‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 29 sur 54 · La jeunesse de Mme de Longuevillc, p. Î · texte numérisé non relu

La jeunesse de Mme de Longuevillc, p. Î

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ligion et des lettres y> qui rassemblera le cariulaire du couvent des Carmélites de la rue Saint- Jacques. En apprenant que le P. André a écrit la vie et rassemblé la correspondance de Malebranche, mais que cet écrit égaré est maintenant retenu en des mains inconnues, il s'indigne contre Tenfouisseur et le somme de restituer son trésor :

Avant de quitter cet important sujet, nous voulons adres ser encore une fois avec toute la force qui est en nous, notre publique et instante réclamation à celui qui possède encore aujourd'hui les matériaux de ce grand ouvrage. Qu'il sache qu'il ne lui est pas permis de retenir le précieux dépôt tombé entre ses mains, encore bien moins de l'altérer. Tout ce qui se rapporte à un homme de génie n'est pas la propriété d'un seul homme, mais le patrimoine de l'humanité.... Retenir, altérer, détruire la correspondance d'un tel personnage, c'est dérober le public, et, à quelque parti qu'on appartienne, c'est soulever contre soi les honnêtes gens de tous les partis.

Cette éloquence est la preuve et l'efTet du zèle érudit de M. Cousin, Peu d'hommes ont publié autant de documents nouveaux et utiles. Ses Fragments philosophiques en sont remplis. Le cardinal de Retz, dom Robert des Gabets, Roberval, M. de La Clausure, l'abbé Gautier, tous les personnages d'une académie cartésienne, une foule de {âèces de Leibnitz, Malebranche et Descartes, des lettres de Spinoza, quantité de morceaux sur Mme de Longueville, Mme de Sablé, Pascal, sa famille : il a

fourni des mémoires et des documents sur tous les personnages illustres de ce temps. Désormais tout écrivain qui entreprendra l'histoire du goût et de la pensée au dix-septième siècle devra profiter de ses veilles ; il n'aura plus qu'à tailler et à assembler les matériaux que M. Cousin a tirés de la carrière et dégrossis.

Cet amour des textes et ce goût du détail appliqués à la critique littéraire ont produit deux œuvres fort belles, la restitution des Pensées de Pascal et le Commentaire du Vicaire savoyard. Le premier, il a eu la patience de déchiffrer l'indéchiffrable manuscrit de Pascal, de deviner les abréviations, les renvois, les mots demi-effacés, demi-formés, de comparer mot à mot le texte vrai avec les éditions publiées, de noter ligne par ligne toutes les erreurs, tous les contre-sens, toutes les fautes de goût des éditeurs, de montrer le plan de l'ouvrage, d'en marquer l'esprit, et de ranimer enfin la figure souffrante, passionnée et sublime de Pascal. Cette opposition perpétuelle du texte vrai et du texte mutilé est la meilleure leçon de style; on y voit clairement et sans phrases ce que c'est que le génie : c'est comme si l'on comparait le tableau d'un i^nand maître avec le carton de ce tableau. Le récit des ratures, des changements, des corrections que faisait Pascal, introduit le lecteur dans le laboratoire de Téloquence : ce mot ajouté est un accès

(le passion impatiente; cette phrase retournée est un redoublement de' logique victorieuse. Toutes les souffrances et toutes les hardiesses du Pascal que nous connaissions sont faibles auprès des ardeurs et des témérités du Pascal que M. Cousin révèle. Il a Tamour des grands hommes du dixseptième siècle : après avoir recueilli les moindres fragments de son auteur et retrouvé son écrit sur les Passions de romour, il a poussé la dévotion jusqu'à faire un lexique de ses locutions remarquables. Les érudits de la Renaissance qui ont édité les classiques ne faisaient pas si bien et n'ont pas fait mieux.

