‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 45 sur 56 · Mélanges, p · texte numérisé non relu

Mélanges, p

mettre au large, se répandre vers l'objet? » Autant vaudrait dire, avec les écrivains lyriques, que Tâme monte aux cieux, chevauche les nuages, pénètre au sein des rochers, se fond dans la nature. Plus tard vous avez < la sensibilité, qui se contracte, se concentre et repousse. » Toutes ces phrases ne me donnent que l'idée d'un muscle, d'un ressort élas-^ tique ou d'un morceau de caoutchouc* ^ Parfois les naturalistes lisent la description d'une plante dans un poète scolastique; impossible de l'entendre. Us prennent alors la plante, et^ refaisant le travail, finissent par arriver au sens. Prenons les faits ; en les décrivant de nouveau, nous déchiffrerons peut^tre la description de M. Jouffroy.

Vous donnez un bon coup de dent dans une belle pèche rouge, sucrée, fondante; toutes les papilles de votre langue dressent leurs houppes nerveuses pour s'imprégner du suc exquis de la chair rose et juteuse, et vous avez une sensation de saveur. Voilà le point de départ. Vous considérez attentivement cette sensation délicieuse; momentanément les autres sensations s'effacent 60US sa prépondérance; vous avez du plaisir à ne considérer qu'elle et à oublier le reste. En même temps, par contagion, surviennent diverses idées agréables : c Je n'ai jamais mangé une meilleure pèche ; quel bon fruit que la pèche ! certainement

j'en mangerai encore une demain, etc. > — Ce branle donné, vous êtes disposé à voir les choses en beau : « Il y a de bons moments dans la vie, etc., etc. » — Le morceau avalé, vous repensez à la pêche et vous y repensez avec plaisir. Puis, par réflexion, vous songez à la prendre dans votre main, et, si vous l'avez dans votre main, à la porter une seconde fois dans votre bouche. Comptons : l"" sensation agréable ; S"" idées agréables à propos de la pêche, et disposition générale à n'avoir que des idées agréables ; 3"* image agréable de la pêche conservée et image désagréable de la pêche détruite; 4» idée qu'il faut posséder la pêche, et tendance à la prendre. Voilà les faits énumérés et désignés ; à présent nous pouvons essayer de comprendre et de juger.

J'imagine que, par épanouissement, M. Jouffroy entend cet agrément de la sensation proprement dite et de toutes les idées suggérées par elle. L'expression n'est pas nette. Premier défaut.

Dans les deux cas, sa métaphore supprime l'essence même de l'épanouissement et de la joie. Cette joie et cet épanouissement n'étant que la sensation et les idées en tant qu'agréables, il est aussi impossible d'omettre quand on les décrit, la sensation et les idées qu'il est impossible, quand on décrit les mouvements de l'estomac, de faire abstraction de l'estomac. Deuxième inexactitude.

Dire que la sensibilité se répand et se porte vers là pêche, c'est faire une métaphore fausse. C'est la connaissance qui, appliquée d'abord à la sensation, se porte ensuite vers la pêche, et la connaissance est une action de l'intelligence. L'expansion dont vous parlez n'est point une opération de la sensibilité, mais de l'entendement Et dans l'entendement, ce n'est point une opération distincte et nouvelle, mais simplement le passage d'une idée à une autre; ayant aperçu la sensation, nous apercevons la pêche qui est sa cause. Troisième erreur.

Point d'analyse plus fausse que celle du mouvement attractif. Dire que la sensibilité attire l'objet, c'est supprimer les trois quarts du phénomène. Ayant aperçu la pêche, nous concevons sa proximité, son éloignement, son rapprochement; l'idée du rapprochement est agréable; toute idée agréable tendant à se compléter et à devenir afflrmative, nous tendons à effectuer ce rapprochement. La phrase vague de M. Jouffroy ne donne aucune idée de ce mécanisme. Elle exprime seulement que l'esprit s'étant porté vers la pêche revient avec elle vers lui-môme. Pure métaphore, qui signifie qu'ayant conçu la pêche comme éloignée, nous la concevons ensuite comme rapprochée. Encore l'auteur fausse le fait, en l'attribuant à la sensibilité, quand il appartient à l'entende-

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ment. Il y a ici erreur, métaphore vague, description nulle. G*est un groupe de fautes, et vous pouvez le considérer comme un résumé du morceau.

Triste résumé. Nous en aurons un plus triste en jugeant Thistoire de la volonté ou pouvoir personnel.

L'homme a non-seulement des capacités spéciales comme chaque chose en a, et par exemple, celle de penser, de se souvenir, de se mouvoir; mais, de plus, il gonveme ses capacités, c'est-à-dire qu'il les tient dans sa main et s'en sert comme il veut *.

Ceci nous révèle que l'homme ressemble soit à un État où il y a un gouvernement et des sujets, soit à une machine en exercice où Ton distingue Tinstrument qui est remué et la main qui remue. Nous sommes amusés par une comparaison littéraire ; mais de faits scientifiques, nous n'en apprenons pas un.

