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La jeunesse de Mme de Longueville, p

dant; nous aurions l'air de roturiers admis dans la bonne compagnie par grâce ou par mégarde, émerveillés de cet honneur extrême, grossissant aux yeux de nos amis notre bonne fortune, agenouillés en public devant nos nouveaux patrons. Suffit-il de les montrer partout comme nobles, héroïques, généreux, pleins d'éloquence, de vertu et de génie? La société que peint M. Cousin est une aristocratie, et la haute naissance, il est vrai, enseigne la fierté, parfois la grandeur d'âme, toujours l'élégance et les belles manières ; avec la richesse elle donne la sécurité, le loisir, le goût pour les occupations de l'esprit; elle fait des hommes du monde, des hommes de guerre, des hommes de cour, et quelquefois des hommes de cœur. Mais elle enfante l'orgueil de rang et les mœurs d'antichambre, et ce côté de la médaille valait bien la peine d'être montré. On ne peut imaginer, avant d'avoir lu les mémoires originaux, dans quel abîme de petitesses cet orgueil a précipité la noblesse. Saint-Simon cite deux iuchesses qui, s'étant disputées le pas dans une cérémonie publique, s'injurièrent, se poussèrent du coude, et, à la fin, ^ en vinrent aux griffes.» On sait le nombre infini de disputes, de négociations, de traités en règle que produisirent les questions de tabouret. Présenter la chemise au roi et aux princes, obtenir le bougeoir, faire des visites de deuil en mante ou sans mante, avoir le droit de s'enrhu-

mer dans les carrosses du roi et d'étouffer dans un entre-sol de Marly, tels sont les graves intérêts qui emploient les forces, la pensée, le crédit des hommes les plus capables, et qui^ selon l'issue, les transportent de bonheur ou les plongent dans l'extrême désespoir. « Hélas! se dit un mandarin en Chine, je n'ai que douze boutons à mon habit, et mon confrère en porte treize. Mes boutons sont jleus et les siens sont jaunes. Comment cet homme heureux a-t-il pu, sans mourir, supporter cet excès de félicité céleste? »

De là encore cette insolence contre les inférieurs, et ce mépris versé d'étage en étage, depuis le premier rang jusqu'au dernier. Lorsque dans une société la loi consacre des conditions inégales, personne n'est exempt d'insulte; le grand seigneur, outragé par le roi, outrage le noble qui outrage le peuple; la nature humaine est humiliée à tous les étages, et la société n'est plus qu'un commerce d'affronts. Le duc de Guise se bat avec Coligny au sujet de Mme de Longueville; Coligny fait un faux pas et tombe; Guise lui dit : « Je ne veux pas vous tuer, mais vous îi aiter comme vous méritez, pour vous être adressé à un prince de ma naissance sans vous en avoir donné le sujet. » Et il le frappa du plat de son épée. J'aime mieux être un petit bourgeois dans une société de petits bourgeois, qu'un seigneur dans une société de seigneurs. Il est vrai

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que je n'ai le droit d'insulter personne, mais j'ai le droit de n'être insulté par personne. Je salue M. Jourdain, mais je suis salué par Dorante. Gela e>t plus agréable que de recevoir des coups de pied de Dorante et d'en donner à M. Jourdain.

Un dernier effet de l'inégalité est la haine de la loi. Car la loi fonde l'égalité, en soumettant les mêmes fautes aux mêmes peines. Ceux qui profitent de l'inégalité sont ses ennemis naturels, et, pour défendre de toute atteinte l'inégalité et Tinjustice, ils font la guerre à la justice et au droit. Cette aristocratie, si admirée par M. Cousin, a fait quatre révoltes contre Marie de Médicis, pour avoir des titres, des charges, des pensions. La régente était faible, il s'agissait « de se bien faire valoir » et de prendre la plus grosse part possible du trésor public. C'était la mendicité à main armée, la guerre entreprise contre l'intérêt public, le vol pratiqué contre l'État par les défenseurs naturels de l'État. Richeheu les fit ployer à grand'peine, et il fallut le bourreau pour leur enseigner le respect de la patrie Ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'entre les mains des juges, ils s'étonnaient et s'indignaient encore de l'insolence de la loi. Le maréchal de Marillac, traduit en justice pour avoir volé son armée, ne pouvait revenir de sa surprise : « Dans mon procès, disait-il, il s'agit de paille, de foin, de briques, lielle alldire pou^^ un homme do ma qualité? il n'y

