Tome IV, n. 147, note
psychologues que la volonté, bien loin de remuer le muscle, ne tend pas même à le remuer. Son objet n'est point la contraction du muscle, mais la sensation musculaire. Vous avez beau regarder votre bras, connaître les muscles convenables, leur donner ordre, vouloir atteindre le but, si vous ne voulez rien d'autre, vous n'atteindrez pas le but avec cette pierre. Il faut encore que, par expérience fréquente et tâtonnements répétés, vous découvriez l'espèce et le degré exact de sensation musculaire dont vous aurez besoin pour l'atteindre avec la pierre. Il faut aussi que par des comparaisons nombreuses vous ayez distingué cette sensation de toutes les autres, et que vous en considériez l'idée précise. Il faut enfin que vous vouliez éprouver cette sensation; ce n'est point le mouvement qui est l'objet propre de votre volonté, c'est elle. Alors seulement le cerveau agit, la moelle communique l'action, le nerf la transmet, le muscle se contracte, le tendon tire, l'os se déplace, le membre se meut, et la pression des chairs vous donne la sensation commandée. Vous êtes comme un joueur de billard qui vise la bande pour toucher une bille par ricochet; vous avez visé à la sensation du nerf pour atteindre la contraction du muscle. Partout, au moral et au physique, vous ne commandez qu'à des intermédiaires. L'action de la volonté ne porte point sur le muscle, mais sur le cerveau; l'ohiet de la volonté
n'est point le mouvement du muscle, mais la sensation musculaire. Nous n'opérons et nous ne voulons le mouvement que par contre-coup. Nous n'avons qu'une puissance dépendante et indirecte. Nous ne tenons que trois rouages d'une machine compliquée, qui se meut en nous et sans nous. Dites maintenant si la monade s'applique au mus cle. Dites surtout si la conscience aperçoit cette application. Dites si M. de Biran a pu voir ce qui manifestement n'est pas. Ce n'est point par une vue directe et subite, c'est par une induction lente que nous découvrons la liaison de nos résolutions morales et de nos mouvements physiques. Nous constatons une coïncidence et une dépendance pareille à celle que nous observons entre la vibration et le son. Nous érigeons cette dépendance en loi générale; nous sentons que toutes les conditions restant les mêmes, il serait absurde que cette loi fût démentie; nous prévoyons que,la résolution étant donnée, le mouvement se fera; nous jugeons nécessaire qu'il se fasse, et,transpoîtant cette nécessité dans la résolution, nous disons que la résolution est une force et produit le mouvement. Voilà tout l'artifice. Mais ce jugement n'est point une vue spontanée, il n'est qu'une croyance acquise. La preuve en est qu'il est faux quelquefois; car une croyance peut l'être, et une vue ne peut pas l'être. On peut croire ce qui n'est pas; mais on ne peut
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point voir ce qui n*est pas. Que le nerf moteur soit blessé, engourdi ou subitement paralysé, l'homme qui n'est point prévenu juge que sa force est encore efflcace, et s'étonne en éprouvant qu'elle ne l'est plus. Votre jugement est le môme que le sien : donc, comme le sien, votre jugement n'est qu'une croyance. Il n'a formé le sien que par induction; donc vous n'avez formé le vôtre que par expérience. M. de Biran prétend que la résolution agit directement, et que directement nous apercevons son œuvre. La physiologie et la psychologie répondent qu'ici rien n'est direct, ni l'œuvre, ni Taper.epti on.
C'est maintenant qu'on voit disparaître le monde imaginaire, fondé sur trois erreurs d'expérience et d'analyse, sur la transformation des qualités en substances, sur l'invention des efficacités et des aperceptions directes, sur le mépris des sciences positives, du sens commun et du bon sens. Les entités s'en vont, les monades s'évaporent, les petits être immatériels se réfugient auprès des sylphes et des gnomes; la matière cesse d'être une apparence, les sciences d'observation regagnent leur dignité, les forces redeviennent des qualités dérivées de rapports nécessaires. La nature apparaît telle qu'elle est, comme un ensemble de faits observables, dont le groupement fait les substances, aoni les rapports fondent les forces ; et la science, rame
née dans le lit où elle coule depuis deux siècles, se porte entière et d'un élan vers son terme unique et magnifique, la connaissance des faits et des lois.
— Nous n'irons pas plus loin, s'il vous plaît. J'ai promis de vous écouter sur M. de Biran, non sur votre théorie métaphysique. Rengainez-la, mon cher ami, comme une épée;la mode est passée d'e i porter. Bon pour nos grands-pères. Puis, outre le mauvais goût, il y a le péril. C'est une arme, et les passants s'effarouchent vite. Si vous en avez une, cachez-la sous triple serrure; sinon, vous êtes un homme dangereux, c'est-à-dire un homme en danger. Vous 'avez, comme tout le monde, une canne à la main, la critique : qu'elle vous suffise. Quand vous aurez envie ou besoin* de l'autre chose, prenez un port d'armes, et faites écrire en tête , en bien grosses lettres : Par permission de ^autorité. »
CillQ^OJ^
Nous voici arrivés devant es deux écrivains considérables, qui, à juste titre, sont appelés chez nous sinon les pères, du moins les représentants de la philosophie contemporaine, M. Cousin et M. Jouîïfoy. Ils n'ont point toujours été d'accord, et, sous une apparente conformité de paroles, ils sont allés par des voies distinctes vers des conclu sions différentes; mais, quoique divers, ils sont unis pour nous conduire. Ce sont leurs livres qui nous guident au sortir du collège. Ils nous prennent des deux côtés, Tun par la tête, l'autre par le cœur. L'un se saisit de notre admiration, l'autre gagne notre confiance. Par leur talent et leur autorité ils provoquent tous les deux l'étude et la critique; par leur œuvre et leur ascendant, ils appar-
tiennent tous les deux à l'iiistoire et à la science. Parlons donc tout à notre aise de l'un et de l'autre. M. Cousin n'est point mort*. A Dieu ne plaise! mais il est illustre, et je puis le mettre avec ses pareils. Quarante ans de gloire ont épuisé les élo ges et les attaques; quarante ans de travail ont offert aux yeux son esprit sous toutes les faces. Le regard l'embrasse tout entier, et le regard est impartial. Qu'il rédige sa Théodicée, ou qu'il achève l'histoire de Mme de Longueville,,il a dès à présent fourni au peintre et au critique tout ce que le peintre et le critique peuvent lui demander. Il n'excite maintenant ni l'enthousiasme ni la colère; en sa présence, on n'éprouve plus de passion, on ne ressent que de la curiosité. C'est un Père de l'Église, très-connu et très -antique, élevé par la renommée et par le temps au-dessus de l'amour et de la haine ; et la postérité peut commencer pour lui de son vivant. Je voudrais l'étudier tout entier, distinguer et relier en lui le philosophe, l'écrivain, l'orateur et le philologue. Il semble que dans un livre comme celui-ci une telle recherche soit superflue, et pourtant elle ne l'est pas. Gomme toutes les productions humaines, les systèmes philosophiques ont leur cause, et ne s'expliquent que par leur milieu. Il faut observer l'homme entier pour