Si pourtant l'on veut voir ce talent de M. Cousin dans toute sa force, ce n'est point ici, c'est dans ses études sur Abailard, sur X^inophane et sur d'autres sujets semblables, qu'il faut l'admirer. L'esprit érudit réussit mieux qu'ailleurs dans les questions d'érudition pure; on est toujours à son aise quand on est chez soi. M. Cousin découvre trois manuscrits d'Abailard; il les décrit tour à tour avec scrupule; il juge de leurvaleur; il prouve que ce sont eux que décrivait Oudin et que citait V Histoire littéraire; il entre dans l'intérieur du manuscrit, marque les différents traités qu'il comprend, les lacunes plus ou moins longues, les feuillets blancs, les feuillets noirs, les différentes encres, et je ne sais combien d'autres choses encore

Arrivé au bon manuscrit, il montre par des raisons logiques que toutes ses parties se tiennent, qu'elles forment un cours complet de dialectique, que des ressemblances de style et diverses autres probabilités indiquent que cette dialectique est celle d'Abailard, citée dans la Théologie chrétienne par Abailard lui-même. D'autres conjectures, habilement établies, en découvrent à peu près la date. Puis tour à tour une suite de discussions excellentes, conduites avec une clarté parfaite et une raison soutenue, font voir que Roscelin fut le maître d'Abailard, qu'Abailard était très-ignorant en mathématiques, qu'il ne savait pas le grec, qu'il ne connaissait tout au plus de Platon que le Timée dans la version de Ghalcidius, qu'il ne connaissait d'Aristote que VOrganum^ et de YOrganum que les trois premières parties traduites par Boèce, et qu'ainsi la philosophie scolastique est sortie d'une phrase de Porphyre traduite par Boèce. Vous voyez quelles peines ilfaut prendre, quelle prudence, quel tact, quelles recherches de tout genre, quel soin minutieux, quels efforts de raisonnement il faut employer pour constater les faits les plus minces. C'est une gloire d'avoir réuni tant de mérites et composé des monographies qui resteront.

C'est une gloire plus rare encore d'être resté homme de goût, homme éloquent, amateur d'idées générales, parmi des détails si insipides et des ar-

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gunientations si sèches. Souvent, en devenant érudit, on cesse d'être homme. La philologie est un souterrain obscur, étroit, sans fond, où l'on rampe au lieu de marcher, si éloigné de l'air et de la lumière, qu'on y oublie l'air et la lumière, et qu'on finit par trouver belle et naturelle la clarté fumeuse de la triste lampe qu'on traîne accrochée après soi- Au bout de quelques années de séjour, on y déclare que le ciel est un rêve d'esprit creux. J'ai entendu des habitants de ces caves traiter de chimère l'histoire que font les philosophes et les artistes, et rejeter comme choses malsaines l'imagination passionnée de M. Michelet et les idées générales de M. Guizot : en effet, quand un mineur revient à la surface, l'air pur le suffoque et la vraie lumière l'éblouit. Au contraire, lorsque M. Cousin s'enfonce dans ces noires galeries, il songe au retour, et d'un élan, sans qu'on s'y attende, le voilà remonté dans la philosophie, dans la haute histoire, dans le grand style, dans le monde supérieur où il eût dû toujours vivre, et qui est le seul digne de sa science et de son talent. Vous sortez d'un commentaire docte et aride, ayant pour but d'établir, d'après Stobée, Diogène de Laërte et d'autres, le système probable de Xénophane, et, parmi des arguments de commentateur, vous tombez sur la phrase suivante :

La partie du système de Xénophane qui porte l'em-

M. COUSIN ÊRUDIT ET PHILOLOGUE. 19t

preinte de l'esprit ionien est et devait être sa partie cosmologique et physique. Car qu'est-ce que l'esprit ionien? le scepticisme en toutes choses : l'amour du plaisir dans la vie ; en politique, des goûts démocratiques et des mœurs serviles; dans l'art, la prédominance de la grâce; dans la religion, l'anthropomorphisme ; dans la philosophie, qui est l'expression la plus générale de l'esprit d'un peuple, un empirisme plus ou moins ingénieux, une curiosité assez hardie, mais toujours dans le cercle et sous la direction de la sensibilité. Et qu'enseigne la sensibilité ? Ce qui parait, non ce qui est. Que peuvent donc enseigner les sens sur l'ordre du monde ? Le système des apparences. Or l'apparence pour l'homme est que luimême et avec lui cette terre qu'il habite est le centre de toutes choses. Selon l'apparence encore, la terre est immobile, et doit être infinie dans sa partie inférieure.