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a pas de quoi fouetter un laquais. » « L'État, c'est moi, « dit plus tard Louis XIV. « L'État, c'est rjous, » pensait la noblesse. Ils passent aux Espagnols, parce que Mazarin leur résiste ; et Gondé croit emporter la France dans les plis de son manteau. Notre siècle est peut-être immoral; croyons-en M. Cousin, puisqu'il le dit; il est possible que nous n'ayons point la grandeur ni la vertu des héros de la Fronde. A tout le moins, nous avons une idée qui leur manquait, celle de la patrie. Aucune classe aujourd'hui ne regarde l'État comme son domaine propre ; c'est une gloire pour la raison et c'est un progrès de la justice de l'avoir restitué à son légitime propriétaire, à la nation.

Il y a donc du mal comme du bien dans le dixseptième siècle. Sa littérature n'est point le modèle accompli : c'est une certaine littérature, parfaite en quelques genres, imparfaite ailleurs; c'est le développement d'une faculté régnante, la raison oratoire, et par conséquent c'est le sommeil des autres. Cette société n'est point le chef-d'œuvre de l'histoire : c'est une certaine sorte de société, qui engendre de beaux sentiments en même temps que de laides passions; c'est une aristocratie qui, perdant son indépendance et quittant la vie guerrière, devient une cour servile et fière sous la main d'un maître, et trouve ses nouveaux plaisirs dans les amusements de l'esprit et dans la vie de salon.

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Supposons qu'un historien accepte cette idée générale ou toute autre, et la développe, non pas en termes généraux, comme on vient de le faire, mais par des peintures, par un choix de traits de mœurs, par l'interprétation des actions, des pensées et du style, il laissera dans l'esprit du lecteur une idée ^ette du dix-septième siècle ; ce siècle prendra dans notre souvenir une physionomie distincte; nous en discernerons le trait dominant, nous verrons pourquoi de ce trait ndis-ent les autres; nous comprendrons le système des facultés et des passions qui s'y est formé et qui l'a rempli; nous le connaîtrons, comme on connaît un corps organisé après avoir noté la structure et le mécanisme de toutes ses parties. Au contraire, priez un lecteur ordinaire de lire l'histoire de Mme de Sablé et de Mme de Longueville ; l'expérience est aisée, et je Fai faite : il n'emportera qu'une impression vague; il ne pourra dire exactement quel fut l'esprit de cette époque ; il saura seulement que, selon M. Cousin, les entretiens alors étaient charmants, les bâtiments magnifiques, les fêtes galantes, les actions héroïques, les amours nobles, les caractères grands, la piété parfaite, et que dans ce monde accompli Mme de Longueville tenait le premier rang. Il admirera sur parole, et s'en ira disant : « M. Cousin m'a fait lire une lettre de recommandation ; j'aimerais mieux un signalement. »

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Si M. Cousin a forcé son talent en se faisant historien, il l'a violenté en se faisant biographe et peintre de portraits.

C'est que l'imagination du peintre ne ressemble guère à celle de l'orateur. On a beau être éloquent, on n'a pas pour cela la faculté de faire revivre les êtres. Corneille et Racine ont fait des discours admirables, et n'ont pas créé un seul personnage tout à fait vivant. Shakspeare n'a pas fait un seul discours concluant et éloquent, et toutes ses figures ont le relief, la vérité, l'animation, Toriginalité , l'expression des physionomies réelles. Comparez, pour comprendre la différence de ces deux facultés, l'histoire de la Direction au dix-septième siècle par M. Michelet* avec l'œuvre de M. Cousin. Le premier sait ranimer les morts; les sentiments éteints reparaissent dans son âme ; il ne déduit pas logiquement une idée d'une autre; il ne construit pas noblement de larges périodes ; il n'essaye pas de conduire régulièrement un auditoire d'esprits pesants vers une vérité lointaine : il n'est pas maître de lui-même: il y a quelque chose de fiévreux dans son inspi-

