‹ Les philosophes classiques du xix siecle en FranceChapitre 6 sur 56 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

produire un système; je n'ai fait qu'indiquer une direction. Un seul point a été traité, et, comme il est capital, je demande la permission de le marquer ici.

n y a toute une classe de choses, substances, essences, causes, natures, forces, qu'on nomme êtres métaphysiques, et qui, en efiet, sont la matière de la métaphysique. Tous ces noms se réduisent à un, qui est celui de came; car ils désignent tous je ne sais quoi d'inconnu et d'intime, qui produit et explique les propriétés et les changements des objets. La science a pour but de trouver la cause de chaque objet et la cause des causes qui est celle de l'univers^. C'est pourquoi, si vous entendez par cause une certaine chose , vous aurez une certaine idée de l'univers et de la science, et si vous entendez par cause ime chose différente, vous aurez une idée différente de la science et de l'univers.

Deux philosophies principales subsistent aujourd'hui en France et se retrouvent avec des petites nuances en Allemagne et en Angleterre : Tune à l'usage des lettrés; l'autre à l'usage des savants; Tune qui s'appelle chez nous le spiritualisme ; Tautre qui s'appelle chez nous le positivisme. Voici leur doctrine sur les causes, en quelques mots.

Les spiritualistes (j'entends ceux qui pensent) considèrent les causes ou forces comme des êtres distincts, autres que les corps et les qualités sensibles, semblables à la force intérieure que nous appelons en nous volonté, tellement qu'au-dessous du monde étendu, palpable et visible, il y a un monde invisible, intangible, incorporel, qui produit l'autre et le soutient.

Les positivistes considèrent les causes ou forces, no-

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taminent les causes premières, comme des choses si-* tuées hors de la portée de TinteUigence humaine , de sorte qu'on ne peut rien affirmer ou nier d'elles ; ils retranchent ces recherches de la science et la réduisent à la connaissance des lois, c'est-à-dire des faits généraux et simples auxquels on peut ramener les faits complexes et particuliers.

Les spiritualistes, par exemple, disent que la cause de la vie est la force vitale, sorte d'être incorporel, uni à la matière pour l'organiser, et que la cause de l'univers est un être distinct, spirituel, subsistant par luimême et assez analogue à l'âme que nous apercevons en nous.

Les positivistes, au contraire, déclarent ne rien savoir ni sur la cause de la vie, ni sur la cause de l'univers. Qs se bornent à noter la somme et la direction des réactions chimiques et les actions physiques qui composent la vie, et à grouper les lois expérimentales qui résument tous les faits observés dans notre univers.

Les spiritualistes relèguent les causes hors des objets, les positivistes relèguent les causes hors de la science. Réunis sur le principe et divisés sur les conséquences, ils s'accordent à situer les causes hors du monde observé et ordinaire pour en faire un monde extraordinaire et à part, avec cette différence que les spiritualistes croient pouvoir connaître ce monde et que les positivistes ne le croient pas.

G*est pourquoi si Ton prouvait que l'ordre des causes se confond avec l'ordre des faits, on réfuterait à la fois les uns et les autres; et les conséquences tombant avec

vin PRÉFACE.

le principe^ les positivistes n'auraient pins besoin de mutiler la science, comme les spiritnalistes n'auraient plus le droit de doubler Tunivers.

C'est ce qu'on a tenté de faire ici, et on a osé le tenter ; car toute la difficulté consistait à se préserver d'une illusion d'optique qui nous fait prendre les causes pour des êtres, qui transforme des métaphores en substances, et qui donne à des fantômes la consistance et la solidité. Pour s'en délivrer il fallait assister à leur naissance. U fallait voir naître l'idée de cause, et à cet effet, choisir cinq on six des cas qui la font naître, les choisir palpables et vulgaires, tout explorés et circonscrits, noter en chacun d'eux la circonstance qui la suscite, limiter et définir cette circonstance, avancer pas à pas dans les sentiers étroits des psychologues et des grammairiens. Alors seulement on sait exactement ce qu'est une cause. Ces petites analyses en philosophie ont le même effet que les mesures précises en astronomie. En mesurant des dixièmes de seconde, on calcule la distance des étoiles à la terre. En précisant l'idée de cause, on peut renouveler son idée de l'Univers.

Par ces décompositions minutieuses, on a montré que la cause d'un fait est la loi ou la qualité dominante d'où il se déduit ; qu'une force active est la nécessité logique qui lie le fait dérivé à la loi primitive, que la force de pesanteur est la nécessité logique qui lie la chute d'une pierre à la loi universelle de la gra- [^ vitation. On en a conclu contre les spiritnalistes qu'il n y a pas besoin d'inventer un nouveau monde pour expliquer celui-ci, que la cause des faits est dans les faits eux-mêmes, qu'il n'y a point un peuple d'êtres

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