‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 24 sur 54 · C'est en 1818 seulement qu'il connut Schelling · texte numérisé non relu

C'est en 1818 seulement qu'il connut Schelling

morale, je range avec moi sous le même drapeau des philosophies sans métaphysiques, des métaphysiques opposées entre elles et des religions; il me suffit qu'en pratique elles tendent au même l)!it, et contribuent à nourrir dans l'homme les mêmes sentiments. Je prends pour doctrine « cette •philosophie qui commence avec Socrate et Platon , que l'Évangile a répandue dans le monde, que Descartes a mise sous les formes sévères du génie moderne, qui a été au dix-septième siècle une des gloires et des forces de la patrie, qui a péri avec la grandeur nationale, et qu'au commencement de celui-ci M. Royer-Collard est venu réhabiliter dans l'enseignement, pendant que M. de Chateaubriand, Mme de Staël, M. Quatremère de Quincy la transportaient dans la littérature et les arts. » C'est une croisade que j'annonce, ce n'est pas une formule que j'établis. Écoutez plutôt le ton de mon discours :

Puisse notre voix être entendue des générations présentes comme autrefois elle le fut de la sérieuse jeunesse de la Restauration. Oui, c'est à vous que nous adressons particulièrement cet écrit, jeunes gens qui ne nous connaissez plus, mais que nous portons dans notre cœur, parce que vous êtes la semence et l'espoir de l'avenir. Nous vous montrons ici le principe de nos maux et leur remède. Si vous aimez la liberté et la patrie, fuyez ce qui les a perdues. Loin de vous cette triste philosophie, qui vous prêche le matérialisme et l'athéisme, comme des

doctrines nouvelles destinées à régénérer le monde : elles tuent, il est vrai, mais elles ne régénèrent point. N'écoutez pas ces esprits superficiels qui se donnent pour de profonds penseurs, parce qu'après Voltaire, ils ont découvert des difficultés dans le christianisme ; vous, mesurez vos progrès en philosophie par ceux de la tendre vénération que vous ressentirez pour la religion de TÉvangile.... Ne fléchissez pas le genou devant la fortune, mais accoutumez-vous à vous incliner devant la loi. Entretenez en vous le noble sentiment du respect; sachez admirer : ayez le culte des grands hommes et des grandes choses. Repoussez cette littérature énervante, tour à tour grossière et rafnnée, qui se complaît dans la peinture des misères de la nature humaine, qui caresse toutes nos faiblesses, qui fait la cour aux sens et à l'imagination, au lieu de parler à l'âme et d'élever la pensée. Défendez-vous de la maladie de votre siècle, ce goût fatal de la vie commode, incompatible avec toute ambition généreuse. Quelque carrière que vous embrassiez, proposez-vous un but élevé, et mettez à son service une constance inébranlable. Sursum corda^ tenez en haut votre cœur, voilà toute la philosophie....

Il ledit, du moins. Mais se fîgure-t-on l'étonnenient d'un chimiste, ou d'un naturaliste qui lit ce morceau, surtout si jusqu'ici il a cru (sur parole) que la philosophie est une science? Il découvre qu'elle est une harangue, moyen de pédagogie et le gouvernement.

Voilà l'orateur rentré dans l'éloquence. Construisons sa philosophie, toute pratique et morale. Sans ^bsjcrver les faits, sans pratiquer d'analyses, on

peut la prédire; car elle ne dépend ni des faits ni des analyses Son premier principe est d'édifier les honnêtes gens et de convenir aux pères de famille. C'est là pour elle l'unique marque du vrai. Une doctrine a-t-elie ce caractère, elle l'accepte. Ne l'j-t-elle pas, elle la rejette. Les observations et les analyses sont de simples accessoires qu'elle emploie pour se donner un faux air de science, et sur lesquels elle ne s'appuie pas

Commençons par la question de la certitude. Elle est résolue d'avance. Le scepticisme absolu, le scepticisme modéré, tout scepticisme est immoraL Si l'on doute sur un point, on peut douter sur tous les autres; et rien de plus dangereux pour la pratique. Nous rejetons donc tous les systèmes qui nient ou affaiblissent la certitude, et mettent à la place le doute ou la probabilité. Il s'agit maintenant de trouver des arguments. Kant a fait contre la certitude un raisonnement que M. Jouffroy jugeait invincible. Nous le réfuterons par une équivoque*. Quant aux recherches utiles qui pourraient agrandir cette question de logique, nous nous en dispenserons. Peut-être se rencontrera-t-il un vrai savant, très-peu connu parce qu'il méritera de l'être, très-philosophe parce qu'il ne se donnera point pour philosophe, qui prendra la peine de

l. Voy. chafiilre IV, le double ^cns (Ju moi subjectivité.

mesurer le degré de certitude des sciences, d'établir l'axiome sur lequel elles s'appuient et d'expliquer les raisons raisonnables que nous avons de croire en elles. Nous parlerons éloquemment de la certitude, on ira Tétudier dans le livre de M. Gournot*.

Arrivons à l'homme. Notre psychologie va se réduire à deux théories : nous croyons à la liberté, parce que, si on la supprime, on supprime le mérite et le démérite, ce qui est immoral; nous croyons à la raison, parce qu'on relève l'homme en lui attribuant une faculté distincte capable d'atteindre Dieu, et parce que, si on nie la raison, on compromet les preuves de l'existence de Dieu, ce qui est immoral; nous allons donc défendre la raison et la liberté. Ces deux noms que nous avons choisis sont beaux et populaires. Ils mettront le public de notre côté et nous fourniront des mouvements d'indignation généreuse. Quant aux mille questions que suggèrent la physiologie et l'étude des langues, nous ne nous en embarrasserons pas. Nous laisserons là, de parti pris, tout ce qui est scientifique, et nous développerons, de parti pris, tout ce qui est oratoire ; si on nous prie de découvrir quelque chose de nouveau en psychologie, nous renverrons le questionneur chez les Écossais.

Montons jusqu'à Dieu. Il ne s'agit pas, pour nous,

[. Essai sur les fondements de la certitude, 2 vol.

d'étudier sa nature ou de démontrer son existence, comme un physicien examine la nature et démontre l'existence de l'éther; il s'agit de trouver en lui un gardien de la morale. Pour qu'il soit le gardien de la morale, il faut qu'il ressemble à l'homme le plus qu'il se pourra; il faut qu'on le considère comme un juge, comme un roi, comme un surveillant éternel, comme un distributeur de peines et de récompenses. Nous lui attribuerons toutes ces qualités, et nous dirons que , s'il est l'auteur de l'humanité, il en est «« le type. • Nous ne nous embarrasserons pas de concilier ces attributs moraux avec les attributs métaphysiques. Nous n'examinerons pas si le Dieu qu'on prouve par l'idée de l'infini n'a pas une nature contraire à la nature du Dieu qu'on construit par l'induction psychologique. Nous fonderons notre principale démonstration sur une équivoque visible*; et nous développerons en style touchant ou en phrases imposantes la grandeur de cette idée et la force de cette démonstration.

Pour que Dieu distribue des peines et des récompenses, il faut que l'âme survive à la mort; nous dirons donc que l'âme est immortelle. Nous prendrons pour arguments ceux des philosophes qui nous ont précédés. Nous éviterons soigneusement d'en ajouter un seul; et nous ne daignerons

Page 1