1. Le prêtre , la femme et la famille, par J. Michelel, 1'' partie

ration. Les idées lui viennent sans qu'il les choisisse ou qu'il les ordonne, et elles ne se présentent pas sous la livrée commune de mots généraux; elles accourent en métaphores, en expressions familières, en habits de folles ou de paysannes ; et dès l'abord, elles saisissent; l'accent de la phrase est un chant. On est transporté à l'instant à mille lieues des idées ordinaires. On ne sait plus ce qu'est devenue la raison raisonnante ; des formes, des couleurs se tracent sur le champ décoloré où la pensée abstraite ordonnait ses syllogismes ; on aperçoit des gestes, des attitudes, des changements de physionomie ; peu à peu le personnage ressuscite ; il semble qu'on l'ait connu , on prévoit ce qu'il va faire, on entend d'avance le cri de sa passion blessée; on ne le juge pas, on l'aime ou le hait, ou plutôt on sent avec lui et comme lui ; on quitte son siècle, on devient son contemporain; on devient lui-même. Et, pour cela, Ton n'a pas besoin d'une longue explication ; souvent une phrase suffit ; un seul mot, comme un éclair, déchire le voile obscur du temps, ramène en pleine lumière les figures cachées, rallume dans leurs yeux ternes la divine flamme de la vie. Ces mots magiques, nul raisonnement, nulle science ne les découvre ; ils sont le langage de l'imagination qui parle à Tin pagination ; ils expriment un état extraordinaire de l'âme qui les trouve, et mettent dans un état pareil

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rame qui les écoute ; ils sont la parole du génie-, ils ne sont donnés qu'à l'artiste, et changent la triste langue des analyses et des syllogismes en une sœur de la poésie, de la musique et de la peinture. Si vous n'avez pas ces visions, si vous n'êtes pas obsédé par les tout-puissants fantômes des morts que vous voulez rendre à la lumière, si les personnages ressuscites n'habitent pas votre esprit, avides d'en sortir et de rentrer dans la vie, n'essayez pas d'être peintre. Appelez l'éloquence à votre aide, faites des panégyriques, prononcez des oraisons funèbres, enseignez la morale au public, établissez des théories sur le beau , rassemblez des documents inédits; soyez orateur, professeur, prédicateur, tout ce qu'il vous plaira : vous ne parviendrez qu'à écrire longuement une histoire froide. C'est ce qu'a fait M. Cousin.

Donnons-nous le spectacle d'un talent dépaysé. Au lieu d'une peinture, l'éloquence fournit des éloges et des raisonnements ; nous aurons donc un éloge raisonné. Tout le monde sait que M. Cousin s'est fait le chevalier servant de Mme de Longueville. La noble dame a eu le rare honneur de faire des conquêtes posthumes, et les froides murailles de la Sorbonne n'ont pas défendu M. Cousin contre les traits de ses beaux yeux. Il s'est épris si vivement qu'il a parlé de Condé comme d'un beaufrère et de La Rochefoucauld comme d'un rival.

Mais dans cette passion nouvelle, il a gardé ses an ciennes habitudes d'esprit ; il a loué sa dame comm il aurait loué Descartes ; et en galanterie, comme en philosophie, il est resté professeur.

Établissons, s'est-il dit, par une argumentation irréfragable, que Mme de Longueville fut la plus belle des femmes. En tout sujet, il y a deux sortes de preuves: les unes a priori et de théorie, les autres a posteriori et de fait. Démontrons d'abord a priori la beauté de Mme de Longueville, et pour cela établissons les caractères de la vraie beauté.