Le pouvoir qu'a l'homme de s'emparer de ses capacités naturelles et de les diriger, fait de lui une personne , et c'est parce que les choses n'exercent pas ce pouvoir en elles-mêmes qu'elles ne sont que des choses.,,. Certaines natures ont reçu, par-dessus les autres, le privilège de se saisir d'elles-mêmes et de se gouverner : celles-là sont des personnes. Les autres en ont été privées, en sorte qu'elles n'ont point de part à oe qui se fait en elles :

\, Mélanges, O**iio.

celles-là sont des choses, car c'est Dieu qui gouverne en elles. U est la personne des choses, comme l'ouvrier est la personne de la montre.... Quoique la plante manifeste une foule d'effets qui dérivent des capacités de son organisation, ces capacités ne sont dans toute langue que des propriétés (et non des facultés)^ parce qu'il n'y a point en elle de pouvoir personnel qui s'approprie ces capacités et les gouverne. La nature règne dans la plante, et non point la plante elle-même. Elle est le théâtre, et non le principe des phénomènes qu'elle manifeste.

S'emparer de ses capacités^ se saisir de soi-même^ avoir part en ce qui se fait en soi^ s'approprier ses capacités^ autant de métaphores. Jamais de faits, partout des comparaisons. Bien plus et bien pis^ voilà que la volonté en nous devient la personne, le moi lui-même, être et principe distinct, lequel est à nos facultés ce que Dieu est à l'univers, et ce que l'ouvrier est à la montre. Ceci peut s'appeler la métaphysique des métaphores; des fautes de style font ici des fautes de science; le langage faux produit la pensée fausse ; en comparant des qualités et des pouvoirs à des êtres, on les change en êtres ; l'expression pervertie pervertit la vérité.

Traduisons. Qu'est-ce qu'un homme maître de lui-même ? C'est un homme qui, mourant de soif, s'abstient d'avaler une carafe d'eau glacée et y trempe seulement ses lèvres; qui, publiquement insulté, reste calme en calculant la plus utile vengeance ; qui, dans une bataille, les nerfs exaltés

par une charge, conçoit une manœuvre compliquée, la sonde^ récrit au crayon sous les balles et renvoie à ses colonels. En d'autres termes^ c'est un homme chez qui Tidée froide et abstraite du plus grand bien est plus forte que les autres idées et que les sensations elles-mêmes. Le plus grand bien étant conçu, toutes les répugnances, toutes les paresses, toutes les craintes, toutes les séduc* tions, toutes les agitations se trouvent faibles. La tendance excitée par l'idée du plus grand bien l'emporte continuellement sur les autres, et détermine toutes les actions. Voilà des faits ; car les tendances et les idées sont des faits pu événements observables. Le lec'eur voit que le pouvoir personnel n'est que la force prédominante d'une idée ; que bien loin d'être une chose distincte et une personne réelle, il n'est que la qualité périssable d'une idée périssable ; que si M. JoufTroy m' t en lui l'âme, le moi, la substance, c'est par abus du style littéraire ; que toutes les métaphores par lesquelles on l'exprime désignent simplement la prépondérance habituelle de la tendance qui le constitue. Quand les notations sont si inexactes, tout est à refaire* La science est comme si elle n'était pas *.

1. L'histoire de la volonté est l'histoire de Tidée abstraite du plus grand bien. Pour la faire d'une manière utile, il faudrait chercher les causes qui fortifient cette idée, par exemple Ter-

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Les suites du mal sont plus graves que le mal même; manquant de précision comme M. de Biran, M. Jouffroy est tombé dans la métaphysique de M. de Biran. L'ornière était inévitable ; accoutumé à considérer des généralités vagues comme des faits précis, il prenait les pouvoirs et les facultés pour des faits observables ^ Naturellenient il les transformait en êtres et dévouait la psychologie à Tétude de ces êtres imaginaires, au lieu de l'appliquer à l'analyse des faits. Exposons et discutons le raisonnement qui l'a perdu :

< Je cherche, dit-il, l'essentiel, la cause.

— Et nous aussi.

— L'essentiel, ce n'est pas telle idée, telle sensation, telle résolution, qui passera tout à l'heure, qui aurait pu ne pas être, qui ne s'est pas produite d'elle-même.

— Nous l'accordons.

— L'essentiel, c'est la cause ou vertu produc-

gueil (Anglais), le manque d'imagination (Hollandais), Phabitude du péril (Sauvages), la réflexion habituelle et intense, la vie solitaire, etc ; la volonté n'est qu'un effet.

1. Mélanges, p. 319. < Ce fait est la liberté, ou, si l'on aime mieux, le pouvoir personnel »

trice et durable dont les faits particuliers et passa^ gers sont les effets.

— Rien de plus vrai.

— Cette cause, c'est le moi et ses facultés. < Il y « a dans le monde interne, il y a dans l'objet corn- « plexe saisi à chaque instant par la conscience, c deux éléments distincts : l'un qui est nous, l'au-

< tre qui n'est pas nous ; l'élément qui est nous est « simple dans chaque moment, identique à luic même dans tous les moments, tandis que Téléf ment qui n'est pas nous est multiple dans chaque

< cas et variable d'un moment à l'autre. » Ce second élément se compose de nos actions et de nos opérations. « Le moi ne se reconnaît pas dans les c modifications inétendues et sans forn^e qu'il « éprouve. » — « Le monde interne renferme

< donc une réalité simple et identique à elle- « même, qui est nous, et qui subsiste et persiste a par elle-même ; et, de plus, une phénoménalité « multiple et changeante, qui dépend de la réalité « d'où elle émane et qu'elle modifie *. »

— J'entends : vous croyez au bâton d'ambre de M. de Biran^ Il y a en nous un être solide, unesubstance> une chose distincte et durable : c*est le bâton d'ambre ; puis des idées, des sensations, des peines, des plaisirs : ce sont les petites plumes cadu-

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