‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 27 sur 54 · Du vrai, etc., p · texte numérisé non relu

Du vrai, etc., p

mon voisin, qui, la craie en main, s'amuse à chil frer en fumant, l'air gai et l'esprit tranquille, con temple en ce moment cette intelligence immense qu'on ne peut concevoir sans stupeur. Proposition si énorme, si contraire à Texpérience intime, si violemment réfutée et à chaque minute parla conscience, qu'on ne comprend pas qu'elle ait pu entrer dans un cerveau humain.

Le lecteur voit que cette théorie se réduit à de.^ fautes de langue. Quelqu'un disait : « La métaphy sique s'occupe à souffler des ballons ; la grammaire vient, et les crève avec une épingle. »

Par quelle opération formons-nous ces jugements nécessaires et ces idées d'objets infinis? Au lieu de faire des raisonnements, regardons des faits. Formons un de ces jugements et une de ces idées sous les yeux du lecteur; il saura comment les uns et les autres se forment en les voyant se former.

Nous allons chez le gros mathématicien qui fume; nous le saluons et nous l'abordons ainsi :

« Monsieur, nous sommes philosophes, c'est-àdire fort embarrassés et à court. Il s'agit des propositions nécessaires. Si vous en connaissez, comment les découvrez-vous?

— Messieurs, c'e^t mon métier, je n'en découvre pas d'autres; prenez des chaises; je vais en trouver devant vous.

Avec de la craie, je trace sur le tableau un triangle ABC; par le sommet C, je mène une parallèle à la base. L'angle 1 égale l'angle 5comme alternes internes; l'angle 2 égale l'angle 4 pour la même raison ; ajoutons des deux parts une même quantité, l'angle 3; la somme des angles 1, 2, 3, égalera la somme des angles 3, 4, 5. Mais la première somme, comprenant tout l'espace qui est au-dessous d'une ligne droite, égale deux angles droits. Donc la deuxième somme, qui est celle des trois angles du triangle, égale deux angles droits. Donc, nécessairementet universellement, dans tout triangle, la somme des trois angles égale deux angles droits.

— Monsieur, comment avez-vous fait?

— J'ai tracé un triangle particulier, déterminé, contingent, périssable, ABC, pour retenir mon imagin?ition et préciser mes idées. J'ai extrait de lui le triangle en général; pour cela je n'ai considéré en lui que des propriétés communes à tous les triangles, et je n'ai fait sur lui que des constructions dont tout triangle pourrait s'accommoder. Analysant ces propriétés générales et ces constructions générales, j'en ai extrait une vérité ou

rapport universel et nécessaire. J'ai retiré le triangle général compris dans le triangle particulier; ce qui est une abstraction. J'ai retiré un rapport universel et nécessaire contenu dans les propriétés générales de la construction générale; ce qui est encore une abstraction. Pour découvrir une proposition universelle et nécessaire, il suffit donc d'employer Fabstraction.

— Ainsi vous n'avez pas contemplé la pensée de Dieu?

— Pas que je sache.

— En effet il était plus court de contempler le triangle abstrait. Mais soyez complaisant jusqu'au bout^ et donnez-nous encore un exemple.

— 7 ouvriers font 14 mètres d'ouvrage; combien 12 ouvriers en feront-ils? Par une règle de trois, on trouve que le nombre demandé est 24.

Ce problème contient des nombres déterminés dont aucun n'est nécessaire, et qui pourraient tous être remplacés par d'autres. A leur place, mettons des lettres; nous les transformerons ainsi en quantités indéterminées , générales et abstraites :

A ouvriers font H mètres; combien B ouvriers on feront-ils?

Nous arrangeons ces quantités en équation, et nous faisons les transpositions et transformations néi'ossaires; ce qui signifie que, par abstraction ou

analyse, nous tirons d'une expression les diverses expressions qu'elle contient :

Axa; = BxH,

BxH

Cette équation flnaie est une solution nécessaire et universelle, qui s'applique à tous les problèmes du même genre, sans qu'il y ait ni qu'il puisse y avoir une seule exception. Faites varier tant qu'il vous plaira le nombre des ouvriers et des mètres. Universellement et nécessairement, le quatrième nombre inconnu égale le produit du deuxième par le troisième, divisé par le premier.

