‹ Les philosophes classiques du XIXe siècle en FranceChapitre 46 sur 54 · Cours de d oit natuvl. S*-' leron, p. aU · texte numérisé non relu

Cours de d oit natuvl. S*-' leron, p. aU

un but qui est le bien de cet être. » Je n*en sais rien, ni vous non plus; il y a pis, beaucoup de gens croient le contraire. De grands théologiens ont prétendu que le chien est fait pour nous servir, le bœuf pour nous nourrir, les fleuves pour nous abreuver, le soleil pour nous éclarer. Vous trouverez ce détail tout au long dans Fénelon. Malebranche est allé plus loin ; il a prouvé, et fort rigoureusement, que Dieu n'a point en vue le bien des créatures, mais sa gloire, qu'il fait tout pour lui et rien pour elles, et qu'il ne serait pas Dieu, s'il était humain.

« La fin d'un être est indiquée par sa nature. » En aucune façon. Tous les théologiens ont parlé des voies mystérieuses de la Providence. J'ai beau disséquer des moutons, je ne découvre pas ce que Dieu avait en vue en créant des moutons. Si, comme dit Dossuet, Dieu a fait la révolution d'Angleterre pour sauver l'âme de Madame, le plus subtil historien n'aperçoit pas dans les événements la moindre trace de ce projet; et si le soleil est fabriqué pour éclairer les hommes, les habitants du soleil, qui sont en bon lieu pour observer sa nature, n'ont pas encore découvert sa fin.

Sortons de cette morale théologique : j'ai honte de l'imputer à M. Jouffroy. Il l'estimait comme elle le mérite, et la laissait dormir dans les in-

folio du moyen âge, où nous espérons qu'elle restera. Et cependant, sans le savoir, il l'acceptait à demi. Il flottait entre les analyses d'Aristote et les souvenirs du catéchisme. 11 commençait en philosophe et finissait en théologien. Il errait entre deux sens qui s'excluent, et donnait à des prémisses païennes une conclusion chrétienne. Il ne les distinguait pas, et les employait indifféremment comme s'ils n'en faisaient qu'un. Il considérait d'abord la destinée, en naturaliste, comme un fait, simple produit de l'organisation et des tendances ;il la considérait ensuite, en fidèle, comme un l)ut et un décret de Dieu. Il y voyait d'abord une œuvre des forces naturelles; il y voyait ensuite l'accomplissement d'une volonté surnaturelle. Il oubliait que les axiomes du naturaliste ne peuvent aboutir aux suppositions du théologien, ni les suppositions du théologien se fonder sur les axiomes du naturaliste. Il ne remarquait pas que les suppositions du théologien se fondent sur un dogme théologique, reculé au plus profond du ciel, hors des prises de toute science, incapable de produire une morale naturelle, capable de produire une religion positive, et qu'il eût repoussé s'il l'eût entrevu. Il ne remarquait pas que les axiomes du naturaliste aboutissent à des vérités redoutables qu'on n'ose aborder tant qu'on garde les restes de ses premières croyances, et qui l'auraient déchiré

si elles Tavaient atteint. Ici, comme ailleurs, il garde l'empreinte de ses deux natures : chrétien converti, philosophe tardif, conduit oar une méthode sévère, appesanti par des souvenirs d'enfance, il s'est agité et il s'est meurtri ; la moitié de sa peine est demeurée stérile; de ses mains inquiètes il a ouvert la science, et s'est assis blessé Bur le seuil.

Et cependant le but n'était pas loin. Rien de plus simple que la déduction des vérités morales. Il suffit, pour les découvrir et les enchaîner, d'ap pliquer la méthode qui ramène les idées à leui origine, et les formules générales aux cas particuliers. Dans ces grands mots obscurs, fin, bien, destinée, devoir, obligation, morale, il n'y a ni sublimité ni mystère. « Conscience, conscience, s'écrie Rousseau, auguste instinct, voix immortelle ! » L'analyse ne trouve dans cet auguste instinct et dans cette voix immortelle qu'un mécanisme trèssimple qu'elle démonte comme un ressort.

Considérez le plaisir, la puissance, la science. Vous désirez ces choses pour elles-mêmes, non comme des moyens, mais comme une fin. A ce titre, vous les nommez des biens, et vous appelé? bien la chose qui par elle-même est l'objet d'une tendance.

La nutrition est dans une plante un fait principal dont beaucoup d'autres ne sont que la prépa-

ration. On peut donc dire que la plante tend à se nourrir, et que la nutrition n'est point pour elle un moyen, mais une fin. On peut donc dire que pour la plante la nutrition est un bien.