1. M. Cousin est mort en 1867, et n'a point publié d'autres outrages philosophiques que ceux dont il est parlé ici.
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définir une de ses parties. Telle erreur métaphysique a son premier ressort dans telle disposition littéraire. Ce n'est plus assez aujourd'hui de réfuter une doctrine, il faut encore la comprendre, et il est plus utile de décrire un homme à la façon des naturalistes que de le combattre à la façon des logiciens. Observons celui-ci, cherchons quelle est sa faculté maîtresse, comment elle a formé son génie, comment elle s'est développée, selon quelle ligne droite ou courbe. Nous ne cherchons pas autre chose, et il nous semble que nous allons parler d'un homme mort il y a deux mille ans.
C'est au style qu'on juge un esprit. C'est le style qui dévoile sa qualité dominante. C'est le style qui, en donnant la mesure de sa force et de sa faiblesse, fait prévoir ses mérites et ses erreurs. Car qu'est-ce que le style, sinon le ton habituel ? Et qui détermine ce ton, sinon l'état ordinaire de l'esprit? Donc, sitôt qu'on le connaît, on connaît une cause toutepuisâânte, puisqu'elle agit toujours, et toujours dans le même sens. On sait si l'esprit est mesuré ou précipité, net ou obscur, systématique ou décousu, et jusqu'à quel degré. Ce sont donc de grands signes que le choix des mots, la longueur et la briè-
veté des périodes, l'espèce et le nombre des métaphores; le tour des phrases explique l'espèce des idées et l'écrivain annonce tout l'homme.
Le talent de M. Cousin est oratoire. 11 a le don et le goût de l'éloquence; vous trouverez en lui toutes les qualités qui peuvent la nourrir ou l'orner. D'abord il dispose parfaitement les diverses parties d'un sujet: en cela ses leçons de 1828 sont des modèles. Aucun professeur ne savait mieux classer les questions, les annoncer, faire compter aux auditeurs tous les pas de sa méthode, les mener par la main, les soutenir aux passages difficiles, marquer les étapes du voyage, les arrêter au bout de chaque question pour leur faire embrasser d'un coup d'œil l'espace parcouru. On sent qu'il est toujours maître de son sujet, qu'il se meut dans le champ des idées comme dans son domaine, qu'il en sait tous les chemins, qu'il est prêt, si l'un d'eux se trouve fermé, à en ouvrir d'autres, qu'il a le droit de prendre charge d'âmes, et de s'offrir pour guide aux ignorants et aux étrangers qui voudront visiter la contrée solitaire et périlleuse oii il s'est établi. En effet, l'orateur est un guide ; son œuvre n'est point d'inventer, mais de conduire. 11 ne crée pas les idées, il les répand. Celles de M. Cousin sont nées en Ecosse, en Allemagne, au dix-septième siècle ; mais il a suies expliquer, les embellir, les propager, et, en leur •acquérant l'empire, il a fait &on office d'orateur.
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n n'en a pas fait d'autre ; et vous trouverez, dans ses leçons, par exemple, le plus étonnant contraste entre l'exposition et l'invention. Rien de plus travaillé que ses plans; rien de plus improvisé que ses idées. Il construit des édifices admirables, hardis, élégants, d'une architecture nouvelle et symétrique; et ce sont des châteaux de cartes. Il invente en deux mots la philosophie de la physique : attraction, répulsion, il n'y a pas d'autres forces ; toutes celles des chimistes et des physiciens se réduiront à celles-là ; et sur quoi se fonde cette prophétie? sur ce que toutes les idées se réduisent à deux, celle du fini et celle de Tintîni. — Il contredit toutes les habitudes françaises, il dément toutes les siennes, il se fait disciple de Hegel, en déclarant que la méthode expérimentale ne convient pas à la philosophie de l'histoire, qu'il faut, pour la construire, trouver a prion les idées fond;imentales de la raison, que ces idées ont dû passer dans les faits, que les grandes périodes de l'histoire les représentent, et qu'on ne peut trouver en histoire, comme en physique, que le fini, l'infini et leur rapport. — Il s'apprête des embarras graves, en jetant imprudemnnent à chaque page des phrases panthéistes; en disant par exemple que la création * est fort aisée à comprendre et que Dieu créa le monde comme
1. Introduction à Vhistoire de la philosophie , cours de 1828, p. 146.
nous créons nos actions, « qu'il crée parce quMl est une force créatrice absolue, et qu'une force créatrice absolue ne peut pas ne pas passer à l'acte. » On se sciuvient encore de la manière dont il absolvait l'industrie, la guerre, la philosophie, la géographie, et beaucoup d'autres choses C'étaient de grandes revues passées à tire-d'aile; le philosophe, appuyé sur le fini, l'infini et leur rapport, se tenait partout en équilibre. Les auditeurs ravis admiraient la rapidité de ses courses et la dextérité de ses manœuvres. Mais qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Combien de ces idées M. Cousin défendrait-il encore ? Combien en garde-t-il dans son livre définitif, le Vrai, le Beau et le Bien ? De ce monument, que subsistet-il, sinon un exemple d'éloquence, un modèle de composition, une preuve que son talent consiste, non à découvrir des vérités durables, mais à exposer des idées probables, et qu'il est moins philosophes qu'orateur?