Ici l'abstraction est visible, puisqu'elle se manifeste par la conversion des chiffres en lettres, et qu'elle constitue une science entière, l'algèbre. Et il est visible aussi qu'elle agit seule, puisqu'une fois les chiffres traduits en lettres, il n'y a qu'à leur trouver une position convenable, et à remplacer les expressions ainsi formées par des expressions équivalentes. 11 y a ici un ouvrier agissant, l'abstraction; il n'y a ici qu'un ouvrier agissant, l'abstraction; il se fabrique une œuvre qui un instant auparavant n'existait pas : une proposition nécessaire et universelle. C'est donc l'abstraction ou analyse seule qui a fabriqué cette proposition.

— Fort bien. A présent, permettez-nous d'aller réfléchir à ceci là-bas dans un coin.

Voilà des jugements universels et nécessaires, formés par Tabstraction seule. Probablement ils ne sont pas les seuls. Il faut voir si par tiasard les choses ne se passent pas en métaphysique comme en mathématiques. Peut être est-ce une opération d'algèbre qui forme les fameux axiomes de M. Cousin.

Prenons Faxiome des substances, et commençons par l'entendre. Toute qualité suppose une substance. Qu'est-ce qu'une substance et qu'est-ce qu'une qualité? Cette pierre est dure, blanche, carrée. Cet homme est laid, spirituel, méchant. Le moi est sensible, passionné, intelligent. La pierre, l'homme, le moi, voilà des substances; la blancheur, la dureté, la laide, r, la méchanceté, l'intelligence, voilà des qualités. Réfléchissons un instant, et nous verrons que les qualités sont des parties, des points de vue, des éléments, bref des abstraits de la substance, et que la substance est l'ensemble, le tout indivisible, en un mot la donnée concrète et complexe d'où sont extraites les qualités. L'objet avant analyse et division, c'est la substance; le même objet analysé et divisé, ce sont les qualités. La substance est le tout, les qualités sont les parties; ôtez toutes les qualités d'un objet, toutes ses rnaniùres d'être, tous les points de vue par lesquels

THÉORIE DE LA RALnON PAR M. COUSIN. 167

on peut le considérer, il ne restera rien. La substance n'est donc pas quelque chose de réel, distinct et différent de ses qualités , c'est par illusion qu'on se la représente comme une sorte de siège et d'appui sur lequel les qiialités viennent se poser, dette pierre n'est rien en dehors de la forme, de l'étendue, de la dureté, de la couleur, des propriétés physiques et chimiques qu'elle possède. Elle en est, non la collection, car ce mot semble indiquer un tout fabriqué de parties primitivement séparées, mais l'ensemble primitif, et les qualités ne sont que des parties de cet ensemble ultérieurement séparées. Maintenant l'axiome s'entend très-clairement. Toute qualité suppose une substance. Gela signifie : tout abstrait, c'est-à-dire toute partie, tout fragment, toute donnée extraite d'une donnée plus complexe suppose une donnée plus complexe. Vous voyez que le mot donnée plus complexe se trouve dans le sujet comme dans l'attribut de la phrase, qu'ainsi l'attribut ne fait qu'isoler ce qui est déjà dans ce sujet, et que par conséquent il n'y a là qu'une analyse. Ainsi, pour former l'axiome de substance, il suffit d'analyser les notions de qualité et de substance. Mais on aura ces notions dès qu'on pourra observer une qualité et une substance particulières, et en tirer par abstraction l'idée d'une substance et d'une qualité en général. Or, nous observons par la conscience une substance qui est

nous-mêmes et des qualités qui sont nos manières d'être. Il suffira donc, pour former Taxiome de substance, de deux observations de conscience, de deux abstractions ayant pour efifet de produire deux idées générales, et d'une analyse ou abstraction pratiquée sur ces deux idées. Il suffira donc, pour produire un axiome, d'employer l'expérience et l'abstraction.