Tel est en effet le système de Xénophane ; et rien n*est plus agréable que de voir une idée générale confirmer par une déduction ingénieuse ce que la discussion des textes avait indiqué. Un peu plus loin, vous voyez l'orateur se lever subitement au milieu d'une citation, et s'interrompre pour exprimer avec une sorte de grandeur poétij que l'émotion qui l'a saisi. Le contraste est brusque et frappant :

Aristote , dans son livre sur Xénophade^ Gurgias et Zenon, Simplicius dans son Commentaire sur la ijhysii^ue d'Aristote^ et Théophraste dans Bessarion, nous ont conser\(: le corps de l'argumentation par laquelle Xénophane démontrait que Dieu n'a pas eu de commencement et qu'il

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n'a pas pu naître. Il est impossible de ne pas éprouver une impression profonde et presque solennelle en présence de cette argumentation, quand on ne se dit que c'est là peutêtre la première fois que, dans la Grèce au moins, l'esprit humain a tenté de se rendre compte de sa foi et de convertir ses croyances en théories. 11 est curieux d'assister à la naissance de la philosophie religieuse : la voilà au maillot, pour ainsi dire ; elle ne fait encore que bégayer sur ces redoutables problèmes, mais c'est le devoir de l'ami de l'humanité d'écouter avec attention, de recueillir avec soin les demi-mots qui lui échappent, et de saluer avec respect la première apparition du raisonnement.

Lorsque, après avoir compté les livres et les connaissances que possédait Abailard, il arrive à la phrase de Porphyre qui contient le problème des genres et des espèces, et qu'il y voit en germe la scolastique entière, il ne peut se contenir. Ce grand spectacle l'enflamme, et le lecteur surpris sent tout à coup la contagion d'un enthousiasme qu'il n'avait pas prévu.

Ce problème, aujourd'hui glacé et comme pétrifié sous le latin de Boèce, avait été vivant jadis dans un autre monde. Il avait occupé Platon et Aristote. Il avait provoqué des luttes immortelles et enfanté des systèmes qui s'étaient longtemps maintenus debout l'un contre l'autre. Les luttes avaient cessé ; cette noble philosophie éiait éteinte ; la société qu'elle éclairait était à jamais ensevelie ; la langue môme dans laquelle toutes ces grandes choses avaient été pensées et écrites avait fait place k une autre langue, qui elle-môme n'était qu'une transition à une langue nouvelle.

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Ainsi marche l'humanité : elle n'avance que sur des débris. La n ort est la condition de la vie ; mais pour que la vie sorte de la mort, il faut que la mort n'ait pas été entière. Si, dans les orages de l'humanité, le passé disparaissait tout entier, il faudrait que l'humanité recommençât à frais nouveaux sa pénible carrière. Le travail des pères serait perdu pour les enfants : il n'y aurait plus de famille humaine : il y aurait solution de continuité entre les générations et les siècles. Et d''un autre côté, si ce monde qui doit faire place à un monde nouveau laissait un trop riche héritage, il empêcherait que le nouveau ne s'établit. Il faut que quelque chose subsiste du passé, ni tropni tiop peu, qui devienne le fondement de l'avenir et maintienne, à travers les renouvellements nécessaires, la tradition et l'unité du genre humain.

Voilà la philosophie, la poésie et l'éloquence introduites au milieu de l'érudition. Cette philosophie est un peu vague; cette loi de l'histoire improvisée par une inspiration aventureuse est IncLTtaine; les conséquences que M. Cousin en tire un instant après contre la Renaissance sont assez fausses. Mais un souffle intérieur emporte toutes ces phrases; la penst'e est noble, l'impression grande, et le morceau, dans ses défauts et dans ses mérites, rassemble assez bien les mérites et les défauts de M. Cousin.

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Tel est cet orateur que rimagination poétique e l'esprit d'érudition ont promené dans l'érudition et égaré dans la philosophie, qui, après avoir voyagé parmi divers systèmes et hasardé un pied, et même deux pieds, dans le panthéisme, est venu se rasseoir dans les opinions moyennes, dans la philosophie oratoire, dans la doctrine du sens commun et des pères de famille; qui, pensant faire l'histoire du dix-septième siècle, en a fait le panégyrique ; qui, croyant tracer des portraits et composer des peintures, n'a su que recueiUir des documents et assembler des textes ; mais qui, dans l'exposition des vérités moyennes et dans le développement des sujets oratoires, a presque égalé la perfection des écrivains classiques, et qui, par la patience de ses recherches, par le choix de ses publications, par la beauté et la solidité de ses monographies, a laissé des modèles aux érudits qui continueront son œuvre, et des matériaux aux philosophes qui profiteront de son travail. Ces critiques et ces louanges se résument en. un mot : il est né deux cents ans trop tard; c'est un fils du dix-septième siècle égaré dans un autre siècle. Si le lecteur daigne regarder autour de lui. il verra cent exemiDles de ces voca-

lions contrariées par les circonstances, de ces esprits prématurés ou tardifs, de ces hommes de talent qui eussent été des hommes de génie s'ils étaient venus à temps. La Nature nous jette au hasard dans le temps et daris Tespace ; et pour un qui se développe, il y en a mille qui avortent, ou qui restent à demi formés.