Aussi, lorsqu'on veut admirer son style, ce n'est point dans les hautes spéculations métaphysiques qu'il faut l'étudier, mais dans la discussion des vérités moyennes. Les vérités moyennes sont celles qui appartiennent à la conversation et non à la science, qui sont du domaine de tous et non du domaine de quelques-uns, qu'on entend et qu'on aime, non parce qu'on est un homme spécial, mais parce qu'on est un homme bien élevé : telles
sont les questions de morale ordinaire, d*art, de politique, d'histoire. Elles n'exigc;nt point une extrême rigueur de style ; elles n'aboutissent pas à des réponses irréfutables ; elles n'ont pas besoin de termes spéciaux, de mots abstraits, de phrases sèches et exactes ; elles sont résolues aussi bien par le sentiment que par la logique. Elles s'adressent au sens commun autant qu'au raisonnement; les vérités qu'elles établissent sont plutôt vraisemblables que vraies, et plutôt aimées que prouvées. Aussi elles sont la vraie matière ae l'éloquence. C'est sur elles que presque tous les littérateurs s'exercent. Seules, elles peuvent être populaires, parce que seules elles peuvent être comprises sans peine ; seules, elles peuvent être traitées en beau style, parce qu'étant du domaine public, elles ne demandent pas un langage spécial; seules, elles ouvrent une pleine carrière à l'orateur, parce qu'avec le devoir de convaincre, elles lui imposent Tobligation de toucher et de plaire; seules, elles donnent des œuvres d art, parce qu'avec la logique, elles ont à leur service la passion et le bon goût. M. Cousin est un des maîtres en ce genre, et il faudrait remonter jusqu'à nos classiques pour lui trouver des égaux. Voici une page écrite sans légèreté et sans emphase, noble, mesurée, et pourtant pressante, d'un style ample et grave, sans rien de monotone ou l'académique, qui semble du dix-
septième siècle et qui n'est point une copie, qu'on peut relire dix fois, et qu'on trouvera toujours plus belle, et qui, certainement, donne une idée de la perfection :
Depuis les premiers jours des sociétés humaines jusqu'à la venue de Jésus-Christ, tandis que dans un coin du monde une race privilégiée gardait le dépôt de la doctrine révélée, qui, je vous prie, a enseigné aux hommes, sous l'empire de religions extravagantes et de cultes souvent monstrueux, qui leur a enseigné qu'ils possèdent une âme, et une âme libre, capable de faire le mal, mais capable aussi de faire le bien? Qui leur a appris, en face des triomphes de la force, et dans l'oppression presque universelle de la faiblesse, que la force n'est pas tout, et qu'il y a des droits invisibles, mais sacrés, que le fort lui-même doit respecter dans le faible? De qui les hommes ont-ils reçu ces nobles principes : qu'il est plus beau de garder la foi donnée que de la trahir; qu'il y a de la dignité à maîtriser ses passions, à demeurer tempérant au sein même des plaisirs permis ? Qui leur a dicté ces grandes paroles : Un ami est un autre moi-même ; il faut aimer ses amis plus que soi-même, sa patrie plus que ses amis, et l'humanité plus que sa patrie? Qui leur a montré, par delà les limites et sous le voile de l'univers, un Dieu caché, mais partout présent, un Dieu qui a fait le monde avec poids et mesure, et qui ne cesse de veiller sur son ouvrage, un Dieu qui a fait l'homme parce qu'il n'a pas voulu retenir dans la solitude inaccessible de son être ses perfections les plus augustes, parce qu'il a voulu communiquer et répandre son intelligence, et, ce qui vaut mieux, sa justice, et, ce qui vaut mieux encore, sa Lonté? Qui enfin leur a iaspiré cette touchante et solide espèiance que, cette vie terminée,
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rame immatérielle, intelligente et libre, sera recueillie par son auteur? Qui leur a dit qu'au-dessus de toutes les incertitudes, il est une certitude suprême, une vérité égale à toutes les vérités de la géométrie, c'est à savoir que, dans la mort comme dans la vie, un Dieu tout-puissant, tout juste et tout bon, préside à la destinée de sa créature, et que derrière les ombres du trépas, quoi qu'il arrive, tout sera bien, parce que tout sera l'ouvrage d'une justice et d'une bonté infinies?
Vous reconnaissez dans ce morceau tout l'art des maîtres. Ces preuves en faveur de la raison naturelle ne sont point accumulées au hasard . Elles sont distribuées avec autant de soin que les matières d'un cours de morale. Cette énumération, qui semble négligente, est développée avec l'ordre le plus parfait. Chaque membre de phrase est un pas de la philosophie spiritualiste. C'est d'abord la distinction de l'âme et du corps ; puis, c'est la découverte que cette âme est libre. Cette connaissance de la liberté produit l'idée du devoir ; analysant cette idée, on y trouve d'abord celle de la justice, puis celle de la tempérance, puis celle de la charité et de tous les degrés de la charité. La religion vient alors achever la morale. La méthode prouve d'abord que Dieu existe, puis qu'il crée le monde avec sagesse, et enfin, qu'il couronne sou ouvrage en faisant l'homme. En dernier lieu vient l'idée de l'immortalité de l'âme, et, pour calmer les incei ti-
tudes que laisse cette croyance, la résignation contiante aux mains d'un Dieu juste et bon C'est par cet ordre exact qu'une énumération est puissante. Ainsi construite, elle laisse dans l'esprit un plaisir tranquille et une croyance sereine ; nous avons passé si aisément et si naturellement d'un point à l'autre, qu'il nous semble que nous sommes dans la vraie route, et nous nous abandonnons désormais à la sage main qui nous a si bien guidés jusqu'ici.
