‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 17 sur 54 · Tome IV, p. 207, 208 et · texte numérisé non relu

Tome IV, p. 207, 208 et

un être réel et solide. C'est une plume. En dépit du sens commun, M. de Biran en a fait un bâton.

N'importe; nous l'admettons, puisqu'il le veut: en philosophie on admet tout. Reste un point : comment connaissons-nous cette force? Je veux mouvoir mon bras, et je le meus. 11 y a là, dit-il, une résolution de l'âme, un mouvement du corps, et une force qui attache le mouvement du corps à la résolution de l'âme ; j'aperçois à la fois et directement ces deux faits et leur rapport. Ce rapport n'est point connu par raisonnement, au moyen d'un axiome étranger. Ce rapport n'est point connu par expérience répétée, au moyen d'une généralisation préalable. Il est aperçu en lui-même, et il est aperçu du premier coup. Nous ne le déduisons pas, en posant l'axiome de raison suffisante. Nous ne l'induisons pas, en notant les cas nombreux où le mouvement suit la résolution. Nous l'observons dès l'abord, en face, par la conscience, comme un plaisir, une idée ou tout autre fait intérieur. Le cas est unique. Partout ailleurs nous ne faisons que deviner la force: ici nous apercevons la force ; partout ailleurs, quand deux faits s'accompagnent, nous n'observons que les deux faits et leur concours; ici, par une exception merveilleuse, nous découvrons encore « ce je ne sais quoi qui s'ap- « piique aux corps, pour les mouvoir, les pousser,

-ï les attirer*, » élément ou ingrédient particulier, vraiment « inexplicable ou ineffable, lorsqu'on « veut chercher des exemples et des moyens d'ex- «r plications hors du fait même de la conscience. » Il n'y a point d'autre vue semblable ; et quand vou.«' concevez d'autres forces, c'est d'après la vôtre et sur ce modèle que vous en formez la notion.

Une fois la force constatée et comprise, la nature s'ouvre et les sciences entrent en révolution. Par-dessous les faits et les lois que découvre l'expérience, se développe un monde. Les physiciens et les naturalistes, dit M. de Biran, ne font qu'effleurer la superficie des choses; le fond leur échappe. Souverains des phénomènes, ils n'ont point de prise sur les substances ni sur les causes*. Ni le scalpel ni le thermomètre n'atteignent les forces productives, sources inconnues et profondes desquelles jaillit le flot brillant et changeant des apparences. Ce qu'ils appellent une loi n'est qu'un fait fréquent et vaste. Quoi qu'ils découvrent, ils ne font que passer du phénomène particulier au phénomène général. Tout leur effort est de réduire le nombre des faits, et leur science sera parfaite quand, au lieu de cent mille phénomènes, ils en auront un. Pour nous, nous pénétrons et nous percevons plus loin. Nous entrevoyons cet univers secret, le seul

1. Rapports du physique el du moral, p. 24. *A ioid., p. 26, 27.

M. MAINE DE BlRAN. 67

stable, au-dessus duquel Tautre luit et s'agite. Nous avons touché la terre solide au-dessous des vapeurs trompeuses qui éblouissent les yeux vulgaires. Nous avons saisi un de ses hôtes, et nous savons comment elle est habitée. En observant notre force, nous savons ce que sont les siennes, et notre première découverte est qu'elles sont spirituelles. « Car nulle cause ou force ne peut se représenter « sous une image qui ressemble à l'étendue ou à ce a que nous appelons matière. » « Toute cause effi « ciente dans l'ordre physique même est une force « immatérielle. » « Les êtres sont des forces, les « forces sont des êtres : il n'y a que les êtres « simples qui existent réellement à leur titre de « forces ; ce sont aussi les véritables substances « existantes. »» « Aussi les esprits conséquents et a qui pensent comme il faut, se trouvent-ils con-

• duits au point de spiritualiser le monde, comme ' a fait Leibnitz, en n'admettant d'autre réalité que « celle des êtres amples dont toute l'essence est la

• force active. Dès lors l'étendue n'est qu'un pur « phénomène relatif à notre manière de nous re- ^ présenter les existences autres que la nôtre par « le sens de l'intuition*. » La psychologie ainsi maniée devient une métaphysique. L'observation du moi a restauré la doctrine des monades. La

1. Tome IV, Examen des leçons de M. Laromiguière, p. 281 et 398; tome III, p. 14, 16,56.

connaissance du petit monde a. donné la connaissance du grand monde. En découvrant la nature du moi, M. de Biran a révélé la nature du tout.

Voilà sa construction ; elle est vaste. Mais elle repose sur un seul pilier. Si le pilier est vermoulu, tout l'édifice croule. Si la force n'est pas un être, le monde n'est plus un système de force.s. Touchons ce pilier, examinons cette force. J'ai exposé assez longtemps; à présent je vais réfuter.

