‹ Les philosophes contemporains IChapitre 221 sur 244 · Honneur d'artiste^ page · texte numérisé non relu

Honneur d'artiste^ page

chose, que l'on peut, d'après ces deux points de vue si différents, établir une ligne de démarcation infranchissable entre des hommes dont les uns peignent la nature telle qu'ils la voient (et il en est parmi eux qui n'en voient que les côtés repoussants pour les exagérer encore), et dont les autres, au contraire, peignent, d'après la nature qu'ils voient, l'idéal qu'elle leur révèle, qu'ils ont entrevu et qu'ils s'eflbrcent de réaliser. Ceux-ci sont les vrais artistes; les premiers, eussent-ils un grand talent, ne sont que des photographes. L'art n'est pas un métier, il est une sorte de création quand il réalise l'idéal révélé par la nature : « L'idéal est l'objet de la contempla- « tion passionnée de l'artiste, dit M. Cousin. (( Assidûment et silencieusement médité, sans « cesse épuré par la réflexion et vivifié par le « sentiment, il échauffe le génie et lui inspire « l'inévitable besoin de le voir réalisé et vice vant. Pour cela, le génie prend dans la na- « ture tous les matériaux qui le peuvent ser- « vir et, leur appliquant sa main puissante, « comme Michel-Ange imprimait son ciseau « sur le marbre docile, il en tire des œuvres « qui n'ont pas de modèle dans la nature, qui « n'imitent pas autre chose que l'idéal rêvé « ou conçu, qui sor^t en quelque sorte une (( seconde création inférieure à la première

(c par rindividualité et la vie, mais qui lui est (t bien supérieure, ne craignons pas de le dire, « par la beauté intellectuelle et morale dont « elle est empreinte ^ » Il est tellement certain que l'artiste doit travailler d'après la nature et non copier servilement la nature, que tous les hommes qui ont eu, de Tart, un sentiment vrai, sont unanimes sur ce point. Voici comment M. Thiers apprécie la manière de Raphaël : « Voulait-il peindre une Vierge, ce « beau génie cherchait dans les trésors de son « imagination les traits les plus purs qu'il eût (c rencontrés, les épurait encore, y ajoutait sa « grâce propre, qu'il puisait dans son âme, et (( créait Tune de ces têtes ravissantes qu'on « n'oublie plus quand on les a vues. » Oui, Raphaël est un artiste incomparable, parce que, aux traits les plus purs qu'il eût rencontrés, il ajoutait cette grâce propre dont son âme renfermait les inépuisables et splendides trésors. L'artiste doit s'inspirer de la nature; mais s'il ne fait que la copier, c'est que le feu sacré ne s'est jamais allumé ou s'est éteint dans son âme. Que dire si, non content de la copier, il n'en considère que les côtés hideux?

S'il n'avait pas été obsédé par la monomanie raisonnante , Schopenhauer aurait

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