Je le demande, quelle puissance a enseigné tout cela à tant de milliers d'hommes dans l'ancien monde, avant la venue de Jésus-Christ, sinon cette lumière naturelle qu'on traite aujourd'hui avec une si étrange ingratitude? Qu'on le nie devant les monuments irréfragables de l'histoire, ou que l'on confesse que la lumière naturelle n'est pas si faible pour nous avoir révélé tout ce qui donne du prix à la vie, les vérités certain-s et nécessaires sur lesquelles reposent la vie et la société, toutes les vertus privées et publiques, et cela par le pur ministère de ces sages encore Ignorés de l'antique Orient, et de ces sages mieux connus de notre vieille Europe, hommes admirables, simples et grands, qui, n'étant revêtus d'aucun sacerdoce, n'ont eu d'autre mission que le zèle de la vérité et l'amour de leurs semblables, et, pour être appelés seulement philosophes, c'est-à-dire amis delà sagesse, ont souffert la persécution, l'exil, quelquefois sur un trône et le plus souvent dans les fers : un Anaxagore. un Socrate, un Platon, un Aristote, un Épictète,un Marc-Aurèle !
Cette phrase a quinze lignes, et n'est point longue. Peu d'écrivains seraient capables aujourd'hui
de porter le poids d'une aussi large période sans tomber dans la déclamation ou dans le style symétrique. La pensée s'y meut avec une aisance extrême ; les idées accessoires s'attirent les unes les autres, et sont si bien placées qu'elles semblent n'en faire qu'une seule. Un souille puissant pousse et soutient cette vaste machine ; suspendue deux fois, elle reprend son mouvement sans peine, par les tours les plus naturels et les plus simples : Témotion va croissant; elle est si vraie et si bien justifiée, qu'elle autorise deux mots qui ailleurs seraient emphatiques. Avant de l'avoir lue, on croyait que cette phrase : sur un trône ou dans les fers, ne pouvait être employée qu'en style de tragédie ; et Ton s'aperçoit en la lisant que le mouvement des idées l'amène, que l'esprit ne se guindé pas pour y atteindre, que la noblesse du ton l'y conduit. Un peu plus haut, vous n'avez pas remarqué un autre mot de théâtre : derrière les ombres du trépas; c'est qu'il est sauvé par la simplicité des expressions qui l'entourent : quoi qu'il arrive, tout sera bien. Quelques lignes auparavant, vous retrouvez encore ce mélange d'élévation et d'aisance qui, depuis le dix-septième siècle, semblait perdu : « un Dieu qui a fait l'homme, parce qu'il n'a pas voulu retenir dans la solitude inaccessible de son être ses perfections les plus augustes, parce qu'il a voulu communiquer et répandre son intelligence.
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et, ce qui vaut mieux, sa justice, et, ce qui vaut mieux encore, sa bonté. » La première phrase touche au sublime ; la seconde descend presque jusqu'au laisser-aller. Ce passage subit à un ton si différent montre que l'orateur est dans son naturel, qu'il a trouvé son genre, et que son sujet est d'accord avec son talent. Car c'est l'union de ces deux qualités qui fait l'éloquence. Si Ton est toujours noble, on ennuie et on finit par avoir l'air d'un charlatan ; il faut dans le discours que la familiarité vienne tempérer la noblesse, reposer l'auditeur et accréditer l'orateur. Si le ton est toujours familier, on ne s'empare point des esprits, on ne fait que les amuser et les instruire ; il faut que la noblesse vienne relever la familiarité, et que l'auditeur maîtrisé sente et respecte l'autorité de l'orateur.
Considérez maintenant le choix des mots et l'espèce des métaphores. Ce sont les termes du dixseptième siècle, exacts, nobles, tirés de la langue générale, ni techniques, ni abstraits. Ce sont ces métaphores modérées, à peine sensibles, qui n'interviennent que pour éclairer la raison, ou pour élever de temps en temps et d'un degré seulement le ton ordinaire. Il y a de la force dans ce mot : « Qui leur a montré par delà les limites et sous le voile de l'univers?» H y a une grâce touchante dans cette phrase: « L'âme immatérielle, intelli-
gente et libre, sera recueillie par son auteur. » Mais rette grâce et cette force sont à demi cachées; Tauleur ne les étale point; d'elles-mêmes elles se font sentir. S'il se porte à des figures plus hardies, elles , sont suivies, raisonnables, tirées d'objets ordinaires, préparées de loin, sans rien qui puisse étonner ou choquer, simples effets d'une éloquence passionnée, simples moyens oratoires, au même titre que les raisonnements et les faits: « La religion de Pascal, dit-il, n'est pas le christianisme des (\.rnaud et des Maiebranche, des Fénelon et des ôossuet, fruit solide et doux de l'alliance de la raison et du cœur dans une âme bien faite et sagement cultivée ; c'est un fruit amer, éclos dans la région désolée du doute, sous le souffle aride du désespoir. » Telle est l'imagination de l'orateur, bien différente de celle de l'artiste, qui est brusque, excessive, aventureuse, qui se plaît aux images nouvelles, qui frappe et éblouit le lecteur, qui se hasarde parmi les figures les plus rudes et les plus familières, qui ne se soucie pas d'élever, par des transitions ménagées, les esprits jusqu'à elle, et dont la folie et la violence mettraient en fuite l'auditoire que l'orateur doit se concilier incessamment pour le retenir jusqu'au bout.
92 CHAPITRE iv.
Voilà de grands dons : un art de composition exquis, la largeur et l'aisance des phrases, un ton familier et noble, un style pur, une imagination riche et mesurée, toutes les facultés oratoires. Quittons le domaine qui leur est propre; sortons de ces vérités moyennes où elles s'exercent; voyons ce qu'elles deviendront sur un autre terrain. Entrons dans le champ du raisonnement pur, de la sèche analyse, de la démonstration rigoureuse. Quel changement, et qu'il est vrai de dire que chacun doit rester chez soi !