Transportons donc M. Cousin dans sa patrie, et racontons sa vie telle que son bon génie eût dû la faire. Il naquit en 1640. Il fit les plus brillantes éludes au collège de Navarre ; ses maîtres pressentirent son éloquence, son impétuosité, ses élans lyriques, sa capacité singulière dans la science des textes et dans les querelles d'érudition. Ils lui trouvèrent une voie. La théologie, par ses grands horizons métaphysiques, ouvre une large carrière à l'enthousiasme et à l'imagination ; en même temps, elle s'appuie sur la connaissance approfondie des te'xtes, sur les recherches de philologie, sur le talent de discuter sans rien prouver, de raisonner sans rien découvrir. D'autre part, la prédication est le plus bel emploi de l'éloquence. La chaire est le trône de l'orateur. Il y parle en maître, il a Dieu dans sa main, il foudroie son auditoire, il ne descend jamais, comme l'orateur politi (ue, dans les détails secs et minutieux d'une affaire particulière, il ne parle que du devoir en général, de la vie humaine, des dangers du monde, de la providence de

Dieu. Il ne sort jamais du ton imposant, et il peut entrer quand il veut dans le sublime. M. Cousin étudia la théologie et la prédication, et passa quatre ans au séminaire.

Pendant ces fortes études, il fut admis, grâce à sa réputation naissante et à son caractère sacré, dans la société des femmes et des hommes les plus nobles et les plus polis du siècle. Il connut Mme de Sévigné, Mme de la Fayette, Mme de Sablé, et il entrevit une fois Mme de Longueville. Cette angélique figure resta gravée dans sa mémoire, dans son cœur peut-être, et le souvenir de la charmante et touchante princesse, épuré parla vue de sa piété parfaite et de sa pénitence héroïque, lui servit plus tard, lorsque du haut de la chaire il peignait la beauté et la pureté des anges, et emportait avec lui ses auditeurs attendris dans le ciel. Il apprit, en écoutant le langage exquis des gens de cour et des gens du monde, la différence du style enflé et du style noble, du style vague et du style élevé; il se dépouilla d'une certaine rouille scolaslique qu'il avait contractée en théologie, et comprit que, lorsqu'on faisait le portrait de personnes si élégantes et si mondaines, il ne fallait pas y apporter les habitudes philosophiques que la Sorbonne conservait dans ses argumentations d'apparat. Lorsque plus tard il écrivit, il se figurait toujours qu'il avait pour auditeurs ces esprits si délicats, si en-

nemis de toute affectation, si amateurs du style clair et des termes simples, et cette pensée le pré serva des expressions abstraites ou vagues sur lesquelles les métapliysiciens chevauchent dans leurs promenades fantastiques, dont l'obscurité prétentieuse pouvait plaire à des écoliers, à des bourgeois, à des poètes, mais qui auraient exclu l'auteur du salon de Mme de la Fayette, et l'auraient relégué dans la société des sulpiciens.

Il acheva ses études avec gloire, et fut dès lors considéré comme une des espérances du clergé français. Il s'attacha à Bossuet, et fit avec lui toutes ses retraites. Ce grand homme, théologien prudent, réprima quelques témérités de son disciple, et le retint dans les limites du dogme. Il l'aima, car il trouvait en lui, quoique à un moindre degré, toutes les parties de son propre génie. La seule différence entre ces deux esprits, c'est que Bossuet était serein dans la grandeur et s'y trouvait dans son assiette, tandis que M. Cousin, pour y atteindre, avait besoin de s'exalter ; Bossuet restait maître de luimême au plus fort de son éloquence ; M. Cousin s'enivrait de ses propres paroles, et la fantasmagorie des images troublait la sûreté de son inspiration. Au reste, le jeune homme suivit tous les pas de son maître; il fut comme lui théologien et philosophe ; il voulut comme lui allier la raison et la foi ; il accabla de superbes paroles les matéria-