Essayons. J'aperçois mes sensations par la conscience. J'aperçois par la même conscience un tout continu et persistant, dont ces sensations sont des moments isolés, et que j'appelle moi. En d'autres termes, ces sensations sont des données extraites d'une donnée plus complexe, le moi. A ce titre je les appelle qualités, et j'appelle la donnée plus complexe substance. Par abstraction, je dégage deux idées générales, l'idée de qualité, et l'idée de substance. J'analyse celle de qualité, et j'y retrouve ce que je viens d'y mettre, l'idée de substance L'axiome est formé. Récapitulez, et vous trouverez que les seules facultés qui l'ont produit sont l'expérience et l'abstraction.

Or, tous les axiomes sont des propositions de ce genre. L'attribut est toujours enfermé dans le sujet, et on l'en extrait par analyse. Kant avait cru qu'tn certains cas il n'en est pas ainsi. Hegel a prouvé que les exceptions apparentes rentrent dans la règle générale. Et il faut bien qu'elles rentrent dans la

èo^le générale, puisque le sens unique et toute la orce du verbe être consistent à exprimer que l'attri- )ut est enfermé dans le sujet. On voit maintenant omment on peut tirer une proposition nécessaire ;t universelle de la notion d'un objet limité et coningent. De cet objet, substance limitée, on tire lar abstraction Tidée générale de substance. Cette dée étant générale convient à toutes les substances; lonc ses propriétés se retrouvent dans toutes les ;ubstances. Dans ce mot toutes vous voyez naître es propositions universelles. — De ce même objet, ubstance contingente, on tire un groupe d'idées [u'on réunit en une seule notion. Cette notion est dentique aux idées qui la composent, et qui sont ;lle-même sous un autre nom. On ne peut donc 'en séparer, puisqu'on ne la peut séparer d'ellenême. // faut donc que toujours et partout elle les 'contienne. Dans ce mot il faut vous voyez naître les propositions nécessaires. Réduisez les mots à leur valeur. Rapport universel signifie rapport entre leux abstraits ; mais il y a des abstraits dans les îhoses limitées; on peut donc découvrir dans les choses limitées des rapports universels. Rapport nécessaire signifie rapport d'identité; mais il y a des données identiques à d'autres dans les choses contingentes. On peut donc découvrir des rapports Qécessaires dans des objets contingents.

Reste un second point Revenons au mathéma-

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ticien. Monsieur, secourez encore une fois la meta physique. Si vous connaissez des objets infinis comment les connaissez-vous?

— Messieurs, rien de plus simple. L'infini en toure toute quantité. Dans les hautes mathématiques, on Texprime, on le met en équation, oi compare ses diverses l'ormes, on le calcule, or s'en joue. Vous allez le voir dans un compte d( cuisinière et dans une numération d'écolier.

La série des nombres est absolument infinie. CeU signifie que non-seulement nous n'apercevons paî la limite de cette série, mais qu'elle n'en a pas e1 ne peut en avoir.

Pour former l'idée de cet infini, je forme les idées de deux ou trois nombres. Soit 2,. c'est 1 + 1. J'observe dans ce cas particulier que j'ai pu ajouter 1 à 1. Mais le second 1 est absolument semblable au premier. Je puis donc faire sur lui la même opération que sur le premier, et lui ajouter 1, ce qui donne 3. Ce troisième 1 a la même nature que les autres. De ces trois cas, je dégage par abstraction la conception de l'unité eu général; de cette conception je dégage encore par abstraction cette loi générale qu'une seconde unité tout à fait semblable à la première peut être ajoutée à la première. Cette loi engendre une addition éternelle. Il suffit de l'analyser pour apercevoir par abstraction cette addition parmi ses conséquences. Ici encore Tabs-

traction forme une idée générale, en tire une loi générale, et par cette loi produit en nous Tidée d'un infini.

— Nos yeux sont plus intelligents que notre cervelle. Daignez trouver un exemple qui rende sensible la génération de l'infini.

— Soit 1 à diviser par 3.

etc.

0,3333, etc.

La série verticale des 1 et la série horizontale des 3 sont visiblement infinies.