Le fond de la vraie beauté, comme de la vraie vertu, comme du vrai génie, est la Jorce. Sur cette force répandez un rayon du ciel, l'élégance, la grâce, la délicatesse : voilàla beauté !... Mme de Longueville avait tous les caractères de la vraie beauté, et elle y joignait un charme particulier. Elle était assez grande et d'une taille admirable. L'embonpoint et ses avantages ne lui manquaient pas. Elle possédait, je ue puis en douter en regardantes portraits authentiquos qui sont sous mes yeux, le genre d'attraits qu'on prisait si fort au dix-huitième siècle, et qui avec de belles mains avait fait la réputation d'Anne d'Autriche. Les yeux étaient du bleu le plus tendre; des cheveux d'un blond cendré de la dernière finesse, descendant en longues boucles abondantes, ornaient l'ovale gracieux de son visage, et inondaient d'admirables épaules, très-découvertes selon la mode du temps. Voilà le fond d'une maie beauté.

Passons aux preuves a posteriori^ c'est-à-dire à l'expérience et aux témoignages.

M. COUSIN HISTOI'.IEN ET blOGRAi'HE. 121

€ Commençons par celui qui l'a le mieux connue et qui certes ne l'a pas flattée, La Rochefoucauld. » Ne vous méprenez pas, lecteur zélé ; souvenez-vous que « les deux seules bonnes et complètes éditions sont celles de Renouard, 1804 et 1817, et celles de la collection Petitot. Voyez cette dernière, tome LI, p. 455. Écoutons aussi le cardinal de Retz, très-bon juge en cette matière. Après les hommes, « consultons les femmes » D'abord, Mme de Motteville, puis la Grande Mademoiselle, puis Mlle de Vandy. Après les témoignages graves, viennent les témoignages douteux, et jusqu'à celui du poète Scudéry, le plus grand vantard du monde. — Êtesvous satisfait, lecteur sceptique? Cette belle classification des témoignages, cette critique de la capacité des témoins, ce renvoi exact aux bonnes éditions et à la page précise^ cette méthode de jurisconsulte et de savant, suffit-elle pour vous convaincre? Elle ne suffit pas à M. Cousin. Il amène un réformé aux pieds de sa dame ; aux affirmations des catholiques, il joint le témoignage d'un ministre protestant inconnu , qu'il dt'couvre exprès, Pierre Dubosc. — C'est trop peu encore ; il énumère tous les portraits de Mme de Longueville, peintures, gravures, émaux, médailles. Il allait finir, et se rappelle « qu'il doit y avoir au château d'Eu un portrait de Mme de Longueville, naut de vingt-deux pouces et large de dix-huit, pro-

venant de la vieille collection de Mademoiselle. » Et il couronne le tout par le témoignage d'un gentilhomme qui vit Mme de Longueville après sa conversion. Que de preuves 1 quelle solidité! quelle démonstration substantielle ! De sa fenêtre à la Sorbonne, M. Cousin nous verse sur la tête toute une bibliothèque. Combien le lecteur doit être touché de la beauté de Mme de Longueville, quand il la voit à travers cette poussière de certificats!

Elle eut la petite vérole. Voilà la démonstration en danger. L'invincible orateur ne perd pas courage. Il appuie sur les témoignages favorables, et voyez avec quelle vigueur ! « Ce fut une sorte de joie publique lorsqu'on apprit que Mme de Longueville avait été épargnée, et que, si elle avait perdu la première fraîcheur de sa beauté, elle en avait conservé tout l'éclat. Ce sont les propres paroles de Retz, et Godeau , le galant évêque de Grasse, les confirme.... » Puis en note : « Mademoiselle a beau dire que Mme de Longueville resta marquée de petite vérole. Retz affirme le contraire, éd. d'Amsterdam, 1731, t. I, p, 185. » Et il cite Retz tout au long. Ailleurs il insiste sur cette maladie, et jure de nouveau qu'elle ne laissa « presque aucune trace. » C'est que l'affaire est grave, et que M. Cousin défend aussi ses intérêts de cœur. Je me trompe. Ceci est une méthode; cette lourde façon de manier la beauté en la froissant est une habitude