Je prends le morceau capital, la célèbre préface réfutée par Scheliing, où M. Cousin essaye d'expliquer et de justiîier sa méthode, de former et de résumer son système. Bien entendu, nous n'examinons que le style. Or, le style est un amas d'équivoques, de termes inexacts, de métaphores, d'expressions vagues. L'auteur ressemble à un homme qui voudrait calculer avec des chiffres dont il ignorerait ou changerait la valeur. Voici quelques phrases prises au hasard, mais toutes importantes, car chacune d'elles contient une doctrine. Que penser de la doctrine, si on la juge par l'expression y
Pcujs H. C'est un fait attesté par l'observation, que, dans ;ette môme conscience oîi il n'y a que des phénomènes, il ,8 trouve des notions dont le développement régulier dé- )asse les limites de la conscience et atteint des existences, arrêtez-vous le développement de ces notions, vous limiez arbitrairement ]a portée d'un fait, vous attaquez donc :e fait lui-même, et par là vous attaquez Tautorité de tous es autres faits. 11 faut ou révoquer en doule l'autorité de a conscience en elle-même, ou admettre iniégralement îette autorité pour tous les faits attestés par la conscience.
Comprenez-vous? Pour moi, il me semble que je trébuche dans un brouillard. Traduisons; vous allez voir comment des obscurités naissent les équivoques, et comment des équivoques naissent les erreurs.
On appelle conscience la connaissance que nous avons de nos sensations, idées, jugements, peines, plaisirs, résolutions, et autres opérations ou événements intérieurs. Personne n'a jamais douté que cette connaissance ne fût vraie.
On appelle raison la connaissance des vérités universelles et nécessaires, par exemple : toute qualité suppose une substance ; tout événement suppose une cause. Quelques philosophes ont douté que cette connaissance fût vraie.
Un très-bon moyen de réfuter ces philosophes, serait de transformer les connaissances de la seconde espèce en connaissances de la première espèce, et de faire rentrer la raison contestée dans
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la conscience incontestée. Au moyen d'une équfv^oque, M. Cousin opère ce miracle ; son raisonnement n'a l'air bon que parce qu'il est mal écrit
Il change dans la première phrase le sens naturel du mot conscience. On ne peut pas dire que les phénomènes ou événements intérieurs soient dans la conscience; ils sont Tobjet de la conscience ; une sensation, un souvenir, ne sont pas dans la conscience ; la conscience ne contient pas ces opérations, elle les aperçoit. On ne peut pas dire non plus que les notions ou connaissances de la raison soient dans la conscience. Elle ne les renferme pas, elle les constate; elle ne forme pas de jugements universels et nécessaires ; elle atteste que nous en formons; ces jugements ne sont pas en elle comme des parties dans un tout ; ils sont devant elle comme un spectacle devant un spectateur. M. Cousin fait donc une faute de langue: et voytz comme il en profite. En disant que les axiomes et les notions de la raison sont dans la conscience, et font partie de la conscience, il leur attribue l'autorité et la certitude de la conscience; comme la conscience a toujours passé pour infaillible, la raison, par contagion, devient infaillible. Un jeu de mots a fait l'affaire. Ajoutez-y des expressions vagues, et qui ont aussi un double sens, comme : limiter arbitfairement le développement d'un fait; par ce moyen nous répandrons sur les yeux du
lecteur un second nuage. Pendant qu'incertain, fatiguéj il tâtonnera dans les ténèbres, nous en^porterons prestement la difficulté; à la phrase suivante, nous lui dirons : c J'ai gagné la bataille. » Comme il est bon homme, il nous croira. Et voilà comment on fonde une philosophie.
Page 20. Plus que jamais, fidèle à la méthode psychologique, au lieu de sortir de l'observation, je m'y enfonçai davantage, et c'est par l'observation que, dans l'intimité de la conscience et à un degré oii Kant n'avait pas pénétré, sous la relativité et la subjectivité apparentes des principes nécessaires , j'atteignis et démêlai le fait instantané, mais réel, de l'aperception spontanée de la vérité, aperception qui, ne se réfléchissant point elle-même, passe inaperçue dans les profondeurs de la conscience, mais y est la base véritable de ce qui, plus tard, sous une forme logique et entre les mains de la réflexion, devient une conception nécessaire. Toute subjectivité avec toute réflexivité expire dans la spontanéité de la perception.
La métaphore est magnifique. On se croit au fond d'un trou, (en effet on y est). On plonge dans cette sombre cave, et on cherche des mains l'entrée du précieux et nouveau souterrain où M. Cou-' sin dit avoir trouvé son trésor. En même temps tous ces grands mots, relativité, subjectivité, ré flexivité, spontanéité, font un cliquetis qui berce agréablement l'oreille, étourdit la pensée, et fait supposer au lecteur qu'il écoute un concert chi-
nois. Or, notez bien que le sens de ce morceau se réduit à ceci :
Deux et deux font quatre. La première fois que j'ai vu deux objets avec deux autres objets, et que j'ai compris qu'ils faisaient quatre, je n'ai pas remarqué que toujours, partout et nécessairement, deux et deux font quatre. Cette remarque est venue plus tard, quand, en réflécliissant, j'ai observé ma pensée. On pense d'abord. Et après avoir pensé, on réfléchit sur sa pensée.