Remarquez la façon dont vous découvrez cette infinitude. Dès la première opération, vous constatez que le reste est 1 comme le dividende. Puisque le diviseur ne change pas, la deuxième opération se trouve la même que la première. Donc, puisque la première en engendre une autre semblable à elle-même, la deuxième en engendrera une autre semblable à elle-même, et ainsi de suite. Puisque le quotient de la première est 3, le quotient de la seconde est 3, et ainsi de suite. D'où je conclus que le nombre des chiffres du quotient est absolument infini, et que tous les chiffres sont des 3. Toutes ces conséquences naissent d'une seule remarque

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obtenue par abstraction, à savoir que le reste est semblable au dividende. En découvrant que le dividende engendre un dividende absolument semblable, j'ai découvert la cause d'une division éter- Qelle. L'abstraction, appliquée sur une opération particulière, a dégagé l'idée générale du dividende et du reste; puis, de cette idée, elle a tiré la loi générale qui, au quotient, répète toujours les mêmes chiffres et les répète à l'infini.

— De sorte que vous n'avez contemplé ni un être infini, ni une intelligence infinie, mais simplement des quantités exprimées par des chiffres, et leurs propriétés isolées par abstraction? Retournons dans notre coin; probablement nous allons trouver que nos infinités, comme les vôtres, ont l'abstraction pour mère. Leurs idées naîtront humainement par analyse, et non plus divinement par révélation.

Soit l'idée d'un objet infini, par exemple, l'espace. Examinons d'abord ce que nous entendons par espace et ce que contient cette idée. L'espace est une grandeur continue à trois dimensions, absolument infinie, c'est-à-dire excluant toute limite. de plus, nous le concevons comme n'étant ni un être réel, ni la qualité d'un être réel, ce qui signifie qu'il est une grandeur abstraite; d'où l'on voit pourquoi il est nécessaire, et pourquoi on ne peut le supposer détruit. Pour pouvoir être détruit, il

faut être, et il n'est pas. De plus, sa grandeur continue à trois dimensions se confond absolument avec celle des corps, qu'on appelle étendue : ce qu'on exprime en disant quy les corps occupent ' l'espace. L'espace est donc l'étendue abstraite séparée du corps, non réelle, purement possible, et portée à l'infini.

Voyons maintenant ce que nous entendons par infini. Ces traductions, à demi grammaticales, à demi logiques, sont la seule lumière en philosophie; les maîtres du dix-huitième siècle nous les enseignent; il faut les faire et comprendre parfaitement son idée, avant d'expliquer comment elle peut se former. Dire qu'une grandeur est infinie, c'est dire qu'elle exclut toute limite, et que, si elle était limitée, il y aurait en elle une contradiction. Concevoir l'espace comme infini , ce n'est pas apercevoir expressément et distinctement par un seul acte de l'esprit la totalité de ses parties, c'est simplement lui concevoir une limite quelconque, analyser cette idée de limite et y trouver une contradiction. C'est donc encore une analyse qui me fera concevoir l'espace comme infini. Et cette analyse portera comme précédemment sur une idée générale, puisqu'elle portera sur l'idée d'une limite quelconque, c'est-à-dire d'une limite en général. Cette idée sera donc tirée comme précédemment d'un cas particulier, et il suffira pour la formi r

déconsidérer une certaine limite particulière. Ce sont là tous les procédés employés plus haut pour former les axiomes, employés dans le même ordre, avec le même effet. Concluez que la même théorie s'applique aux idées d'objets infinis aussi bien qu'aux axiomes , et que partout l'expérience et l'abstraction suffisent pour expliqueras jugements et les notions que M. Cousin explique par la raison. Essayons l'opération. Soit un corps connu par le toucher ou une sensation étendue observée par la conscience. Je puis séparer cette étendue de son sujet, et par abstraction la considérer à part. Cette étendue étant abstraite n'est rien que de l'étendue; et ses parties, comme elle, étant étendues et n'étant rien de plus , sont absolument semblables l'une à l'autre. Ce qu'on exprime dans le langage ordinaire, en disant qu'entre les parties de l'espace pur il n'y a aucune différence. Donc ce qui sera vrai de l'une sera vrai de l'autre. Ainsi considérez l'une d'elles, vous connaîtrez toutes les autres. Or, arrivé à sa limite, vous apercevez une autre partie qui la continue. Mais la limite de cette autre partie est, d'après ce qu'on vient de dire, absolument semblable à celle de la première; vous devez donc concevoir une troisième partie, c'est-à-dire un espace nouveau qui continue la seconde et la prolonge du delà de l'espace que vous avez considéré d'abord. De l'idée de ces trois étendues limitées, vous