^ chaque instant, M. Cousin nous fait oublier ses jersonnages; il entre lui-même dans le récit, un taquet de livres sous le bras. 11 nous donne entre in duel et un billet doux le spectacle de ses lectu- •es, de ses recherches et de ses perplexités érulites. Il étale sa bibliothèque en plein salon. Goii- ;ny fit la cour à Mme de Longueville et va se battre >our elle. Qui est ce Monsieur? de quel droit usurle-t-il sur M. Cousin l'honneur d'être le champion le Mme de Longueville? Quelque freluquet, sans loute? M. Cousin veut avoir des renseignements ur ce jeune homme. Il n'en trouve pas, et cela 3 contrarie. Il s'inquiète. Quoil Lenet ne dit ien de lui!

Nous avouons qu'un tel silence n'est guère en sa faveur, lais répondons-nous à nous-mêmes que Goligny était iune, qu'il n'avait pas eu le temps de se faire connaître, t qu'il a été naturellement éclipsé par Dandelot, qui sucéda à son titre et prit sa place auprès de Gondé. Dans 'absence de tout autre document, un manuscrit de la Jibliothèque nationale, auquel déjà nous avons eu recours, lOus fournit quelques détails dont nous ne garantissons oint la parfaite exactitude, mais qu'il ne nous est pas icrmis de négliger faute de mieux. Ge manuscrit nous eprésente Goligny comme très-bien fait , sans avoir ourtant une tournure fort élégante , spirituel et ambiieux, mais d'un mérite au-dessous de son ambition.

Que cettft peinture est vivel quel à-propos dans ette parenthèse 1 Quel intérêt dans « ces aveux, »

dans ces « réponses que l'auteur se fait à luimême! » Comme elles suspendent bien le récit Comme elles préparent habilement un duel, ur meurtre et une agonie ! Vous croyiez rencontrer ur peintre; vons subissez les éiucubrations d'un antiquaire, révélateur de vieux manuscrits.

Quand l'éloquence dépaysée ne produit pas de.' démonstrations, elle produit des dissertations. le M. Cousin est terrible. La moitié de son livre semble tirée du Journal des savants. C'est un tombereau de documents. Mlle de Bourbon va au couvent; i décrit ce couvent, mesure son étendue, nomme toutes les rues qui le bornent, indique l'entrée. la place des jardins, des chapelles, de l'infirmerie, des appartements séparés, les dates, les moyens et la grandeur des accroissements successifs. Il nomme toutes les prieures, il expose en style ecclésiastique leurs caractères tous divers, mais tous également saints ; il marque leur famille, il donne des détails sur la généalogie, il explique les circonstances qui les ont retirées du monde. Un peu avant, il institue un procès entre Mme de Longueville et M. de La Rochefoucauld; il cite et pèse un nombre infini de témoignages; il établit que celui de La Rochefoucauld tourne contre La Rochefoucauld. Il divise en cinq parties toute l'argumentation, met des numéros d'ordre en tête de chaque paragraphe; il veut « établir sur des faits

:ertains et mettre dans une lumière irrésistible le oint de vue qu'il vient d'indiquer. »

Après la réfutation, l'énumération. Tous les )rocédés oratoires vont entrer en ligne. Mme de ^ongueville connaissait beaucoup de personnes; tl. Cousin attaclie bout à bout les histoires de tou- ,es ces personnes, et raconte celle de son frère, le ses amis, de ses poètes, de ses amies, celle de Jlles de Rambouillet, de Mlle de Brienne, de Mlle de ♦lontmorency, de Mlle du Vigean. L'histoire de >llle de Rambouillet amène celle de son mari, le lue de Montausier, et ainsi de suite. C'est une iasse de biographies. Dans cette enfilade de renleignements, où est la vie? Font-ils un tableau? '"ont-ils même une galerie de portraits? Le Portloyal de M. Sainte-Beuve est un petit coin d'hisoire défriché, comme le sujet de M. Cousin, jusqu'au fond. L'auteur a remué des montagnes de locuments et creusé jusque dans les minuties de 'érudition. Mais de ce labeur infini et de ces petits détails est sortie une œuvre vivante ; ces por- :raits si nombreux, attachés les uns au bout des lutres, sont animés; ils parlent au visiteur; on sent la main d'un romancier et d'un poète. L'énorme dissertation de M. Cousin n'intéresse que les érudits et n'est qu'un recueil de matériaux.