N'y a-t-il dans ce morceau que de l'obscurité? Non, par malheur. Il y a encore une équivoque. Presque toutes les grandes vérités établies par M. Cousin sont bâties sur de tels fondements. Il joue ici sur le sens du mot subjectivité^ et il a beau jeu, car le mot est allemand et très-obscur. Une Allemande, dit Gœthe, reconnut que son amant commençait à la tromper, parce qu'il se mettait à lui écrire en français. Un Français peut conclure qu'un philosophe commence à se tromper^ lorsqu'il introduit en français des mots allemands. Voici ce que Kant disait et ce que M. Cousin réfute: « Nous connaissons plusieurs axiomes ou propositions nécessaires: par exemple, toute qualité suppose une substance ; et nous ne pouvons imaginer un cas où cet axiome ne soit pas vrai. Mais peutêtre cette nécessité vient de la construction de notre esprit, et nous sommes comme des gens nés
avec des lunettes vertes, qui, ne pouvant imaginer que des objets verts, en concluraient que nécessairement tous les objets sont verts. J'appelle cette nécessité subjective, entendant par là qu'elle a pour cause la construction de notre esprit ; j'entends par subjectivité une nécessité de croire provenant, non de la nature des choses, mais de la nature de notre pensée; et, selon moi, cette nécessité doit nous faire douter des axiomes. » M. Cousin change les termes de Kant. Il répond triomphalement : « Selon vous, la connaissance de cette nécessité doit nous faire douter des axiomes*. Eh bien, j'ai découvert un cas où Ton n'a pas cette connaissance. On ne l'a qu'après avoir réfléchi. Donc on ne l'a pas en commençant et lorsqu'on n'a pas encore réfléchi. Donc il y a des cas où cette connaissance n'est pas subjective, et dans lesquels on ne peut douter des axiomes. Vous voyez, mon pauvre Kant, que votre système tombe en ruine ; c'est que je me suis enfoncé dans l'intimité de la conscien e, à un degré où vous n'avez pas pénétré*. »
Je me suis quelquefois représenté le sentiment d'horreur qui eût pénétré Gondillac et les analystes du dix-septième siècle, s'ils avaient lu cette pré-
1. Kant parle de cette nécessité, et non de la connaissanca qu'on en a.
2. L'équivoque est présentée avec une hardiesse naïve page 5 ) du Vrai, du Beau et du Bien,
face, et si on leur eût dit que l'auteur, écrivain admirable, avait commencé par écouter leurs leçons. Où est le style exact qu'ils enseignent? Qu'est devenue cette doctrine des signes, vérifiée dans toutes les sciences ? A-t-on oublié que si l'on ne considère pas les mots comme des chiffres, on ne peut raisonner pendant six lignes sans commettre six erreurs? Où est cet amour du style simple, le seul intelligible, cette haine des mots abstraits, toujours obscurs? Je prends une phrase très-courte, je suppose qu'un analyste du dixhuitième siècle soit ici et veuille la comprendre : comptez toutes les tranformations qu'il devra lui faire subir, et jugez par le nombre des traductions à quelle distance la pensée philosophique de M. Cousin erre et s'égare au dessus des faits :
Page 16. Les faits volontaires sont seuls marqués aux yeux de la conscience du caractère d'imputabilité et de personualité.
Un homme ordinaire ne comprendra pas ces mots : faits volontaires. Il ne sait pas bien non plus ce qu'est cette abstraction personnifiée, douée d'yeux, changée en témoin, et nommée la conscience. Il sera tout effarouché par ks deux terribles substantifs imputabilité et personnalité. Il aura besoin de se souvenir que l'un vient du verbe imputer et l'autre du mot personne. Il es-
sayera une première traduction et trouvera à peu près ceci :
« Nos actions voulues sont les seules que nous nous imputions et que nous rapportions à notre personne. »
Malheureusement, cette traduction met à nu une erreur. Les actions que nous voulons ne sont pas les seules que nous rapportions à notre personne. Il n'est pas vrai, comme le dit M. Cousin à la ligne suivante, « que la volonté seule soit la personne ou le moi. » Mes douleurs, mes plaisirs, mes idées, mes souvenirs, m'appartiennent très -certainement. Je les rapporte à ma personne ; ils font partie de moi-même. Les grands mots abstraits ressemblent aux gros ornements nouvellement adoptés par les dames. Déshabillez la phrase, il ne reste rien.
Supprinnons donc l'avant-dernier membre de phrase et traduisons notre traduction. Imputer est un mot de jurisprudence qui n'est pas net; il vaut mieux dire :
« Nos actions voulues sont les seules dont nous nous jugions responsables. »
Responsable est une métaphore, c'est-à-dire un terme inexact et vague. Répondre d'une action, c'est en porter la peine ou en recevoir la récompense. Mettons la définition à la place du défini et nous aurons :
a Nos actions voulues sont les seules que nous jugions dignes de punition ou de récompense. »
Nous voici revenus à une phrase ordinaire; il a fallu supprimer une erreur et faire trois traductions; il en faudrait quatre ou cinq autres pour exprimer la chose exactement et en psychologue. Or la netteté du style mesure la netteté des idées; la netteté des idées mesure la justesse des raisonnements; la justesse des raisonnements mesure l'autorité méritée par les doctrines. Quelle autorité méritent les doctrines de M. Cousin ?