THÉORIE DK LA UAISON PAR M. COUSIN. 175

irez par abstracLiou l'iJée d'une étendue limitée uelconque. Vous avez maintenant l'idée générale "étendue, et, par abstraction aussi, vous décourez ce qu'elle contient. Ce qu'elle contient, c'est la )i suivante : toute étendue limitée peut être connues par une seconde étendue limitée. Vous anasez cette loi , et vous trouvez que la seconde Rendue a la même définition que la première , u'ainsi elle est soumise à la même loi, que, par Dnséquent, elle engendre elle-même une nouvelle :endue, et ainsi de suite. Vous remarquez que si un endroit quelconque cet accroissement n'était lus possible, la loi serait contredite. Dès lors vous /ez ridée de Tespace infini, puisque vous avez idée d'une étendue abstraite et purement possii.e, c'est-à-dire de l'espace, et que vous avez démvert en elle la loi génératrice de l'infinitude, : dans cette loi l'impossibilité de la limitation. Dmptez vos pas. Vous avez employé l'expérience 3S sens ou de la conscience pour former l'idée un objet réel étendu. Vous avez employé Tabsaction pour isoler cette étendue et la considérer are. Vous avez encore employé Fanahse ou absaction pour découvrir en elle la similitude abso- 16 de toutes les parties, et la propriété que possède ne partie d'être continuée par sa voisine. Vous ^ez formé ainsi l'idée gén<^rale d'une partie quel- )nque. analysant cette idée, vous en avez tiré la

loi en question. Reconnaissez donc ici par l'observation, comme tout à l'heure par le raisonnement, qu'il suffit de l'expérience et de l'abstraction pouî produire l'idée de l'espace infini.

Je conclus contre M. Cousin que les propositions nécessaires et les idées des objets infinis S( tirent par abstraction ou analyse des notions et de. jugements acquis par l'expérience.

Pourquoi cette longue discussion? C'est un plai doyer en faveur de l'analyse. Expérimenter, analyser les idées et les jugements acquis par l'expérience, la méthode n'est rien de plus. L' expérience nous donnera tous les faits, l'analyse nous donneré toutes les lois. Appliquons aux expériences que k dix-neuvième siècle sait si bien faire l'analyse qu( le dix-huitième siècle enseignait, et que, grâce c M. Cousin, nous avons désapprise. La questior qu'on vient d'examiner est celle-ci ; Où est la vérité'. De la réponse dépend toute la méthode, et quelque chose de plus grave encore, je veux dire la direc tion habituelle et involontaire de l'esprit. Si comme on vient de le montrer, la vérité est dan les choses, il suffit pour la trouver de décompose les choses, de les résoudre par l'analyse en leun éléments , de noter ces éléments par des signe.' précis, d'assembler ces signes en formules exactes. de convertir ces formules les unes dans les autres,