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listes qui commençaient à lever la tête; il aima le . liberté pour lui-même, et défendit contre Rome les ! privilèges français, qui étaient les siens. Il ne fut pas évêque, mais c'est qu'il préféra jouir à Paris i des triomphes de son éloquence. D'ailleurs on lui trouvait plus de talent pour prêcher que pour agir. Sa biographie ne dit pas s'il fut directeur de femmes; en tout cas, il n'eût accepté que les plus illustres pénitentes ; quoique roturier, il aimait les nobles et n'aurait voulu donner son avis que sur les grandes aventures du cœur. Un jour, par hasard, Mme de Longueville vint écouter son sermon ; la belle pénitente pleura, et tout le monde confessa que le prédicateur s'était surpassé. iMme de Sévigné, qui était la, manqua de se convertir, et l'écrivit à sa fille. Lorsque Bossuet eut quitté la chaire, son illustre élève passa pour le plus grand orateur de France. Il ranima le courage de Louis XIV pendant les revers de la guerre d'Espagne. Il tonna contre l'impiété naissante, et se retira du monde quand il vit que le courant de l'opinion publique avait tourné. Dans sa retraite, il réfuta les premiers ouvrages de Voltaire, et mourut laissant vingt volumes qui sont devenus classiques et que les élèves de rhétorique apprennent par coeur en même temps que les oraisons funèbres de Bossuet

Les gens qui ont écouté M. Cousin et M. Joufroy disent qu'on ne vit jamais dans une chaire le philosophie deux talents si grands et si différents. M. Cousin était le plus admirable tragédien iu temps. Il préparait sa leçon huit jours à l'a- /ance, idées, plan, style, métaphores, et jusqu'aux nots saillants; il l'écrivait; il la récrivait; il l'apprenait par cœur; il la répétait devant ses amis, levant les indifférents, devant tout le monde. 11 a possédait dans les plus petits détiils, comme jn pianiste son morceau de concert. Le jour venu, es applaudissements, la popularité, les annonces

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des journaux^ raffluence du public, l'intérêt dt parti, le sentiment de la gloire, le transportaien jusqu'au génie. Ses yeux noirs pétillaient d'éclairs Ses traits, ses bras, son corps, tout parlait. Soi discouis étudié prenait l'accent d'une improvisa tion sublime ; la philosophie Tilluminait. A se gestes multipliés, à ses changements de physiono mie, aux inflexions de sa voix, il semblait qu'i voulût sortir de lui-même. Dardées par ce visag( net et par cette bouche expressive, les pensée: prenaient un corps, devenaient visibles, pénétraient dans l'auditeur, le domptaient, le possédaient, le livraient aux coups de théâtre, au> effets de style, aux mouvements de passion, aux surprises de méthode. Emporté par le tourbillori métaphysique, assiégé de visions intenses, il tressaillait et croyait. Un vieux magistrat de province, sceptique, positif, et qui donnerait pour une poularde l'inhni, le fini et leur rapport, m'a répété que tout le monde était sous le charme. « Quand ce diable d'homme nous disait : « Voyezvous ? » quoi que ce fût, on croyait voir. » Le lendemain, à la réflexion, c'était autre chose; l'admiration seule restait entièi'e, et on allait à un autre cours.

On trouvait là un homme maigre, un peu voûté, les épaules saillantes, comme tous les poitrinaires; les yeux d'un bleu pâle, profondément enfoncés

M. JOl'FPnOY ÉCRIVAIN. 205

ians l'orbite flétri, l'air pensif et mélancolique, lortant dans toute sa personne une expression de atigue, de noblesse et de résignation. 11 était fier, lautain même, réservé, volontiers silencieux, ni accueillant, ni familier avec les élèves. Tandis {ue M. Cousin, emporté par l'assaut intérieur de la verve et par la surabondance de la vie animale, :ausait, s'ouvrait, s'épanchait, dissertait, plaidait ivec les gestes et l'appareil oratoire, dans un jardin public, dans son cabinet, n'importe oij, devant n'importe qui, jusque devant ce pauvre petit personnage qu'on appelait son secrétaire, M. Joufiroy, même en chaire, paraissait froid et contenu. Il l'avait point l'air de se douter qu'on fût là. Son ^este était rare, son corps immobile; on eût dit qu'il lisait un livre intérieur, uniquement attentif ï le comprendre et à se convaincre; il réfléchissait tout haut. Point de mots brillants ni de phrases hasardées ; nul calcul pour amuser, émerveiller ou toucher; au contraire, de longs exordes, encombrés de divisions et de subdivisions minutieuses, un examen circonstancié et incessant de questions préalables. Lorsqu'il était entré dans son sujet, nulle phrase incisive et subite; des répétitions infinies : ses élèves, en relisant leurs notes, trouvaient qu'ils avaient écrit la même idée trois et quatre fois. Cependant, dès le premier jour, tûut espp't alt'^ntif fîéi hissait sous son esprit. Drs

