Le double sens du mot vérité
150 CHAPITIŒ VI.
pas examiner les difficultés que présente la survivance forcée de l'âme des bêtes ni surtout les objections terribles que les expériences de la pnysiologie ont précisées et accumulées depuis trente ans.
Puisque nous n'avons d'autre but que de produire la perfection morale, nous dirons qu'il n'y a d'autre beauté que la beauté morale, et que l'objet de l'art est de l'exprimer. L'art ainsi défini deviendra un auxiliaire de l'éloquence, et l'artiste devra se considérer comme un maître de vertu. Nous appliquerons cette règle aux diverses écoles, et nous avancerons cette conséquence ridicule que Lesueur et Poussin « égalent ou surpassent » Murillo, Gorrége, le Titien, Rembrandt et Rubens.
Cette morale qui vient de produire toute notre philosophie, nous allons la fonder sur la distinction populaire du juste et de l'injuste. Nous nous garderons bien de l'établir à la façon des psychologues, en exposant le niécanisme forcé de nos sentiments, ou à la façon des métaphysiciens, en découvrant la définition du Bien. Nous l'exposerons en orateurs, en citant le sens commun, et en racontant ce qui se passe dans le cœur d'un honnête homme. Si nous avons besoin de quelque formule rigoureuse, nous irons a Kœnigsberg et nous emprunterons celle de Kant.
Telle est cette philosophie; le besoin oratoire
de prêcher la morale y explique tout, le choix des doctrines, le manque d'invention et la faiblesse des preuves. Tout s'y tient, tout s'accorde pour définir le génie de l'auteur; tout indique la domination définitive de la faculté maîtresse que nous avons reconnue dans les beautés et dans les défauts de son style, dans ses goûts et dans son impuissance d'historien et de peintre, et que nous reconnaissons dans le but, comme dans toutes les parties de sa philosophie, dans sa théorie de la certitude, de la raison, de la Divinité, de la justice et de l'art. Il n'était point inutile de voir deux doctrines contraires naître en lui tour à tour du développement de deux facultés diverses, une faculté plus faible, fortifiée d'abord par les circonstances, prendre l'empire, fléchir lorsque le temps emporte les causes qui la soutenaient, et s'effacer enfin devant la véritable souv( raine, qui essaye d'anéantir tout ce que sa rivale a produit. Les forces qui gouvernent l'homme sont semblables à celles qui gouvernent la nature; les nécessités qui règlent les états successifs de sa pensée sont égales à celles qui règlent les états successifs de la température; la critique imite la physique, et n'a autre objet que les définir et de les mesurer.
Il y a dans M. Cousin une doctrine capitale sur laquelle il établit sa théodicée, qui lui semble le fondement de la morale et de la science, avec laquelle il réfute les sensualistes, la seule entre toutes les siennes qui renferme autre chose que les maximes du sens commun : la théorie de la raison ; elle est sa place d'armes. C'est de là qu'il part, toutes les fois qu'il commence une expédition philosophique. C'est là qu'il se réfugie toutes les fois qu'il est pressé par un adversaire. C'est ce fort dont nous allons examiner la solidité.
M. Cousin appelle raison la faculté ou pouvoii qu'a l'esprit de produire les axiomes et les idées
154 CUAPITIiE VII.
des objets infinis Les axiomes sont des propositions nécessaires, par exemple : Toute qualité suppose une substance; tout corps est situé dans l'espace ; tout changement arrive dans le temps, etc. Les objets infinis sont, par exemple, l'espace, le temps, Dieu, etc. Ces axiomes sont bien réellement nécessaires; non-seulement nous n'apercevons pas de cas où ils soient faux, mais nous apercevons très -nettement qu'en aucun cas ils ne peuvent être faux. Ces objets sont bien réellement infinis; non-seulement nous ne leur découvrons pas de limite, mais nous savons très-évidemment qu'ils ne peuvent pas en avoir.
La théorie consiste à dire que ces axiomes et ces idées ne peuvent se tirer par aucune voie, addition, abstraction, combinaison, transformation, etc., des jugements et des idées que fournissent les sens et la conscience. Ainsi, mes sens me donnent l'idée d'un corps étendu; la théorie prétend que par aucun moyen je ne pourrai tirer de cette idée la notion de l'étendue infinie qu'on appelle l'espace. Je me connais moi-même par la conscience, et je juge qu'entre autres qualités, la faculté de sentir appartient à mon être ou à ma substance ; la théorie prétend que de ce jugement particulier je ne pourrai j'amais tirer le jugement universel ou axiome : toute qualité suppose une sub>tance.