Prenez tout le groupe des laits principaux, l'intégrité du type, la nutrition, la reproduction. On dira que ces trois faits sont le bien de la plante.

Généralisez : le groupe des faits principaux qui constitue un être est le bien de cet être. Voilà la définition du bien.

Vous voyez qu'il a suffi de prendre un fait trèsfréquent et très- visible, un de nos désirs ou tetilances. Par une série de combinaisons et de transformations, il a fourni la formule universelle du 3ien. Une série analogue d'opérations semblables /a produire Tordre mathématique des sentiments Tioraux.

L'attitude de l'esprit les fait naître ; ils ont pour ;ause un point de vue; la conscience n'est qu'une nanière de regarder. Regardez un bien en géné- •al, et par exemple, prononcez ce jugement uni- 'ersel que la mort est un mal. Si cette maxime fQUs jette à l'eau pour sauver un homme, vous I ttes vertueux.

Les sentiments étant produits par les jugements »nt les propriétés des jugements producteurs. Or, 3 jugement universel surpasse en grandeur lejuement particulier; donc le sentiment et le motif

poduits par le jugement universel surpasseront en grandeur le sentiment et le motif produits par le jugement particulier. Donc le sentiment et le motif vertueux surpasseront en grandeur le sentiment et le motif intéressés ou affectueux.

C'est ce que l'expérience confirme, puisque nous jugeons le motif vertueux supérieur en dignité et en beauté, impératif, sacré. A ce titre, nous appelons ses impulsions des prescriptions ou devoirs.

Le bien d'un être est le groupe de faits essentiels qui le constituent. L'action qui a pour motil cette maxime universelle ou une de ses suites universelles est vertueuse. Ces deux phrases sont toute la morale. M. Jouffroy s'est approché de la première avec les stoïciens, sans la toucher; il a constaté la seconde avec Kant, sans la prouver; s'il n'eût point été égaré par une équivoque théologique, il eût touché l'une et prouvé l'autre. Ai bout de nos réfutations comme au début de noj critiques, nous trouvons le même homme, entravé et puissant, exclu de la vérité et voisin d( la vérité. Homme intérieur, dévoué aux théorie; élevées et prouvées, arraché au christianisme pai la logique, il a été égaré par des restes d'inclinations religieuses et par l'habitude de l'abstractior vague. Attaché à la psychologie, troisième fonda jj teur de la science, auteur de descriptions abondantes, scrupuleuses et fines, il a été jeté pai

Tabstraction dans le chaos des notations trompeuses et des fantômes métaphysiques. Orateur ardent et grave, peintre passionné des angoisses philosophiques, après avoir construit plusieurs aiorceaux de la science, il a souffert qu'une équivoque involontaire, fruit d'un penchant secret, v'înt rompre le tissu serré et savant de sa morale. il n'a laissé que des modèles de discussions, des fragments d'analyse, des conseils de méthode, des ixemples d'.nvention originale. Son génie promit dIus que ne tint sa vie, et il eut moins qu'il ne nérita. Gomme M. Cousin, les circonstances le gelèrent; comme M. Cousin, nous allons le transporter dans un autre siècle; nous gardons l'homme, lous refaisons les circonstances, et l'homme, aidé )ar les circonstances, devient plus heureux et )lus grand.

11 naquit en 1680, dans le comté de Kent, en \ngleterre. Notre premier bonheur est de vivre Darmi nos semblables, et pour le fond de l'âme, J. Joutfroy était Anglais. Le génie de cette race ist passionné et réfléchi; les hommes concentrés /abondent; mélancoliques, ardents, sérieux, religieux, solitaires, ils pensent naturellement à Dieu,

au devoir, au bonheur, à la vie future, et leurs orages sont intérieurs. Parmi ces esprits, M. Jouifroy ne parut pas étrange. Sa sévérité ne sembla point rude; sa gravité ne sembla point roide; sa tristesse ne sembla point monotone. On ne le jugea ni hautain, ni insociable, ni malade ; et, lorsqu'on parlait de lui en son absence, la sympathie ne manquait jamais au respect.

Il fit des études régulières et solides, et passa sa jeunesse à l'Université de Cambridge. Gomme beaucoup d'Anglais, comme toutes les âmes passionnées et concentrées, il avait un sentiment profond des beautés de la nature. 11 eût été malheureux, enfermé dans notre vieille École normale, entre les murs nus dune mansarde délabrée, en face des sales ruelles du quartier latin. A Cambridge, il contemplait de longues salles vénérables, de hautes boiseries antiques, des allées de chétiCs séculaires, où des gazons toujours verts nourrissaient des troupes de daims et de paons familiers. Ces beaux objets communiquaient leur calme à son âme, et ses premières pensées s'éveillèrent, non dans un malaise secret, mais dans un heureux recueillement.