C'est que, pour être orateur, on n'est pas philosophe. Socrate, il y a bien longtemps, démontrait à Polus que l'éloquence n'est pas la dialectique, et que l'art de persuader le public par un choix habile de raisonnements vraisemblables, n'est pas l'art d'établir des analyses exactes et des syllogismes rigoureux. Cet amour passionné de la démonstration pure qui fait le philosophe, ce scrupule inquiet sur le sens des mots, ces habitudes algébriques , ce retour incessant sur soi-même, ce doute inné qui l'empêche de se faire illusion et le porte à mesurer perpétuellement le degré de probabilité de ce que les autres appellent certitude, ce mépris du sens commun, cette haine pour les arguments du cœur, cette foi absolue en l'observation et en la preuve, ce besoin éternel de vérilic;i tiens nouvelles, voilà les qualités qui seraient
des défauts dans un orateur. Elles l'empêcheraient de trouver les raisonnements populaires; elles Téloigneraient du public. Il faut quMl soit au-dessus du public, mais d'un degré seulement. On doit ressembler à ceux qu'on persuade; on n'entre dans leurs sentiments qu'en prenant leurs sentiments; pour conquérir leur esprit, il faut se plier aux habitudes de leur esprit. Cette impuissance en philosophie est le propre de l'esprit oratoire. Elle est plus visible encore quand Torateur est capable d'enthousiasme, quand il s'enivre du son de ses paroles, quand ses idées ailées, accourant par multitudes et toujours plus pressées, s'accumulent, tourbillonnent, le soulèvent et l'emportent, d'une course précipitée et aventureuse, à travers toutes les vérités et toutes les erreurs. C'est alors qu'il s'écrie, sauf à s'en repentir plus tard : « Le Dieu de la conscience n'est pas un Dieu abstrait, un roi solitaire, relégué par delà la création sur le trône désert d'une éternité silencieuse et d'une existence absolue qui ressemble au néant même de l'existence ; c'est un Dieu à la fois vrai et réel, un et plusieurs, éternité et temps, espace et nombre, essence et vie, indivisibilité et totalité, principe, fin et milieu, au sommet de l'être et à son plus humble degré, infini et fini tout ensemble, triple enfin, c'est-à-dire à la fois Dieu, nature et humanité. » Et combien
le style vague et allemand convient à ces effu sioDs lyriques! Les abstractions s'entre-choquent; des formes obscures passent devant l'imagination troublée; dans le cerveau s'agite et roule une ronde d'êtres métaphysiques, grandioses et vides, poésie confuse et sublime que réclament toutes les jeunes têtes d'Allemagne, et qui, avec la bière, suffit pour les remplir à vingt ans. Nous étions un peu Allemands, en 1828, lors des célèbres leçons que je citais tout à l'heure; on y courait comme à l'Opéra, et en vérité c'était un opéra. L'impttueux orateur amenait sur le théâtre et faisait défiler en une heure Dieu, la nature, l'humanité, la philosophie, l'industrie, l'histoire, la religion, les grands hommes, la gloire et bien d'autres choses encore; cette symphonie chantée par un seul homme donnait le vertige, et les esprits, habitués aux tranquilles dissertations des sensualistes, s'inclinaient, comme devant un révélateur, devant le poète qui peuplait leur imagination de ces prodigieux fantômes, et les entraînait, éblouis, dans un monde qu'ils n'avaient pas soupçonné. Depuis, M. Cousin s'est refroidi. 11 a dépouillé sa poésie, il est resté simple orateur; son style est devenu plus mesuré; et cependant sa jeunesse parfois lui revient; il s'enflanifiie encore; on sent alors qu'il oublie ses auditeurs; il voit son idée se lever devant lui; il s'éprend d'amour pour elle;
il retrouve son enthousiasme; il écrit cette phrase dont j'entends d'ici l'accent transporté et poétique. Il s'agit des amours de Gondé, autre soldat impétueux qu'il admire en frère, et dont il vient de raconter la passion pour Mlle du Vigean. « Depuis, il n'a plus connu que l'enivrement passager des sens, surtout celui de la guerre, pour laquelle il était né, et qui était sa vraie passion, sa vraie maîtresse, son parti, son pays, son roi, le grand objet de sa vie, et tour à tour sa honte et sa gloire. »
Voilà ce que le style de M. Cousin nous apprend sur M. Cousin. Il est surtout orateur : le danger est grand pour la philosophie qu'il changera en dissertations oratoires, toutes les fois qu'il n'y introduira pas des idées vagues, des raisonnements douteux, des mots équivoques, et des erreurs. Il est un peu poète : le danger est plus grand encore; il transformera la philosophie en une symphonie métaphysique, qui entraînera tous les esprits, qui l'entraînera lui-même, qui lui fera traverser le Rhin, au risque d'y perdre pied, avec la certitude de s'en souvenir et d'en souffrir toujours.
Personne n'a plus étudié le dix-septième siècle que M. Cousin. Comme iiistorien, il n'a guère étudié que le dix-septième siècle. L'a-t-il connu, et l'a-t-il fait connaître au public?
Supposons qu'on demande à M. Josse de décrire les colliers, les bracelets, les chaînes et les parures étalés sur son comptoir. Il répondra certainement: «* Mes colliers, mes bracelets, mes chaînes, mes parures sont magnifiques. Vous vous en ferez une idée exacte en vous représentant des objets de toute beauté. L'or est de la dernière finesse, les diamants sont de la plus belle eau, vous n'en trou-
verez de pareils chez aucun orfèvre. Le travail est exquis, il n'y a point d'ouvriers aussi habiles que les miens. Jamais on ne vit rien de si riche, ni de si galant. »
Nous nous en allons munis de cette description : mais je ne sais pas si nous connaissons la boutique de M. Josse.
M. Cousin a décrit le dix-septième siècle, à peu près de la même manière, et pour la même raison. Il était chez lui, et, sans le savoir, il se jugeait luimême. Tel talent, tel goût. Son esprit ressemblait à celui du dix-septième siècle ; il n'a pu s'empêcher d'aimer, d'admirer, de louer uniquement le dix-septième siècle. Il a dit partout : beau, parfait, sublime, et il n'a point décrit ni défini ce dont il parlait.
C'est qu'il était orfèvre. L'esprit du dix-septième siècle, surtout pendant la première moitié, est, comme le sien, tout oratoire. Le public a fait sa rhétorique sous Balzac. On prend pour matière ces idées générales, ces descriptions de sentiments, ces vérités moyennes, qui sont l'objet propre de l'éloquence. On disserte avec Mlle de Scudéri, on fait des portraits avec Mademoiselle, on apprend le pur français avec Vaugelas, et l'on se pique de bien parler et bien écrire. On s'étudie à développer une idée, à la présenter successivement sous plusieurs formes, à l'introduire par un côté ou par un autre
lans Tesprit le moins attentif et le moins pénétrant. On garde fidèlement l'ordre naturel des pensées, on s'attache aux transitions, on marche pas à pas sans poser jamais un pied plus vite ni plus loin > que l'autre, et avec la régularité d'une procession. On se corrige des métaphores excessives, on fuit les images hasardées, on diminue le nombre des mots familiers, on commence à n'employer que les termes généraux. On observe les convenances, on pratique la gravité, on atteint le style noble, et l'on s'embarque dans la période. Qu'est-ce que tout ce changement, sinon la naissance de la raison oratoire? Or, en quoi consiste le talent de M. Cousin, si ce n'est dans la possession de cette raison, dans l'art de bien développer, dans la bonne composition, dans la faculté d'expliquer en style élevé et clair les vérités moyennes? D'où il arrive que, lorsqu'il considère l'avènement de cet esprit, il n'y voit point, comme fait le public, la naissance d'un genre particulier, ayant son domaine, mais ayant ses limites, ayant ses mérites, mais ayant ses défauts. Il y voit la perfection même ; c'est la Beauté qui descend sur la terre, et commence son voyage par l'hôtel de Rambouillet. Il ne montre pas ce qui lui manque; il ne l'oppose pas à celle des siècles qui précèdent ou qui suivent: il la met sur le trône, prosterne devant elle le dix-huitième siècle, et pour toute définition nous dit : « Adorez. *
Et cependant tout ne mérite pas d'y être adoré. La raison oratoire, admirable dans son domaine, cesse de l'être lorsqu'elle en sort. Entrons dans un de ces salons dont M. Cousin se fait le secrétaire; prenons nos textes dans M. Cousin lui-même , Croyez-vous que la grande phrase périodique, surchargée de propositions incidentes, soit bien propre à exprimer la gaieté, l'enjouement, la vivacité de la conversation légère? Voici un billet de la marquise de Sablé au sujet de la petite vérole de Mlle de Bourbon, « badinage agréable, » si l'on veut, mais écrit avec la solidité d'un raisonnenaent métaphysique.