Voici les preuves sur lesquelles on établit cette
léorie. Elles sont dispersées dans les différents uvrages de M. Cousin. Je vais les exposer avec )ute la rigueur dont je suis capable.
On ne peut tirer d'une chose que ce qu'elle conent ; on ne peut donc tirer des jugements portés ar les sens et par la conscience autre chose que e qu'ils renferment. Ils ne renferment qu'un apport de contingence, et ne renferment pas de apport nécessaire. Dans ces deux jugements: «Je ouffre; cette pierre est ronde, » il n'y a qu'un apport contingent, il n'y a point de rapport néessaire. On ne peut donc tirer d'eux un rapport écessaire. Donc les axiomes ou jugements nécesaires ne peuvent être tirés des jugements portés ar la conscience et les sens.
Autre point de vue : additionnez tous les cas oii •ar les sens et la conscience vous avez remarqué ue le tout est plus grand que la partie, qu'une [ualité suppose une substance, et autres vérités emblables. Votre vie a commencé; donc vous l'avez remarqué qu'un nombre limité de cas ; lonc le total de votre addition ne comprendra [u'un nombre limité de cas. Mais l'axiome : toute [ualité suppose une substance, s'applique à la otalité des cas , non-seulement à tous ceux que ^ous avez remarqués, mais à tous ceux qui vous )nt précédé, à tous ceux qui paraîtront après
VOUS, à tous ceux que vous ne connaissez pas Donc vous ne l'avez pas formé en additionnan vos expériences, c'est-à-dire les jugements portés par votre conscience et par vos sens. Dom vous ne l'avez pas tiré de ces jugements. — Dt même, additionnez toutes les étendues finies que vous avez observées. Votre vie a commencé; don( vous n*avez pu en observer qu'un nombre fini; donc en les joignant bout à bout, vous n'avez encore qu'une quantité finie. Mais l'espace est une quantité infinie. Vous n'avez donc pas formé son idée en additionnant toutes les étendues que vos sens ont observées. Donc vous n'avez pas tiré sa notion des notions que vous acquérez par les sens.
En résumé, on ne tire pas l'universel du particulier, l'infini du fini, le nécessaire du contingent, par cette raison très-simple qu'on ne tire pas dune chose ce qu'elle ne contient pas.
Appelons ces axiomes vérités absolues ; à Tinstant la théorie se complète. « Gomme tout phénomène a son sujet d'inhérence, comme nos facultés, nos pensées, nos volitions et nos sensations n'existent que dans un être qui est nous, de même la vérité suppose un être en qui elle réside, et les vérités absolues supposent un être absolu comme elles, où elles ont leur dernier fondement. Gtt être absolu et nécessaire, puisqu'il est le sujet des vérités
lécessaires et absolues, d'un seul mot on l'appelle )ieuV »
M. Cousin, au dernier chapitre, rassemble toutes es preuves et toute la théorie en une page*. « Les érités universelles et nécessaires ne sont pas es lois générales que notre esprit tire par voie .'abstraction des choses particulières ; car les choses jarticulières sont relatives et contingentes et ne )euvent renfermer l'universel et le nécessaire. )'un autre côté, ces vérités ne subsistent pas en illes-mêmes; elles ne seraient ainsi que de pures .bstractions, suspendues dans le vide et sans rap- >ort à quoi que ce soit. La vérité, la beauté, le bien, ont des attributs et non des êtres. Or, il n'y a pas ['attributs sans sujet. Et comme il s'agit ici du Tai, du beau, du bien absolus, leur substance ne leut être que l'Être absolu. »
Cette théorie repose sur deux pétitions de prinipe et sur deux équivoques de langue :
Première pétition de principe. Vous dites qu'en additionnant un nombre limité d'expériences, on le forme pas un jugement universel. Rien de plus Tai. Mais vous prenez pour accordé que l'addition st le seul moyen par lequel on puisse tirer d'une îxpérience particulière un jugement universel. Ce (ni n'est pas. Car on peut faire deux opérations sur