La dissertation à contre-temps et la démonstration hors de propos sont moins tristes encore

que la déclamation. M. Cousin déclame, et il le faut bien; car qu'est-ce que la déclamation, sinon l'accent oratoire employé là où il faudrait le style simple? Or, M Cousin a naturellement l'accent oratoire, et dans ce tableau de mœurs élégantes, de galanteries aimables, de jolis péchés et d'amusements littéraires, le style simple de la narration aisée était le seul qui ne fût pas déplacé. Écoutez ce ton de tribune :

Ah! sans doute, dit-il, il eût mieux valu lutter contre son cœur, et à force de courage et de vigilance se sauver de toute faiblesse. Nous mettons un genou en terre devant celles qui n'ont jamais failli. Mais quand à Mme de Longueville ou à Mlle de La Vallière on ose comparer Mme de Maintenon avec les calculs sans fin de sa prudence mondaine et les scrupules tardifs d'une piété qui vient toujours à l'appui de sa fortune, nous protestons de toute la puissance de notre âme. Nous sommes hautement pour la sœur Louise de la Miséricorde et pour la pénitente de M. Singlin et de M. Marcel. Nous préferons mille fois l'opprobre dont elles essayent en vain de se couvrir, à la vaine considération qui a entouré dans une cour dégénérée Mme Scarron, devenue en secret la femme de Louis XIV.

Luxe d'adjectifs, mouvements oratoires, tout y est. Il y a de plus ici je ne sais quel vide emphatique et quel fracas maladroit de séminaire. Voulez-vous des apostrophes? « Non, dit M. Cousin à La Rochefoucauld, ce n'e.4 pas pour plaire à Mme de Longueville que vous vous êtes engagé

dans la Fronde; vous vous y êtes jeté de vousmême par la passion du mouvement et de l'intrigue. » — Voulez-vous des rentrées d'éloquence philosophique et de l'indignation vertueuse? M. Cousin raconte que la prieure des Carmélites avait des visions, et là-dessus, il s'écrie : « Quelle philosophie que celle qui viendrait proposer ici de misérables objections! Prenez garde, elles tourneraient contre Socrate et son démon, aussi bien que contre le bon ange de la mère Madeleine de Saint- Joseph. » — Voulez -vous des phrases de mandement et de panégyrique? « Il semble que la naissance de cet entant porta bonheur à ses parents. » ce Gondé se couvrit de gloire. » Mlle de Bourbon « portait en elle toutes les semences d'un avenir orageux. » — « Arborer l'étendard de la révolte ^ » Est-ce là cet écrivain si ferme, dont le style sain sauvait les faiblesses? Devait-il tomber dans ces banalités officielles? Était-ce à lui d'emprunter les transitions contrites et les périodes ronflantes d'un grand vicaire? « La Providence en a disposé autrement, et Chantilly attend encore une main réparatrice. » Geia fait penser à cette phrase célèbre qu'il semble avoir copiée dans une oraison funèbre : « 0 maison d'Orléans, maison Uustre et infortunée, je briserais à jamais ma

i. La jeunesse de Mme de Longueville, p. 67, 62, 361, 166.

plume plutôt que de la tourner contre vous. Mais puis-je donc vous sacrifier les principes de toute ma vie, la Révolution, et l'honneur de mon pays? » Que conclure de tout ceci ? Que les facultés de l'orateur ne sont point celles de l'historien ni du peintre. Faites d'un orateur un historien : il laissera de côté les traits distinctifs et les caractères propres du temps qu'il décrit; son récit deviendra un panégyrique et une leçon. Faites d'un orateur un peintre : ses portraits seront sans vie; il composera des dissertations, des démonstrations et des tirades. Dans l'histoire et dans la biographie, il restera orateur en dépit de lui-même : ses grandes qualités employées à faux choqueront ; il paraîtra pesant et pédant; il sera sec ou emphatique; et à force de recherches, de travail, d'efforts de style, il ne parviendra qu'à bâtir un piédestal fragile de dissertations et de syllogismes, où il posera religieusement et contemplera amoureusement la tête moutonne et frisée de Mme de Longueville.