et d'arriver par des équations à l'équation finale qui est la vérité cherchée. Un esprit élevé dans ces habitudes court droit aux faits sitôt qu'on lui propose une question générale ; il en clioisit un particulier et contingent; il le garde incessamment sous ses yeux; il sait qu'il n'a pas d'autre moyen de préciser et vérifier ses idées; il y revient sans cesse ; il sait que ce fait est la source de tous les termes abstraits qu'il va recueillir et combiner. C'est la marche de Condillac dans cette admirable Langue des calculs^ que nous ne lisons plus. Si au contraire, comme le veut M. Cousin, la vérité est en Dieu, si les faits particuliers ne sont que l'occasion et l'accident qui tourne nos yeux vers elle, si :'est en Dieu que nous l'apercevons, c'est Dieu in'il faut contempler pour la connaître. Pour étudier une chose, il faut étudier ce qui la contient. Si l'on est conséquent, on prend à Tinstant pour QQéthode l'extase des Alexandrins. Faute de hardiesse et de logique, M. Cousin ne s'élance pas dans I :es aventures. Privé de la méthode que demande sa théorie, il est privé de toute méthode. Faute d'analyser les choses, il n'aperçoit point dans les cho- I ses ce que l'analyse y découvre , c'est-à-dire les rapports nécessaires, ni ^e que l'analyse en tire, :'est-à-dire les idées des objets infinis. Faute d'analyser les idées, il ne voit pas qu'une proposition aécessaire est un rapport nécessaire, qu'un rapport

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nécessaire est un rapport d'identité, qu'il y a dans tout objet, contingent ou non, des termes identiques, et que partant on peut tirer de tout objtt des propositions nécessaires. Faute d'analyser les idées, il ne voit pas qu'une proposition universelle est un rapport entre deux abstraits, qu'il y a des abstraits dans toute chose particulière, et qu'ainsi, de toute chose particulière, on peut tirer des propositions universelles. Faute d'analyser les idées, il ne voit pas que l'idée d'un objet infini n'est que l'idée d'un objet fini, jointe à la connaissance de la loi ou cause intérieure qui, en excluant de lui toute limite , le prolonge au delà des termes que nous apercevons ; et il ne remarque pas que cette loi, étant générale ou abstraite, peut se tirer par abstraction de la moindre partie de cet objet fini. Faute d'analyser, il déclare l'analyse impuissante; elle se venge en lui imposant l'obligation de fonder sa théorie capita'e, et par suite toute sa philosophie, sur deux pétitions de principe, et sur deux équivoques de langue.

Ttî. COUSIN ÉRUDÎT ET PHILOLOGUE

Beaucoup de grands hommes ont à côté des fawUlU^s qui les illustrent un goût particulier, moins glorieux, mais utile encore, qui va croissant et qui finit par dépenser à son service la moitié de leur temps et de leurs forces. Celui-ci, homme d'État, est passionné pour le jardinage; il donne six heures par jour aux affaires, et six heures à la culture des dahlias. Le plus grand de nos romanciers nourrissait sa cervelle de spéculations, de comptes, de projets de Bourse, et parlait incessamment d'établir à Paris une serre d'ananaa Qu'il vendrait quinze francs et qui lui coûteraient

dix sous. D'autres font des petits vers , ou se jettent dans l'entomologie. M. Cousin s'est enfoncé dans l'érudition, dans la piiilologie, dans la bibliomanie, dans les goûts d'antiquaire, et il y est resté.

Cette inclination très-vive, comme toutes celles de M. Cousin, devient manifeste au premier coup d'œii jeté sur la liste de ses ouvrages. Ses grands travaux sont des éditions : Platon, en treize volumes, Descartes, en onze volumes, Proclus, en six 'volumes, Abailard et Maine de Biran. Faire une édition est. un accident qui peut arriver à tout le monde; on a eu besoin d'argent, ou bien l'on voulait publier les matériaux d'une histoire qu'on préparait. Faire cinq éditions, c'est prouver qu'on prend plaisir à en faire. M. Cousin, comme Raphaël, s'est fait aider (trop aider) par ses élèves, d'accord; il n'en est pas moins certain que, pour accomplir de tels travaux, il fallait être philologue dans l'âme. Quiconque a touché, môme de loin, la philologie, sait qu'elle demande une vocation spéciale. Fouiller des bibliothèques, déchiffrer d'horribles manuscrits, restaurer les textes mutilés, choisir entre les leçons, discuter l'authenticité du document, conjecturer son âge, chanceler partout sur le sol mouvant des probabilités, se plonger dans la foule querelleuse des commentateurs, sur sa vue et sa pensée sur les sottises innombra-