Vous voilà assis dans un fauteuil; la chambre est fraîche ; il y a des fleurs auprès de vous ; vous êtes à votre aise. Mais vous vous ennuyez, vous voyez le beau temps par les fenêtres, et vous songez à sortir. Les fleurs, la fraîcheur de la chambre, l'ennui de bâiller seul, la gaieté du ciel, toutes ces idées, avec tous leurs détails, passent et reviennent dans votre tête, agréables ou fâcheuses, avec des commencements et des chocs de désirs contraires; tout à coup vous apercevez un volume nouveau, les Contemplations de Victor Hugo. Voilà une raison majeure, une idée prépondérante, une tendance décisive. Vous vous renfoncez dans votre fauteuil, vous croisez les jambes, et vous lisez. Qu'y a-t-il de nouveau en vous? Au lieu de ten-

dances flottantes et contraires, une tendance finale et fixée ; au lieu d'efforts ébauchés et suspendus par d'autres, un effort définitif et unique. Vous couriez à droite, à gauche, entre deux partis contraires; vous voiià arrêté. Yous erriez à l'aventure, hors de toutes limites; vous y oWh déterminé. C'est une détermination, en d'autres termes une résolution. La résolution est la ter dance arrêtée, fixée, finale, prépondérante, définitive. Qui osera dire qu'elle est un être? Qui ne voit qu'elle est un fait passager, momentané, périssable? Pendant la délibération elle ne pouvait point être. Par définition et par nature, elle suppose un moment qui la précède et où el'e n'existe pas. Elle est l'extrémité d'une action, et les extrémités supposent un commencement où elles manquent. C'est une fleur portée au bout d'une tige, et qui n'est pas la tige. Elle est une action isolée, un état partiel du tout continu et persistant qui est l'âme. Dire qu'elle est l'âme, c'est dire que l'arbre est la fleur.

Répondrez-vous que ce n'est pas la résolution, mais la volonté ou pouvoir de se résoudre qui est un être? On vous renverra à l'idéologie, et on vous prouvera par l'analyse que le mot pouvoir n'estrien qu'une expression générale. J'ai vu plusieurs fois celte pierre tomber : donc elle peut tomber ; donc elle a le pouvoir de tomber. J'ai remarqué plu-

sieurs fois que je me souvenais : donc je puis me souvenir; donc j'ai le pouvoir ou la faculté de me souvenir, ou la mémoire. J'ai remarqué plusieurs fois que je prenais une résolution : donc je puis me résoudre ; donc j'ai le pouvoir ou la faculté de me résoudre, c'est-à-dire la volonté. Le mot pouvoir n'est qu'un moyen de grouper ensemble une multitude indéfinie d'opérations semblables. Il exprime que la chute n'est pas contradictoire à la notion de la pierre, que le souvenir et la résolution ne sont pas contradictoires à la notion du moi. Il n'ajoute rien de nouveau ni de réel au moi ni à la pierre. Il ne fait qu'analyser Texpérience. Il constate que deux faits étant liés, cette liaison n'est pas absurde. Il extrait une vérité contenue dans l'enceinte du fait, et n'extrait rien au delà. Il ne désigne donc point un être continu et stable, situé en dehors du fait, et qui dure auparavant et après. Il ne désigne point le moi ou l'âme, mais une classe d'opérations de l'âme. Le moi n'est i oint la volonté, non plus que la volition.

Répondra -t-on enfin que la force efficace par laquelle la résolution contracte le muscle est un être? Ici l'adversaire se contredit par sa propre réponse. Quand on dit : force efficace de la résolution, on entend que cette force efficace est une qualité ou propriété de la résolution. Or, la i)eauté, la grandeur, la force, toutes les qualités, toutes les propriétés

M. MAINE DE BIRAN. 7i

périssent, dès que périt le fait ou l'être dont elles sont les qualités et les propriétés. Quand un beau tableau est brûlé, sa beauté ne subsiste plus. Quand une résolution capable de contracter le muscle s'es* évanouie, sa force de contraction ne subsiste plus. Quand elle n'est pas née, sa force n'existe pas en- :ore. Cette force est donc caduque, momentanée, intermittente, comme la résolution dont elle fait partie. Je dis trop peu. Elle est plus périssable qu'elle, puisqu'elle périt dans la paralysie, la résolution restant intacte. Bien loin d'être une substance, elle est la propriété d'une propriété, le phénomène d'un phénomène. Choisissez à présent. Voilà les trois sens entre lesquels vous avez flotté. Si vous dites que la résolution est le moi, vous prononcez qu'un simple fait est l'âme. Si vous dites que le pouvoir de se résoudre est le moi, vous prononcez qu'une simple qualité commune à plusieurs faits est l'âme. Si vous dites que l'efficacité de la résolution est le moi, vous prononcez que la qualité passagère d'un fait passager est l'âme. Vous roulez dans une cascade d'absurdités.