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M. COUSIN PHILOSOPHK.

Il y a deux pîiilosophes dans M. Cousin : celui d'autrefois, et celui d'aujourd'hui.

D'où vient ce changement ? Quelle force l'a poussé dans la prennière voie? Quelle force supérieure l'en a détourné, et l'a engagé dans la seconde? On va voir jouer le mécanisme intérieur que nous avons décrit Ses deux philosophies sont l'effet de deux facultés diverses : l'une, qui est l'imagination poétique, aidée par la jeunesse, l'emporte vers la philosophie pure et vers les idées allemandes ; l'autre, qui est l'éloquence, chaque jotir plus puissante, soutenue par l'âge, finit par devenir maî-

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tivsse, et Tentraîne vers le spiritualisme oratoire, dans lequel il s'est assis et endormi.

A l'École normale, M. Cousin fut d'abord destiné à la littérature. Une leçon de M. Laromiguière le charma et le jeta dans la philosophie. M. Royer- CoUard le tira bientôt du sensualisme : il connut M. de Biran, étudia les Écossais, lut Kant. Ce furent les sources de son premier enseignement.

Rien de plus naturel que cette première passion. Pour les gens d'imagination, à vingt ans, la philosophie est une toute-puissante maîtresse. Au sortir de la rhétorique, c'est un ravissement que de penser. On n'avait encore combiné que des phrases ; on croit pour la première fois créer des idées; on plane sur le monde; on remonte à l'origine des choses, on découvre le mécanisme de l'esprit. Il semble que tout d'un coup on se soit trouvé des ailes; sur ces ailes nouvelles, on s'élance à travers l'histoire et la nature ; on touche à tout, on ne doute de rien, on croit à sa force, on n'est point inquiété par la réflexion, on n'est pas attristé par l'expérience; on se porte et on s'élance tout entier, de tout son cœur et de toute sa force, à la conquête de la vérité. Quelle séduction 1 Compte z celles-ci qui sont plus grandes encore. Il s'agissait pour M. Cousin de détruire la pnilosophie régnante; philosopher était un combat. Futil jamais un attrait plus vif? Quel plus grand plaisir que de

se battre? Combattre, c'est se donner le sentiment de sa force, s'animer par la résistance, jouir du danger, rouler dans le torrent tumultueux de toutes les émotions contraires. Combattre, en philosophie, c'est, pour parler en jeune homme, mettre la couronne de la Victoire sur la tête de la Vérité. La nouveauté des doctrines, le courant de l'opinion publique, la naissance d'une littérature poétique, la grandeur mystique des théories sur l'infini et sur la raison éternelle, il n'en fallait pas tant pour pousser M. Cousin dans la philosophie. Et \oyez comme il y fut retenu. Tour à tour vingt doctrines se présentèrent pour réveiller sa curiosité et nourrir son enthousiasme. D'abord les sensualistes, puis les Écossais commentés et développés par M. Royer-GoUard, puis M. de Biran, ensuite Kant, bientôt Schelling et Hegel qu'il découvre, puis Platon, Plotin, Descartes, Leibnitz, qu'il retrouve. Ces diverses doctrines ont brillé tour à tour dans cette vive imagination, comme autant de lumières dans une lanterne magique, un peu confondues, un peu altérées, un peu transformées. De tout cela s'est formé l'éclectisme. On comprend maintenant le mot et la chose. Par lui-même, M. Cousin invente peu ou point; mais il a besoin d'éprouver des émotions métaphysiques ; il ressent le plus vif et le plus poétique plaisir, lorsqu'il voit un système se former dans son cerveau, se développer et embrasser