Il y prit ses grades, et étudia la théologie avec ardeur, mais sans angoisses. La religion protestante est libérale; inconséquente en théurie et prudente en pratique, elle fait une part à la raisoD

)i à l'orgueil; elle accepte et limite la discussion 3t l'indépendance; si elle trace un cercle autour le l'homme, elle lui permet de s'y agiter. M. Joufroy ne la jut;ea pas oppressive. D'ailleurs, au mènent où il la reçut, elle était dans tout son éclat, ^landeville paraissait à peine. Voltaire n'avait point incore acéré et multiplié les doutes de Boling- Droke. Les sceptiques étaient une secte isolée, non an parti populaire. Si quelques savants attaquaient la révélation, des savants plus nombreux léfendaient la révélation. Le savant Boyle avait pu, sans ridicule, léguer une somme d'argent pour aire prêcher huit sermons par an <« contre les ithées, les déistes, les païens, les mahométans et es juifs. » Newton commentait TApocalypse, et le célèbre mathématicien Darrow ne lui avait cédé sa îhaire que pour entrer dans la prédication. Enfin, e protestantisme, qui \enait de chasser les Stuarts 3t d'abolir la monarchie absolue, paraissait le garlien de la Constitution et le libérateur du peuple. \[. Jouffroy demeura dans cette leligion, qui fourlissait un aliment à sa foi sans fermer la carrière i sa logique, qui s'appuyait sur la science nouvelle, iu lieu d'être ébranlée par la science nouvelle, qui défendait la hberté au lieu de soutenir la tyrannie, 3tqui, tolérante, accréditée, nationale, convenait à son patriotisme, à son orgueil et à sa raison. Tranquille de ce côté, il se tourna vers la philo-

Sophie, emploi naturel d'an esprit concentré et d'un homme intérieur. Il n'y chercha point la règle, mais l'occupation de sa vie. Il la laissa philosophique, et ne la voulut point religieuse. Il ne lui demanda point la voie du salut, mais le chemin de la vérité. Plus désintéressé, il fut plus libre. Il se proposa en curieux de constater et de classer les idées, les sentiments et leurs lois, et ne se proposa pas autre chose. Il donna pour but à la psychologie la psychologie, et ne permit pas aux questions métaphysiques de diriger sourdement ses recherches, et de pervertir par degrés ses observations.

Il avait dix-sept ans quand parurent les Principe» Je Newton; plus tard, en 1704, il lut VOptique» Les sciences naturelles tout d'un coup devenaient adultes, et la Société Royale semblait la capitale du monde pensant. L'enthousiasme public porta les esprits vers l'étude de la nature extérieure, et M. Joufl'roy, comme tout le monde, devint physicien. Ce fut un bonheur pour lui ; délivré de la concentration violente qui l'emprisonnait en luimême, et habitué à considérer les forces comme des lois et des quilités des choses, il ne prétendit point que les forces fussent des êtres, ni que l'âme fût une force. Il laissa les monades fleurir en Allemagne, et ne voulut observer que les faits.

11 suivit, Locke, dont les Essais avaient paru. Plus systématique, plus attentif, plus pénétrant,

plus abondant, il détermina l'origine des idées qui restait vague, ajouta au quatrième livre plusieurs recherches sur les signes, étudia longuement les sentiments sympathiques, et devança Adam Smith etCondillac. Élevé, comme tous ses contemporains, dans le style exact et simple, il put noter ses idées avec vérité et avec précision. L'air n'était encore épaissi ni par l'emphase nuageuse du dix-neuvième siècle, ni par la poussière des abstractions germaniques. M. Jouffroy vécut à l'abri du style Dbscur et sublime ; ses phrases restèrent libres de généralités et de métaphores, et il ne fut point tenté d'étudier, au lieu des idées et des sen.^^ations, * les capacités et les facultés. »

Il vécut retiré, presque toujours à la campagne, ians une petite maison, au pied d'une colline, près l'une jolie rivière murmurante, dans son comté ie Kent. O.i lui offrit une place de professeur à Cambridge, il refusa, aimant mieux penser par luiuême, et jugeant qu'un enseignement officiel n'est amais assez libre. Sa gravité, son honnêteté, sa gloire parurent considérables au parti whig, et les :hefs lui proposèrent une place au parlement. Vprès un peu d'hésitation, il refusa encore; non ju'il dédaignât les honneurs : au contraire, il y ^tait secrètement très-sensible ; mais il s'était jugé, .es rudes apostrophes, les dénonciations, la vie ïiilitante de la Chambre auraient hr se sa nature