bles et sur les platitudes incroyables dont la populace littéraire et philosophique obstrue les œuvres des grands hommes, c'est là une étude si minutieuse, si stérile en conclusions générales et en vérités certaines, qu'il fallait pour l'entreprendre les instincts et les habitudes d'un érudit. Un érudit est un maçon, un philosophe est un architecte; et quand l'architecte, sans nécessité absolue, au heu d'inventer des méthodes de construction, s'amuse à tailler, non pas une pierre, mais cinquante, c'est que, sous l'habit d'un architecte, il a les goûts d'un maçon. Vous apercevez ici une des causes et un des caractères de l'histoire de la philosophie, telle que iM. Cousin l'a faite. Il a tenté, un instant, de l'écrire en philosophe; il a voulu trouver les lois des faits, et l'ordre de leur succession ; il a improvisé la fameuse théorie des quatre systèmes, les seuls, disait-il, qui puissent exister, et qu'on retrouve à toutes les époques de la philosophie. Aujourd'hui cette construction a priori est si fort en ruines que personne ne songe plus à la renverser. Faute de pouvoir la rétablir ou la remplacer, il s'est contenté d'exposer les diverses philosophies; il a publié une foule de documents sur Descartes f t son école ; il a retrouvé la dialectique d'Ahailard, et raconté les commencements de la scolastique. On l'a imité : depuis Thaïes jusqu'à Knnt, on a exploré toutes les philosophies; jnoyen

âge, Pères de l'Église, philosophes de la Renaissance, les thèses et les monographies ont tout remis au jour. Mais en étudiant les faits comme lui, on s'est, comme lui, dispensé d'en rechercher les lois; nous avons, grâce à lui, tous les matériaux d'une histoire de la philosophie; grâce à lui, nous n'avons pas cette histoire. Il n'a point trouvé en lui-même ni développé dans les autres l'esprit philosophique; il a la gloire d'avoir montré en lui-même et développé dans les autres l'esprit d'érudition.

Feuilletez ses livres. Cet esprit devient plus visible à mesure que vous tournerez les pages. Que découvre-t-il dans le dix-septième siècle , tant aimé, tant étudié? Des idées? Non, des documents.

Il est un homme qui s'est pris de passion pour l'Italie du seizième siècle, comme M. Cousin pour la France du dix-septième, Henri Beyle. Comparez ses récits à ceux de M. Cousin; vous mesurerez la distance qui sépare un psychologue peintre et amateur de sentiments, et un érudit chercheur et amateur de textes. La différence sera plus sensible encore si vous opposez les personnages décrits par M. Cousin aux personnages du même temps, peints par M. Sainte-Beuve. M. Cousin encadre une multitude énorme de documents inédits dans une mince bordure de commentaires; en tête, il place, en matière d'ornements, des détails

(le bibliographie. Voici, par exemple, comme il ouvre l'histoire de Jacqueline Pascal : « Commençons par deux documents authentiques, inédits ou peu connus. D'abord une biographie composée par Gilberte, et qui conduit Jacqueline depuis sa première enfance jusqu'au moment où elle entre à i^rt-Royal; ensuite, dans les Mémoires de Marguerite Périer, plusieurs paragraphes consacrés à sa tante, qui développent et achèvent la première biographie.... Nous rétablissons ici le vrai texte d'après deux excellents manuscrits, l'un de la Bibliothèque royale de Paris, Supplément français, n" 1485; et l'autre de la bibliothèque de Troyes, n** 2203. » Là-dessus suit un volume de textes , terminé , dit la table, « par la description du manuscrit de l'Oratoire, du manuscrit 1485, du manuscrit 2281, du manuscrit 397, etc., par une lettre de Pascal à la reine de Suède, et par un fragment d'un écrit sur la conversion du pécheur, avec les variantes des manuscrits. j> — L Histoire du P. André est composée exactement de la même manière, et c'est à peine si l'orateur moraliste apparaît dans six lignes égarées à travers une forêt de documents. On a vu * que les biographies de Mme de Longueville et de Mme de Sablé oni le même défaut. Les dates, les citations, les anno-