l'univers dans ses conséquences. Ne pouvant se donner ce plaisir lui-même, il appelle les autres à son aide; il expose un, deux, dix, vingt systèmes. Chaque philosophie, en coulant sur son esprit, dépose en lui quelques débris d'elle-même. Naturellement tous ces débris s'assemblent, emportés par un courant d'éloquence, et dirigés h peu près dans le même sens par les habitudes françaises et par l'éducation psychologique de l'auteur. Vous voyez que tout s'accorde et s'explique. Il n'est pas philosophe, et il est poète : de là son histoire de la philosophie et son éclectisme. Il est orateur : en attendant que le génie oratoire l'envahisse tout entier et lui façonne sa métaphysique, il se contente d'être le plus grand et le plus admirable des professeurs.

Ce fut le premier âge de sa censée, et c'est alors qu'il fut pris par la philosophie allemande. Il alla à Munich en 1818, connut Schelling et Hegel, devint leur disciple. Faute d'invention personnelle, il s'abandonnait au mouvement de la pensée publique; or la pensée publique aboutissait à ce système le plus audacieux et le dernier du siècle. On comprend qu'il ait fait plus d'impression qu'un autre dans un esprit qui recevait, traduisait ou interprétait la métaphysique, mais ne la créait pas.

J'ai lu Hegel, tous les jours, pendant une année entière, en province ; il est probable que je ne re-

trouverai jamais des impressions égales à celles qu'il m'a données. De tous les philosophes, il n'en est aucun qui soit monté à des hauteurs pareilles, ou dont le ^'énie approche de cette prodigieuse immensité ^ C'est Spinoza agrandi par Aristote, et debout sur cette pyramide de sciences que l'expérience moderne construit depuis trois cents ans. Lorsqu'on gravit pour la première fois la Logique et V Encyclopédie, on éprouve la même émotion qu'au sommet d'une grande montagne. L'air manque, la vue se trouble; on n'est plus en pays humain, on n'aperçoit d'abord qu'un entassement d'abstractions formidables, solitude métaphysique où il ne semble pas qu'un esprit vivant puisse habiter; à travers l'Être et le Néant, le Devenir, la Limite et l'Essence, on roule, la poitrine oppressée, ne sachant si jamais on retrouvera le sol uni et la terre. Peu à peu la vue perce les nuages; on entrevoit des ouvertures lumineuses; le brouillard s'évapore; devant les yeux se déroulent des perspectives infinies; des continents entiers s'étalent embrassés d'un coup d'œil; et l'on se croirait arrivé au sommet de la science et au point de vue du monde, si là-bas, sur un coin de la table, on n'apercevait un volume de Voltaire posé sur un volume de Gondillac.

1. On parle ici d'Hegel lui-même, et non de la secte grrssièr* qui l'a continué et défiguré.

M. Cousin n'aime pas Voltaire et méprise beaucoup Condillac. Faute de ces deux contre-poids, il fut emporté par la métaphysique allemande et se trouva panthéiste, ou très-voisin du panthéisme, sans le savoir peut-être, et bien malgré lui. Il le nie aujourd'hui; il croit toujours avoir pensé de même; il a persuadé beaucoup de gens qui ne savent pas la philosophie. Il a tort. Est-ce un si axtrême malheur que d'avoir accepté une doctrine grandiose enseignée par de grands génies? Il la trouve fausse. Y a-t-il de la honte à confesser que l'on s'est trompé? Craint-il qu'on n'en découvre encore des traces dans ses opinions présentes ? Cela n'est point à craindre. Il est aujourd'hui le plus grand ennemi de la philosophie allemande ; non-seulement il la réfute, mais encore il l'injurie ; et l'on dit que contre les péchés métaphysiques de sa jeunesse il ira bientôt chercher refuge dans le bénitier.

Montrons ce qu'il était en 1828 et même en 1833. Il écrivait alors dans sa seconde préface une petite phrase décisive, si décisive qu'il Ta supprimée dans les dernières éditions, depuis qu'ayant changé dn doctrine, il s'est fait horreur à lui-même. Il s'agit du système de Schelling dont il dit * : « Selon lui la philosophie doit s'élever d'abord jusqu'à

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