passionnée et délicate; il aurait trop senti et troi\ souffert II évita la politique, et ne vint aux élections que par conscience. Il étiit marié et jouis ail, en homme solitaire, des affections de la famille Addison, Pope, Swift, le visitaient; plus tard, Hume lui présenta son Traité de la nature humaine. Pour rétablir sa poitrine attaquée, il passa deux ans en Italie, puis en France. Il y vit M. Cousin, chargé d'années et de gloire, dernier père de l'Église, successeur admiré de Bossuet. Tous deux eurent une conférence, et M. Cousin, habitué à l'empire, s'étonna de rencontrer un esprit si original et si libre; quoique un peu choqué, il l'estima et ne tenta point de le convertir. De retour en Angleterre, M. Jouffroy étudia les œuvres de l'illustre prédicateur français; il le jugea moins observateur que logicien, moins logicien qu'orateur, moins orateur que politique. Néanmoins, le prédicateur et le philosophe entretinrent longtemps un commerce d'éloges réservés et de discussions polies. Leurs amis considéraient avec curiosité l'opposition parfaite de leurs natures, et un soir, dans la petite maison, on s'amusa fort en écoutant Pope, cervelle bizarre, qui, par un jeu d'imagination, transformait M. Cousin en philosophe, le plaçait au dixneuvième siècle, et lui donnait pour disciple M . Jouffroy.

Dans cette exposition et dans cette critique de la philosophie régnante, je ne pense point avoir oublié une seule doctrine originale ou importante. Les disciples récents n'y ont rien ajouté; s'ils ont travaillé à l'œuvre commune, c'est par des retran- :hements et des omissions. Entre leurs mains l'é- :lectisme ou spiritualisme est devenu de moins en moins philosophique et de plus en plus correct. 1 est parfait à présent, mais pour des classes de lycée, des morceaux d'éloquence et des exhibitions le chaire. Dans cet état final, qui est celui d'un Deau corps bien habillé et bien embaumé, on peut >ti demander pourquoi il a réussi.

Si l'on fait cette question à des philosophes of-

ficiels, ils répondront qu'il a réussi parce qu'il est vrai.

Quand cela serait, sa vérité ne lui aurait point donné l'empire. La moindre étude de l'histoire prouve que l'empire ne s'acquiert point ainsi. Si la proposition du carré de l'hypoténuse choquait nos habitudes d'esprit, nous l'aurions réfutée bien vite. Si nous avions besoin de croire que les crocodiles sont des dieux, demain, sur la place du Carrousel, on leur élèverait un temple. Tant de religions diverses et tant de philosophies contraires, tant de vérités renversées et tant d'erreurs soutenues, ont montré que l'étabhssement et la chute des opinions dépendent non de leur absurdité ou do leur évidence, mais de la conformité ou de l'opposition qui se rencontre entre elles et l'état des esprits C'est pour cela que les dogmes varient' selon les siècles et selon les races. Ce n'est point faire injure à un siècle ni à une race que d'expliquer ses croyances par ses inclinations primitives et par ses habitudes générales ; ce n'est point faire injure à l'éclectisme que d'expliquer sa réussite par le génie et par les inclinations de son pays et de son temps.

Si le lecteur daigne relire l'exposé des causes qui ont guidé ses fondateurs, il en trouvera deux : le besoin de subordonner la science à la morale, et le goût des mots abstraits.

POURQUOI L'ÉCLECTfSME A-T-IL RÉUSSI? 291

Cette préférence pour la morale a décrié aux yeux de M. Royer-Gollard la découverte ancienne des idées représentatives. Par crainte du scepticisme, il a déti'uit la théorie de la perception extérieure, et n'y a substitué qu'un acte de foi écrit en style de dictateur.

Cette f référence pour la morale a fortifié M. de Biran dans son étrange doctrine des forces, et Ta plongé* dans sa théorie mystique de la révélation intérieure et de la raison illuminée.

Cette préférence pour la morale a fini par réformer toute la philosophie de M. Cousin. Ainsi métamorphosé, il a réfuté par une équivoque le scepticisme, doctrine immorale; réduit la psychologie à l'étude de la raison et de la liberté, seules facultés qui aient rapf ort à la morale; défini la raison et la liberté de manière à servir la morale ; prescrit à l'art l'expression de la beauté morale; institué Dieu comme gardien de la morale, et fondé l'immortalité de Tâme comme sanction de la morale. Ainsi accaparé, il a supprimé la philosophie philosophique, laissant entières les objections anciennes, répétant les démonstrations anciennes, effaçant les questions de srience, ré- Juisant la science à une machine oratoire d'édu- ^ation et de gouvernement.

Page 1