‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 5 sur 56 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

Sophie littéraire; ils n'y voyaient qu'une rhétorique élégante, et quand on leur demandait ce que c'est que la philosophie classique, ils répondaient que c'est la philosophit'. à l'usage des classes.

De ces conversations est sorti le livre qu'on va lire. Je leur ai conservé leur tour et leur franchise ; mes personnages sont presque tous réels. J'avais du plaisir à copier mes souvenirs. Je sais que ces façons sont irrévérencieuses, et qu'on ne doit jamais appeler une chose par son nom. Mon excuse est que ce livre n'est point fait pour les personnages étabUs. Je souhaitais persuader mon lecteur, et mon lecteur ne doit pas avoir trente ans. Passé cet âge, les opinions sont faites ; on lit pour s'amuser, pour être au courant de ce qui s'écrit, pour s'éclairer sur un détail. Quant aux fondements, ils sont bâtis, maçonnés, inébranlables ; autour d'eux l'habitude, la paresse d'esprit, les occupations pratiques, la nécessité de ménager les puissances, le désir de garder ses amitiés font comme un ciment que rien ne peut dissoudre. Désormais on ne renouvelle plus sa philosophie ; on tire les conséquences de celle qu'on s'est choisie, ou plutôt^ ordinairement, on n'en a plus; on songe à des choses plus importantes, aux intérêts d'argent, d'ambition, de parti; on aperçoit les discussions abstraites derrière soi, dans un lointain obscur, comme un exercice de jeunesse ; on sourit des gens naïfs qui s'y livrent; on les regarde de haut, et l'on s'amuse à les voir raisonner sur les causes, comme on se divertit à voir les enfants qui jouent au palet. C'est donc pour les jeunes gens qu'il fallait écrire. De vingt à vingt-huit ans, beaucoup d'entre eux pensent ;

t>RÉFAGE. V

leur esprit, neuf et libre encore, peut s'éprendre des idées générales. N'ayant ni métier ni ménage, ni soucis d'argent, ni souci des places, ils se livrent à la logique et ne s'inquiètent que de la vérité. C'est la démonstration qui les touche, non l'agrément ou la convenance; pour admettre une opinion il leur suffit qu'elle soit prouvée. J'ai essayé de prouver la mienne; quand j'ai réfuté une doctrine, j'ai marqué du doigt la page et la ligne du sophisme, j'ai dit son nom, son origine, le fait palpable et connu qui le contredit; j'ai voulu que chacun pût refaire en soi-même la série des vérifications qui la renversent ; j'ai employé les exemples les plus simples, le style populaire; j'ai exposé des théories abstraites, comme une affaire pratique et personnelle, avec toutes les familiarités et les émotions qu'une telle affaire inspire et exige. Le lecteur me pardonnera s'il considère qu'il s'agissait non de spéculation pure, mais d'une philosophie régnante, officielle, qui forme les esprits depuis un quart de siècle, qui les formera encore pendant un quart de siècle, qui les prend du moment où ils s'ouvrent, qui pèse sur eux avec toute la force d'une institution, qui dure en eux, qui les tient dans le reste de leur carrière, qui, sous !outes les formes et par toutes les bouches, vient à toute minute heurter ou étouffer toute invention et tout effort. Je l'ai subie moi-même, et je sens bien que je n'aurais pu en par-» 1er autrement.

Un livre de réfutation n'est pas un livre de théorie ; je n'exposais pas, j'attaquais; je n'étais point tenu de

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