l'abord, on découvrait en lui un foyer secret d'ar-' deur inextinguible, plus violente et plus puissante que l'éblouissante illumination de M. Cousin. Moins il s'épanchait, plus on le sentait brûler. Ces répétitions redoublées annonçaient, par leurs tâtonnements opiniâtres, un esprit insatiable de l'expression exacte, incapable de se reposer dans les idées ébauchées, invincible à la fatigue, obstiné i marcher jusqu'à ce qu'il eût atteint la parfaite clarté. Ces divisions infinies annonçaient, par leurs précautions multipliées, une intelligence avertie de l'étroitesse de la route et du débordement d'erreurs qui l'entoure, décidée à ne pas faire un pas avant d'avoir exploré ou assuré le terrain qu'elle allait fouler. On voyait qu'il ne poursuivait que le vrai, qu'il y employait toute sa force, qu'il n'en dépensait rien pour des intérêts étrangers, qu'il ne songeait ni à briller ni à plaire, qu'il était penseur et non orateur, qu'il se servait de la parole par occasion et non par amour de la parole. On était rempli de respect et de confiance, et quand un tremblement de la voix ou quelque image subite indiquait la découverte d'une vérité importante, on apercevait dans ce faible signe plus d'émotion et d'éloquence que dans les magnifiques dithyrambes de son rival.

Par nature et par éducation, M. Jouffroy fut un homme intérieur. Cette disposition était le trait

saillant de son caiactère. « Né de parents pieux, iit-il quelque part, et dans un pays où la foi caholique était encore pleine de vie au commencement du siècle, j'avais été accoutumé de bonne leure à considérer l'avenir de l'homme et le soin le son âme comme la grande affaire de ma le*. » Cette préoccupation dura jusqu'au bout : lOrs du christianisme, il suivait la pente du chrisianisme ; devenu philosophe, c'est de l'avenir u'il s'inquiétait encore; en ramenant toute la hilosophie au problème de la destinée humame, il herchait le salut sous un autre nom ; ses recherlies étaient intéressées : ce n'est point une cuiosité qu'il contentait, mais une inquiétude qu'il limait. Gomme un marin qui n'observe le ciel D les astres que pour prévoir les dangers, diriger i course et atteindre le port, il n'étudiait la naire et l'homme que pour régler sa vie et conjecirer ce qui suit la mort. Sa philosophie n'était Dint spéculative, mais pratique; de son cerveau, le descendait dans son cœur, puis dans tout son re, et l'engageait tout entier. Les dogmes absaits acquis par la science se changeaient ainsi 1 émotions personnelles et en espérances jourilières ; dans une observation de psychologie , ms une classification de logique, il apercevait tntenus sa conduite et son bonheur.

.1 Nouveaux mélanges, p. 111.

Il a raconté lui-même sa conversion, et coni* ment de chrétien il devint philosophe. Ce ne fui point une découverte tranquille, mais une révolution sanglante. Dans de pareilles âmes, les dogmes déracinés arrachent et emportent avec euj les parties les plus vives et les plus sensibles di cœur. Leurs opinions sont des sentiments, leurs croyances sont des passions, leur foi est leur vie et quand le raisonnement intérieur leur défend d( croire, c'est comme s'il leur commandait d'abjurer leur père et leur pays. Quinze ans plus tard son âme se soulevait encore au souvenir de cel orage. Le coup avait été si fort, que le contre couf lointain l'emporta jusque dans la poésie ; son récit fut un drame, presque lyrique; son style sévère et contenu s'épancha tout d'un coup en images passionnées et pressées. Il y eut telle pag^ qui rappela les lamentations subhmes de Byror et de Lamartine; l'accent fut si sincère, la douleui si grande, l'expression si riche, qu'il faut tou citer* :

Le jour était venu où, du sein de ce paisible édifice d^ la religion qui m'avait recueilli à manaissance, et à ]'om bre duquel ma première jeunesse s'était écoulée, j'avai entendu le vent du doute, qui de toutes parts en battai les murs et l'ébranlait jusque dans ses fondements. Ma ou riosité n'avait pu se dérober à ces objections puissantes

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