‹ Les philosophes contemporains IChapitre 141 sur 244 · Page · texte numérisé non relu

Page

M. PAUL JANÉT. 293

Le principe de « la lutte pour l'existence » n'est pas plus solide que celui de la « sélection naturelle». La sélection est puissamment aidée, dit-on, par la lutte pour l'existence. La terre est un champ de bataille et le carnage ne s'arrête jamais; les êtres ont besoin de s'entredévorer pour vivre, et c'est cette nécessité qui pousse les animaux bien armés et bien défendus à perpétuer leurs avantages afin de maintenir leurs espèces. — Au point de vue de la thèse, la part de vérité est bien petite dans ces propositions. Les grands mangent les petits ; on savait cela avant Darwin. Mais comment les grands sont-ils maintenant en état de manger les petits? telle est la question, et voici la réponse, d'après Darwin : Au commencement, les requins n'étaient ni plus grands, ni plus forts que les harengs; ils vivaient comme ils pouvaient, et leur sort n'était pas brillant. La situation devenait même intolérable. Or, il arriva qu'un jour un requin se trouva l'heureux propriétaire d'une bouche plus grande et de dents plus fortes que celles de ses congénères. Il jeta un œil d'envie sur un hareng sans défiance et il l'avala. Le repas fut excellent et ce requin privilégié rêva la transformation de sa race. Lui et ses descendants pratiquèrent une sélection habile et ils sont maintenant récompensés de leur

persévérance, car lorsque les requins d'aujourd'hui tombent sur un banc de harengs, ils en font un carnage affreux. Mais voyez à quoi tiennent les succès en ce monde! Si, du temps que les requins et les harengs luttaient à armes égales, un hareng fût venu au monde avec une bouche et des dents exceptionnelles, en vertu de la loi « de la lutte pour l'existence», il eût été aussi bien inspiré que le requin, de sorte que, maintenant, grâce à une sélection intelligente, les harengs mangeraient lés requins.

Le tigre mange la gazelle, il est le plus fort, il faut qu'il vive, il la mange donc sans scrupule. Mais pourquoi l'éléphant ne mange-t-il pas le tigre? Vous répondez que l'éléphant, animal paisible et débonnaire, se contente des feuilles du bananier. Fort bien; mais pourquoi ces mœurs pacifiques? Ici, votre thèse est une fois de plus en défaut, car elle va se heurter contre les principes de la fixité des espèces. La nature a fait des herbivores et des carnivores et la lutte pour l'existence ne décidera jamais l'éléphant à manger le tigre.

Qu'on nous pardonne la forme que nous avons donnée à notre réfutation de la thèse de Darwin. Si quelques faits insignifiants sem-

blent déroger parfois aux grandes lois de la nature dont le spectacle frappe tous les yeux ; au lieu d'entasser absurdités sur absurdités, « on ferait beaucoup mieux, ce me semble, de « dire que Ton n'y comprend rien ^ »

1. Page 409. — Voir: Charles Darwin et ses précurseurs français^ par M. A. de Quatrcfages. — Unité de l'espèce humaine^ par le même.

MHI

.Nous avons suivi les déductions que M. P. Janet expose dans la première partie de son ouvrage, et, à part quelques points d'une importance secondaire, nous n'avons eu qu'à souscrire à une thèse si bien conduite. Les restrictions seront plus nombreuses dans l'étude de la seconde partie, où l'auteur se demande quelle est la cause première de la finalité,

« Si l'on admet, dit-il *, la série des induc- « tions que nous avons développées dans le « livre précédent, on sera amené à cette con- « clusion : qu'il y a des buts dans la nature. « Mais entre cette proposition et cette autre « qu'on en déduit généralement, à savoir : « qu'un entendement divin a tout coordonné (i vers ces buts; — entre ces deux proposi-

Page 1