Je vous ai trouvée si bien instruite dans toutes les précautions de la poltronnerie, que je doute un peu si j'avais raison, il y a deux jours, de disputer avec une personne de vos amies, que vous aviez vu Mlle de Bourbon sans aucune frayeur. Ce n'est pas, comme vous pouvez juger, que je veuille ôter à votre générosité tous les avantages qu'elle mérite : car je sais fort bien que, si vous en aviez besoin, elle vous ferait surmonter toutes ces choses pour ne manquer jamais à aucun devoir ; mais je vous avoue que je ne suis guère plus persuadée de l'amitié que vous avez pour vos amis, que je ne la suis de votre hardiesse. Néanmoins vous avez fait de si belles réflexions sur la timidité, que j'ai sujet d'espérer que, puisque vous connaissez si bien les dangers, vous pourrez un jour les craindre, et qu'enfin vous ferez le plaisir à vos amis de vous conserver mieux à l'avenir.
Emprisoniiées dans ces phrases à queue, les idées
semblent roides; on croit voir des femmes serrées dans des corsages carrés, bardées de collerettes immenses, appesanties par la multitude des plis de leurs robes massives, et faisant la révérence avec la majesté mathématique d'un poteau. Six pages plus loin, M. Cousin cite un autre billet « d'une légèreté tout à fait remarquable. » Que dites-vous de cette légèreté?
Je crois qu'il n'y a que moi qui fasse si bien tout le contraire de ce que je veux faire ; car il est vrai qu'il n'y a personne que j'honore plus que vous, et j'ai si bienfait qu'il est quasi impossible que vous le puissiez croire.
M. Cousin ressemble à un homme qui, après avoir manié des morceaux de plomb de trois cents livres, trouverait une petite masse de deux cents, et dirait avec satisfaction : « Celle-ci est légère. » L'esprit est venu tard au dix-septième siècle. Du temps de La Bruyère (1687), et de l'aveu de La Bruyère, il avait seulement quelques années de date. Et en vérité, il ne fit que visiter les contemporains de Louis XIV. Son domaine n'était point là. Il trouvait la gravité, les convenances impatronisées à sa place. Il attendit et fit bien. Ce dixhuitième siècle, tant méprisé, « ces poupées charmantes, musquées et poudrées, » Voltaire et Montesquieu le recueillirent, et la vraie conversation commença. A l'hôtel de Rambouillet on dis-
sertait; chez Mme d'Épinay, on sut causer. On mit en mots piquants les questions graves; la philosophie resta profonde, et devint enjouée Le ton gai et le style moqueur lui donnèrent des ailes. Elle vola par toute l'Europe, et fit ce que vous savez. Avec le style lourd, l'esprit oratoire produit le style plat. Les vérités moyennes sur lesquelles il s'exerce sont les lieux communs ; et, comme il les développe, il les rend plus communs encore. Ils étaient nouveaux alors, et semblaient intéressants; aujourd'hui ils répandent un mortel ennui. Personne ne peut lire Boileau, sinon à titre de document historique; ses dissertations sur le vrai, sur l'honneur, sur le style, ressemblent aux amplifications d'un écoher laborieux et fort en vers. Les romans de Mlle Scudéri sont d'une longueur infinie et d'une fadeur étonnante; elle met une page à expliquer ce que nous dirions en un mot. Quittez les grands hommes, écoutez les conversations, lisez les lettres de tout le monde ; vous ne concevrez pas qu'on ait pu écouter sans bâiller des choses si vides. L'emploi du style régulier et des mots généraux contribuait encore à effacer l'originalité des idées; souvent une remarque ordinaire, écrite en style familier ou tournée en manière de paradoxe, amuse; mais alors le tour familier eût paru bas, et le tour paradoxal eût semblé choquant. On évitait Tun et l'autre, et le grand Gondé faisait des
M. COUSIN Historien et biographe, in
vers semblables à ceux qu'on colle autour des mii iitons.
Depuis votre départ nous goûtons cent délices
Dans nos doux exercices.
Même pour exprimer nos passe-temps divers
Nous composons des vers.
Une troupe sans pair de jeunes demoiselles
Vertueuses et belles A pour son entretien cent jeunes damoiseaux
Sages, adroits et beaux.
On trouvait fort ingénieux et fort élégant ce petit morceau de Voiture :
Baronne pleine de douceur, Étes-vous mère, êtes-vous sœur, De ces deux belles si gentilles Qu'on dit vos filles * ?
Et M. Cousin, par imitation, tombe dans des phrases du même goût : « Mlle du Vigean est appelée l'Aurore de la Barre, du nom de la maison de plaisance dont elle était le plus aimable ornement*. » La fadeur est une maladie contagieuse, et le salon de la Barre a gâté son historien.
Saluons les gens du salon, point trop bas cepen-
1. Lire les sonnets de Job et d'Uranie, et les disputes, dissertations, df'mons [rations et admirations sans nombre excit<^,es par deux pauvretés,