Monsieur de Biran, vous avez été sous-préfet; voici des factieux, dispersez-les; je vous donne des forces, trois cents soldats et un capitaine. Pour ne pas vous embarrasser, je retiens la partie inutile, le pur phénomène, retendue, c'e t-à-dirii les habits, les gibernes, les fusils et les corps. 11 vous

reste les forces. Marchez avec elles, et faites triompher la loi.

Comprenons donc que ni la volonté, ni la résolution, ni son efficacité, ni aucune force ne sont des êtres. Avant de chercher si loin et avec tant de peine la nature de la force et l'origine de son idée, il fallait analyser le sens du mot qui l'exprime. Cette analyse que vous avez abandonnée et maudite est le seul salut en métaphysique. Quand je dis qu'un ressort a la force de soulever un poids de dix livres, je veux dire seulement que le ressort étant placé sous le poids, il est nécessaire que le poids soit soulevé. Quand je dis que la vapeur comprimée est une force, j'entends simplement que le corps qui la comprime sera nécessairement poussé ou brisé. Quand je dis que ma résolution a la force de contracter mes muscles, j'entends simplement que, dans l'état de santé, si je prends la résolution de contracter un muscle, il est nécessaire qu'il soit contracté. Un fait étant donné, un autre fait devient nécessaire, et l'on dit que le premier a la force de produire l'autre. La seconde phrase n'est qu'une traduction figurée de la première. Lorsqu'on a de l'imagination comme M. de Biran et les scolastiques, on suppose que cette force est quelque chose « d'ineffable , d'immatériel , d'hyperorgani- « que, » qui sort du premier fait, ainsi qu'un fluide subtil, et va s'infiltrer dans le second, « s'y appli-

' quer, le tirer, le pousser, » y créer des modifications et des formes nouvelles. C'est là de la philosophie fantastique. Quand un corps en choque un autre, il y a simplement rapprochement, mouvement, et nécessité d'un mouvement. Lorsque la résolution contracte le muscle, il y a simplement résolution, contraction et nécessité de la contraction. Quant au mot nécessaire, rien de plus clair : il signifie ce dont le contraire est absurde. Par exemple, il serait absurde ou contradictoire que la résolution ayant contracté le muscle une première [ois, elle ne pût le contracter une seconde fois, toutes les circonstances étant exactement semblables. Il serait absurde que la vapeur d'eau ayant poussé le piston une première fois, elle ne pût le pousser une seconde fois, toutes les conditions étant exactement les mêmes. Il sera't absurde qu'une loi de la nature étant donnée, cette loi fût démentie. Il n'y a dans le monde que des faits et des rapports nécessaires; quand on transforme ces relations et ces nécessités en petits êtres, on fabrique des entités à la façon des scolastiques; on voit quelque chose de vague et d'abstrait qu'on déclare spirituel; on finit par soutenir que le monde réel n'est qu'une apparence. On s'infatue de ces monades chimériques jusqu'à en peupler l'univers. On devient un homme du moyen âge. On a commencé, avec Duns Scot, par métamorphoser les

T4 CHAPITRE Ilï.

rapports en substances, et l'on finit, comme les mystiques, par fabriquer des théories de la grâce et de Tillumination *.

On fait plus, on devient visionnaire. M. de Biran l'a été jusqu'à soutenir qu'il aperçoit la force, exactement comme on aperçoit le plaisir ou toute autre sensation. Il a vu la monade spirituelle appliquée sur le muscle et occupée à le contracter. Plotin prétendait avoir vu Dieu quatre fois. Les femmes de la Salpêtrière en disent autant. Pour nous qui croyons aux faits et à l'expérience, nous leur répondrons, avec les physiologistes, que la résolution n'a pas sur le muscle la moindre action directe. La résolution produit une certaine modification dans le cerveau : voilà toute son œuvre. Celle-ci en produit une dans la moelle, la moelle dans le nerf, le nerf sur le muscle; c est le nerf qui agit sur le muscle et ce n'est pas la volonté. Coupez la moelle ou le nerf, à tous les commandements de la volonté le muscle reste inerte; touchez la moelle ou le nerf, contre tous les commandements de la volonté le muscle se contracte. La volonté est séparée du muscle par deux ou trois barrières; elle agit sur lui comme l'ingénieur du télégraphe de Vienne agit sur l'aiguille du télégraphe de Paris. — Nous répondrons enlin avec les

Page 1