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Cations, les textes prodigués, les commentaires intercalés, infestent le style. Au moment où la douce figure de Mme de Longueville commence à se reformer sous les yeux du lecteur, il entend un fracas d'in-folio qui tombent; c'est une dissertation qui arrive et efface la charmante image sous son appareil démonstratif. « Il ne serait pas sans intérêt de savoir quel était ce bal où Mlle de Bourbon fut traînée en victime, où elle parut en conquérante, et d'où elle sortit enivrée. Mais Villefore ne nous apprend rien à cet égard. On en est donc réduit aux conjectures. En voie une que nous donnons pour ce qu'elle peut valoir. On lit dans les Mémoires manuscrits d'André d'Ormesson, et dans la Gazette de France de Renaudot, que le 18 février 1635, il fut donné au Louvre, sous le roi Louis XllI, un grand ballet où figurèrent toutes les beautés du jour, et parmi elles, Mlle de Bourbon. » Ce n'est point de ce ton qu'on conduit au bal une jeune princesse, surtout lorsqu'on est amoureux d'elle; M. Cousin l'emploiera plus à propos, lorsqu'il voudra montrer à quelque archéologue une édition rare ou un manuscrit inconnu. La même erreur lui a fait 'prendre des textes pour des peintures. Par exemple, il s'est fort réjoui d'avoir découvert les noms des religieuses, compagnes de Mlle de Bourbon au couvent des Carmélites; il a cru introduire le public

dans l'intérieur d'un couvent, en lui apprenant l'âge, la condition, la date de la mort et de l'entrée de toutes les abbesses et de toutes les prieures, en transcrivant des biographies inédites composées au couvent, lesquelles, en leur qualité de biographies pieuses, ne renferment que des éloges vagues et des anecdotes édifiantes; toutes choses qui ressemblent à l'histoire comme une boîte de couleurs ressemble à un tableau.

Ce sont là des misères de l'érudition. Il en est encore une autre bien naturelle. Toute vraie passion tombe dans l'excès On finit par se prendre d'amour pour des bagatelles, et on s'exalte à propos d'un fétu Le lecteur se souvient de ce minéralogiste allemand qui cherchait un certain caillou ; un jour l'apercevant : « Ah ! sirène , dit-il, tu m'enchantes, mais tu ne m'échapperas pas. » M. Cousin s'enthousiasme au sujet de larueSaint- Thomas-du-Louvre, et pousse là-dessus des exclamations, avec l'onction d'une oraison funèbre ; en effet, c'est l'oraison funèbre de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, rue infortunée qui vient de disparaître au profit du Carrousel. « Puisse, dit-il, cette admirable place conserver sa grandeur si chèrement achetée et nul bâtiment transversal ne gâter la belle harmonie du Louvre et des Tuileries ! Puisse aussi quelque homme instruit et laborieux, voué à l'étude de Paris et de ses monu-

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ments, ne pas laisser périr la rue Saint-Thoraasdu-Louvre sans en donner une description et une histoire fidèle à l'époque de son plus grand éclat* ! » Lorsqu'il s'agit d'un philosophe du dix-septième siècle, il se croit dans son domaine ; il revendique l'homme ; grand ou petit, exhumé par lui ou exhumé par d'autres, il veut à toute force le présenter au public. Il s'approprie et publie une seconde fois, avec corrections, la correspondance de Malebranche et de Mairan, qui venait d'être publiée. Un peu plus tard, on découvre à Gaen et on lui communique une partie de la correspondance du P. André ; mais l'heureux auteur de la découverte se réserve la partie la plus précieuse, les lettres échangées entre André et Malebranche. M. Cousin indique son regret avec réserve, mais il l'indique; en effet, il est spécial en cette matière '. « Nous nous serions offert bien volontiers pour mettre au Jour cette correspondance, où peut-être aurait été de mise quelque connaissance des matières agitées entre les deux métaphysiciens, et surtout de la littérature philosophique de cette époque. » On lui a fait tort, on lui a pris son bien. Le lecteur se souvient de la querelle qu'il eut sur un sujet pareil avec M. Sainte-Beuve. M. Cousin, dans une préface, disait qu'il avait décou-

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