une poche en forme de cornemuse, forniée par quatre tuniques , munie de trois sortes de glandes, aboutissant d'un côté au cardia et de l'autre au pylore, animée par des rameaux du nerf pneumogastrique et du plexus solaire; non-seulement il aura fait des barbarismes, mais il n'aura rien dit. On va voir que très-souvent M. Jouffroy ne dit rien d'utile; il embrassait le vague avec une grande force; et le nuage en vain
pressé laissait à peine une goutte de mauvaise eau dans sa main.
Je prends une analyse célèbre par sa finesse, celle des sensations agréables et désagréables. C'est un fagot tout germanique de métaphores et d'abstractions.
La sensibilité étant agréablement affectée commence par s^épanouir, pour ainsi dire, sous la sensation ; elle se de late et se met au large, comme pour absorber plus aisément, plus complètement l'action bienfaisante qu'elle éprouve. C'est le premier degré de son développement. Bientôt ce premier mouvement se détermine davantage, et prend une direction. La sensibilité se porte hors d'elle, et se répand vers la cause qui l'affecte agréablement : c'est le second degré. Enfin, à ce mouvement expansif, finit tôt ou tard par en succéder un troisième qui en est comme la suite et le complément; non-seulement la sensibilité se porte vers l'objet, mais elle tend à le ramener à elle, à se l'assimiler, s'il est possible. Le mouvement précédent était purement expansif, celui-ci est attractif; par le premier, la sensibilité allait à l'objet agréable ; par le second, elle y va encore, mais pour l'attirer et le rapporter à elle : c'est le troisième et dernier degré de son développement.
La sensibilité désagréablement affectée manifeste des mouvements d'une nature tout à fait contraire. Au lieu de s'épanouir, elle se resserre ; nous la sentons se contracter sous la douleur, comme nous la sentons se dilater sous le plaisir. La contraciion est le premier mouvement qui suive la sensation pénible. Mais ce premier mouvement ne tarde pas à prendre un caractère plus décidé ; la sen-
sibilité se resserre comme pour fermer passage à la douleur; elle fait plus» elle se détourne de la cause, elle la fuit, on la sent qui se replie en elle-même ; c'est la concentration opposée à Texpans'on. Puis bientôt après et presque en môme temps, à ce mouvement par lequel elle semble se dérober à Tobjet désagréable, se mêle un troisième et dernier mouvement qui éloigne et qui repousse cet objet, et qui correspond en s'y opposant au mouvement attractif *.
Les deux triades sont jolies^ parallèles comme les deux branches d^une pincette, aussi ingénieuses que celles des philosophes alexandrins. Mais lisons-les en naturalistes, amateurs de faits ; voici ce que nous répondrons :
« La sensibilité s'épanouit. » Nous n'entendons pas cela. Qu'est-ce que cette abstraction que M. Jouffroy traite comme une fleur? Gela ne me représente rien ; j'ai besoin de traduire. Sensibilité signifie, je crois, la capacité de sentir, le moi sensible. Remplaçons et voyons.
< Le moi sensible s'épanouit, se dilate, se met au large, puis se porte hors de soi et se répand vers l'objet qui l'aflecte agréablement, puis enfin tend à ramener cet objet vers lui, à se l'assimiler, pour ainsi dire. » Je n'entends plus du tout. Il n'y a là qu'une image poétique. Gela est littéraire, non scientifique. Est-ce que le moi peut « se dilater, se